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La Perle inestimable : perle-inestimable
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Source : www.bahai-biblio.org
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LA PERLE INESTIMABLE
La vie et l'oeuvre de Shoghi Effendi
Par Ruhiyyih Rabbani
Table des matières :
1. L'ENFANCE ET L'ADOLESCENCE DE SHOGHI EFFENDI

2. L'ASCENSION D'ABDU'L-BAHÁ ET SES CONSEQUENCES IMMEDIATES

3. LES PREMIERES ANNEES DU GARDIENNAT
4. MARTHA ROOT ET LA REINE MARIE DE ROUMANIE
5. LE PRINCIPE DE LA LUMIERE ET DE L'OMBRE
6. FACETTES DE LA PERSONNALITE DE SHOGHI EFFENDI
7. LES LIENS LES PLUS PROFONDS
8. COUPS D'OEIL INTIMES
9. LA GUERRE
10. LES ECRITS DU GARDIEN

11. LE DEVELOPPEMENT DES INSTITUTIONS INTERNATIONALES DE LA FOI

12. L'EDIFICATION DU CENTRE MONDIAL
13. L'EDIFICATION DE L'ORDRE ADMINISTRATIF
14. LIGNES DIRECTRICES
15. L'EXECUTION DU PLAN DIVIN D'ABDU'L-BAHÁ
16. UN MINISTÈRE UNIQUE

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Chapitre 1. L'ENFANCE ET L'ADOLESCENCE DE SHOGHI EFFENDI

Le salut et la louange, la bénédiction et la gloire sur cette première branche de l'Arbre divin et sacré, cette branche bénie, tendre, verdoyante, jaillissant des deux Saints Arbres Jumeaux; sur la plus merveilleuses l'unique et l'inestimable perle qui étincelle d'entre les flots houleux des deux Mers jumelles.

Tel un éclair de soleil entre les nuages, ces paroles fendirent les ténèbres de ces années dangereuses et illuminèrent un petit garçon, le petit-fils d'un prisonnier du sultan de Turquie, vivant dans la cité prison d'Akka de la province turque de Syrie. Elles furent écrites par Abdu'l-Bahá dans la première partie de son Testament et concernaient l'aîné de ses petits-enfants, Shoghi Effendi.

Quoique déjà choisi comme successeur de son grand père, l'enfant et la foule croissante des adeptes de Bahá'u'lláh, ignorèrent le fait. En Orient, le principe de la succession linéale est fort bien compris et accepté comme le cours normal des événements. Et, on espérait, sans doute, qu'Abdu'l-Bahá a l'instar de Bahá'u'lláh, démontrerait la validité de ce mystérieux et grand principe de primogéniture. Un croyant persan, bien avant l'ascension du Maître, avait demandé si, après son décès, il y avait une personne vers laquelle tous devraient se tourner. En réponse 'Abdu'l-Bahá avait écrit: "... Sache, en vérité, que c'est un secret bien gardé. Il est comme une perle scellée dans sa coquille. Sa révélation est prédestinée. Le temps viendra où sa lumière apparaîtra, ses preuves seront manifestes et ses secrets dévoilés."

Le journal du Dr. Yunis Khan nous éclaire davantage sur ce sujet. En 1897, cet ami passa trois mois a 'Akka avec 'Abdu'l-Bahá. Il y retourna, en 1900, pour un séjour de plusieurs années. Il ressort de ce journal que, probablement a la suite de nouvelles parvenues en Occident concernant la naissance d'un petit-fils au Maître, une voyante américaine avait écrit qu'il est dit dans la Bible qu'après 'Abdu'l-Bahá "un petit enfant les conduira" (Esd, 11,6). S'agit-il, réellement d'un enfant, d'un enfant déjà né? En réponse 'Abdu'l-Bahá avait révélé la tablette suivante:

"0 Servante de Dieu!

En vérité cet enfant est né et vit,- des choses merveilleuses apparaîtront de lui, que tu entendras dans l'avenir. Tu le verras doté de la plus parfaite apparence, d'une capacité suprême, d'une perfection absolue, d'un pouvoir illimité et d'une puissance inégalée. Sa face brillera d'un tel éclat qu'elle illuminera tous les horizons du monde. N'oublie donc pas cela tant que tu vivras car les âges et les siècles porteront sa marque.

Sur toi salutation et louange
'Abdu'l-Bahá 'Abbas"

Yunis Khan reçut une lettre d'Amérique au moment où les plus épais nuages soulevés par les briseurs du Covenant entouraient 'Abdu'l-Bahá. Il ignorait complètement l'origine de la question que posait cet ami. Il affirme dans son journal que ce ne fut que de nombreuses années plus tard qu'il apprit l'existence de cette Tablette. Il peut sembler surprenant qu'une si importante Tablette ne fût pas connue en Orient. Nous devons cependant nous rappeler qu'a cette époque il n'y avait pratiquement aucun contact entre les baha'is d'Orient et d'Occident. Les Tablettes circulaient parmi les amis américains oralement ou par copie manuscrite.

Yunis Khan raconte:

" 'Abdu'l-Bahá marchait devant le Khan (la maison qu'habitaient les pèlerins pendant leur séjour a 'Akka); je m'approchai et lui dis: "quelqu'un m'a écrit d'Amérique et nous avons appris que le Maître a déclaré: celui dont l'apparition me suivra est né récemment et il vit. Si cela est, nous avons notre réponse, sinon ... ?" Un instant après 'Abdu'l-Bahá affirma, avec une mine significative et pleine d'exaltation secrète: "Oui, cela est vrai". Je me réjouis de cette bonne nouvelle. J'eus la certitude que les briseurs du Covenant échoueraient, que la Cause de Dieu triompherait et que le monde deviendrait le reflet du paradis. Cependant, il m'était difficile de comprendre le mot "apparition". L'acception baha'ie du terme laissait subsister un mystère dans mon esprit je demandai donc. "cela veut-il dire une révélation?" M'aurait-il répondu "oui" ou non" d'autre complications auraient surgi et d'autres questions auraient été soulevées. Sa réponse fut heureusement concluante: "le triomphe de la Cause de Dieu est entre ses mains!"

Yunis Khan poursuit qu'il écrivit cette réponse au croyant américain mais qu'il ne la communique a personne d'autre pendant plusieurs années. Il se refusa même d'y penser, d'en tirer des conclusions ou de demander si l'enfant vivait a 'Akka ou ailleurs. Il explique cette attitude réservée par les paroles de dans le livre de son Covenant: "tous les yeux doivent se concentrer sur le Centre du Covenant ('Abdu'l-Bahá)"; et, par les défections, les machinations et les méchancetés qui, pendant deux générations, troublèrent la famille de la Manifestation de Dieu.

Yunis Khan décrit, dans une autre partie de son journal, son premier regard sur l'aîné des petits-enfants du Maître: "Les occupants de la Maison des Pèlerins prièrent Afnan (le père de Shoghi Effendi) pendant plusieurs jours afin de voir l'enfant. Un jour, sans que personne ne s'y attende, ce bébé de quatre mois fut amené dans le biruni (la salle de réception du Maître).

Les croyants s'approchèrent de lui avec joie. J'en fis autant, tout en me disant: regarde-le comme un simple enfant baha'i. Cependant, je ne pus me contrôler. Une force intérieure m'obligea a m'incliner devant lui. Je fus pendant un instant séduit par la beauté de ce nourrisson. J'embrassais ses doux cheveux et sentis un tel pouvoir en lui que je ne puis l'exprimer. Je peux simplement dire qu'il ressemblait au bébé que la Sainte Vierge tient dans ses bras. Plusieurs jours durant, le visage de cet enfant fut devant moi et puis, petit a petit, je l'oubliai. Ces mêmes sensations, je les ressentis deux autres fois: alors qu'il avait neuf ans et quand il en eut onze.

Yunis Khan rapporte encore qu'ayant observé les preuves évidentes de la grande spiritualité et du caractère unique de Shoghi Effendi dans sa tendre enfance, il ne put se taire davantage et confia a un croyant ancien et fidèle les paroles mémorables d'Abdu'l-Bahá concernant un enfant dans les mains duquel reposait le triomphe de la Cause de Dieu.

Malgré ce qui précède, le fait demeure qu'aucune personne dans le monde baha'i, jusqu'à l'ascension du Maître, jusqu'à ce que son Testament fut trouvé dans son coffre, ouvert et lu, personne ne sut que Shoghi Effendi était cette perle unique. 'Abdu'l-Bahá laissait derrière lui une perle si magnifique et unique que personne ne le comprit réellement jusqu'à son retour vers les Mers qui l'avaient engendrée, en novembre 1957.

Shoghi Effendi est né le 27 Ramadan 1314 selon le calendrier musulman. C'était le dimanche 1er mars 1897 du calendrier grégorien. Ces dates ont été trouvées dans un des carnets de notes de Shoghi Effendi enfant. Il était l'aîné des petits-enfants, le premier des petits-fils d'Abdu'l-Bahá. Sa mère, Diya'iyyih Khanum, était la fille aînée du Maître; son père, Mirza Hadi Shirazi, un des Afnans de la parenté du Bab. 'Abdu'l-Bahá l'appelait toujours Shoghi Effendi. En réalité, il avait donné des instructions pour qu'on ajoute toujours le mot Effendi: même son père devait l'appeler de cette manière et non simplement "Shoghi". Effendi signifie "Monsieur" et est ajouté au nom par respect. Pour les mêmes raisons le mot "Khanum" qui signifie "Madame" est ajouté au nom des femmes.

A la naissance de Shoghi Effendi, 'Abdu'l-Bahá et sa famille étaient prisonniers du sultan de Turquie, 'Abdu'l-Hamid. Ce ne fut qu'en 1908, lors de la révolution Jeunes Turcs et la libération des prisonniers politiques qui en résulta, qu'ils furent libérés d'un exil et d'une captivité qui, du moins pour 'Abdu'l-Bahá et sa soeur, avaient duré plus de 40 ans. En 1897, ils vivaient tous dans une maison connue comme étant celle d'Abdu'llah Pacha. Elle était a un jet de pierre de la grande caserne militaire turque où Bahá'u'lláh, 'Abdu'l-Bahá et les croyants qui les accompagnaient, avaient été incarcérés lorsqu'ils débarquèrent en 1868. C'est dans cette maison que le premier groupe de pèlerins occidentaux rendit visite a 'Abdu'l-Bahá pendant l'hiver 1898-99 ainsi que de nombreux autres par la suite. Ils venaient de Haifa, le long de la plage, dans une voiture tirée par trois chevaux, entraient a l'intérieur des murs fortifiés de la cité-prison et étaient accueillis comme ses invités, dans cette maison, pendant quelques jours.

'Abdu'l-Bahá ne quitta cette demeure que pour résider librement a Haifa qui est a environ 19 Km. de l'autre côté de la baie d'Akka. On entrait ici par un passage qui traversait l'édifice et débouchait sur un jardin clos où poussaient des fleurs, des arbres fruitiers et quelques hauts palmiers. Dans un angle, un long escalier montait a l'étage finissant sur une cour a découvert sur laquelle s'ouvraient les différentes pièces et débouchait un couloir menant aux chambres.

Pour saisir, un tant soit peu, ce qu'Abdu'l-Bahá, âgé alors de cinquante trois ans, ressentit a la naissance de son premier petit-fils, l'on doit se rappeler qu'Il avait déjà perdu plusieurs fils. Husayn, le plus aimé, le plus parfait, mourut quand il avait quelques années seulement.

Trois des quartes filles d'Abdu'l-Bahá lui donneront treize petits-enfants; mais c'est l'aîné qui devait confirmer l'adage "l'enfant est l'essence secrète de son père". Dans son cas, il ne s'agissait pas de l'héritage de son propre père; il était né des Prophètes de Dieu et avait hérité de la noblesse de son grand-père, 'Abdu'l-Bahá. La profondeur des sentiments d'Abdu'l-Bahá, a cette époque se révèle dans ses propres paroles où il mentionne clairement que le nom de Shoghi (littéralement celui qui aspire) lui a été conféré par Dieu:

" ... 0 Dieu! c'est une branche de l'arbre de ta miséricorde. Par ta grâce et ta libéralité rends-le a même de grandir et par les ondées de ta générosité permets-lui de devenir une branche verdoyante, florissante, pleine de promesses et de fruits.

Réjouis les yeux de ses parents, Toi qui donnes ce que Tu veux a qui Tu veux, Toi qui lui as octroyé le nom de Shoghi afin qu'il aspire a ton royaume et s'élève au domaine de l'invisible."

Par des signes qu'il montra dans sa plus tendre enfance et par son caractère unique, Shoghi Effendi s'enracina dans le coeur d'Abdu'l-Bahá. Nous avons vraiment la chance de posséder le récit d'Ella Goodal Cooper, une des premières croyantes occidentales, sur la rencontre dont elle fut témoin entre 'Abdu'l-Bahá et Shoghi Effendi lors de son pèlerinage au mois de mars 1899, dans la maison d'Abdu'llah Pacha:

"Un jour... J'avais rejoint les dames de la famille dans la chambre de la Plus Sainte Feuille pour le premier thé du matin. Le bien-aimé Maître était assis sur le coin préféré de son divan; par la fenêtre a sa droite, il pouvait regarder pardessus les remparts et voir le bleu de la Méditerranée. Il était occupé a écrire des Tablettes, et la paix tranquille de la pièce n'était troublée que par le bouillonnement du samovar, alors qu'une des jeunes servantes, assise a même le plancher préparait le thé.

A ce moment, le Maître leva le regard de ses écrits et avec un sourire demanda a Ziyyih Khanum de chanter une prière. Alors qu'elle terminait, une petite figure apparut dans l'embrasure de la porte ouverte, directement opposée a 'Abdu'l-Bahá. Ayant quitté ses souliers, l'enfant entra dans la pièce les yeux fixés sur le visage du Maître. 'Abdu'l-Bahá tourna vers lui un regard empreint d'une telle affectueuse bienvenue qu'il semblait faire signe au petit de l'approcher.

Shoghi, ce beau petit garçon, avec son exquise face en camée et ses yeux noirs si expressifs, marcha lentement vers le divan, le Maître l'attirant comme par un fil invisible. Il s'arrêta juste devant lui. Il attendit un moment. 'Abdu'l-Bahá ne s'offrit pas a l'embrasser, mais resta assis complètement silencieux, inclinant seulement deux ou trois fois la tête, lentement et d'une manière impressionnante comme s'il lui disait: Tu vois? Ce lien qui nous unit n'est pas seulement celui physique d'un grand-père mais quelque chose de plus profond et de plus important.

Pendant que nous observions tout en retenant notre souffle pour voir ce qu'il ferait, le petit garçon se pencha et prenant un pan de la robe d'Abdu'l-Bahá, il le porta avec révérence a son front, l'embrassa et le reposa gentiment sans quitter des yeux la face adorée du Maître. L'instant d'après, il se retourna et détala a toutes jambes pour jouer comme tout autre enfant... A ce moment il était seulement le petit-fils d'Abdu'l-Bahá... mais naturellement a ce titre, il présentait un grand intérêt pour les pèlerins."

Comme le grand-père a dû lutter fortement pour contenir son amour pour cet enfant. La moindre flamme de cet amour mettait en danger la vie de l'enfant: les ennemis haineux et envieux d'Abdu'l-Bahá étaient toujours a l'affût d'un talon d'Achille pour l'abattre. Souvent, quand Shoghi Effendi me parlait du passé et d'Abdu'l-Bahá je sentais non seulement a quel point son amour pour le Maître était ardent et illimité mais aussi qu'il avait compris qu'Abdu'l-Bahá freinait et voilait la passion de son amour afin de le protéger et de sauvegarder la Cause de Dieu.

Shoghi Effendi était un enfant petit, sensible, intensément actif et espiègle. Les premières années, il n'était pas bien fort et sa mère s'inquiétait souvent pour sa santé. Plus tard, il eut une constitution de fer qui, conjuguée a une force de caractère et une puissance de volonté phénoménales, le rendirent a même de surmonter tous les obstacles.

Les premières photographies que nous possédons de son enfance montrent une petite face pointue, d'immenses yeux et un menton ferme et joliment taillé ce qui lui donnait une figure légèrement allongée en forme de coeur. Déjà, ces premières images dévoilent de la tristesse, de la mélancolie, une troublante prédilection pour la souffrance. C'est comme une ombre sur un mur, l'ombre d'un enfant grossie a la stature d'un homme. D'ossature fine (même a l'état adulte), moins grand que son grand-père, Shoghi Effendi ressemblait physiquement davantage a son arrière grand-père, Bahá'u'lláh. Il m'a dit lui-même que la soeur d'Abdu'l-Bahá, la Plus Sainte Feuille, prenait quelquefois ses mains dans les siennes et disait: "elles ressemblent aux mains de mon père."

C'était, ce que j'appelle des mains d'intellectuel, plus carrées que longues, fortes, nerveuses, les veines apparentes, très expressives dans leurs gestes, très assurées dans leurs mouvements. Amélia Collins qui vécut a Haifa pendant de nombreuses années disait toujours que d'après elle toutes les souffrances de la vie du Gardien se reflétaient dans ses mains. Ses yeux étaient de cette couleur noisette trompeuse et paraissaient tantôt bruns tantôt bleus a ceux qui n'avaient pas l'occasion de les voir aussi souvent que moi. En réalité, ils étaient d'un noisette pâle qui viraient parfois en un gris chaud et lumineux.

Je n'ai jamais vu un visage et des yeux aussi expressifs que ceux du Gardien. Le moindre nuage, dans les sentiments ou la pensée, se reflétait sur son visage comme la lumière et l'ombre se reflètent dans l'eau. Quand il était heureux et enthousiaste, il avait l'habitude d'ouvrir tout grand ses yeux, laissant voir la partie supérieure de l'iris, ce qui me faisait toujours penser a deux soleils magnifiques se levant au-dessus de l'horizon, tellement leur expression était brillante et étincelante. L'indignation, la colère et la tristesse pouvaient également s'y lire. Hélas, il eut des motifs de les montrer dans sa vie assaillie de problèmes et de tristesses. Ses pieds étaient aussi beaux que ses mains, petits comme elles, très cambrés, donnant cette impression de force.

Il peut sembler irrespectueux de dire que le Gardien était un enfant espiègle. Il m'a dit lui-même qu'il était le meneur reconnu de tous les enfants. Plein d'esprit, faisant des bulles, enthousiaste et audacieux, rieur et vif, le petit garçon montrait la voie de mille tours. Derrière chaque histoire, on trouvait Shoghi Effendi! Cette grande énergie était souvent une source d'anxiété comme lorsqu'il se précipitait a monter ou a descendre le long escalier a hautes marches menant a l'étage supérieur de la maison, a la grande consternation des pèlerins attendant le Maître. L'exubérance de l'enfant était irrépressible. C'était la même force qui fit de Shoghi Effendi ce Commandant en Chef de l'armée de Bahá'u'lláh, infatigable, inflexible, remportant victoire après victoire et qui mena réellement cette armée a la conquête spirituelle du globe entier.

Nous avons un témoin digne de foi sur cet aspect du Gardien, 'Abdu'l-Bahá lui-même qui a écrit sur une enveloppe usagée cette courte phrase: "Shoghi Effendi est un homme sage, mais il court trop". Il ne faut toutefois pas croire qui Shoghi Effendi était impoli.

En Orient, les enfants, et a plus forte raison les enfants d'Abdu'l-Bahá, apprennent la courtoisie et la Politesse dès le berceau. La famille de Bahá'u'lláh descendait des rois; et, les traditions familiales seules, sans parler de ses divins enseignements qui enjoignent la courtoisie, assuraient cette noble conduite et politesse qui distinguaient Shoghi Effendi depuis son enfance.

Dans l'enfance de Shoghi Effendi, il était d'usage de se lever a l'aube et de consacrer la première heure de la journée a prier dans la chambre du Maître où toute la famille prenait son petit déjeuner. Les enfants s'asseyaient a même le plancher, les jambes repliées sous eux, les bras croisés sur la poitrine, avec beaucoup de respect. Ils chantaient des prières pour 'Abdu'l-Bahá quand on le leur demandait. Il n'y avait ni bruit ni conduite inconvenante. Le petit déjeuner se composait de thé, préparé sur un samovar russe en bronze et servi dans de petits verres en cristal, très chaud et très sucré; de pain de blé et de fromage de chèvre. Le Dr Zia Baghdadi, un intime de la famille, dans ses récits concernant cette époque, rapporte que Shoghi Effendi était toujours le premier levé et exact, après qu'il eut reçu une bonne correction des mains de son grand-père!

Il narre également l'histoire de la première Tablette d'Abdu'l-Bahá pour Shoghi Effendi. Shoghi Effendi avait cinq ans; il tourmentait le Maître pour qu'il lui écrive quelque chose. 'Abdu'l-Bahá composa alors cette touchante et révélatrice Tablette autographe:

"Il est Dieu!

0 mon Shoghi, je n'ai pas le temps de parler laisse moi seul! Tu as dit "écris", j'ai écrit. Que faut-il, d'autre?

Ce n'est Pas pour toi le moment de lire et d'écrire, maintenant, c'est le temps de sauter et chanter "0 mon Dieu".

Apprends donc les prières de la Beauté Bénie et chante-les pour que je puisse les entendre, car il n'est point temps de faire autre chose."

Il parait que lorsque ce cadeau magnifique parvint a l'enfant, il se mit a apprendre par coeur un certain nombre des Prières de Bahá'u'lláh et a les chanter d'une voix si haute que tout le voisinage Pouvait l'entendre. Quand ses parents et les autres membres de la famille lui firent des remontrances, Shoghi Effendi répondit, selon le Dr. Baghdadi: "Le Maître m'a écrit de chanter pour qu'il les entende , je fais de mon mieux ! Et, il continua de chanter le plus fort qu'il pût plusieurs heures par jour. Finalement les parents prièrent le Maître de le faire taire, mais il leur répondit de laisser Shoghi Effendi tranquille.

C'est un aspect du petit enfant chantant. On nous dit qu'il y en a un autre: il avait appris par coeur certains passages écrits par 'Abdu'l-Bahá après l'ascension de Bahá'u'lláh et quand il les chantait les larmes coulaient sur son ardente petite face. D'une autre source, nous apprenons qu'un ami occidental, vivant a cette époque chez le Maître, lui demanda de révéler une prière pour les enfants. Le Maître accéda a sa demande. La première personne a l'apprendre et a la chanter fut Shoghi Effendi qui l'aurait également récitée dans des réunions d'amis.

La nurse de Shoghi Effendi racontait que lorsqu'il était nourrisson, le Maître avait appelé un des musulmans qui chantaient a la mosquée pour qu'il vienne au moins une fois par semaine, faire entendre de sa voix mélodieuse les versets sublimes du Qur'an, a l'enfant. Le Maître lui-même, la mère du Gardien et bien d'autres personnes de la maison avaient eux aussi de très belles voix. Tout ceci a dû influencer Shoghi Effendi qui continua a chanter jusqu'à la fin de sa vie.

Il avait une voix pleine, indescriptible, ni trop haute ni trop basse, claire, avec une jolie cadence quand il parlait, que ce fut en anglais ou en persan; et bien plus belle lorsqu'il chantait en arabe ou en persan. Pour moi, elle avait cette qualité lancinante d'une colombe roucoulant pour elle-même sur un arbre. Elles me serraient le coeur, ces choses tristes et plaintives chantées sur un ton assuré et grave. Etrange était la différence qui marquait la tonalité de sa voix quand après avoir chanté au tombeau du Bab, il allait au tombeau du Maître et y récitait la prière d'Abdu'l-Bahá: "Humble et larmoyant, je lève vers Toi des mains..." A la voix du Gardien se mêlaient une tendresse et une ardeur que l'on ne pouvait rencontrer nulle part ailleurs. Cette distinction ne faillit jamais, ne changea jamais, fut toujours présente.

Un baha'i rapporte qu'un jour Shoghi Effendi enfant entra dans la chambre du Maître, prit sa plume et essaya d'écrire.

'Abdu'l-Bahá l'attira a lui, lui tapota gentiment l'épaule et lui dit: "Ce n'est pas le moment d'écrire, mais de jouer. Tu écriras beaucoup plus tard". Néanmoins, ce désir d'apprendre suscita la création, dans la maison d'Abdu'l-Bahá, d'une classe pour enfants dirigée par un vieux croyant persan. Je sais qu'a un certain moment, plus probablement lorsqu'il vivait a 'Akka, Shoghi Effendi et les autres enfants reçurent une instruction dispensée par une gouvernante ou institutrice italienne. Elle nous rendit visite, âgée et grisonnante, peu après mon mariage.

La tendre enfance de Shoghi Effendi se passa a la cité-prison d'Akka, une ville entourée de murs et de fossés les deux seules portes gardées par des sentinelles. Il ne faut cependant pas croire qu'il ne pouvait se déplacer. Il devait souvent aller voir les baha'is vivant a l'intérieur de la cité.

Il se rendait parfois au Khan où séjournaient les baha'is, au jardin de Ridvan et a Bahji. Souvent, il était le compagnon heureux de son grand-père dans ces excursions. Parfois, nous dit-on, il passait la nuit a Bahji, dans la maison réservée maintenant aux pèlerins et Abdu'l-Bahá serait venu le mettre au lit, déclarant: "j'ai besoin de lui".

On l'a également emmené a Beyrouth, la seule grande ville de toute la région. Une de ces visites eut lieu en compagnie de ses parents, de la Plus Sainte Feuille et d'autres membres de la famille. Selon le Dr. Baghdadi, Shoghi Effendi, âgé de cinq ou six ans, passa la plus grande partie de son temps dans la chambre de cet ami a regarder les livres de médecine et a poser des questions. Il semble qu'il ait désiré voir une vraie dissection ne se satisfaisant pas des seules images. Ce zèle pour la connaissance et sans doute ses grands yeux insistants et intelligents convainquirent le jeune étudiant en médecine qui prit pour victime un grand chat sauvage. L'enfant, une de ses tantes et le serviteur qui avait amené le chat assistèrent en silence a l'opération. Quand elle fut terminée, le Dr. Baghdadi s'interrogeait sur ce qu'un petit enfant pouvait comprendre a tout cela. Il fut fort étonné d'entendre Shoghi Effendi récapituler mot pour mot les points saillants des explications données au cours de la dissection. "je me suis dit", poursuit le Dr. Baghdadi, "ce n'est pas un enfant ordinaire, mais un ange précieux et cher".

Lors de ses cours de zoologie, en 1916, Shoghi Effendi s'est certainement remémoré sa première et précoce leçon d'anatomie. Le Dr. Baghdadi raconte encore que Shoghi Effendi, outre sa capacité d'apprendre, avait un coeur très tendre et une nature très douce. S'il avait offensé un de ses compagnons de jeu (et il ne l'aurait jamais fait si ce dernier n'avait triché ou intrigué) il ne serait pas allé dormir sans l'avoir embrassé et rendu heureux. Il incitait toujours ses petits camarades a régler leurs différends avant d'aller au lit.

Shoghi Effendi faisait parfois des rêves pénétrants et significatifs, tantôt agréables, tantôt désagréables. On rapporte qu'une fois, alors que Shoghi Effendi bébé s'était réveillé en pleurant, le Maître le fit emmener pour le consoler tout en disant a sa soeur, la Plus Sainte Feuille: "regarde, il rêve déjà."

Les récits relatant les impressions de non baha'is sur ce petit-fils d'Abdu'l-Bahá sont très rares. Toutefois, il y en a un qui mérite d'être cité. Il s'agit des souvenirs du Dr. J. Fallscheer, une praticienne allemande qui vivait a Haifa et soignait les dames de la maison d'Abdu'l-Bahá. Quoique l'événement qu'elle narre remonte a onze ans, son intéressant récit reste néanmoins fort significatif:

Le 6 août 1910, a mon retour d'une visite professionnelle sur le Mont Carmel, notre vieux serviteur, Hadschile, me prévint: "un serviteur d'Abbas Effendi vient de dire que leur docteur devait aller au quartier des dames de la maison du Maître cet 'lasser" (a 3 H.). Une des servantes ayant un très vilain doigt". Il ne me plaisait guère de commencer mes visites si tôt un samedi après midi. Mais sachant que le maître ne m'aurait jamais appelée a une heure indue sans quelque motif urgent, je décidai d'y aller a l'heure dite...

A la fin, lorsque le doigt, la main et le bras eurent leur bandage et qu'une attelle fut mise, Behia Khanum envoya la petite souffrante au lit et m'invita a prendre un rafraîchissement avec les dames de la maison. Nous sirotions notre café et parlions en turc, ce qui m'était plus facile que l'arabe, lorsqu'un serviteur vint nous prévenir: "Abbas Effendi désire que le docteur aille le voir au Salamik (le salon) avant de partir."

Le Maître m'interrogea sur l'état du doigt de la jeune fille et du risque d'infection. Je lui fis un rapport rassurant. A cet instant, le gendre, (le mari de la fille aînée d'Abbas Effendi) entra, dans le but évident de prendre congé du Maître. Tout d'abord je ne remarquai pas, derrière la forte et grande stature de l'homme, son fils aîné Shoghi Effendi, qui avait pénétré dans la pièce et salué son vénérable grand père a l'oriental, en lui baisant la main. J'avais déjà aperçu quelques rares fois l'enfant.

Behia Khanum m'avait récemment dit que ce jeune homme d'environ douze ans était l'aîné des descendants mâles de la famille du prophète et qu'il était destiné a être l'unique successeur et représentant (vazir) du Maître. Pendant qu'Abbas Effendi parlait en persan avec Abu Shoghi (le père de Shoghi Effendi) qui se tenait debout devant lui, le petit-fils après nous avoir salué poliment et baisé la main de sa grand-tante, se tint près de la porte dans une attitude de très grand respect. A cet instant quelques persans entrèrent et les Salutations, les adieux, les allées et venues durèrent un quart d'heure.

Behia Khanum et moi nous nous retirâmes vers la droite et continuâmes a voix basse notre conversation en turc. Je ne quittai pas des yeux, toutefois, le Petit-fils d'Abbas Effendi. Il portait un habit estival européen: culotte courte, chaussettes montant jusqu'aux genoux et un veston. Par sa taille et sa constitution, on lui aurait donné treize ou quatorze ans... Dans ce visage encore enfantin, des yeux noirs, déjà adultes et mélancoliques me frappèrent du premier coup. L'enfant resta silencieux et dans une attitude soumise tout le temps.

Quand son père et l'homme qui l'accompagnait prirent congé du Maître, le premier lui murmura quelque chose en sortant et le jeune garçon, d'une manière lente et mesurée, s'approcha de son grand-père, attendît qu'il lui adressât la parole, répondit directement en persan et fut congédié par un sourire, après avoir eu la permission de lui baiser respectueusement la main. J'étais impressionnée par la manière de marcher a reculons de l'enfant sortant de la pièce, sans que ses yeux noirs quittent un seul instant ceux de son grand-père, bleus et magiques.

Abbas Effendi se leva alors et vint vers nous. Nous nous levâmes aussitôt; mais il nous pressa de reprendre nos sièges et s'assit lui même, sans façon sur un tabouret près de nous. Nous attendîmes comme a l'accoutumée qu'il nous parle: "Alors ma fille" commença-t-il, "comment trouvez vous mon futur Elisée?" "Maître si je puis parler ouvertement, je dois dire que dans son visage enfantin, il y a les yeux noirs d'une victime, de quelqu'un qui souffrira beaucoup". Le Maître regarda pensivement au loin, un long moment puis se tournant vers nous, il dit: "mon petit-fils n'a pas les yeux d'un éclaireur, ni ceux d'un conquérant ou d'un combattant. Mais, dans ses yeux l'on voit la loyauté, la persévérance et la droiture. Et savez-vous ma fille pourquoi il héritera de ma lourde succession et sera mon Vazir (celui qui a un haut rang, ministre)?" Sans attendre ma réponse et regardant davantage sa chère soeur que moi, comme s'il avait oublié ma présence, il continua: "Bahá'u'lláh, la Grande Perfection, bénie soit sa parole, dans le présent, le passé, et l'avenir a choisi cet être insignifiant pour successeur, non pas parce que j'étais le premier né, mais parce que par ses yeux intérieurs, il avait déjà discerné dans ma descendance le sceau de Dieu."

"Avant son ascension vers la Lumière éternelle, la Manifestation bénie me rappela que moi aussi, sans tenir compte de la primogéniture ou de l'âge, je devais observer parmi mes fils et petit-fils celui que Dieu désignera a son service. Mes fils passèrent a l'éternité dans leurs tendres années, dans ma descendance et dans ma parenté, seul le petit Shoghi a dans les profondeurs de ses yeux, l'ombre d'un grand appel." Une longue pause suivit, puis le Maître se tourna vers moi et dit: "Actuellement l'empire britannique est la grande puissance et il est encore en expansion et sa langue est une langue mondiale. Mon futur Vazir recevra une préparation a sa lourde charge en Angleterre même, après avoir acquis, ici en Palestine, les fondements des langues orientales et de la sagesse de l'Est. Je m'aventurai alors: "L'éducation occidentale, la discipline anglaise, ne remouleront elles pas sa nature, ne confineront elles pas son esprit souple dans les carcans rigides de l'intellectualisme, et n'étoufferont-elles pas par des dogmes et des conventions son intuition orientale de sorte qu'il ne soit plus un serviteur de Tout-Puissant mais un esclave du rationalisme, de l'opportunisme et (le la platitude de la vie quotidienne occidentale?" Une longue pause. Puis, Abbas Effendi 'Abdu'l-Bahá se leva et dans une voix forte et solennelle dit: "Je ne donne pas mon Elisée aux Anglais pour qu'ils l'éduquent. Je le dédie et le donne au Tout Puissant. Dieu veillera aussi bien sur mon enfant a Oxford. Inchallah!"

Sans adieu et autres mots, le Maître quitta la pièce.

Je pris congé de Behia Khanum et alors que je sortais je vis le Maître debout dans le jardin, où apparemment plongé dans une profonde réflexion, il regardait un figuier chargé de fruits. En novembre 1921, alors que je séjournais a Lugano, j'appris l'ascension d'Abbas Effendi 'Abdu'l-Bahá a Haïfa, et mes pensées et souvenirs s'envolèrent vers ce mois d'août 1910 lointain et je souhaitai pour Elisée-Shoghi tout le bien possible. Inchallah.

Comme quelques années plus tard, 'Abdu'l-Bahá demanda a son ami, Lord Lamington, un honorable Pair Ecossais, un homme qui le respectait et l'admirait, d'user de ses bons offices pour obtenir l'admission de Shoghi Effendi dans un collège de l'Université d'Oxford, il n'est pas impossible qu'il ait parlé de ce plan au Dr. Fallscheer, mais, évidemment nous n'avons aucune preuve corroborant le récit de ce dernier.

Lorsqu'Abdu'l-Bahá vint s'installer a Haïfa, toutes les pièces de la maison étaient occupées par toute sa famille. En fait certains membres y résidaient depuis février 1907 sinon avant. Plus tard, deux de ses filles et leurs familles déménagèrent dans des maisons voisines. La demeure d'Abdu'l-Bahá était cependant toujours pleine de parents, enfants, pèlerins, serviteurs, invités. Quelques années plus tard, pendant ses vacances scolaires, Shoghi Effendi occupait une petite pièce attenante a la chambre d'Abdu'l-Bahá. L'électricité n'étant installée qu'après l'ascension du Maître, la famille utilisait des lampes a huile. Maintes fois le Maître aurait aperçu la lumière briller fort tard chez Shoghi Effendi et serait venu a sa porte disant: "Assez, c'est assez, va dormir". Mais il aimait beaucoup ce sérieux chez Shoghi Effendi.

Le Gardien m'a raconté qu'une fois, le Maître vint auprès de lui au salon alors qu'il y travaillait et resta debout près de la fenêtre, regardant le jardin et tournant le dos a Shoghi Effendi. Ils entendaient les éclats de rires des membres de la famille réunis dans une autre pièce. 'Abdu'l-Bahá se tourna alors vers lui et dit: "je ne veux pas que tu sois attaché a ce monde comme eux." Shoghi Effendi m'a encore dit qu'il se souvenait du Maître se tournant vers sa femme et lui disant: "regarde ses yeux, ils sont comme de l'eau claire". Il se rappelait également que le Maître, l'ayant probab1ement vu, a travers la fenêtre donnant sur l'entrée principale, monter vivement les escaliers, l'avait fait appeler et lui avait dit: "Ne marche pas ainsi, marche avec dignité."

C'était a l'époque où il servait le Maître a des titres divers. A cette époque, avant son départ pour l'Angleterre, il portait de longues tuniques, une longue écharpe en ceinture et un fez rouge. Les photos nous le montrent le plus souvent avec le fez un peu en arrière laissant voir une mèche ondulée de ses doux cheveux d'un brun sombre presque noir, un front haut et sans rides, un visage plein, un menton ferme et de grands yeux paraissant sombres. Sa bouche se particularisait par une lèvre inférieure paraissant être la réplique exacte de la lèvre supérieure et toutes deux franchement rouges. Il a toujours eu, depuis son adolescence, de jolies petites moustaches noires.

Avant les voyages du Maître en Occident, la famille avait des habitudes orientales. A son retour, certaines coutumes occidentales furent peu a peu introduites. Voici ce que j'ai noté dans mon journal:

"Shoghi Effendi vient de me donner une description très vivante du déjeuner au temps du Maître. Il a dit que vers les onze heures du matin, le Maître entrait dans le grand Hall et demandait a Am Quli: "Saat Chandeh" (Quelle heure est-il?). Am Quli avait pour fonction de donner l'heure. Les servantes étendaient une nappe sur le plancher de l'ancien salon de thé, plaçaient dessus une grande table basse et ronde, qui se trouvait dans le corridor. Elles disposaient sur cette table quelques assiettes métalliques anciennes (probablement en émail) et quelques cuillères (jamais en nombre suffisant, au hasard); elles mettaient également, ça et la, du pain et au bout de la table quelques serviettes... Le Maître venait alors s'asseoir et appelait ceux qui se trouvaient a la maison (gendres, oncles, cousins etc.) en disant "biyaïd benchinid" (venez vous asseoir) ... Il mangeait parfois a la cuillère parfois a la main. Quelques fois il servait du riz etc. aux autres de ses propres mains.

Vers le milieu du repas, Khanum (La Plus Sainte Feuille) quittait la cuisine, un plat pour la bonne bouche a la main, changeait ses pantoufles a l'entrée du corridor et s'asseyait a la place qui lui était toujours réservée, a côté du Maître. Peu a peu, le Maître et les hommes ayant fini quittaient la pièce, et les autres arrivaient: Invités, enfants, les filles du Maître etc. Shoghi Effendi dit que c'était alors un tumulte a tout casser: les enfants criaient, pleuraient, tout le monde parlait. Il raconte aussi que les petits-enfants (lui-même y compris) attendaient toujours après une bouchée du plat de Khanum car c'était d'un goût exquis. Elle la donnait a celui-ci ou celui-la; et, ils l'appelaient "la bouchée de Khanum". Le Gardien la recevait souvent, parce qu'il était son préféré!

Après les femmes et les enfants venait le tour des serviteurs de s'asseoir a la même table et de manger... A la suite des voyages en Occident du Maître, les façons occidentales de manger furent davantage introduites: la porcelaine, les chaises, l'argenterie etc..."

Mais retournons a 'Akka et aux premières années de Shoghi Effendi. Sans doute 'Abdu'l-Bahá faisait-il tout pour assurer une enfance aussi heureuse et insouciante que possible a Shoghi Effendi. On ne pouvait cependant cacher a un enfant aussi sensible et intelligent les grands dangers qui menaçaient son grand-père bien-aimé, durant les années précédant la chute du Sultan de Turquie. Les visites des autorités envoyées pour enquêter sur les accusations empoisonnées des briseurs du Covenant contre 'Abdu'l-Bahá, les complots incessants contre sa vie même, la menace d'une séparation et d'un nouvel exil en Libye, avaient certainement créé une atmosphère d'anxiété et de grande tension dans la famille du Maître et ne peuvent pas avoir laissé Shoghi Effendi insensible. C'était une époque de grande infidélité au Covenant.

La communauté des croyants venue en exil avec Bahá'u'lláh, mise a part une poignée de fidèles, était contaminée par cette maladie mortelle. Quelques uns avaient ouvertement rejoint le demi-frère rebelle d'Abdu'l-Bahá, Muhammad 'Ali, d'autres sympathisaient non moins franchement avec lui. A cette époque, Shoghi Effendi me l'a dit lui-même, Abdu'l-Bahá avait interdit de boire du café chez les baha'is; il craignait qu'on empoisonne ce précieux petit-fils. En nous rappelant que Shoghi Effendi n'était a ce moment la qu'un petit enfant, nous concevons les grands dangers qui les menaçaient tous. C'est peut-être a cause de cette situation, qui s'aggravait continuellement, qu'Abdu'l-Bahá envoya Shoghi Effendi et sa nurse a Haïfa où résidaient déjà quelques croyants. Je ne sais a quelle date cela se passa; mais il était encore un petit enfant.

Le français fut la première langue étrangère qu'il apprit. Bien qu'il évitât, plus tard de le parler officiellement, pensant que son élocution était quelque peu rouillée par manque de pratique, il avait néanmoins, du moins a mes oreilles, une parfaite maîtrise de cette langue. II faisait invariablement ses additions en français et a toute vitesse. Vers 1907, il vivait dans la maison nouvellement construite d'Abdu'l-Bahá a Haïfa avec Hajar Khatun, sa nurse depuis sa tendre enfance. Cette maison fut la dernière demeure du Maître et plus tard celle du Gardien. Il eut, a cette époque, un rêve très significatif, qu'il me raconta plus tard et que j'ai noté.

Il avait neuf ou dix ans, me dit-il, il vivait avec sa nurse dans cette maison et allait a l'école a Haïfa. Il rêva qu'il était avec un autre enfant, un camarade arabe de l'école dans la pièce où 'Abdu'l-Bahá recevait ses hôtes dans la maison où vivait encore le Maître et où était né Shoghi Effendi. Le Báb pénétra dans la pièce puis apparut un homme avec un revolver qui tira sur lui; L'homme dit alors a Shoghi Effendi: "C'est ton tour maintenant" et il commença a le pourchasser a travers la pièce. A ce moment Shoghi Effendi se réveilla. Il raconta son rêve a sa nurse qui lui conseilla de le répéter a Mirza Assadullah en lui demandant de le rapporter au Maître. Mirza Assadullah nota par écrit le rêve et l'envoya au Maître qui révéla la tablette ci dessous pour Shoghi Effendi. Chose étrange, m'a dit Shoghi Effendi cela se passait a l'époque où 'Abdu'l-Bahá était en grand danger et écrivait une des clauses de son Testament où il désigne Shoghi Effendi comme Gardien.

"Il est Dieu
Mon Shoghi

C'est un rêve excellent. Sois assuré car atteindre a la présence de sa Sainteté l'Exalté, que mon âme lui soit offerte en sacrifice, est une preuve de réception de la grâce de Dieu et d'obtention de sa plus grande bonté et de sa suprême faveur. Ceci est également vrai pour le reste du rêve. J'espère que tu manifesteras les dons de la Beauté d'Abha et que, jour après jour, tu grandiras en foi et connaissance. La nuit, prie et supplie; et, le jour, fais ce qui t'est demandé.

'Abdu'l-Bahá "

Shoghi Effendi était très attaché a sa nurse. Dans une lettre a sa soeur 'Abdu'l-Bahá dit: "Embrasse la fleur du jardin de la douceur, Shoghi Effendi, et transmet mes salutations a Hajar Khatun." J'ai noté dans mon journal: "Shoghi Effendi m'a raconté ce soir comme il avait été triste a la mort de la nurse qui l'avait élevé. Il m'a dit que sa mère décida de se défaire d'elle quand elle fut vieille. Il en fut amèrement touché et irrité, bien qu'il n'eut que neuf ou dix ans. Quand il apprit sa mort, il était a Carm (le verger de son père), il s'en alla dans l'obscurité et pleura. Il n'avait alors que neuf ou dix ans environ."

Shoghi Effendi fréquenta la meilleure école de Haïfa, le Collège des Frères, dirigé par des Jésuites. Il y fut très malheureux. Mais j'ai appris, auprès de lui, qu'il ne fut jamais heureux ni a l'école ni a l'université. Sa sensibilité et son origine (si différente des autres) ne pouvaient, malgré sa nature joyeuse, que l'isoler et lui occasionner beaucoup de peine.

En fait, il était de ceux dont l'innocence, l'esprit ouvert et pénétrant et la nature affectueuse semblent se combiner pour leur apporter plus de souffrances et de chocs que le lot habituel de la plupart des hommes. Comme il était malheureux dans cette école, 'Abdu'l-Bahá décida de le mettre en pension dans une école catholique de Beyrouth. Il y fut également malheureux, apprenant cela, la famille envoya a Beyrouth une baha'ie de confiance pour louer une maison et prendre soin de Shoghi Effendi.

Peu après, elle écrivait au père du Gardien que Shoghi Effendi était très malheureux a l'école, qu'il refusait, parfois, d'y aller pendant des jours, qu'il maigrissait et dépérissait. Le père montra cette lettre a 'Abdu'l-Bahá. Celui-ci prit les dispositions nécessaires pour que Shoghi Effendi entrât au collège protestant de Syrie, appelé plus tard collège américain de Beyrouth. Le Gardien fréquenta l'université de ce même collège, lorsqu'il termina ce qui était l'équivalent du lycée. Shoghi Effendi passait ses vacances a Haïfa et le plus possible auprès de son grand-père qu'il idolâtrait. Servir le Maître était l'objet de sa vie; les études n'étaient pour lui qu'une préparation a cela: être l'interprète d'Abdu'l-Bahá et traduire ses lettres en anglais.

Shoghi Effendi m'a dit que c'est pendant ces premières années d'étude a Haïfa qu'il demanda un nom a 'Abdu'l-Bahá. Il ne voulait plus qu'on le confonde avec ses cousins, tous s'appelant Afnan. Le Maître lui donna le nom de Rabbani qui veut dire "divin". Ce nom fut également adopté par ses frères et soeurs. En ce temps la, il n'y avait pas de nom de famille: les gens étaient connus d'après leur ville, leur fils aîné ou une personne éminente de leur famille.

Il est très difficile de retracer le cours exact des événements de cette époque. Tous les yeux étaient fixés sur 'Abdu'l-Bahá et les gens avaient beau aimer et respecter l'aîné des petit-fils, quand le soleil brille on ignore la lampe! Quelques récits de pèlerins, comme celui de Thornton Chase, le premier baha'i américain, qui rendit visite au Maître en 1907 mentionnent avoir rencontré "Shoghi Afnan". Chase publia même une photo de Shoghi Effendi, le montrant avec ce qui devait être son costume d'alors: culotte courte, chaussettes sombres et longues, un fez sur la tête une veste et un grand col marin couvrant ses épaules. Mais il n'y a pas assez d'éléments disponibles actuellement pour remplir toutes les lacunes. Même ceux qui accompagnaient 'Abdu'l-Bahá dans ses voyages en Occident, et qui tenaient un journal méticuleux, ne pensèrent pas a noter les allées et venues d'un enfant qui n'avait que treize ans lorsqu'Abdu'l-Bahá entreprit ses visites historiques a travers l'Europe et l'Amérique.

Aussitôt qu'Abdu'l-Bahá fut libéré de son long emprisonnement, il établit sa résidence permanente a Haïfa et commença a envisager ce voyage. Un rapport publié en Amérique, dans le "baha'is News", relate: "Vous avez demandé le récit du départ d'Abdu'l-Bahá pour l'Egypte. 'Abdu'l-Bahá m'informa personne qu'il allait quitter Haïfa... Il convoqua auprès de lui, en deux jours, M.N., Shoghi Effendi, K., et ce serviteur. "Un baha'i rapporte que peu avant le coucher du soleil, un après-midi de septembre alors que le bateau d'Abdu'l-Bahá voguait vers Port Saïd, Shoghi Effendi était assis sur les marches de la demeure du Maître, triste et désespéré et disant: "Le Maître est maintenant a bord du bateau. Il m'a laissé derrière lui. Il y a sûrement une sagesse en cela" ou des paroles semblables.

Connaissant très bien ce qui se passait dans le coeur de son petit-fils, le Maître affectueux n'attendit pas pour envoyer chercher l'enfant afin d'adoucir le choc de cette première séparation sérieuse. Nous n'avons pu avoir plus de précisions sur cet événement. Nous savons que le Maître resta un mois a Port Saïd et partit pour Alexandrie et non pour l'Europe comme c'était son intention première. Nous ne savons pas combien de temps Shoghi Effendi resta avec lui a cette occasion. Mais comme l'école ouvrait début octobre, nous supposons qu'il rentra en Syrie. Nous savons aussi qu'en avril 1911, Shoghi Effendi était de nouveau avec le Maître, a Ramleh, dans la banlieue d'Alexandrie. En effet, un baha'i américain, Louis Grégory, le premier noir Main de la Cause, mentionne avoir rencontré "Shoghi" le 16 avril, un beau garçon, un petit-fils d'Abdu'l-Bahá. Louis Gregory dit que Shoghi Effendi montrait une grande affection pour les pèlerins. En août de la même année le Maître entreprenait sa première visite en Europe, ne revenant qu'en décembre 1911. Combien de temps attendit-il avant de demander a son petit-fils de venir le rejoindre, nous ne le savons pas. Mais il avait maintenant un plan, influencé peut-être par ses propres impressions sur l'Europe, peut-être aussi parce que Shoghi Effendi lui avait manqué: emmener Shoghi Effendi avec lui en Amérique.

Le Gardien m'a raconté, lui-même, que le Maître avait commandé, pour lui, de longues tuniques, deux turbans (un vert et un blanc comme les siens) pour qu'il les porte en Occident.

Lorsque ses habits furent délivrés, Shoghi Effendi les mit pour les montrer a 'Abdu'l-Bahá, et, m'a-t-il dit, les yeux du Maître brillaient de fierté et de plaisir. Il est impossible d'apprécier vraiment ce que représentait pour lui ce voyage avec 'Abdu'l-Bahá en Occident. Mais il en fut empêché par les machinations du Dr. Amin Fareed, neveu de la femme d'Abdu'l-Bahá, qui accompagna le Maître en Amérique et devint, plus tard, un briseur du Covenant, perfide et méprisable. Fareed suscita tant de gênes a 'Abdu'l-Bahá, m'a dit Shoghi Effendi, que lorsque le Maître revint enfin, le 5 décembre 1913, il alla directement dans la chambre de sa femme, s'assit et tout en se pétrissant les mains, il dit d'une voix faible: "le Docteur Fareed m'a anéanti." Pour Shoghi Effendi, il n'y avait aucun doute, c'est a cause de Fareed qu'il ne put faire ce voyage historique.

Le 25 mars 1912, 'Abdu'l-Bahá, Shoghi Effendi, des secrétaires et des serviteurs embarquèrent en Alexandrie a bord du SS. Cédric de la Compagnie White and Star Line. A Naples, les inspecteurs du service de santé italien déclarèrent les yeux d'un secrétaire, d'un serviteur et de Shoghi Effendi malades et ordonnèrent leur retour. Mirza Mahmud raconte dans son journal ces faits et ajoute que malgré les efforts d'Abdu'l-Bahá, de ceux qui l'accompagnaient et des amis américains, ces trois personnes se virent refuser l'autorisation de débarquer.. Les autorités déclarèrent même que si elles les laissaient continuer le voyage, le service de santé américain les renverrait. 'Abdu'l-Bahá s'efforça durant toute une journée de faire reporter cette décision, mais il dut, dans la soirée, embarquer pour l'Amérique, après de tristes adieux. Les paroles qu'il adressa cette nuit-là a ceux qui l'accompagnaient, marquent clairement qu'il ne croyait pas que Shoghi Effendi fut renvoyé pour d'autres motifs qu'un prétexte fallacieux: "Ces Italiens ont cru que nous étions des Turcs et ils nous ont traité comme tels. Ils ont renvoyé trois d'entre nous. L'un était cuisinier, l'autre secrétaire. Ce n'était pas bien grave. Mais cet enfant, Shoghi Effendi était sans défense. Pourquoi ont ils été si sévères envers lui? Ils nous ont mal traités. J'ai toujours porté aide et assistance a leur communauté de Haïfa ou d'Alexandrie...

Shoghi Effendi m'a dit qu'il n'avait rien aux yeux (il a toujours eu de très bons yeux). Mais le docteur Fareed avait insisté auprès d'Abdu'l-Bahá pour qu'on renvoie Shoghi Effendi, soutenant par des arguties de toutes sortes les affirmations du docteur italien.

Le Gardien imputait toute l'affaire a Fareed et a ses interventions si typiques de son ambition sans limites et des intrigues sans fin dans les familles orientales. On imagine très bien la peine que cela provoqua chez un garçon de quinze ans entreprenant la première grande aventure de sa vie; combien plus chez Shoghi Effendi, si attaché a son grand-père, si excité a l'idée d'une traversée sur un grand bateau, d'une grande tournée en Occident a une époque où de tels voyages étaient relativement rares et constituaient un véritable événement! Il se souviendra toujours avec tristesse de cet épisode, mais avec ce touchant esprit de résignation qu'il montrait sous les coups qu'il reçut constamment toute sa vie. Il est facile de dire que c'est la Volonté de Dieu. Mais qui sait combien de fois la prochaine étape conçue par Dieu est déviée en une voie moins parfaite par les machinations des hommes? Il est indubitable que le Maître fut très peiné par cet événement. Mais il devait garder cette peine pour lui, de peur que le secret de l'avenir ne fut prématurément révélé et que le pire n'arrive par l'envie et la malice des autres.

Nous avons une lettre écrite par Shoghi Effendi environ six mois plus tard, a un des secrétaires d'Abdu'l-Bahá disant qu'il avait souscrit un abonnement au Star of the West, mais que certains numéros ne lui étaient pas parvenus. Il priait son correspondant que tous les numéros relatant le voyage du Maître en Amérique lui soient bien envoyés. Il donne l'adresse du collège protestant de Syrie a Beyrouth où, écrit-il, il rentrera bientôt. Il signe "Choki Rabbani" il semble qu'il ait écrit son nom de cette façon pendant sa jeunesse. Il l'a également orthographié "Shawki" et "Shogi" pour finalement adopter "Shoghi" qui, en Anglais rend mieux sa prononciation exacte. Dans un carnet de notes datant de ces années de Beyrouth, il a aussi écrit son nom dans sa translitération complète: Shawqi Rabbani; ce qui montre qu'il connaissait cette méthode. Il ne l'a jamais utilisée pour son propre nom.

Abdu'l-Bahá, malgré les pénibles préoccupations quotidiennes, dût souvent penser a son petit-fils bien-aimé pendant ces mois exténuants passés en Amérique et en Europe. Dans trois des lettres que le Maître écrivit a sa soeur, la Plus sainte Feuille, nous trouvons des références a Shoghi Effendi. Il y montre son inquiétude et révèle son grand amour: "Ecrivez moi sans délai sur la santé de Shoghi Effendi. Informez moi pleinement sans rien dissimuler. C'est mieux ainsi". "Embrassez la lumière des yeux de la compagnie des âmes spirituelles, Shoghi Effendi";

(Photo)

Embrassez la fraîche fleur du jardin de la douceur, Shoghi Effendi " Ces citations indiquent clairement l'inquiétude du Maître pour un enfant qui n'a pas toujours été bien portant et qui, il le savait très bien, regrettait son absence et en souffrait. Nous avons également une Tablette d'Abdu'l-Bahá adressée a Shoghi Effendi, s'inquiétant de sa santé. Mais je ne sais a quelle période elle fut écrite :

"Il est Dieu

Shoghi Effendi, sur lui soit la gloire du Tout-glorieux! 0 toi qui est jeune en âge, radieux de visage, je comprends que vous ayez été malade et obligé de vous reposer. Peu importe, se reposer est parfois nécessaire. Sinon, comme Abdu'l-Bahá, de fatigue excessive vous serez faible et sans force et incapable de travailler. Reposez-vous quelques jours; cela ne vous fera pas de mal. J'espère que vous serez sous la protection de la Beauté Bénie."

Le voyage se termine enfin. Le Maître, âgé, de soixante neuf ans, exténué par ses travaux herculéens revint en Egypte le 16 juin 1913. La famille se précipita auprès de lui et parmi elle,

Shoghi Effendi. Il rejoignit le Maître environ six semaines après son arrivée l'école ne fermant pas avant le 1er juillet. Shoghi Effendi dut probablement s'embarquer a Beyrouth pour Haifa (on pouvait également y aller en caravane, moyen de transport moins onéreux mais plus Pénible). A Haifa, Shoghi Effendi rejoignit les autres membres de la famille et embarqua avec eux pour l'Egypte. Ils arrivèrent en compagnie de la plus Sainte Feuille, le 1er août a Ramleh où Abdu'l-Bahá avait loué une villa. Shoghi Effendi me disait souvent: "Le Maître était comme un océan" voulant dire par la qu'il pouvait tout recevoir et ne montrer aucun signe d'ennui. Cette grande maîtrise de soi est encore mieux illustrée par ce récit d'un chroniqueur: Abdu'l-Bahá ayant appris l'arrivée des deux personnes qu'il aimait le plus au monde, resta encore une heure avec les amis et les baha'is avant de rentrer pour les saluer.

La chronique du 2 août ajoute. "Aujourd'hui le Bien-Aimé n'est pas venu nous voir dans la matinée; car il accueillait la Plus Sainte Feuille et les amis qui sont arrivés avec elle." Quand on imagine la joie de ces retrouvailles et qu'on lit cette indication banale on se rend compte de la dignité et de la réserve qui ont toujours marqué la famille d'Abdu'l-Bahá. Toutefois, nous avons quelques renseignements sur la vie de Shoghi Effendi en Egypte. La vieille coutume de prière en présence du Maître était reprise et Shoghi Effendi chantait aussi de sa voix douce et jeune.

Parfois Abdu'l-Bahá le corrigeait et lui apprenait. Il n'y a rien d'inhabituel a cela. J'ai moi-même entendu les membres les plus âgés de la famille corriger le ton ou la prononciation de quelqu'un qui récitait des prières ou des poèmes a haute voix. Le Maître sans doute dut faire de même envers Shoghi Effendi durant des années. Pendant les mois qu'il passa avec Abdu'l-Bahá, avant de rentrer a Beyrouth, Shoghi Effendi servit le Maître et se rendit utile: écrivant aux croyants persans des lettres qu'Abdu'l-Bahá lui dictait, assis, dans le jardin de sa villa où il prenait le thé et recevait ses hôtes; faisant ses commissions, allant avec d'autres accueillir les visiteurs ou les attendre a la gare. On nous raconte également qu'Abdu'l-Bahá chargea Shoghi Effendi de faire visiter a quelques amis le fameux parc zoologique d'Alexandrie, l'envoya visiter le Caire

où, on l'imagine, il ne perdit point de temps pour aller visiter les Pyramides: d'esprit aventureux Shoghi Effendi aimait visiter les endroits les plus lointains, l'intérêt aigu qu'il montrait pour certains magazines de "voyages" en témoigne.

Un mouvement incessant entourait Abdu'l-Bahá. Les pèlerins arrivaient d'Orient et d'Occident, parmi eux des baha'is aussi anciens et de renom que Lua Getsinger et Mirza Abul Fazl, qui des années plus tard devaient reposer sous la même pierre tombale, en Egypte; des croyants partaient pour l'Inde afin de propager le message de Bahá'u'lláh; des délégations de jeunes étudiants baha'is de Beyrouth et de Perse; des interviews accordées par le Maître aux représentants de la presse et aux notabilités. Un des secrétaires d'Abdu'l-Bahá qui l'avait accompagné en Occident décrit que ces jours en présence du Maître étaient une joie, une grâce infinie. Si ces jours ont marqué l'esprit d'un secrétaire d'une manière si vivante, quels devaient être leurs effets sur Shoghi Effendi si désappointé lorsqu'il se vit refuser la grâce d'accompagner Abdu'l-Bahá en Occident, si affamé de sa présence et de ses nouvelles pendant presque quinze mois? Le coeur, a seize ans, est capable d'une sorte de joie qui se renouvelle très rarement dans la vie. Malgré les années de guerre, je crois que cette période allant jusqu'à l'ascension du Maître en 1921, fut la plus heureuse de toute la vie de Shoghi Effendi.

je me souviens de deux histoires que Shoghi Effendi m'a racontées sur cette époque passée en Egypte avec le Maître. Un jour, après avoir pris un repas particulièrement riche, 'Abdu'l-Bahá évoqua les temps où, a Bagdad, son père était revenu de sa retraite volontaire dans les montagnes de Sulaimaniya.

Ils étaient tous si pauvres! De la plume de Bahá'u'lláh coulaient, comme un torrent, des écrits si exaltants que nuit après nuit, et jusqu'à l'aube, les croyants se réunissaient pour chanter, dans un état d'extase, cette merveilleuse révélation. Et le Maître d'ajouter que le pain sec et les dattes de ces jours-là étaient plus délicieux que toutes les autres nourritures du monde. La seconde histoire que j'ai entendue plus d'une fois m'étonna et m'éclaira énormément. Un jour, Shoghi Effendi revenait d'Alexandrie a Ramleh dans un carrosse loué, en compagnie du Maître et d'un Pacha qui venait chez le Maître en tant qu'invité. Arrivés a destination, Abdu'l-Bahá descendit et demanda au cocher, un grand gaillard, ce qu'il lui devait.

L'homme demanda un prix si exorbitant qu'Abdu'l-Bahá refusa de payer. L'homme insista et devint si grossier qu'il attrapa le Maître par l'écharpe qui entourait sa taille et le repoussa avec rudesse. Shoghi Effendi disait que cette scène devant cet hôte distingué l'avait beaucoup embarrassé. Il était trop petit pour aider le Maître et il était a la fois horrifié et humilié. Mais, Abdu'l-Bahá toujours parfaitement calme, refusa de payer le prix réclamé. Quand l'homme lâcha finalement prise, le Maître lui paya exactement ce qu'il lui devait et ajouta que sa conduite l'avait privé du bon pourboire qu'il lui destinait et il rentra a la maison suivi de Shoghi Effendi et du Pacha! Sans aucun doute, ces incidents marquèrent d'une manière durable le caractère du Gardien qui ne toléra jamais qu'on le trompe ou qu'on le dédaigne, peu importait si cette attitude embarrassait ou incommodait ses collaborateurs ou lui-même.

Le caractère que nous avons rencontré chez le Gardien était déjà celui de Shoghi Effendi jeune ou adolescent. Dans une lettre écrite de Beyrouth, le 8 mars 1914, a l'un des secrétaires du Maître qu'il connaissait bien, il lui reproche sa négligence: "Il y a longtemps que je n'ai aucune nouvelle de Haïfa ni un mot de vous. Je ne m'attendais vraiment pas a cela. J'espère que la rareté de correspondance se changera en de nombreuses lettres pleines de bonnes nouvelles de la Terre Sainte." Le garçon de dix sept ans est ferme et princier. Il poursuit en espérant que notre Seigneur et Maître est en parfaite santé" et demande que toutes les causeries et références données par le Maître et toutes les informations que son correspondant pourrait avoir concernant le Tribunal Suprême lui soient envoyées avant le 20 mars.

Cette lettre et celle où il demande tous les numéros du Star of the West concernant la visite d'Abdu'l-Bahá en Amérique reflètent l'assiduité avec laquelle il suivait les causeries et les pensées du Maître. Mais cette lettre est aussi révélatrice d'un des aspects de la personnalité de Shoghi Effendi: "J'ai presque fini une carte des Etats-Unis d'Amérique. Elle est très pittoresque et belle. Je vous prie de m'envoyer la liste des villes visitées par notre Seigneur, dans l'ordre, l'une après l'autre. Je serai alors a même de les situer sur la carte." Le Grand planificateur du monde était déjà occupé!

Dans un de ses carnets de 1917, nous trouvons que Shoghi Effendi a noté les jours où la glace était livrée a son domicile a Beyrouth: détail si typique de sa nature méthodique. Jusqu'à la fin de sa vie, il se tenait au courant des événements en lisant The Times de Londres. Il prit l'habitude de s'y abonner, sans doute, depuis son séjour en Angleterre. C'est probablement le meilleur quotidien d'information de langue anglaise et le seul journal auquel Bahá'u'lláh se soit adressé, nominativement, dans une de ses Tablettes. Ces carnets contiennent également une énumération détaillée du calendrier baha'i, les principes fondamentaux de la Foi, des notes, en français, sur la période des prophètes hébreux, sur le calcul des années solaires et lunaires, sur les dimensions, le poids et le nombre des copies des Tablettes; ils contiennent également des détails montrant qu'il possédait a fond le système de numération Abjad et quantité d'autres choses. Shoghi Effendi avait déjà en lui les traits essentiels du Gardien.

Shoghi Effendi a toujours maintenu une correspondance active et privée avec les amis baha'is. Une de ces lettres écrite le 26 juillet 1914 de Haïfa a "Syed. Mustapha Roumie" de Birmanie, nous apprend qu'il est très heureux "des bonnes nouvelles du progrès rapide de la cause en Extrême-Orient", qu'il a communiqué cette lettre au Maître et "un sourire tendre a paru sur sa face radieuse et son coeur s'est rempli de joie. J'ai su, alors, que le Maître était en bonne santé car j'ai recueilli les paroles que je cite ici. "N'importe quand et n'importe où, que j'apprenne de bonnes nouvelles sur la Cause, et ma santé physique s'améliore et se bonifie". Je vous apprends donc que le Maître est heureux et se sent très bien. Transmettez ces bonnes nouvelles aux croyants Indiens. J'espère que cela doublera leur courage, leur fermeté et leur zèle dans la propagation de la Cause."

Shoghi Effendi joua également un rôle important dans les activités des étudiants baha'is de Beyrouth où passaient tant de pèlerins, d'Iran ou d'Extrême-Orient, en route pour Haïfa ou sur le chemin de retour. Dans une autre lettre au même correspondant, il écrit: "Collège Protestant Syrien, Beyrouth, Syrie, le 3 Mars 1914. De retour a nos activités de collèges, nos réunions baha'is, dont je vous ai déjà parlé, sont réorganisées et nous envoyons, aujourd'hui seulement, des lettres contenant les bonnes nouvelles de la Terre Sainte, aux Assemblées baha'ies dans différents pays."

En février 1915, Shoghi Effendi reçoit, (il n'est pas précisé a quel titre) le premier prix de Freshman Sophore Prise Contest attribué par l'Union des Etudiants. Il était un bon élève mais n'a jamais prétendu qu'on le considérât comme un fort en thème, brillant et hors série. Il y a une grande différence entre un esprit large, profond, pénétrant et un cerveau de bonne qualité, poussé le plus souvent par l'ambition et la vanité et qui reçoit les acclamations de la faculté et de ses condisciples. Shoghi Effendi n'a jamais été vaniteux ou ambitieux. Il était embrasé par un motif suprême: servir Abdu'l-Bahá et enlever quelques uns des soucis et des charges qui pesaient sur ses épaules. Shoghi Effendi confirme ceci, dans une lettre adressée de Beyrouth a Abdu'l-Bahá, le 15 janvier 1918, en ces termes: "J'ai repris mes études, y consacrant et concentrant tous mes efforts et faisant tout mon possible pour acquérir ce qui me sera bénéfique et me préparera a servir la Cause dans les jours qui viennent."

Shoghi Effendi venait de rentrer a Beyrouth, après les vacances de Noël: "je suis arrivé" écrit-il "sain et heureux a l'université ayant eu, en route, un temps pluvieux et froid." Il exhale dans chaque phrase de cette lettre "mon amour et ardent désir pour vous" et termine: "je vous ai envoyé par la poste un morceau de fromage, espérant qu'il sera agréé par toi". Il signe "Ton humble et modeste serviteur Shoghi". Quand on songe que pendant la guerre, des dizaines de milliers de gens sont morts de privation, ce cadeau d'un morceau de fromage prend une tout autre dimension.

Que ces années de guerre, durant lesquelles il étudiait a Beyrouth pour obtenir son diplôme de Bachelor of Arts de l'Université américaine, aient projeté une ombre épaisse d'anxiété sur Shoghi Effendi malgré son caractère joyeux et énergique, est démontré par une lettre écrite en avril 1919 où il se réfère aux longues années tristes de guerre, de famine, de carnage, de peste, quand la terre Sainte était isolée des différentes régions du monde et supportait l'ultime et la plus sévère répression, tyrannie et dévastation...

" C'étaient des années pleines de dangers pour son grand-père bien-aimé, des années terribles de famine pour la plus grande partie de la population, des années de privation pour tous, y compris sa propre famille. Alors que la guerre mondiale touchait a sa fin, la menace d'un bombardement de Haifa par les Alliés prit une telle consistance qu'Abdu'l-Bahá envoya pour quelques mois sa famille dans un village au pied des collines, de l'autre côté de la baie d'Akka; et lui-même y resta quelque temps. Mais la plus grande menace pour la vie du Maître et pour sa famille apparut lorsque le Commandant en Chef turc, "le brutal, le tout-puissant et le sans scrupules Jamal Pacha, un ennemi invétéré de la Foi" comme le décrit Shoghi Effendi, décida de crucifier Abdu'l-Bahá et toute sa famille.

Selon le Major Tudor Pole, un officier de l'armée victorieuse du général Allenby qui entra a Haifa en août 1918, cet acte hideux devait avoir lieu deux jours avant la prise de Haifa. Il échoua grâce a l'avance rapide des Britanniques et par conséquent au retrait précipité des forces turques. Comme Shoghi Effendi avait fini ses études nous supposons qu'il était avec Abdu'l-Bahá a cette époque et partageait l'angoissante incertitude de ces jours. C'est étrange, en écrivant cela, je me rends compte comme Shoghi Effendi parlait peu des événements de sa propre vie. Il n'aimait pas les anecdotes et n'avait pas le temps de se souvenir lorsqu'il s'agissait de lui-même. Pendant toute la période que j'ai eu le privilège de passer avec lui, ses pensées et son esprit étaient totalement préoccupés par le travail de la Cause, la seule tâche immédiate a accomplir qui l'attendait chaque jour et pesait sur lui.

Shoghi Effendi obtint le diplôme de Bachelor of Arts, en 1918. Dans une lettre a un ami, datée du 19 novembre de cette même année, il écrit: "je suis si heureux et privilégié de pouvoir servir mon Bien-Aimé, après avoir terminé mes études d'Art et de Sciences a l'Université américaine de Beyrouth. Je suis impatient et j'attends les nouvelles de vos services a la Cause car en les transmettant au Bien-Aimé, je le rendrai heureux, joyeux et fort. Ces quatre dernières années furent des années d'une calamité inouïe, d'une oppression sans précédent, d'une misère indescriptible, d'une très grande famine et détresse, des années de luttes et de carnages sans parallèles. Maintenant que la colombe de la paix a regagné son nid et sa demeure, une occasion en or se présente pour la propagation de la Parole de Dieu.

Cela se fera maintenant et le message sera donné dans ces régions libérées, sans la moindre restriction. C'est vraiment l'Ere de Service." Rien ne peut mieux révéler le caractère du futur Gardien que ces lignes où apparaissent nettement son dévouement au travail du Maître, son ardent désir de rendre heureux. L'aperçu concis de ce que signifie maintenant sa vie en relation avec ce service, son analyse de ce que la fin de la guerre signifie pour le futur immédiat de travail baha'i. Le style rhétorique naissant, encore gêné par une maîtrise imparfaite de l'Anglais, mais possédant déjà l'ossature de sa grandeur future, apparaît dans des passages tels que celui-ci: "les amis... sont tous... grands et petits, jeunes et vieux, malades ou en pleine santé, chez eux ou a l'étranger, satisfaits des événements qui se sont récemment produits, ils sont une seule âme dans différents corps, unis, contents, servant et désirant l'unité de l'humanité."

Shoghi Effendi avait maintenant vingt et un ans. Sa parenté avec Abdu'l-Bahá apparaissait clairement dans certaines des premières lettres écrites pour la plupart en 1919: "mon grand-père Abdu'l-Bahá" et signe " Shoghi Rabbani" (petit-fils d'Abdu'l-Bahá)". Il faut se rappeler que dans les mois qui suivirent la fin de la guerre, le contact fut rétabli entre le Maître et les croyants des nombreux pays qui étaient coupés de lui pendant les longues années de guerre et d'hostilité. Il était dès lors hautement désirable que les baha'is et les non baha'is connaissent ce "Shoghi Rabbani" qui agissait maintenant comme le secrétaire et le bras droit du Maître. Le Star of West, dans son numéro du 27 septembre 1919, publie une grande photo de Shoghi Effendi avec la légende: "Shoghi Rabbani, petit-fils d'Abdu'l-Bahá" et affirme qu'il est le traducteur des tablettes récentes et que ses lettres de Chronique commencent a partir de ce numéro. Personnellement, connaissant par expérience, la minutie avec laquelle Shoghi Effendi agissait au Centre Mondial, je crois que c'est probablement le Maître lui-même qui lui avait ordonné de clarifier leur lien familial.

Le travail d'Abdu'l-Bahá croissait de jour en jour avec le flot des lettres, des rapports et finalement des pèlerins. Ceci apparaît dans les lettres personnelles de Shoghi Effendi a certains amis baha'is: "... Cette interruption de ma part dans la correspondance est uniquement due a la grande intensité de travail de dictée et de traduction des Tablettes... Toute l'après midi a passé en traduction d'une partie des requêtes venant de Londres." Et il termine:

"Je joins, sans parler de mon affection baha'ie et particulièrement pour vous, deux photos." "J'ai la tête qui tourne, tellement la journée a été chargée. Pas moins d'une vingtaine de demandeurs allant des princes et pacha au simple soldat, ont recherché une entrevue avec 'Abdu'l-Bahá"; "Du matin au soir, et même jusqu'à minuit, le Bien-Aimé est occupé a révéler des Tablettes, a répandre, dans un monde triste et désabusé, ses pensées constructives et dynamiques d'amour et les principes."; "Alors que j'écris ces lignes, je dois me rendre auprès de lui et noter ses paroles en réponse aux requêtes récemment reçues." Chaque terme révèle l'énergie indomptable, le dévouement et l'enthousiasme de ce prince qui se tient a côté du vieux roi, et qui le sert et le soutient avec toute la vitalité de sa jeunesse et de son ardeur singulière.

Shoghi Effendi accompagnait fréquemment le Maître aux cérémonies officielles où il était de plus en plus invité. Cela comportait aussi des visites au Gouverneur en Chef qui conduisit les forces Alliées en Palestine, Sir Edmond Allenby, promu plus tard Lord Allenby, et qui contribua largement a l'octroi par le Gouvernement britannique du titre de Chevalier a Abdu'l-Bahá. Shoghi Effendi a écrit: "C'était la seconde fois qu'Abdu'l-Bahá rendait visite au général et cette fois la conversation était centrée sur la Cause et ses progrès... C'est une figure aimable, modeste et impressionnante, il est affectueusement chaleureux, quoique imposant dans ses manières." Le petit-fils d'Abdu'l-Bahá était maintenant connu dans ces milieux. Une lettre officielle du Gouverneur militaire a Abdu'l-Bahá contient cette phrase: "Votre Eminence: j'ai reçu, ce jour, de votre petit-fils la somme de ...... C'était a la suite de la visite que lui avait rendue Shoghi Effendi pour remettre une seconde contribution du Maître au "Fonds de Secours de Haïfa". Shoghi Effendi passait également beaucoup de temps avec les pèlerins, et pas seulement en présence Abdu'l-Bahá, il leur demandait avec insistance des informations sur les progrès des activités baha'ies dans les différents pays.

Le travail du Maître avait maintenant augmenté a un tel point que de nombreuses personnes l'aidaient et le servaient constamment; aucune d'elles, cependant, ne pouvait être comparée a Shoghi Effendi. Le Gardien m'a raconté qu'un américain, croyant de longue date, envoya (je crois que c'était au début de 1920) un cadeau au Maître. C'était une automobile Cunnigham.

Le Maître reçut l'avis d'arrivée une fin de semaine et le donna a Shoghi Effendi avec des instructions pour qu'il veille a ce que la voiture soit dédouanée et livrée a la maison. Le lendemain, m'a dit Shoghi Effendi, était un jour férié et il n'y avait aucun haut fonctionnaire au port. Il réussit, cependant, a faire livrer la voiture et lorsque celle-ci arriva, il alla lui-même prévenir que la voiture attendait, a la porte. Surpris et heureux, le Maître lui demanda comment il s'y était pris. Shoghi Effendi lui dit qu'il avait porté les papiers aux domiciles des différents fonctionnaires leur demandent de signer les documents et de donner les ordres pour que la voiture de Sir Abdu'l-Bahá 'Abbas soit livrée tout de suite. C'est caractéristique de la façon dont Shoghi Effendi a travaillé toute sa vie. Il voulait toujours que chaque chose se fasse tout de suite et plus tôt encore si possible. Et, toute chose sur laquelle il avait contrôle avançait a cette vitesse.

Le plus souvent et en tout lieu, Abdu'l-Bahá et son petit-fils bien-aimé étaient ensemble. Ce compagnonnage constant, d'une durée de deux ans environ, dut leur procurer une profonde satisfaction et exerça une influence décisive sur Shoghi Effendi. Pendant ces années, alors que se levait l'étoile de la renommée locale et internationale Abdu'l-Bahá, Shoghi Effendi put observer le comportement du Maître envers les hautes personnalités officielles et les nombreuses personnes de distinction attirées par celui que beaucoup considéraient comme rien de moins qu'un prophète oriental et la plus grande figure religieuse de l'Asie. Il put aussi observer le Maître face a la jalousie toujours présente et aux intrigues de ses ennemis. Les leçons apprises serviront la foi de Bahá'u'lláh pendant les trente-six années du ministère de Shoghi Effendi.

Dans une lettre a un ami datée du 18 février 1919, Shoghi Effendi écrit qu'il est a Bahá'í avec le Maître. Cette lettre commence ainsi: "J'envoie mes salutations et mon plus doux souvenir a vous, ami lointain, de ce lieu sacré!" Il poursuit en décrivant la paix de Bahji après l'incessante activité de Haïfa et dit: "L'air, la bas est saturé de gaz et de vapeur que dégagent continuellement les engins motorisés et les bateaux; alors qu'ici, l'atmosphère est pure, aussi claire et parfumée que possible." Quand on se rappelle, qu'en 1923, je suis venue a Bahji dans la calèche d'Abdu'l-Bahá et qu'en 1918 le trafic automobile était pratiquement inexistant dans la Palestine d'après guerre, nous devons supposer que Shoghi Effendi était d'une nature extraordinairement délicate; et il l'était effectivement!

Sa description du Maître visitant le Tombeau Sacré deux fois par jour, se promenant a travers la plaine fleurie, révèle sa joie en ces jours précieux, près de son Bien-Aimé. Mais le terme de félicité, approchait a grands pas. Il avait été décidé qu'il irait en Angleterre et entrerait a l'université d'Oxford, dans le but avoué de parfaire son anglais afin de mieux traduire les Tablettes et les autres écrits saints.

La décision de Shoghi Effendi de quitter Abdu'l-Bahá, après avoir passé un peu moins de deux ans constamment a son service, et a un moment où l'énorme correspondance d'après guerre du Maître allait croissant, était basée sur un certain nombre de facteurs: s'il voulait poursuivre ses études le plus tôt serait le mieux; Abdu'l-Bahá disposait maintenant de plusieurs secrétaires; le plus âgé des cousins de Shoghi Effendi avait fini ses études a Beyrouth et était de retour; les plans et la condition du Maître étaient propices et par-dessus tout, il était en parfaite santé.

En 1918, Tudor Pôle qui était en Palestine avec l'armée conquérante d'Allenby, écrivait: "Le Maître est vigoureux et d'une santé meilleure encore que lorsqu'il était a Londres." Shoghi Effendi lui-même dans des lettres écrites en avril et en août 1919, souligne: "Le Bien-Aimé est en parfaite santé, fort et vigoureux, heureux et joyeux..."; "Le Maître Bien-Aimé est vraiment au mieux de sa santé, physiquement fort, toujours actif, révélant des centaines de Tablettes par semaine, répondant a d'innombrables requêtes, recevant de nombreux visiteurs et pèlerins, se levant souvent a minuit pour prier et méditer." A cette époque, Shoghi Effendi transmet, par des lettres a des amis en Angleterre et en Birmanie, l'étonnante nouvelle qu'Abdu'l-Bahá envisageait un très long voyage: "Ce qui est significatif et attrayant, c'est l'indication donnée par le Bien-Aimé lui-même, il projette et envisage un tel voyage a travers l'Océan Indien. Il a même déclaré que, si Dieu le veut, il aimerait entreprendre un voyage en Inde et continuer par l'Indochine, le Japon, les Iles Hawaii, puis traverser le continent américain et aller a votre aimable cité de Londres, en France et en Egypte. Oh! quelle est fervente, profonde et sincère notre espérance pour qu'un voyage dont il a fixé lui-même la durée a quatre ou cinq ans soit entrepris. Espérons et préparons-nous."; "Le Bien-Aimé a indiqué sa récente intention de voyager en Inde et nous espérons que cela se réalisera bientôt, et que l'Inde, grâce a l'unité et l'énergie des amis, acquerra la capacité de le recevoir."

Peu d'entre nous, et encore moins a vingt-trois ans, envisagent la mort de ceux qu'ils aiment, et encore moins lorsqu'ils sont en pleine santé et projettent un voyage de cette importance! Il n'est donc pas surprenant que Shoghi Effendi ait quitté Abdu'l-Bahá un jour du printemps 1920, la conscience tranquille, croyant fermement qu'il reviendrait mieux équipé pour le servir. Confiant, je n'en doute pas, qu'il serait, cette fois, de ce merveilleux voyage avec son grand-père et qu'il aurait le privilège de le servir jour et nuit pendant de nombreuses années. En anticipant sur ces années qui paraissaient attendre Abdu'l-Bahá, Shoghi Effendi négligeait l'âge du Maître (Il avait presque soixante seize ans) et il négligeait aussi ce facteur qui souvent brise nos coeurs et nos espérances: l'intervention obscure de la Providence dans nos plans et dans notre vie. Qu'il fût terrible le coup qui frappa soudain le jeune Gardien! Il le révèle lui-même en termes pleins de souffrances a un cousin éloigné, en février 1922, quelques mois après l'ascension de son grand-père: "Ah! l'amer remords de lui avoir manqué dans ses derniers jours sur cette terre; je l'emporterai avec moi dans la tombe, peu importe ce que je ferai pour lui, a l'avenir, peu importe a quel point mes études en Angleterre payeront de retour son merveilleux amour pour moi."

Voici un aspect significatif de la vie du Gardien et de sa mort prématurée a l'âge de soixante ans: Shoghi Effendi était un adolescent lorsqu'en 1920 Abdu'l-Bahá l'envoya en Angleterre en compagnie de Lotfullah Hakim qui y retournait après son premier pèlerinage a Haïfa, pourtant le Maître insista pour que, en route, il aille d'abord dans un sanatorium et prenne un bon repos. Cela montre l'épuisement nerveux de Shoghi Effendi après les longues années de guerre et la tension qui en découla, suivies du lourd travail d'après guerre et de l'intense activité au service du Maître. Cela montre aussi la sollicitude de son grand-père pour sa santé. Shoghi Effendi prit le repos qui lui avait été ordonné dans un sanatorium de Neuilly, dans la banlieue de Paris. Il n'était pas malade, mais épuisé. Il y fréquenta les croyants, joua au tennis, se promena et se familiarisa avec une ville qui est si belle en elle-même et qui abrite un des plus grands musées du monde. Il rendit visite a quelques baha'is a Barbizon et y séjourna environ deux mois. Puis il gagna l'Angleterre en juillet.

Il y fut reçu avec une chaleur et une affection naturelles par de nombreux amis d'Abdu'l-Bahá.

Il connaissait personnellement quelques uns de ceux-ci comme le Dr. J.E. Esslemont qui avait été récemment a Haïfa et qui avait collaboré avec lui et d'autres amis a la traduction d'une importante Tablette du Maître; le Major Tudor Pole qui avait rencontré 'Abdu'l-Bahá a Londres, qui avait été en Palestine avec l'armée d'occupation britannique et qui apportait aux croyants toute aide en son pouvoir, ainsi que Lord Lamington.

Shoghi Effendi était porteur de quelques lettres de son grand-père a certains de ses amis anglais: en témoigne cette lettre écrite, peu après son arrivée, a la femme de Ali Kuli Khan, en France:

"28 juillet 1920
Très chère soeur baha'i,

J'ai été terriblement occupé depuis que j'ai foulé le sol britannique et jusque la le progrès de mon travail a été admirable. Muni des Tablettes du Maître pour Lady Blomfield, Lord Lamington et le Major Tudor Pole, j'ai pu, grâce a eux, entrer en contact avec d'éminents professeurs et orientalistes d'Oxford et de l'université de Londres. Ayant obtenu des instructions et des recommandations de Sir Denison Ross et du professeur Ker auprès de Sir Walter Raleigh, professeur et lecteur de la littérature anglaise a Oxford, et du professeur Margoliouth, savant remarquable de la civilisation arabe et Orientaliste a la même université, je suis allé a Oxford après avoir passé une semaine chargée a Londres. En fait avant mon départ pour Oxford, j'ai reçu une lettre de Margoliouth disant qu'il ferait tout en son pouvoir pour aider un parent d'Abdu'l-Bahá. Avec cet homme et le Master de Balliol Collège - un collège où de grands hommes tels que Lord Grey, Earl Curzon, Lord Milner, Mrs Asquith, Swinburne et Sir Herbert Samuel ont obtenu leur diplôme - j'ai eu l'occasion de parler de la Cause et d'éclaircir certains points encore obscurs ou incertains pour ces savants trop occupés.

Priez pour moi, comme je vous l'ai demandé la veille de mon départ, pour que dans ce grand centre intellectuel, j'atteigne mon but et arrive a mes fins..."

La lettre écrite par Lord Lamington au Maître quelques jours plus tard est d'un intérêt tout particulier:

"8 août 1920
Mon cher ami,

J'ai été heureux de recevoir votre lettre des mains de Shoghi Rabbani et d'apprendre par lui que vous allez bien. Lui-même paraissait en bonne santé et j'ai été de nouveau impressionné par son intelligence et ses manières ouvertes et honnêtes.

J'espère qu'il arrivera a obtenir la formation qu'il cherche, a Oxford. Il est venu deux ou trois jours a la Chambre des Lords, mais, je le crains, aucune des occasions n'a été d'un grand intérêt...

La correspondance ci-dessus nous donne une indication sur l'époque où Shoghi Effendi se trouvait a Londres. Etant porteur d'une lettre d'Abdu'l-Bahá pour Lord Lamington, nous devons admettre qu'il ne perdit pas de temps pour la lui porter. Nous pouvons également imaginer l'impatience du jeune homme d'assister aux travaux de la Mère des Parlements, impatience qu'il ne put cacher au pair expérimenté et aimable qui veilla a ce que Shoghi Effendi soit admis a certaines sessions de la Chambre. Le Gardien était toujours grandement intéressé par les affaires politiques, se tenait très au courant, et aimait le spectacle de la Chambre des Lords et de la Chambre des Communes. Je me rappelle qu'après notre mariage, quand pour la première fois nous allâmes ensemble a Londres, il m'emmena a la Chambre des Communes et nous prîmes place dans la galerie des visiteurs pendant toute une session. Ce fut une très grande expérience pour moi, encore étourdie et bouleversée par le récent honneur d'être admise si près du Signe de Dieu sur la terre, On peut, dès lors, imaginer comme le tout jeune Shoghi Effendi en fut saisi et impressionné, la première fois.

Il se familiarisa très vite avec Londres, durant ce premier séjour en Angleterre, et visita les sites les plus fameux. Souvent, quand nous visitions ensemble des lieux tels que Westminster Abbey, St. Paul, la Tour de Londres, le British Museum, la National Gallery, le Victoria and Albert Museum, la City, les Kew Gardens etc, je me rendais compte du nombre de souvenirs qu'il avait gardés en association avec ces lieux connus de son époque estudiantine. Il visita aussi beaucoup l'Angleterre, autant que la modeste allocation d'étudiant qu'il recevait d'Abdu'l-Bahá le lui permettait. Il économisait beaucoup. Je le sais parce qu'il m'a raconté, par exemple qu'il avait acheté un fer a repasser électrique avec lequel il repassait lui-même ses vêtements!

Shoghi Effendi rendit plus d'une fois visite au Dr. Esslemont dans son sanatorium de Bournemouth. Une photo les montre ensemble, tête contre tête, devant la façade du sanatorium. Une lettre de Shoghi Effendi au Dr. Hall, lettre écrite après la mort d'Esslemont exprime éloquemment ce que ces visites signifiaient pour lui: "je me rappellerai toujours les jours reposants que j'ai passés a Bournemouth en compagnie de notre regretté ami John Esslemont. Je n'oublierai pas les heures plaisantes que nous avons passées ensemble lors de nos repas au sanatorium." Alors qu'il se trouvait dans cette partie de l'Angleterre, Shoghi Effendi visita aussi la station balnéaire de Torquay.

Nous y retournâmes ensemble, bien des années plus tard et le Gardien me montra les fameuses dunes de Babbacombe. Nous nous promenâmes dans le parc qu'il avait visité longtemps auparavant, un parc avec des sentiers colorés d'un rouge profond qui, je crois, imposèrent a son esprit la beauté des sentiers rouges, des pelouses vertes en conjonction avec des vases d'ornementation; beauté qui l'incita des années plus tard, a les reproduire dans ses magnifiques jardins a Bahji et sur le Mont Carmel.

Shoghi Effendi n'oublia jamais les souvenirs de cette époque estudiantine. Je me rappelle qu'une fois, pendant les dernières années de sa vie, il raconta a un pèlerin anglais qu'il avait trouvé bon les épaisses tranches de pain brun, la confiture de framboise et la crème du Devonshire.

Pendant son séjour en Angleterre, il était particulièrement fié avec un baha'i persan ancien et éprouvé, qui vivait a Londres, ainsi qu'avec le Dr. Esslemont, Lady Blomfield et quelques baha'is de Manchester. Il passait la plupart de son temps a Oxford et se consacrait a ses études. Cependant, il fréquentait la communauté baha'ie britannique et participait a ses activités. Un croyant indien résidant en Angleterre écrit dans une lettre du 5 mai 1921: "Le mercredi après-midi j'ai assisté a la réunion baha'ie habituelle, a Lindsay Hall. Mr. Shoghi Effendi lut un article sur les problèmes économiques et leur solution. Son article était très bien écrit et très bon..." Il semble que cette lecture d'articles ne se confinait pas seulement aux réunions baha'ies, car dans une lettre a un des croyants, écrite au Balliol Collège, il mentionne: "je vous enverrai aussi, un peu plus tard, un article sur le Mouvement, que j'ai lu, il y a quelque temps, a l'une des principales associations d'Oxford."

Aujourd'hui encore on jure par Oxford et Cambridge. En 1920, ils brillaient encore plus que de nos jours, dans un splendide isolement académique maintenant que les universités sont plus répandues. Balliol, où Shoghi Effendi était admis, avait une très haute renommée, étant un des collèges les plus anciens d'Oxford. Le Gardien m'emmena ici aussi, des années plus tard, pour voir les rues qu'il traversait jadis, la bibliothèque Bodleian, la calme rivière et ses alentours de pelouses vertes derrière les portes en fer forgé, Christ Church plus que millénaire avec sa vaste cuisine et sa parure d'arches gothiques, Magdalen et ses beautés, la calme cour carrée a l'intérieur des murs de Balliol que Shoghi Effendi traversait pour aller a ses cours, le réfectoire où il mangeait et la petite entrée qui donnait sur la chambre qu'il avait occupée étant étudiant.

Tout cela naturellement, réveillait en lui beaucoup de souvenirs, mais je crois que peu d'entre eux étaient agréables.

Il y a bien des années, un baha'i rapportait au Gardien une conversation avec A. D. Lindsay qui avait été le professeur de Shoghi Effendi et qui depuis était devenu Master of Balliol. J'ai gardé une copie de ce rapport. On doit cependant se rappeler que ces paroles ont été dites oralement, lors d'une conversation courte et familière et non a une entrevue spéciale. "L'idée de Shoghi Effendi sur l'éducation consistait a découvrir quelqu'un dont il appréciait les opinions et a le questionner. Lorsque Shoghi Effendi obtenait ses réponses, il les notait toutes sur un petit livre noir. J'avais affiché mon programme (schedule, comme nous disons en anglais et skedule comme vous dites en américain). Shoghi Effendi est venu me trouver me demandant:

que faites vous entre sept heures et huit heures et demi?" - "pourquoi donc ai-je dit?, je dîne!" - "Oh! a dit Shoghi Effendi vous faut-il donc tout ce temps? je n'avais pas vu tant de désir de connaissance a Oxford. Je lui donnai alors un autre quart d'heure et dînai moins. Il était ainsi - je souffrais pour lui." Cet incident avait surgi parce que Shoghi Effendi voulait que son professeur lui consacrât plus de temps qu'il ne lui en avait déjà alloué. Malgré ces remarques aimablement intentionnées, rien ne prouve que cet homme instruit ait jamais soupçonné le fait que sa vraie distinction pour la postérité serait d'avoir été, un jour, le professeur de Shoghi Effendi. Alors que tout le monde au collège et ce professeur en particulier, savaient pourquoi Shoghi Effendi avait abandonné ses études pour rentrer en Palestine, il n'y a, cependant, pas une seule lettre exprimant de sa part quelque sentiment personnel pour son élève.

Toutefois, il y eut un échange de lettres entre eux en 1927. Shoghi Effendi écrivit a Mr. Lindsay qu'il lui envoyait les Annales baha'ies "montrant la nature du travail auquel je me suis consacré depuis mon départ soudain et profondément regretté de Balliol." Il poursuit "l'aide inestimable que j'ai reçue sous votre direction m'a été très profitable dans ma tâche ardue et pleine de responsabilité et je profite de cette occasion pour exprimer ma reconnaissance pour tout ce que vous avez fait pour moi."

Deux ans plus tard, Lindsay, dans un appel général aux anciens pour un certain fonds du collège, le remerciait pour son livre. Shoghi Effendi répondit le lendemain, joignant une contribution de 20 livres Sterling, et le remercia pour sa lettre qui "a servi a rappeler les jours heureux et précieux que j'ai passés, sous votre direction, a Balliol." La grandeur du rang du Gardien, sa modestie, son sens de justice, et aussi sa courtoisie l'incitaient toujours a donner a chacun son dû. En 1923, dans une lettre au professeur Dodge de l'Université américaine de Beyrouth, il parle de "cette grande institution éducative du Proche-Orient, a laquelle je sens tant devoir.."

L'attitude du Professeur D.S. Margoliouth et celle de sa femme furent tout a fait différentes. En 1930, en remerciant Shoghi Effendi pour un livre qu'il leur avait envoyé, Mme Margoliouth écrit: "Nous aimons a nous rappeler le plaisir qui a été le nôtre de vous accueillir dans cette maison pendant votre trop court séjour a Oxford." Ce n'est pas le seul foyer qui ait reçu Shoghi Effendi. En effet, cinq ans après son départ d'Angleterre, dans une lettre a Mme White, il écrit: Je me rappellerai toujours, comme un souvenir vivant et agréable, de votre précieuse aide ainsi que de votre généreuse hospitalité pendant mon séjour a Oxford... Toujours votre ami reconnaissant et affectueux, Shoghi. "

Sur le registre de 1920 du collège nous découvrons que le Gardien s'est présenté lui même, et de sa propre main, comme Shawqi Hadi Rabbani, premier fils de Mirza Hadi Shirazi, âge 23 ans.

Nous trouvons sur un carnet de Shoghi Effendi la liste ci-dessous, soigneusement établie. Elle montre les dates auxquelles ses cours commençaient en 1920:

14 oct. 1920: Sciences politiques: - Rev. Carlyle

15 oct. 1920: Problèmes sociaux et politiques: - Mr. Smith (Master of Balliol)

13 oct. 1920: Questions Sociales et industrielles: - Rev. Carlyle 12 oct. 1920: Economie Politique - Sir T.H. Penson M.A.

16 oct. 1920: Histoire économique de l'Angleterre depuis 1688: - Sir Penson

11 oct. 1920: Logique: - Mr. Ross M.A.

12 oct. 1920: Question Orientale: - F. F. Urquhart M.A.

19 oct. 1920: Relation Capital - Travail: - Clay, New Collège.

Il prit des notes a certains cours, tout au moins pendant les premières séances. Le Gardien savait exactement pourquoi il fréquentait Oxford. Il le dit, fort heureusement pour nous, dans une lettre du 18 oct. 1920 a un ami oriental: "Mon cher ami spirituel... Grâce a Dieu je suis en bonne santé et plein d'espoir; j'essaie de toute ma capacité d'acquérir ce qui me sera nécessaire pour servir plus tard la Cause. J'espère en effet acquérir rapidement ce que ce pays et cette société offrent de mieux et retourner alors chez moi et revêtir les vérités de la foi sous une forme nouvelle et servir ainsi le Seuil Sacré." Il se réfère ici, sans aucun doute, a ses traductions futures des enseignements en un anglais parfait dont il posa les fondations pendant son séjour en Angleterre.

Dans une lettre du 22 nov. 1921, apparaissent clairement les progrès faits par Shoghi Effendi dans son travail a Oxford et l'on y sent la nouvelle maîtrise et la confiance en soi: " ... J'ai été ces derniers temps plongé dans le travail, révisant de nombreuses traductions et j'ai envoyé a Mr. Hall ma traduction de la Tablette a la Reine Victoria qui regorge des plus vitaux et des plus importants conseils dont ce monde triste et désillusionné ait un besoin urgent! Si vous n'en avez pas encore pris connaissance, obtenez la sans faute auprès de Mr. Hall car elle est a mon avis, l'une des déclarations les plus marquantes et les plus catégoriques de Bahá'u'lláh sur les affaires du monde." Il poursuit en joignant quelques extraits " certains nouveaux, d'autres anciens" qu'il avait faits "au cours de mes lectures a Bodleian, sur le Mouvement." Dans une lettre en persan, de cette même période, a un ami de Londres, il fait allusion au fait que "je suis engagé, dans ce pays, jour et nuit, a me perfectionner dans l'art de la traduction... Je n'ai pas un moment de repos. Dieu merci, a un certain degré au moins le résultat est bon." Il affirme que ses occupations, ses études et ses cours au collège, sont tels qu'il n'est libre que le dimanche et que son ami peut venir le voir le dimanche au 45 Broad Street.

Depuis Beyrouth et pratiquement jusqu'à la fin de sa vie, Shoghi Effendi avait l'habitude de noter sur un carnet des mots et des phrases typiquement anglaises. Des centaines de mots et de phrases avaient été ainsi relevés. Cela témoigne clairement des années d'études minutieuses pour maîtriser une langue qu'il aimait et dont il se délectait. Pour l'anglais, il ne cédait a personne.

Il était un grand lecteur de la version de la Bible qu'en avait donné King James et des historiens Carlyle et Gibbon dont il admirait le style, et tout particulièrement ce dernier. Il aimait tellement "le déclin et la chute de l'Empire Romain" de Gibbon que je ne me rappelle pas l'avoir jamais vu sans un volume de ce livre près de lui dans sa chambre, ou avec lui lorsqu'il voyageait. Lorsqu'il mourut, il y avait un petit volume, dans une édition populaire, près de son fit. C'était sa petite bible de la langue anglaise et souvent il m'en lisait des extraits, s'interrompant pour s'exclamer: '"Oh! quel style! quelle maîtrise de l'anglais! quelles phrases coulantes! écoute cela!" Avec sa belle voix et sa prononciation, (une prononciation qui ressemblait a ce que nous appelons "l'accent d'Oxford", mais pas aussi exagéré), les mots éclataient avec feu et couleur et leurs valeur et sens ressortaient tel un joyau brillant. Je me rappelle particulièrement une heure calme (si rare hélas), d'un après midi d'été où nous étions assis sur un banc face au lac dans le parc de St.-James a Londres; il lisait Gibbon pour moi a haute voix. L'influence de Gibbon apparaît clairement dans les écrits de Shoghi Effendi de même qu'apparaît le style biblique anglais dans ses traductions des Prières de Bahá'u'lláh, des Paroles Cachées et des Tablettes.

je sais que Shoghi Effendi était a Oxford en même temps qu'Antony Eden; ils se connaissaient sans être amis. En fait, je ne l'ai jamais entendu dire que quelqu'un avait été son ami. Il avait gardé quelques relations avec certains de ses professeurs et paraissait garder ses distances envers d'autres. Peut-être a cause d'une timidité difficile a détecter dans la majesté de Gardien et qui était pourtant un des traits dominants de son caractère. Il adhéra un moment a une association de discussions et il aimait jouer au tennis, mais des détails sur son séjour a Oxford manquent singulièrement. Toute cette période de sa vie fut éclipsée par l'ascension du Maître, qui dévasta complètement sa vie, par ses conséquences. En fait, la seule chose qui nous rappelle réellement ce séjour, c'est l'influence qu'il laissa sur ses écrits et sur son caractère. Un séjour, même aussi court, dans une université de la qualité d'Oxford, forma et aiguisa son esprit déjà logique, développa ses talents de critique, renforça son sens aigu de la justice et son pouvoir de raisonnement, ce séjour ajouta a la noblesse orientale qui caractérisait la famille de Bahá'u'lláh, cette touche de culture que nous associons au plus fin des gentlemen anglais.

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Chapitre 2. L'ASCENSION D'ABDU'L-BAHÁ ET SES CONSEQUENCES IMMEDIATES

Le bureau du Major Tudor Pole, a Londres, servait souvent de boîte postale aux baha'is. Shoghi Effendi y passait ordinairement chaque fois qu'il venait a Londres.

Le 29 nov. 1921 vers 9h3O du matin le télégramme suivant parvenait a ce bureau:

Cyclometry Londres

"Sa Sainteté 'Abdu'l-Bahá monté Royaume Abha. Informez amis.

Plus Sainte Feuille."

Dans le récit qu'il fit de ce terrible événement et de ses répercussions immédiates, Tudor Pole écrit qu'il notifia immédiatement cette nouvelle aux amis, par télégramme, téléphone et lettres. Je crois qu'il téléphona a Shoghi Effendi lui demandant de passer tout de suite a son bureau, sans lui donner d'explication, sachant le choc énorme qu'une telle nouvelle produirait sur lui. Quoiqu'il en soit, Shoghi Effendi arriva a Londres vers midi et alla au 61 St. James Street (loin de Piccadilly et pas trop loin de Buckingham Palace) où on l'introduisit dans le bureau privé du Major. Tudor Pole n'y était pas a cet instant. Alors qu'il attendait debout, dans cette pièce, son regard tomba sur le nom d'Abdu'l-Bahá et le télégramme ouvert sur le pupitre. Il le lut. Quand le Major Tudor Pole entra, un instant plus tard, il trouva un Shoghi Effendi abasourdi, effondré et prostré par cette nouvelle catastrophique. On dut l'emmener chez Miss Grand, une croyante de Londres, où il garda le lit quelques jours. La soeur de Shoghi Effendi, Rouhangeze, faisait ses études a Londres. Elle, Lady Blomfield et d'autres amis s'employèrent autant qu'ils le purent a réconforter l'adolescent au coeur brisé.

Le Dr. Esslemont, en apprenant cette nouvelle, pensa tout de suite a Shoghi Effendi: le 29 nov. il lui écrivait:

"The Home Sanatorium
Bournemouth
Très cher Shoghi,

Ce fut vraiment "un coup de tonnerre" lorsque le télégramme de Tudor Pole me parvint ce matin: "Maître trépassa calmement hier matin"... Ce doit être très dur pour vous, loin de votre famille et même loin de tout ami baha'i. Qu'allez vous faire maintenant? Je suppose que vous allez retourner a Haïfa aussitôt que possible. En attendant, venez quelques jours ici, vous êtes le bienvenu... Envoyez moi simplement un télégramme... et j'aurai une chambre toute prête pour vous... Si je peux vous aider de quelque façon, j'en serai très heureux. J'imagine très bien l'accablement que vous ressentez et comme vous devez être impatient de rentrer chez vous et quelle terrible vide vous devez ressentir dans votre vie... Le Christ était plus près de ceux qu'il aimait, après son ascension et je prie pour qu'il en soit ainsi entre le Bien-Aimé et nous-mêmes. Nous devons prendre notre part de responsabilité dans le soutien de la Cause, et son esprit et pouvoir seront avec nous et en nous."

Après quelques jours chez Miss Grand, Shoghi Effendi entreprit de terminer ses affaires pour retourner immédiatement en Terre Sainte. Tudor Pole, dans une lettre aux baha'is américains, du 2 décembre, écrivait: "Shoghi Rabbani et sa soeur retourneront a Haïfa vers la fin de ce mois. Ils seront accompagnés par Lady Blomfield..." Nous supposons qu'il était de retour a Oxford le 3 décembre, car le professeur Margoliouth lui exprima, a cette date, ses condoléances et l'invita chez lui pour une "petite visite".

Nous savons également, par une lettre que Shoghi Effendi écrivit a un étudiant baha'i de Londres, lettre hélas non datée, qu'il acceptait l'invitation du Dr. Esslemont:

"La terrible nouvelle a accablé si fortement, pendant quelques jours, mon corps, ma raison et mon âme, que je suis resté étendu sur un lit pendant deux jours, presque sans connaissance, l'esprit absent et agité. Progressivement, sa puissance m'a revivifié et a soufflé en moi une confiance qui, je l'espère, me guidera et m'inspirera dans mon humble travail de service. Le jour est venu, mais si soudain et si inattendu. Toutefois, le fait que sa Cause ait créé, tout autour du monde, tant de belles âmes est une garantie sûre: elle vivra et prospérera et sous peu, elle embrassera le monde. Je pars maintenant pour Haïfa afin de recevoir les instructions qu'il a laissées et j'ai pris la décision suprême de dédier ma vie a son service et, grâce a son aide, de suivre ses instructions tous les jours de ma vie.

Les amis ont insisté pour que je prenne un jour ou deux de repos, ici, avec le Dr. Esslemont, après le choc que j'ai reçu. Je repars demain pour Londres et de la pour la Terre Sainte.

L'émoi qui a soulevé le monde baha'i, est une impulsion a cette Cause, et éveillera toute âme fidèle a épauler les responsabilités que le Maître a maintenant laissées pour chacun de nous.

La Terre Sainte demeurera le centre focal du monde baha'i. Une nouvelle ère commence. Le Maître, par sa grande vision, a consolidé son travail et son esprit m'assure que ses résultats seront bientôt manifestes.

Je pars avec Lady Blomfield pour Haïfa et si nous nous arrêtons, lors de notre passage, a Londres, je viendrai vous voir et vous dirai de quelles merveilleuses façons, le Maître a prévu son travail après lui, et quelles remarquables assurances il a données en ce qui concerne l'avenir de la Cause...

Avec prière et foi en sa cause, je suis votre ami dans son service

Shoghi"

C'est un court extrait d'une étonnante lettre écrite avant que les clauses du Testament du Maître ne soient connues et diffusées. Il est toutefois, clair que Shoghi Effendi a été informé qu'une enveloppe, qui lui était adressée par le Maître, l'attendait a son arrivée a Haïfa. Il nous semble, en vérité que l'esprit du Maître, alors qu'il accomplissait son vol éternel, était passé par l'Angleterre et avait, au passage, laissé tomber son manteau sur le rejeton de sa maison! Une des filles d'Abdu'l-Bahá écrivait le 22 décembre 1921: "Il a communiqué ses dernières instructions dans une lettre adressée a Shoghi Effendi. En conséquence, nous ne pouvons l'ouvrir avant son arrivée qui aura lieu, nous l'espérons, vers la fin de ce mois, car il est maintenant en route pour ici."

La haute charge dont il aura bientôt connaissance, les longues années d'entraînement avec son grand-père bien-aimé, semblent avoir donné a Shoghi Effendi la force spirituelle nécessaire a cette heure la plus tragique de sa vie. Il trouva le temps, au milieu de son agonie, de réconforter les autres, comme en témoigne, un des croyants de Manchester, E.T. Hall:

"Votre aimable, tendre et noble lettre, stimulante et courageuse arriva a un moment où nous étions très tristes mais résolus, très secoués mais réceptifs, et elle transforma nos larmes en un flux de paix et de patience dans la volonté de Dieu... Votre noble lettre nous exalta tous et renouvela notre force et détermination. Car si vous pouvez vous reprendre et vous élever au-dessus d'un tel choc et d'une perte si immense, pour nous réconforter; nous aussi, nous ne devons pas faire moins. Mais nous lever et servir la Cause qui est notre Mère... Je sais que vous avez mille choses a voir avant votre départ pour la Terre Sainte. Mais tous, nous vous aimons chèrement, et nous sommes tous unis et plus forts que jamais. Partez pour ce lieu Sacré, avec notre amour, sympathie et tout notre coeur, car nous sommes un, toujours avec vous.

Ayant eu des difficultés de Passeport, Shoghi Effendi câbla a Haïfa qu'il ne pourrait arriver avant la fin du mois. il embarqua, le 16 décembre d'Angleterre, accompagné de Lady, Blomfield et de Rouhangeze. Le bateau faisant escale en Egypte, il y prit le train et arriva a Haïfa le 29 décembre a 17h2O. De nombreux amis étaient venus a la gare afin de l'accompagner jusqu'à la maison. On raconte qu'il était si bouleversé a son arrivée, qu'on dut l'aider a marcher. La seule personne qui pouvait, dans une certaine mesure, adoucir ses souffrances, sa grande tante bien-aimée, la soeur d'Abdu'l-Bahá, l'attendait chez lui. Elle, si frêle, si calme, si modeste en tout temps, elle s'était montrée durant les semaines passées, un roc solide auquel les croyants' s'agrippaient au milieu de la tempête qui s'était abattue soudain sur eux. La qualité de son âme, son éducation, son rang, l'avaient préparée pour le rôle qu'elle joua dans la Cause et dans la vie de Shoghi Effendi pendant cette période extrêmement difficile et dangereuse.

Quand 'Abdu'l-Bahá trépassa, si soudainement et si calmement, sans maladie sérieuse, les membres de sa famille, affolés, cherchèrent a savoir s'il avait laissé des instructions concernant sa sépulture. N'ayant rien trouvé, ils l'enterrèrent au centre des trois pièces adjacentes a l'intérieur du Tombeau du Bab. Ils découvrirent son Testament, consistant en trois testaments écrits a des époques différentes et formant un seul document, adressé a Shoghi Effendi. Shoghi Effendi avait maintenant le pénible devoir d'entendre ce qu'il contenait. Quelques jours après son arrivée, ils le lui lurent. Pour comprendre, tant soit peu, l'effet qu'il eut sur lui, nous devons nous souvenir qu'il a déclaré a maintes occasions, a la table de la maison des pèlerins occidentaux, non seulement a moi mais a tous ceux qui étaient présents, qu'il n'avait eu nulle connaissance, auparavant, de l'existence de l'Institution du Gardiennat et encore moins qu'il était désigné comme Gardien. Etant l'aîné des petits-fils ' il s'attendait, tout au plus, a ce que peut-être 'Abdu'l-Bahá lui laisse des instructions sur l'élection de la Maison Universelle de justice et le désigne comme un de ceux chargés de convoquer la réunion de l'élection.

Dans cette maison si vide, si désespérément vide, où chaque pas rappelait la présence du Maître, maintenant disparu a jamais, il fut réellement noyé sous des flots de chagrin et de désespoir. "Heures sombres", écrit-il a Mme White, " de tristesse intense, d'agitation dont je fais souvent l'expérience, car où que j'aille, je me rappelle mon cher grand-père et quoique je fasse, je sens la terrible responsabilité qu'il a, si soudainement, placée sur mes faibles épaules."

Dans cette lettre du 6 février 1922, un peu plus d'un mois après son retour, il s'épanche auprès de son amie: "je sens intensément le besoin urgent d'une régénération en moi, d'une effusion puissante de force, de confiance d'Esprit divin en mon âme impatiente, avant que je ne me lève pour prendre la place qui m'est destinée sur le front d'un Mouvement qui préconise de tels principes glorieux. Je sais qu'il ne me laissera pas a moi-même. J'ai confiance en sa direction et je crois en sa sagesse. Mais ce que j'implore c'est la conviction et l'assurance permanente qu'il ne m'abandonnera pas. La tâche est si grande et écrasante et j'ai si profondément conscience de l'insuffisance de mes efforts que je ne peux que fléchir et me courber chaque fois que je fais face a mon travail..."

Cette femme noble, de toute évidence, avait écrit a Shoghi Effendi, des lettres si inspirées qu'il lui dit que pendant qu'il les lisait il était "ému jusqu'aux larmes" et il s'écrie: "Oh! comme dans ma jeunesse et ma faiblesse, j'ai besoin a tout moment, d'un appel vigoureux, d'un rappel puissant, d'une parole consolatrice et réconfortante." Il termine sa lettre très significativement en lui disant que de nombreuses fois il a répété aux dames de la maison, son sage conseil: fi ne faites pas du Mouvement une secte" et il signe: "je suis très affectueusement vôtre."

Le même mois, dans une autre lettre, il écrivait: "... la peine, plutôt l'agonie due a sa perte est écrasante. .." Au milieu de cette torture, cependant, cet homme de vingt-quatre ans, trouve qu'il n'était pas seulement désigné comme "la branche sacrée et bénie, issue des deux Saints Arbres jumeaux" et dont "l'ombre s'étend sur toute l'humanité" mais aussi comme "le signe de Dieu, la branche élue, le Gardien de la Cause de Dieu, celui vers lequel doivent se tourner les Aghsans(descendants mâles de Bahá'u'lláh), les Afnans' de la parenté du Bab), les Mains de la Cause de Dieu, ainsi que ses bien-aimés." Nous pouvons seulement espérer que la révélation du fait qu'il a été désigné pour ce rôle alors qu'il était encore un petit enfant, fut pour lui un réconfort. Le Testament d'Abdu'l-Bahá se compose de trois parties. Shoghi Effendi devait écrire des années plus tard, que "la première partie" fut composée durant une des périodes les plus noires de son incarcération a la prison forteresse d'Akka". C'est dans cette première partie que le prodigieux rang de Gardien lui a été conféré. Mais son grand-père, qui avait écrit de sa propre main dans son Testament: "Cet écrit a été conservé longtemps sous terre... La Terre Sainte étant dans une violente agitation, il a été laissé comme tel," garda le secret.

Shoghi Effendi découvrit également qu'il était "l'interprète des paroles de Dieu" et que quiconque s'oppose a lui, le conteste, le querelle, ou ne croit pas en lui, en fait autant avec Dieu et quiconque s'écarte, se détourne, ou se sépare de lui, a agi de même avec Dieu et que le Maître a invoqué la colère, l'indignation et la vengeance de Dieu sur une telle personne! Il apprit également qu'il était le chef a vie et inamovible de la Maison Universelle de justice et qu'il était, tout comme ce corps, infailliblement guidé par le Báb et Bahá'u'lláh, que ce qu'il déciderait venait de Dieu; que quiconque lui désobéirait ou leur désobéirait, désobéirait a Dieu. Il trouva qu'il devait choisir, durant sa vie, son fils aîné pour lui succéder et si ce dernier ne manifestait pas les qualités nécessaires démontrant que "l'enfant est l'essence secrète de son père", il devrait choisir une autre branche. Il trouva que le Maître avait rappelé tendrement: "0 vous les fidèles bien-aimés d'Abdu'l-Bahá. Il vous incombe de prendre le plus grand soin de Shoghi Effendi... afin que nulle poussière de découragement et de chagrin ne puisse ternir sa nature radieuse, que de jour en jour s'accroissent son bonheur, sa joie et sa spiritualité et qu'il puisse devenir un arbre fécond". Il est relativement facile d'accepter que quelqu'un porte le monde sur ses épaules mais il est très difficile d'accepter que ce soit justement vous qui le fassiez. Les croyants acceptaient Shoghi Effendi; mais sa croix était d'essayer de s'accepter lui-même.

La Très Sainte Feuille et probablement quelques rares membres de la famille du Maître connaissaient, du moins en substance, avant l'arrivée de Shoghi Effendi, le contenu du Testament, car le Testament avait été examiné pour savoir s'il contenait quelque précision sur son propre enterrement. Ce fait nous est suggéré par les télégrammes que la plus Sainte Feuille envoya aux croyants iraniens et américains, le 21 décembre 1921. Celui adressé a l'Amérique était rédigé ainsi: "Réunion souvenir travers monde sept janvier. Procurer prières pour unité et fermeté. Maître a laissé instructions complètes dans son Testament. Traduction sera envoyée. Informez amis. "

Mais les clauses du Testament ne furent divulguées qu'une fois lues a Shoghi Effendi, et en réalité après la lecture officielle du document le 3 janvier.

je ne doute pas que Shoghi Effendi et la famille d'Abdu'l-Bahá aient traversé une période d'insupportables souffrances pendant ces jours et en fait, pendant les années qui suivirent l'ascension du Maître.

Beaucoup plus tard, je vis souvent Shoghi Effendi, lorsqu'il était immensément triste, aller au lit, refusant de manger, de boire et de parler, enroulé dans ses couvertures, incapable de faire quoique ce fût sinon agoniser, pareil a celui qui est tombé sous. une pluie battante. Parfois cet état durait pendant des jours, jusqu'à ce qu'il trouve suffisamment de forces, intérieures pour être a nouveau sur pied. Il était perdu dans un monde a lui où personne ne pouvait le suivre. Une fois, il me dit: "je sais, c'est une route de souffrance; je dois cheminer sur cette route jusqu'à la fin. Tout doit être fait avec la souffrance."

Les sentiments d'abandon, d'indignité et l'aspiration passionnée de Shoghi Effendi vers son grand-père pendant les premières années du Gardiennat, nous paraissent encore plus poignants, lorsque nous apprenons le fait qui m'a été raconté par sa mère, a moi et a quelques femmes iraniennes, et qui est relaté, dans une lettre écrite quelques jours après, par un baha'i américain présent au moment de l'ascension du Maître. Il paraît que, quelques semaines avant son ascension, 'Abdu'l-Bahá se serait rendu, soudain, dans la pièce où se tenait le père de Shoghi Effendi et lui aurait dit: "Télégraphiez a Shoghi Effendi de rentrer immédiatement." Sa mère nous dit qu'elle consulta sa propre mère et qu'il fut décidé qu'un télégramme risquant de choquer inutilement Shoghi Effendi on lui adresserait plutôt une lettre avec les instructions du Maître. La lettre arriva après l'ascension. Le Maître étant en parfaite santé, dit-elle, ils n'auraient jamais songé qu'il allait mourir. Le motif était sans doute bon. Mais ce fait est typique de l'interférence d'une famille dans ce qu'elle considérait comme une affaire familiale a la vue trop courte pour comprendre qu'Abdu'l-Bahá avait toujours raison et qu'on devait lui obéir. Il n'y a pas de doute; cet élément humain et tragique a causé un mal inouï a l'époque de Bahá'u'lláh, d'Abdu'l-Bahá et de Shoghi Effendi. De toute façon, il priva effectivement Shoghi Effendi de revoir son grand-père. Il répétait souvent que s'il l'avait revu, le Maître lui aurait prodigué des conseils et des instructions particulières sans parler du réconfort infini dont il aurait bénéficié en le revoyant une dernière fois.

Shoghi Effendi occupa d'abord, a son arrivée a Haïfa, son ancienne chambre, contiguë a celle d'Abdu'l-Bahá. Quelques jours plus tard, il s'installa dans la maison d'a côté, chez une de ses tantes. Il y resta jusqu'à ce que la Plus Sainte Feuille fasse construire, pendant l'été 1923, deux pièces et une petite salle de bain sur le toit de la maison du Maître. Cette décision était motivée par de nombreuses raisons: le douloureux souvenir que cette pièce lui rappelait, les allées et venues incessantes dans la maison du Maître et enfin ce sens aigu d'équité, caractéristique de Shoghi Effendi: sa famille ayant reçu tant d'honneur par l'élévation d'un de ses fils a une si haute position, il devait prodiguer gentillesse et honneur a, ses tantes, oncles et cousins pour redresser, dans une certaine mesure, la balance.

Un tel retour a la maison, ne laissa aucune possibilité a Shoghi Effendi de se reprendre des chocs qu'il avait reçus depuis le début où, debout dans le bureau de Tudor Pole, il lut le télégramme fatal l'informant de l'ascension du Maître. Malgré sa condition, le rang que lui conférait maintenant le Testament le chargeait d'une responsabilité telle qu'il ne pourrait jamais, jusqu'au dernier instant de sa vie, la partager avec personne, individu ou institution. C'était la même responsabilité que Bahá'u'lláh avait conférée au Maître dans son Testament, désignant clairement 'Abdu'l-Bahá comme son successeur. Des décisions devaient être prises. La première portait sur la façon de rendre public le Testament.

Nous recueillons de différentes sources, que le matin du 3 janvier 1922, Shoghi Effendi visita le Tombeau du Báb et de son grand-père. Le même jour, chez sa tante, mais en dehors de sa présence, on lut le Testament du Maître a neuf hommes, pour la plupart membres de la famille d'Abdu'l-Bahá; on leur montra son sceau, sa signature et son écriture. Shoghi Effendi demanda a l'un d'eux, un baha'i iranien, d'en établir une copie conforme. Quelques semaines plus tard, Shoghi Effendi écrit a un baha'i de longue date: "Le Testament d'Abdu'l-Bahá fut lu le 7 janvier 1922, dans sa maison, en présence de baha'is venant de l'Iran, de l'Inde, d'Egypte, d'Angleterre, d'Italie, d'Allemagne, d'Amérique et du japon..." Le Gardien n'assista pas a cette réunion, sans doute pour des raisons de santé mais aussi par délicatesse.

Conformément a la coutume locale de commémorer le quarantième jour du décès, quelques baha'is et de nombreux notables, y compris le Gouverneur de Haïfa, se rassemblèrent dans le hall de la maison du Maître. On leur servit d'abord le déjeuner puis, dans le même hall, eut lieu une grande réunion au cours de laquelle des discours furent prononcés en l'honneur du regretté Maître et les clauses du Testament furent annoncées. Les invités désirant que Shoghi Effendi leur adresse quelques mots, un des amis vint le prévenir. Shoghi Effendi, qui était auprès de la Plus Sainte Feuille, répondit qu'il était trop accablé et ému pour accéder a leur demande. Il écrivit hâtivement, a la place, quelques mots a lire de sa part. Il y exprimait sa cordiale reconnaissance et celle de la famille d'Abdu'l-Bahá pour la présence du Gouverneur et pour les orateurs qui par leur paroles sincères "ont revivifié, dans nos coeurs sa mémoire sacrée... Je m'aventure a espérer que, nous, ceux de sa parenté et de sa famille, nous pourrons, par nos actes et nos paroles, suivre convenablement le glorieux exemple qu'il nous a donné et par la même gagner votre estime et votre affection. Que son esprit impérissable soit avec nous tous et nous unisse plus que jamais!" Il commence ce message ainsi: "Le choc a été trop fort et trop soudain, a mon jeune âge, pour qu'il me soit possible d'être présent a cette réunion des amis du Bien-Aimé 'Abdu'l-Bahá."

Il convenait que ce soit la Plus Sainte Feuille, et non pas Shoghi Effendi, qui annonce au monde baha'i les Clauses du Testament d'Abdu'l-Bahá. Le 7 janvier, elle envoyait deux câbles en Iran: "Réunions Souvenir ont été tenues tout autour du monde. Le Seigneur de tous les mondes dans son Testament a révélé ses instructions Copie sera envoyée. Informez croyants"; et "Testament envoyé, Shoghi Effendi Centre Cause." Il est significatif de rappeler qu'Abdu'l-Bahá, sans doute par anticipation sur des événements qu'il prévoyait clairement, avait écrit a l'Assemblée de Téhéran, en réponse a leur question: "Vous avez demandé au nom de qui les biens réels et les bâtiments offerts devaient être enregistrés vis a vis du gouvernement et dans les actes légaux: ils doivent être enregistrés au nom de Mirza Shoghi Rabbani, qui est le fils de Mirza Hadi Shirazi et qui est a Londres." Quels que soient la peine et le choc produits en Iran par l'ascension du Maître, il est peu vraisemblable que la nouvelle de la désignation de Shoghi Effendi fût une surprise pour les amis les plus informés et particulièrement pour ceux qui avaient reçu, si récemment, une telle instruction d'Abdu'l-Bahá.

Le 16 janvier, la Plus Sainte Feuille télégraphia aux Etats -Unis: "Dans Testament - Shoghi Effendi désigné Gardien et Chef de Maison de Justice. - Informez amis américains." Shoghi Effendi fit face, dès le commencement, avec tact et maîtrise, aux problèmes qui se posèrent continuellement. Il s'appuya, néanmoins, lourdement sur la Plus Sainte Feuille qui devint, tout de suite, son appui et son refuge, par son caractère, son rang et son amour pour lui.

Shoghi Effendi, immédiatement après ces événements, choisit huit passages du Testament qu'il diffusa parmi les baha'is. Un seul de ces huit extraits se rapportait a lui. Il était très bref: "0 vous, les fidèles bien-aimés d'Abdu'l-Bahá! Il vous incombe de prendre le plus grand soin de Shoghi Effendi... Car après 'Abdu'l-Bahá c'est lui le Gardien de la Cause de Dieu; les Afnan, les Mains (piliers) de la Cause et les bien-aimés du Seigneur doivent lui obéir et se tourner vers lui." De tous les passages retentissants du testament le concernant, Shoghi Effendi avait choisi le moins frappant et le moins provoquant pour une première diffusion parmi les baha'is. Guidé et guide, il le fut dès le commencement.

Ces premières années du Gardiennat doivent être considérées comme une succession continuelle d'abattements et de rétablissements pour un Shoghi Effendi chancelant souvent sous les coups reçus, mais courageux jusqu'au bout. C'était son amour pour 'Abdu'l-Bahá qui lui permettait de continuer: "Malgré tout je crois et crois fermement," s'écrie-t-il "en sa puissance, sa direction, sa présence immortelle..." En février 1922, il décrit sa souffrance a Nayir Afnan, un neveu d'Abdu'l-Bahá: "Votre lettre m'est parvenue a un moment de tristesse, d'affliction et de soucis... la peine, ou plutôt l'agonie due a sa perte est si écrasante, le poids de la responsabilité qu'il a placée sur mes jeunes et faibles épaules est si écrasant..." et il poursuit: "je joins, pour vous personnellement, la copie du Testament du cher Maître. Vous lirez et vous verrez ce qu'il a enduré des mains de sa parenté... Vous verrez également quelle grande responsabilité il a placée sur moi, que rien de moins que le pouvoir créateur de sa parole ne peut m'aider a faire face..." Cette lettre ne révèle pas seulement ses sentiments. Elle montre aussi, sachant que le destinataire était un des ennemis du Maître dans les jours qui suivirent l'ascension de Baha'u1lah et appartenait a cette race de parents qu'il a si énergiquement dénoncée dans son testament, cette lettre montre donc avec quel courage Shoghi Effendi tient le miroir du passé face a son interlocuteur et demande, en même temps, son soutien et sa loyauté, dans la situation présente.

Les premières lettres de Shoghi Effendi révèlent sa force de caractère, sa sagesse et sa dignité. Concernant son rang, il répond clairement et sans équivoque, le 19 mars 1922 a un professeur de l'Université de Beyrouth: "En réponse a votre question si j'ai été officiellement désigné pour représenter la Communauté baha'ie: 'Abdu'l-Bahá m'a désigné, dans son testament pour être le chef du conseil universel qui doit être dûment élu par les conseils nationaux représentant les adeptes de Bahá'u'lláh dans les différents pays..."

Il ne faut cependant pas croire que le fait de promulguer le Testament d'Abdu'l-Bahá résolut les problèmes et inaugura avec la plus grande simplicité, une ère nouvelle pour la Cause. Loin de la. Avant l'arrivée de Shoghi Effendi a Haïfa, la Plus Sainte Feuille avait été obligée de télégraphier en Amérique, le 14 décembre: "Période grandes épreuves. Les amis doivent être fermes et unis pour défendre Cause. Nakeseens (briseurs du Covenant) commencent activités travers presse et autres moyens a travers monde. Choisissez comité de sages et têtes froides pour prendre en main propagande presse en Amérique." Les graves événements indiqués dans ce câble ne peuvent être considérés en dehors du contexte de la situation grave qui existait déjà en Amérique lorsque décéda 'Abdu'l-Bahá.

Le Maître, depuis un certain temps, était très occupé par les activités des briseurs du Covenant en Amérique. Il avait même prédit, dans une lettre écrite quelques années auparavant, qu'un orage éclaterait après son ascension et qu'il priait pour les croyants. Le 8 novembre 1921, il télégraphiait a Wilhelm Roy, son fidèle correspondant: "Quelle est situation et santé amis?" Le lendemain Mr. Wilhelm était obligé de répondre: "Chicago, Washington, Philadelphie s'agitent centre violation Fernald, Dyer, Watson. New York, Boston refusent joindre, établissent fermement politique constructive." Le 12 novembre 'Abdu'l-Bahá répondait dans un langage ferme et laissait clairement voir son angoisse: "Celui qui s'assoit avec lépreux attrape lèpre. Celui qui est avec Christ évite Judas Iscariote. Certainement évitez violateurs - Informez Goodal, True et Parsons télégraphiquement." Le même jour, le Maître envoyait un second télégramme a Roy Wilhelm: "j'implore santé de la bonté divine". C'étaient les derniers messages que l'Amérique devait recevoir de lui.

L'ascension soudaine d'Abdu'l-Bahá'í n'arrangea rien a la situation. C'est sans doute parce qu'elle était consciente de la gravité de la situation que la Plus Sainte Feuille envoya aux amis d'Amérique le télégramme leur annonçant que le Maître avait laissé toutes les instructions nécessaires dans son Testament. L'agitation perpétuelle de Muhammad 'Ali, depuis l'ascension de Bahá'u'lláh, n'avait pas diminué, et ses partisans aux Etats-Unis étaient actifs et vigilants. A cette époque le magazine baha'i "Reality" publiait dans ses colonnes des nouvelles sur les briseurs du Covenant et leurs activités. Cela chagrinait beaucoup les croyants sages et expérimentés, en particulier ceux qui avaient eu le privilège de connaître personnellement 'Abdu'l-Bahá. Mais les jeunes, inexpérimentés et d'esprit "libéral" restaient imperturbables et inconscients du danger. Cette attitude malsaine et équivoque des amis, amena 'Abdu'l-Bahá a écrire, deux mois a peine avant sa mort, une Tablette publié dans le Star ot the West. Elle met nettement en garde les amis contre les dangers qu'ils courent en traitant légèrement ces matières; le Maître leur explique que Bahá'u'lláh prescrit a ses disciples de fuir les mauvaises odeurs, et que ces mauvaises odeurs ne sont que les violateurs. Shoghi Effendi héritait de cette situation.

Un des plus anciens et des plus fermes croyants d'Amérique écrivait, le 18 janvier 1922, a peine deux semaines après la promulgation des clauses du Testament d'Abdu'l-Bahá: "Comme vous le savez, nous avons beaucoup de soucis et de peines avec les violateurs de la Cause, en Amérique. Ce poison a profondément pénétré parmi les amis..." Des accusations, des faits et des rapports détaillés submergeaient le Gardien nouvellement nommé. Naturellement, il y eut aussi un autre aspect: avec une sincérité et une confiance touchante, les baha'is d'Orient et d'Occident rallièrent leur jeune chef, le Courant d'un flot de déclarations d'amour et de loyauté; "Nous aspirons a aider le Gardien de toutes les manières et nos coeurs sont sensibles aux charges qu'il porte sur ses épaules..."; Il nous a été dit, ici, a Washington, que notre Bien-Aimé Maître a placé dans vos mains la direction et la protection de la Sainte Cause et qu'il vous a nommé comme le Chef de la Maison de justice. Je vous écris ces quelques lignes répondant ainsi de tout coeur aux instructions de notre Bien-Aimé Seigneur et vous assurant de toute aide et fidélité dont je suis capable..."

"Bien-Aimé de notre Bien-Aimé" écrivaient deux piliers de la Foi en Amérique, "comme nos coeurs ont chanté de joie en apprenant que le Maître ne nous a pas laissé sans réconfort, mais qu'il vous a nommé, son Bien-Aimé, le Centre de l'unité de sa Cause, afin que le coeur de tous les amis puisse trouver la paix et la certitude." "Nos vies étaient plongées dans les ténèbres les plus profondes jusqu'à l'arrivée du télégramme béni de la Plus Sainte Feuille, accompagné du premier rayon de lumière, et c'est votre désignation comme notre Gardien et notre Chef ainsi que le Gardien et le Chef de la Maison de Justice. "Ce que le Gardien de la Cause de Dieu désire ou conseille que ces serviteurs fassent, c'est également notre désir et intention."

En août 1922, un croyant récemment rentré de Haifa écrit a la Plus Sainte Feuille: "Les amis sont très attachés a Shoghi Effendi et ne désirent rien d'autre que suivre les injonctions de notre Seigneur selon lequel nous devons tous soutenir le Gardien de cette Cause Sacrée..." Un autre croyant écrivait, a peu près a la même période, a Shoghi Effendi: "nous avons encore de nombreuses difficultés et quelques points noirs, mais je sens le pouvoir régénérateur et crois que globalement la Cause n'a jamais été aussi saine et profonde en Amérique..." De tels messages étaient, sans doute, d'un grand réconfort mais ils paraissent pitoyablement peu nombreux en comparaison du nombre de croyants en Occident et de la douleur de Shoghi Effendi. C'est un fait, mais triste, que nombreux parmi ceux qui se rallièrent le plus fermement a lui, quittèrent eux-mêmes plus tard la Cause et même se tournèrent contre elle. La tornade déracine les grands arbres mais laisse intactes les herbes modestes.

Les baha'is de partout furent, indubitablement, entraînés par une grande vague d'amour et de loyauté en apprenant les clauses du Testament du Maître. Ce Testament eut cependant pour effet de pousser les briseurs du Covenant a l'action violente. Tels un monstre a tête d'hydre, chaque tête sifflant plus de venin que l'autre, ils se dressèrent pour frapper le jeune successeur du Maître. Le demi-frère d'Abdu'l-Bahá, Muhammad 'Ali, son frère, ses fils et ses partisans, les ennemis perpétuels de la foi en Iran, les dissidents, les tièdes, les ambitieux où qu'ils furent et quels qu'ils furent, commencèrent a s'agiter. Le 16 janvier, deux baha'is vétérans américains servant la Cause a Téhéran écrivaient a la famille du Maître et décrivaient ce qui se passait la-bas. Le fait le plus significatif qui ressort de ces deux lettres est qu'Abdu'l-Bahá avait envoyé en Iran une lettre a laquelle il avait joint, pour l'édification des amis, une lettre que Shoghi Effendi lui avait adressée et qui donnait des nouvelles de la Cause en Angleterre.

Elle arriva après l'ascension. Elle montre la fierté du Maître pour son petit-fils. La conjonction de l'ascension d'Abdu'l-Bahá et la désignation du Gardien semblent être plus qu'une simple coïncidence. Les deux américains poursuivent: ... "une clameur s'est élevée contre la Cause... mais le troupeau n'est ni dispersé ni oublié. Il est ferme et constant et uni pour soutenir le jeune et brave chef que le Bien-Aimé nous a donné en bénédiction. Shoghi Effendi a toujours été un mot familier pour nous et toute la nation baha'ie lui souhaite la bienvenue aujourd'hui et le salue. "Béni est celui qui vient au nom du Seigneur... J'aimerais que vous entendiez les expressions de reconnaissances des croyants: Maintenant nous sommes consolés. Maintenant nous sommes contents. La Cause a rajeuni."

Le 16 janvier, le Gardien écrivait sa première lettre aux baha'is d'Iran. Il les encourageait a rester fermes et a protéger la foi, et partageait avec eux, en des termes émouvants, sa douleur a l'occasion de l'ascension d'Abdu'l-Bahá. Il câblait, le 22 janvier, aux baha'is d'Amérique: "Feuilles Saintes réconfortées inébranlable loyauté et noble résolution Américains. Jour de fermeté. Acceptez ma collaboration affectueuse."

La veille, il leur avait écrit sa première lettre qui commence ainsi: "A cette heure matinale où la lumière du jour commence a peine a darder a l'horizon de la Terre Sainte, alors que la tristesse de la disparition du Bien-Aimé Maître reste encore grande dans nos coeurs, je sens comme si mon âme, avec un amour ardent et pleine d'espérance se tourne vers la grande compagnie de ses bien-aimés a travers les mers..." Déjà, il avait la main a la barre et voyait nettement les canaux où il devait naviguer: "la route large et droite de l'enseignement" écrit-il, "l'unité, la fermeté, le détachement, la prudence, la prévoyance, l'effort consciencieux pour réaliser les désirs du Maître, la conscience de sa présence, l'éloignement des ennemis de la Cause, doivent être le but et l'activité des croyants.

Quatre jours plus tard, il écrivait sa première lettre aux baha'is japonais: "Quelque abattu et triste que je sois en ces jours sombres, cependant, chaque fois que je me rappelle les espoirs que notre regretté Maître plaçait avec confiance dans les amis de cette terre de l'Extrême-Orient, l'espérance me revient et chasse la tristesse de sa disparition. En tant que son secrétaire et son compagnon pendant près de deux ans après la fin de la Grande Guerre, je me souviens vivement de la joie radieuse qui transfigurait sa face, chaque fois que j'ouvrais devant lui vos requêtes..." Pendant ces jours, Shoghi Effendi était également occupé a traduire en anglais le Testament d'Abdu'l-Bahá . Emogene Hoagg, qui vivait a Haïfa depuis un certain temps avant la mort d'Abdu'l-Bahá écrivait le 24 janvier: "Bientôt le Testament du cher Maître sera prêt pour l'Amérique et ailleurs. Shoghi Effendi le traduit actuellement."

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Pendant que Shoghi Effendi était ainsi occupé, reprenant ses forces, commençant a écrire aux baha'is des différents pays il recevait du Haut Commissaire pour la Palestine, Sir Herbert Samuel, une lettre datée du 24 janvier 1922:

"Cher Mr. Rabbani,

Je dois accuser réception de votre lettre du 16 janvier et vous remercie pour les aimables expressions qu'elle contient.

il serait regrettable si la mort toujours déplorée de Sir Abdu'l-Bahá devait interférer dans la poursuite de votre carrière d'Oxford et j'espère que ce ne sera pas le cas.

Je suis très intéressé d'apprendre les mesures qui ont été prises pour l'organisation stable du Mouvement baha'i.

Si vous veniez a n'importe quel moment a Jérusalem, ce serait pour moi un plaisir de vous voir.

Sincèrement vôtre
Herbert Samuel"

Malgré son ton amical, cette lettre demandait, au nom du gouvernement de sa Majesté, des informations sur ce qui se passait. Ce n'est pas du tout surprenant, compte tenu des activités de Muhammad Ali. Peu après l'ascension d'Abdu'l-Bahá, ce demi-frère mécontent et perfide avait présenté une requête, basée sur les lois islamiques (lui qui se prétendait encore le successeur de Bahá'u'lláh), revendiquant en tant que frère, de la succession d'Abdu'l-Bahá. Il avait demandé a son fils, qui vivait en Amérique et propageait les prétentions de son père la-bas, de venir le joindre pour cette nouvelle attaque directe contre le Maître et sa famille. Non content de cette exhibition de sa vraie nature, il demandait aux autorités civiles de lui attribuer le gardiennage du Mausolée de Bahá'u'lláh se basant sur sa prétention d'être le successeur légal d'Abdu'l-Bahá. Les autorités britanniques refusèrent de le suivre sur ce terrain et estimèrent que cela relevait des autorités religieuses. Il se tourna donc vers le chef religieux musulman et demanda au Mufti d'Akka la prise en charge du Tombeau de Bahá'u'lláh. Ce dignitaire, cependant, répondit qu'il ne voyait pas comment il pourrait intervenir, attendu que les enseignements baha'is n'étaient pas en conformité avec la loi de Shariah.

Tous les autres procédés ayant échoué, il envoya, le mardi 30 janvier, son jeune frère, Badiullah, et quelques uns de ses partisans, visiter le Mausolée de Bahá'u'lláh où ils prirent de force les clés du concierge baha'i de la Tombe Sacrée. Muhammad 'Ali affirmait, ainsi, son droit de gardiennage sur le tombeau de son Père. Cet acte injustifiable créa une telle commotion dans la communauté baha'ie que le gouverneur d'Akka ordonna que les clés soient remises aux autorités, posta des gardes tout autour du Mausolée, mais n'alla pas plus loin, refusant de retourner les clés a l'une ou l'autre des parties.

Il ne faut pas beaucoup d'imagination pour comprendre que ce fut un autre choc terrible pour Shoghi Effendi. Un messager pantelant et excité apporta la nouvelle, la nuit. Tous les croyants soulevés et indiciblement désolés d'apprendre que, pour la première fois depuis des décennies, les restes sacrés étaient entre les mains des ennemis invétérés du Centre de son Covenant. Un croyant américain qui visita avec Shoghi Effendi le Mausolée, en mars 1922, décrit cette situation dans son journal: "A chacune de mes trois récentes visites a Bahji, nous n'avons pu aller plus loin que la cour du Tombeau, le sanctuaire intérieur étant scellé... et a ce jour, personne ne peut encore prévoir comment cette affaire finira. Shoghi Effendi est très ennuyé par cette histoire." Malgré ses sentiments personnels, Shoghi Effendi suivait fidèlement l'exemple du Maître a d'autres périodes d'attaque et d'orage, donnant calmement des instructions, telles que la disposition des lumières a l'intérieur et a l'extérieur du Mausolée qu'on était en train d'illuminer.

Ce même baha'i américain ajoute dans son journal que pendant qu'il était a Haïfa, Shoghi Effendi envoya des télégrammes au roi Feisal d'Iraq protestant contre l'action de son gouvernement qui avait saisi la demeure bénie de Bahá'u'lláh (lieu de pèlerinage prescrit aux baha'is de tous pays). Il prit également des dispositions nécessaires pour que des télégrammes similaires soient envoyés par les autres communautés baha'ies. Ce fut un autre choc terrible pour Shoghi Effendi. En l'espace de quatre mois, il venait d'en recevoir quatre, dont chacun était suffisant pour créer une tension insupportable dans tout son être.

La situation où se trouvait, maintenant, Shoghi Effendi était réellement atterrante. Bien que l'ensemble des croyants fût loyal) la Cause était attaquée de tous côtés par des ennemis enhardis et réjouis par la mort d'Abdu'l-Bahá.

Un baha'i qui fut, a cette époque, secrétaire auprès du Gouverneur de Haïfa, nous apprend que les autorités locales appelaient communément le Gardien: "le Garçon" (the boy). Outre son extrême jeunesse, l'étudiant imberbe d'Oxford, quoique digne dans ses manières, refusait de ressembler au patriarche barbu, que chacun connaissait, très aimé ou très haï selon le cas, mais toujours respecté comme une des figures de Haïfa et une des plus remarquables personnalités de la ville. Shoghi Effendi refusa de porter le turban et les longues tuniques orientales que portait 'Abdu'l-Bahá; il refusa de se rendre les vendredis a la mosquée, une pratique habituelle d'Abdu'l-Bahá; il refusa de passer des heures a rendre visite aux prêtres musulmans qui avaient l'habitude de passer toute une journée avec le Maître et qui, sans doute, étaient impatients de jauger l'adolescent qu'il avait placé sur son siège en tant que le chef de la foi. Quand les membres de la famille lui reprochaient de ne pas suivre l'exemple du Maître, le Gardien répondait qu'il se devait entièrement au travail de la Cause. Tout ceci devait augmenter sa souffrance et alarmer sa famille et la communauté locale. Certains estimaient secrètement que Shoghi Effendi ne savait pas ce qu'il devait faire et qu'il avait besoin a ses côtés d'hommes plus âgés et sages et que plus tôt la Maison Universelle de justice serait établie, mieux cela serait pour la Cause et pour tous.

Shoghi Effendi, profondément affligé, alternativement adoré, conseillé, questionné, admonesté et mis en défi, sentait indubitablement la nécessité d'un soutien et d'une consultation. En mars 1922, il réunit a Haïfa un groupe de baha'is représentatifs et bien connus: Lady Blomfield venue avec lui d'Angleterre, Emogene Hoagg vivant a Haïfa, Miss Rosenberg d'Angleterre, Roy Wilhelm, Mountfort Mills et Mason Remey d'Amérique, Laura et Hippolyte Dreyfus-Barney de France, Consul et Alice Schwarz d'Allemagne et Major Tudor Pole. Deux enseignants baha'is bien connus d'Iran, Avarih et Fazel avaient été également convoqués a Haïfa, mais ayant eu des difficultés, leur arrivée fut retardée. Le Gardien les envoya, plus tard, pour une longue mission d'enseignement respectivement en Europe et en Amérique du Nord. Siyyid Mustapha Roumie de Birmanie, Coririne True et sa soeur, Katherine, des Etats-Unis vinrent a une date ultérieure. D'autres pèlerins arrivèrent a Haïfa pendant ces premiers mois.

Il est significatif que non seulement de nombreux baha'is, parmi les plus anciens, croyaient que la prochaine mesure a prendre devrait être la formation de la Maison Universelle de justice, de même que le Gouverneur de Haïfa qui, dans une conversation avec un émissaire de Shoghi Effendi aborda cette question: il pensait que, une fois la Maison Universelle de justice établie et les lieux baha'is enregistrés en son nom, toutes les affaires perdraient leur caractère de querelle familiale et prendraient, sur des bases solides et légales, le statut d'une organisation permanente religieuse. Cette opinion d'un représentant officiel britannique partagée par quelques croyants et certains membres de la famille d'Abdu'l-Bahá reflète très nettement leur attitude envers le Gardien. Sa jeunesse, sa condition physique et morale au début de son ministère, les inclinaient a croire qu'il avait besoin des autres membres de l'Institution dont il était le chef permanent tant pour l'aider et le conseiller que pour établit une base légale plus solide afin de combattre les prétentions des ennemis de la foi, en Palestine et en Iraq, sur les Lieux Saints baha'is, prétention basée sur la loi musulmane de Shariah.

La réaction de Shoghi Effendi face a ces opinions et les consultations qu'il avait avec les baha'is convoqués a Haïfa montrent que son esprit, dès le début du Gardiennat, et quelque accablé qu'il fût personnellement, était celui d'un général qui regarde l'ensemble des batailles sans être aveuglé par un détail. La chronique du baha'i américain déjà nommé relate:

"Pendant les premiers jours de ma visite Shoghi Effendi était la plupart du temps en consultation avec Mountfort Mills, Roy Wilhelm, les Dreyfus-Barney, Lady Blomfield, le Major Tudor Pole et les Schwarz, lorsqu'ils arrivèrent, au sujet de l'établissement de la Maison Universelle de justice. J'ai appris, en gros, ce dont ils discutaient. Il semble qu'avant d'établir la Maison Universelle, les Maisons locales et nationales doivent fonctionner dans les pays où il y a des baha'is. Je comprends que Shoghi Effendi a convoqué quelques amis d'Iran et de l'Inde pour cette conférence, mais qu'ils ne sont pas arrivés a temps pour rencontrer les amis d'Occident que j'ai mentionnés."

Le résultat de ces discussions fut que le Gardien donna comme instructions aux Schwarz de retourner en Allemagne et de travailler a la formation d'institutions locales et nationale, a Roy Wilhelm et Mountfort Mills de transmettre a l'Amérique, a la prochaine convention, que le Corps Exécutif de l'Institution Nationale des baha'is de l'Amérique du Nord devait devenir législatif dans sa fonction et conduire toutes les affaires nationales plutôt que d'exécuter simplement les décisions et les recommandations adoptées par les délégués en consultation a la Convention nationale.

Sans doute, les baha'is 'anglais présents devaient apporter le même concept général a leur communauté. Ce qui en ressort, en réalité, c'est que Shoghi Effendi, deux mois après le commencement de son Gardiennat, commença a poser les fondations nécessaires a l'érection de l'Ordre Administratif de la Foi tel qu'il est énoncé dans le Testament d'Abdu'l-Bahá.

C'était plus qu'il ne pouvait supporter. Il désigna un corps de neuf personnes pour agir, a titre d'essai, comme une assemblée. Ce corps enregistre dans son rapport du 7 avril, une lettre de la Plus Sainte Feuille où elle déclare: "le Gardien de la Cause de Dieu, la Branche élue, le Chef du peuple de Baha, Shoghi Effendi, sous le poids des chagrins et d'une douleur sans limite, a été obligé de partir d'ici pour un temps, en vue de se reposer et de se rétablir; il reviendra alors en Terre Sainte pour reprendre son service et s'acquitter de ses responsabilités". Elle poursuit que selon la lettre de Shoghi Effendi, qu'elle joint a la sienne, elle a été désignée pour administrer en consultation avec la famille d'Abdu'l-Bahá et une assemblée choisie, toutes les affaires baha'ies, en son absence. Le 5 avril, Shoghi Effendi avait déjà quitté Haïfa, accompagné du plus âgé de ses cousins. La plus Sainte Feuille communiqua cette décision et la lettre du Gardien aux éditeurs de Star of the West qui publia les fac-similés des lettres en persan ainsi que les traductions des originaux. Sans doute une communication similaire fut faite aux autres Centres baha'is. Dans sa lettre au Star of the West, la plus Sainte Feuille explique qu'elle a organisé une Assemblée composée de ceux désignés par Shoghi Effendi. Voici la lettre du Gardien:

"Il est Dieu

Ce serviteur, après cet événement douloureux et cette grande calamité, l'ascension de Sa Sainteté 'Abdu'l-Bahá au Royaume d'Abha, a été si affligé par le chagrin et la douleur, et si enchevêtré dans les troubles (créés par les ennemis de la Cause de Dieu) que je considère que ma présence ici, a un tel moment et dans une telle atmosphère, ne correspond pas a l'accomplissement de mes importants devoirs sacrés.

Pour cette raison, et ne pouvant faire autrement j'ai laissé pour un temps les affaires de la Cause, aussi bien intérieures qu'extérieures, sous la supervision de la Sainte Famille et sous la direction de la Plus Sainte Feuille, que mon âme soit sacrifiée pour elle, jusqu'à ce que, par la grâce de Dieu, ayant recouvré santé, force, confiance en soi et énergie spirituelle, et ayant repris en main, conformément a mon but et désir, entièrement et régulièrement le travail de service, j'atteigne complètement a mon espérance spirituelle et a mon aspiration.

Le serviteur de Son Seuil Shoghi."

Le 8 avril, la Plus Sainte Feuille écrivait une lettre générale aux amis. En premier lieu, elle accuse réception des lettres d'allégeance qu'ils avaient envoyées et dit que Shoghi Effendi compte sur leur coopération pour propager le Message. Le monde baha'i doit désormais s'unir a travers les Assemblées Spirituelles et les questions locales doivent leur être soumises. Elle poursuit: "Depuis l'ascension de notre bien-aimé 'Abdu'l-Bahá, Shoghi Effendi a été si profondément bouleversé... qu'il a cherché le calme nécessaire pour méditer sur la grande tâche qui l'attend et c'est pour accomplir cela qu'il a temporairement quitté ces régions. Pendant son absence, il m'a désignée comme sa représentante; et alors qu'il se consacre a cette grande préoccupation, la famille d'Abdu'l-Bahá est certaine que vous travaillerez tous au progrès triomphal de la Cause de Bahá'u'lláh..." La version dactylographiée anglaise de cette lettre est signée en persan "Baha'iyyih" et porte son sceau.

Tout cela paraît simple sur le papier, mais derrière il y a un furieux orage dans le coeur et l'esprit de Shoghi Effendi. "Il est parti", écrit la Plus Sainte Feuille, "pour un voyage a travers différents pays"; Il partit avec son cousin et alla consulter des médecins en Allemagne. Je me rappelle qu'il m'a dit que les médecins avaient trouvé qu'il n'avait presque pas de réflexes et qu'ils considéraient son cas comme très sérieux. Comme beaucoup d'autres avant lui, il retrouva cependant partiellement la santé, dans le désert. Quelques années plus tard, en 1926, il écrivait a Hippolyte Dreyfus, qu'il connaissait depuis son enfance et qu'il considérait évidemment comme un ami intime a qui il pouvait s'ouvrir, que sa lettre lui était parvenue "en route pour l'Oberland bernois qui est devenu ma seconde patrie. Dans les repaires et les recoins de ses montagnes attrayantes, j'essaierai d'oublier les vexations atroces qui m'ont, depuis si longtemps affligé... Je le déplore grandement, mais dans mon état de santé actuel, je me sens peu enclin, et j'en suis même incapable, a discuter sérieusement sur ces problèmes vitaux que j'affronte et avec lesquels vous êtes déjà familier. L'atmosphère a Haifa est intolérable, et un changement radical impraticable.

Le transfert de mon lieu de travail a un autre centre est impensable, indésirable et, de l'opinion de beaucoup, a juste titre scandaleux... Je ne puis m'expliquer davantage et d'une manière plus adéquate car ma mémoire a beaucoup souffert."

Pendant les premières années, après l'ascension d'Abdu'l-Bahá, Shoghi Effendi voyagea souvent a travers l'Europe. Ce n'était pas seulement les voyages sans buts ni repos d'un jeune homme, mais plutôt ceux d'un homme hanté par son travail et sa responsabilité gigantesques et de tout instant. Il retourna maintes et maintes fois dans ces immenses et hautes montagnes et leur douce solitude.

Les copies de sa correspondance en français ' avec un Suisse allemand qui l'avait hébergé pendant plusieurs étés révèlent sa nature, son amour pour ceux qu'il appelait "les gens simples et bons" et les tendres sentiments qui caractérisaient si souvent son amitié:

"Cher Mr. Hauser, 22 Déc. 1923

J'ai reçu votre aimable carte et la simple vue de la Jungfrau, avec la ville d'Interlaken admirablement peinte, réveilla en moi le souvenir inoubliable de votre amitié, gentillesse et hospitalité durant mon délicieux séjour avec vous. Je n'oublierai jamais tout cela et je conserverai précieusement ce souvenir avec un sentiment de tendresse et de gratitude.

Je vous envoie quelques timbres postes qui, je l'espère, vous intéresseront.

Je vous souhaite de tout coeur, cher Mr. Hauser, un heureux Nouvel An et une vie longue, prospère et heureuse.

Espérant vous revoir et ne vous oubliant jamais, Votre très dévoué Shoghi."

Le 26 septembre de l'année suivante, il lui écrit encore:

"Mon cher Mr. Hauser,

Je suis rentré et la première lettre que je désire écrire, a mon retour chez moi, est pour mon inoubliable et cher Hauser sous le toit de qui j'ai goûté aux plaisirs de la pittoresque Suisse et aux charmes d'une hospitalité qui ne s'effacera jamais de ma mémoire.

Me rappelant mes expériences et mes aventures exténuantes suivies du repos que m'offrait le confortable et modeste chalet Hoheweg dont je n'oublierai jamais le charme, souvent je sens en moi le désir de vous voir un jour au sein de ma famille, chez nous vous montrant les preuves de ma gratitude et de mon affection.

Je viens de recevoir par courrier, quelques nouveaux timbres persans avec le portrait du nouveau Shah qui, je l'espère vous intéresseront.

Je vous souhaite de tout coeur une longue vie joyeuse et prospère et j'espère vous revoir un jour a Interlaken, au coeur de ce pays bien-aimé.

Je reste votre fidèle ami."

Le 18 décembre, il remercie son ami pour sa carte postale et lui envoie "un modeste souvenir de la cité de Haifa, si différente et inférieure aux beaux sites de votre pittoresque Suisse" et souhaite a son "cher et inoubliable ami" un Nouvel An prospère.

Cet homme était un vieux guide Suisse chez qui Shoghi Effendi avait loué une petite chambre, une mansarde sous le toit a raison de un franc par jour environ. Le toit était si bas que lorsque l'oncle de Shoghi Effendi qui était de grande taille vint le voir, il ne put rester debout. Il avait un petit lit, une cuvette et un broc d'eau froide pour se laver. Interlaken est au coeur de l'Oberland bernois et le point de départ de nombreuses excursions dans les montagnes et les vallées environnantes. Souvent Shoghi Effendi sortait bien avant le lever du soleil; il était habillé d'une culotte courte, d'un veston Norfolk, de bandes molletières en laine noire, de robustes bottes montagnardes, il partait, un petit sac tyrolien en grosse toile bon marché sur le dos, et une canne a la main. Il prenait le train jusqu'au pied d'une montagne ou d'un passage et de la il commençait son excursion, marchant souvent de dix a seize heures durant, habituellement seul mais aussi parfois accompagné de quelque jeune parent venu le voir. Ce dernier pouvait rarement soutenir la cadence et après quelques jours; il commençait a s'excuser.

En cordée avec un guide, il faisait l'ascension des plus hauts sommets. Ces expéditions durèrent pratiquement jusqu'à son mariage. Je me rappelle notre première visite a Interlaken, durant l'été 1937, Shoghi Effendi m'emmena a la maison de Hauser, voulant présenter sa femme au vieil homme a qui il était si attaché, qui avait écouté avec tant d'intérêt le récit enthousiaste de ses promenades ou de ses ascensions, émerveillé par l'énergie infatigable et par la détermination du jeune homme. Mais il était mort. Le Gardien alla au paisible petit cimetière montagnard visiter sa tombe et m'emmena avec lui. Shoghi Effendi me racontait souvent des anecdotes sur ces premières années dans les montagnes et me montrait tel pic dont il avait fait l'ascension, tel col qu'il avait franchi a pied.

Sa plus longue marche, disait-il, fut de quarante deux kilomètres avec le franchissement de deux cols. Il était souvent surpris par la pluie mais il continuait sa marche jusqu'à ce que ses vêtements sèchent sur lui. Je crois que ces longues heures de marche, sans repos, fatiguantes le guérissaient en quelque sorte des blessures profondes de son coeur, laissées par l'ascension du Maître.

Shoghi Effendi me racontait qu'il lui arrivait de ne rien manger avant son retour; que parfois a s'arrêtait dans une petite auberge (il m'emmena quelques fois dans ce restaurant) et commandait des pommes sautées,' des oeufs au plat et de la salade car c'était bon marché et bourratif, et il rentrait dans sa petite chambre mansardée, tombait fatigué, sur son lit et il s'endormait, s'éveillant pour boire une carafe de l'eau froide de la montagne et dormir a nouveau jusqu'à l'aube pour se lever et repartir. Il y avait quelque chose d'étrange et de profondément émouvant lorsque, le dernier été de sa vie, il retourna visiter une dernière fois tous les lieux qu'il avait aimés. On aurait dit que l'ombre imposante d'une des montagnes s'étendait sur lui.

Ces premières années du Gardiennat ne furent pas seulement les plus amères mais aussi celles où il fut le plus dur pour lui-même. Il avait une discipline rigide et l'appliquait tant a lui-même qu'a ceux qui l'entouraient. Il consacrait une somme plus que modeste pour l'été; elle devait suffire et n'était jamais augmentée qu'il fût seul ou accompagné d'un parent comme secrétaire ou d'un membre de la famille, comme cela arrivait quelques fois, vînt le rejoindre: il fallait faire plus d'économies si on était plus nombreux. Il ne voyageait qu'en troisième classe, même devenu un homme d'un certain âge. S'il voyageait de nuit, il dormait sur les durs bancs en bois; la tête reposant sur son sac tyrolien. Je peux me rappeler les rares occasions, où nous avons voyagé en première ou en. seconde classe et cela lorsque le train était trop sale ou trop bondé pour pouvoir voyager en troisième. Il avait deux modes de vie, l'un pour le chef reconnu de la Cause: aux yeux du public l'honneur de la Cause était le sien, et l'autre pour sa vie privée, incognito et n'ayant d'autre apparence que celle d'un homme modeste par nature, consciencieux et qui répugnait a dépenser luxueusement les fonds a sa disposition du fait de sa haute charge. Il n'avait a rendre compte a personne, aucun baha'i sur terre ne l'aurait questionné sur ce qu'il avait décidé de faire. Mais il se devait des comptes et il était un Maître difficile...

Comme il avançait en âge et que la charge qu'il portait l'usait de plus en plus, je fis pression sur lui, autant que je l'osai, pour qu'il soit moins dur, moins pointilleux envers lui-même, qu'il accepte au moins le confort d'un hôtel décent, qu'il fasse de temps a autre une cure pour sa santé, qu'il ait une chambre avec bain, qu'il mange, puisqu'il ne prenait qu'un repas par jour, une alimentation plus nourrissante et de meilleure qualité. Il n'accepta ce petit changement que parce que Milly Collins, dans son grand amour pour lui, prit l'habitude de lui offrir avant ses "vacances" une certaine somme en le priant de la dépenser pour lui-même pour ce qu'il voulait. C'est sur mon insistance véhémente qu'il accepta ce que Milly donnait avec un si tendre amour, pour lui personnellement. Une faible partie de cette somme était en fait dépensée pour lui, le reste servait a l'achat d'objets pour les jardins, les Lieux Saints et les Archives. Mais cela lui donnait un plaisir réel et de fait l'intention de Milly était respectée d'une manière ou d'une autre...

Shoghi Effendi m'a dit qu'il avait acheté pour un ou deux étés, au début de son ministère, une bicyclette et qu'il traversait les cols a bicyclette. Je me suis toujours demandé comment lui, si vif, si audacieux et manquant totalement de sens mécanique, il arrivait a rentrer invariablement sain et sauf. Il était peu intéressé par la mécanique, étant un intellectuel type, néanmoins il pouvait réaliser, lorsqu'il le voulait, des choses très délicates de ses mains.

Malgré sa retraite, car cette première absence en était une, les efforts déployés par Shoghi Effendi commençaient a porter leurs fruits. A la convention des baha'is américains, tenue en avril 1922, un pèlerin de retour de Haïfa déclarait: "Notre visite était due a la convocation de Shoghi Effendi. A Haïfa, nous avons rencontré des baha'is persans, indiens, birmans, égyptiens, italiens, et français... L'impression qui me frappa très fortement a mon arrivée, c'est que Dieu était au paradis et que tout allait bien dans le monde... Nous rencontrâmes Shoghi Effendi, tout habillé de noir, une figure émouvante. Pensez a ce qu'il représente aujourd'hui! Tous les problèmes des hommes d'Etat du monde ne sont que des jeux d'enfant en comparaison des affaires de cet adolescent devant qui se posent les problèmes du monde entier ... Personne ne peut imaginer ses difficultés qui sont écrasantes ...

Le Maître n'est pas parti. Son Esprit est présent avec une puissance et une intensité plus grandes... Cet adolescent, Shoghi Effendi, est au centre de cette radiation. L'Esprit coule a travers ce jeune homme. Il est en réalité, jeune de figure, de forme et de manière, mais son coeur est le centre du monde, aujourd'hui. Lui seul peut sauver le monde et bâtir la vraie civilisation. Il est si doux, si humble, si désintéressé qu'il en est touchant a voir. Ses lettres sont une merveille. C'est une grande sagesse de Dieu de nous avoir donné ce point central de direction pour affronter les problèmes difficiles! Ces problèmes, comme les nôtres, lui arrivent de toutes les parties du monde. Il fait face; et il les résout le plus simplement...

Les grands principes posés par Bahá'u'lláh et 'Abdu'l-Bahá ont leur fondation, maintenant, dans le monde extérieur du Royaume de Dieu sur terre. Cette fondation est posée, d'une manière sûre et certaine par Shoghi Effendi a Haïfa" Un autre ami parmi ceux qu'il avait appelé en consultation a Haïfa, déclara: "lorsqu'on arrive a Haïfa, qu'on rencontre Shoghi Effendi et qu'on voit travailler son coeur, sa raison, son esprit et sa compréhension magnifique des choses, c'est vraiment merveilleux". Ils racontèrent qu'a Haïfa, ils apprirent que Shoghi Effendi se retirait a 3 h. du matin et se levait a 6 h. et qu'une fois il avait travaillé 48 h. sans manger et sans boire. Shoghi Effendi avait envoyé aux amis réunis a la Convention un bouquet de violettes ainsi que l'expression de son amour, par l'entremise des pèlerins. Le rapport de la Convention mentionne; "Il apparut a tous que le temps de l'organisation du Royaume de Dieu sur terre était venu..." C'était le résultat des instructions données aux baha'is américains qui visitèrent Haïfa pendant les premiers mois de 1922. Cette convention élit une Assemblée Spirituelle Nationale remplaçant l'ancien Corps Exécutif du Temple Baha'i, et établit le travail de la Foi en Amérique du Nord sur des bases entièrement nouvelles.

En automne 1922, la plus Sainte Feuille profondément peinée par l'absence prolongée de Shoghi Effendi envoya quelques membres de sa famille le trouver et le prier de revenir en Terre Sainte. Dans la rue d'un petit village de montagne, alors qu'il revenait, dans la soirée, de sa marche quotidienne, Shoghi Effendi, surpris, rencontra sa mère qui le cherchait. Elle était venue de la Palestine accompagnée d'un autre membre de la famille du Maître. Elle informa, en pleurant, Shoghi Effendi du chagrin de Baha'iyyih Khanum, de la famille et des amis et le persuada de revenir et de reprendre sa place.

Un avis paru dans les Bahá'ís News de l'Amérique, du journal Star of tbe West, dit: "Shoghi Effendi... est revenu a Haïfa l'après midi du vendredi 15 décembre, en pleine santé et heureux. Il a repris les 'rênes de la charge' de Gardien de la Cause baha'ie que le Testament d'Abdu'l-Bahá lui a confiée." Les lettres et les câbles du Gardien reflètent la transformation de son état. Deux jours après son retour, il écrivait aux croyants allemands: "Avoir été incapable, a cause des tristes circonstances sur lesquelles je n'avais aucun contrôle, d'être en relation étroite et constante avec vous... est pour moi une affligeante surprise et un regret profond et amer..." mais il poursuit qu'il était maintenant de "retour en Terre Sainte avec une vigueur renouvelée et un esprit reposé."

Le même jour il écrivait aux baha'is de France: "Reposé et rassuré, j'assume maintenant mes pénibles obligations."; et aux baha'is nippons: "ayant terminé mes longues heures d'isolement et de méditation", il affirme qu'il n'a douté a aucun moment "... que ma retraite soudaine du champ de service actif... puisse jamais étouffer vos tendres espérances." Il expliqua clairement que pour lui cette "soudaine disparition" avait été nécessaire: "Aussi prolongée que fût cette période" écrit-il le 16 décembre 1922 aux Américains "j'ai senti depuis le lever de ce jour nouveau pour moi, la nécessité d'une telle retraite qui, malgré la dislocation temporaire qu'elle pouvait entraîner, dépasserait de loin par ses résultats tout service immédiat que j'aurais pu rendre humblement au seuil de Bahá'u'lláh." Shoghi Effendi commémora le premier anniversaire de l'ascension d'Abdu'l-Bahá dans sa retraite; faire face a un tel événement a Haïfa, au tombeau d'Abdu'l-Bahá était probablement plus qu'il ne pouvait supporter la première année de son Gardiennat.

"Avec un sentiment de joie et de confiance" comme il le dit lui-même, Shoghi Effendi se jeta alors dans le travail. Quelque chose de sa vraie nature, qui avait amené un baha'i a lui écrire, lorsqu'il était étudiant a Beyrouth, "votre visage souriant est toujours devant moi", lui était revenu. Cela apparaît nettement dans la masse de télégrammes qu'il envoya a pratiquement tout le monde baha'i, le 16 décembre 1922, le lendemain de son arrivée. Je cite la copie exacte de ces télégrammes extraits de ses propres archives:

IRAN

"Que le Seigneur des Armées, avec ma rentrée dans le champ de service, accorde une nouvelle bénédiction a ses vaillants combattants de cette terre favorisée, est réellement ma plus fervente prière."

AMERIQUE

"La marche en avant de la Cause n'a pas été et ne pourra jamais être arrêtée. Je prie le Tout-Puissant, maintenant que reposé et renouvelé, que mes efforts conduisent avec votre soutien constant, a glorieuse victoire."

GRANDE-BRETAGNE

"Consolé et fortifié, je joins maintenant mes humbles efforts a vos infatigables actions pour la Cause de Bahá'u'lláh."

ALLEMAGNE

"Unis depuis longtemps avec vous dans mes pensées et méditations j'ajoute maintenant avec joie et espérance le lien supplémentaire de participation active a un service a vie au seuil de Bahá'u'lláh."

INDE

"Que notre réunion dans l'arène glorieuse de service soit, dans le champ spirituel de ce pays, le précurseur de victoires triomphales."

JAPON

"Reposé et rassuré je vous tends maintenant a travers les mers lointaines la main de coopération fraternelle dans la Cause de Bahá'u'lláh."

MESOPOTAMIE

"Avec un zèle non diminué et une force renouvelée j'attends maintenant en Terre Sainte vos joyeuses nouvelles."

TURQUIE

"De retour dans ces environnements sacrés, je tends vers vous une main de condisciple au service de la Cause de Bahá'u'lláh."

FRANCE

"Attends vos joyeuses nouvelles en Terre Sainte." Le 18 décembre il télégraphiait:

SUISSE

"Prie transmettre mes amis Suisse assurance de ma coopération indéfectible a mon heureux retour en Terre Sainte." Le 19 décembre il envoyait les deux câbles suivants:

ITALIE

"Transmettez amis italiens mes meilleurs voeux au retour en Terre Sainte."

DUNN

"Attends affectueusement en Terre Sainte bonnes nouvelles des amis australiens."

Shoghi Effendi envoya également des télégrammes a certains membres de sa famille. Ils traduisent sa détermination, son impatience et une touche de cette exubérance juvénile qui vous perce le coeur de sympathie. Le 18 décembre, il télégraphiait a une de ses tantes qui visitait l'Egypte: "tiens solidement et définitivement les rênes de la charge. Vous me manquez terriblement. Rassurez moi sur votre santé." A son cousin il télégraphiait le même jour: "Ai réintégré champ de service. Ai confiance votre indéfectible coopération" et a un autre cousin éloigné, le lendemain: "... avec confiance espère votre coopération fraternelle."

Méthodique, Shoghi Effendi possédait, les premières années de son Gardiennat, des archives très complètes et gardait les copies des lettres envoyées. Plus tard, la pression du travail et des événements l'en empêchèrent, sauf pour les télégrammes dont il conservait les copies par ordre numérique et par année et ce jusqu'à la fin de sa vie. Il avait établi une liste de 67 centres, d'Est et d'Ouest auxquels il avait écrit les premiers mois de 1922. Il note que, du 16 décembre 1922 au 23 février 1923, il a écrit a 132 centres différents et plus d'une fois a certains. Dans une lettre du 16 décembre il affirme: "... J'attendrai maintenant impatiemment les joyeuses nouvelles du progrès de la Cause et de l'extension de vos activités et n'épargnerai aucun effort pour communiquer aux fidèles d'ici et d'ailleurs les agréables nouvelles de la marche progressive de la Cause." La correspondance de cette période couvre 21 pays et 67 villes. Mais il ne me semble pas qu'il ait écrit a plus d'une vingtaine de personnes privées, dont beaucoup de non baha'is. Les pays avec lesquels il correspondait depuis le commencement de son ministère sont: "l'Iran, la Grande-Bretagne, la France, l'Allemagne, l'Italie, la Suède, les Etats-Unis, le Canada, l'Australie, les Iles du Pacifique, le japon, l'Inde et la Birmanie, la Palestine, le Caucase, le Turkistan, la Turquie, la Syrie, la Mésopotamie et l'Egypte.

Typiquement enthousiaste et consciencieux, Shoghi Effendi, le lendemain de son retour en ce décembre 1922, s'asseyait et écrivait a ses amis britanniques:

Mes très chers frères et soeurs dans la foi de Dieu!

Puis-je au commencement de ceci, ma première lettre a vous, vous transmettre par des mots, quoique inadéquats mais vraiment sincères et profondément sentis, le degré de mon ardente impatience, lors de ma retraite, de retourner rapidement vous tendre la main pour le grand travail de consolidation qui attend tout croyant sincère de la Cause de Bahá'u'lláh. Maintenant que je me sens heureusement restauré dans une position où je peux suivre, d'une manière continue et vigoureuse, le fil de mes nombreuses obligations, l'amertume de toute déception ressentie de temps a autre, pendant ces pénibles mois passés, déception due a mon sentiment de non préparation, s'est confondue dans la douceur de l'heure présente où je me rends compte que spirituellement et physiquement je suis mieux équipé pour porter les responsabilités de la Cause... Je sens l'impérieux besoin de vous dire combien j'ai été reconnaissant et satisfait quand j'ai appris les nouvelles de la formation d'un Conseil National dont le principal objet est de guider, de coordonner et d'harmoniser les diverses activités des amis..."

Il termine cette lettre en les assurant qu'avec une "affection durable et de vigueur renouvelée", il attend impatiemment de leurs nouvelles, et il signe très simplement "votre frère Shoghi." Dans une lettre datée du 23 du même mois , il leur dit: "J'ai attendu impatiemment, ces derniers jours, le premier message écrit de mes amis occidentaux depuis qu'ils ont appris mon retour en Terre Sainte." Il affirme que la première lettre arrivée de l'ouest fut celle d'un croyant anglais et il poursuit: "j'espère très sincèrement, maintenant que j'ai réintégré pleinement ma charge, pouvoir offrir mon humble part d'aide et de conseil pour l'important travail qui vous attend." Dans une lettre privée du 20 décembre a un parent, il exprime ses plus intimes sentiments: "Vraiment ma tâche est immense, mes responsabilités nombreuses et graves, mais l'assurance que me donnent les paroles du Maître le plus sage, dans mon travail est mon bouclier et mon soutien dans la carrière qui se déroule maintenant devant moi."

Dans sa première lettre a l'Assemblée Nationale d'Amérique nouvellement élue, écrite le 23 décembre, il dit: "Avoir été incapable, par des circonstances imprévues et inévitables, de correspondre avec vous depuis que vous avez entrepris vos nombreuses et pénibles obligations, c'est pour moi une cause de profond regret et de triste surprise." Ce sont les paroles d'un homme qui sort du fond d'un cauchemar; elles montrent la profondeur de l'abîme dans lequel il était plongé durant l'année précédente.

"je suis cependant", poursuit-il, il convaincu et soutenu par la conviction, jamais affaiblie dans mon esprit, que tout ce qui arrive a la Cause de Dieu, quelque inquiétant que ce soit dans ses effets immédiats, est voulu par la Sagesse infinie et tend a promouvoir ses intérêts dans le monde."

Dans ses premières lettres il invite les Assemblées a lui écrire et leur demande de l'informer sur leurs "besoins, désirs et voeux, sur leurs plans et activités" afin qu'il puisse "par mes prières et mon aide fraternelle contribuer, si peu que ce soit, au succès de leurs glorieuses missions dans le monde." Il est profondément reconnaissant pour la manière dont "mes humbles suggestions ont été suivies" et assure les amis de "son assistance fraternelle et toujours disponible."

Les baha'is ayant appris par ses câbles, le retour du Gardien, un flot de correspondance venant de toutes les parties du monde, le submergea. Bien qu'elle fût rassurante, cette correspondance mit Shoghi Effendi dans l'embarras. Il en parle franchement dans une lettre écrite pendant la première année de son ministère, a un cousin éloigné. "Un de mes problèmes les plus urgents est celui de la correspondance des amis. Imiter le Maître serait présomptueux de ma part et en regard de l'extension rapide de la foi, impraticable. Correspondre personnellement avec quelques uns et ne pas répondre aux autres, je suis sûr que vous le comprenez, mènera graduellement a des frictions, découragement et même a l'animosité, car, comme vous le savez très bien, il y a un nombre considérable d'amis qui attendent beaucoup et font peu. Abandonner complètement la correspondance individuelle et compter sur les messages indirects de mes collaborateurs pendant que je consacrerai tout mon temps a la correspondance directe avec les Assemblées a travers le monde est également difficile. J'apprécierais vraiment votre opinion sur ce problème épineux. La dernière solution a l'inconvénient évident de couper toutes mes relations personnelles avec les amis."

En janvier 1923 le Gardien écrivait aux croyants allemands que "l'expansion merveilleusement rapide du Mouvement a travers le monde" l'empêchait de correspondre individuellement avec tous les croyants de l'Est et de l'Ouest car cela "exigerait tant de temps et d'énergie de ma part que cela m'empêcherait d'accorder une attention adéquate a mes autres devoirs qui sont si urgents et si vitaux en ces jours.

Je devrai en conséquence, a contre coeur, me borner a la correspondance avec les groupes baha'is dans chaque localité, ville ou hameau... et coordonner leurs... activités par l'intermédiaire de l'Assemblée Nationale..." La question le préoccupe encore en novembre 1923. Il écrit a l'Assemblée Nationale britannique qu'il considère ce problème avec "une attention soutenue et minutieuse" et il leur assure "qu'aucun message écrit, quelque peu important qu'il soit, ne sera ouvert ni lu par personne d'autre que moi-même, en premier lieu." En 1926, il écrit: "Je suis si perplexe et préoccupé que je trouve difficilement le temps pour une correspondance directe."

Pendant de nombreuses années, en fait pendant trente six ans, cette question de savoir comment trouver le temps de venir a bout de sa correspondance préoccupa le Gardien. Il décida finalement de continuer a répondre aux lettres individuelles, en particulier celles venant de l'Occident ou des pays où il y avait de nouveaux croyants. Car, il découvrit, par de tristes expériences, que les Assemblées n'étaient pas toujours assez sages dans leurs relations humaines pour guérir les blessures et garder les amis actifs dans la foi. Cette correspondance avec des personnes privées, n'était pas toujours bien appréciée par les institutions nationales qui, voyant une personne privée détentrice d'un fait important, pensaient que c'étaient elles qui devaient être la voie de transmission officielle d'un tel fait.

Dans une lettre écrite par le secrétaire du Gardien de sa part en 1941, nous trouvons sa propre explication de sa politique en cette matière: "Shoghi Effendi a souvent répété aux croyants de toutes les parties du monde que les baha'is sont entièrement libres de lui écrire sur tout sujet qui leur plaît. Il est naturellement libre de répondre de la manière qui lui plaît. A l'époque actuelle où les institutions de la Cause commencent précisément a fonctionner, il considère qu'il est essentiel de tenir cette large correspondance malgré ce qu'elle ajoute a toutes ses autres charges. Il arrive parfois que la première information qu'il reçoit sur un fait important influençant, d'une manière ou d'une autre, les intérêts de la Foi, vienne d'une lettre privée au lieu d'une Assemblée. Il est naturellement préférable que les informations viennent d'une institution administrative, mais quelque soit la source, le Gardien est uniquement préoccupé des intérêts de la foi, et quand il estime une mesure déterminante il l'affirme dans sa réponse. Il a toute liberté de le faire".

Shoghi Effendi écrit a Tudor Pole en 1923: "Maintenant j'ai complètement recouvré la santé et je suis, a présent, intensément occupé par mon travail".

La correspondance n'était pas son unique activité, loin de la. Il était également "engagé au service des nombreux pèlerins qui visitent, en ces jours, ce Lieu sacré". Il avait l'habitude, en ces premiers temps de son ministère de tenir des réunions régulières dans la maison d'Abdu'l-Bahá. Cinq jours après son retour, en décembre 1922, il écrit: "j'ai communiqué vos nouvelles a ces aimables pèlerins et aux amis résidant en Terre Sainte que je rencontre régulièrement dans la pièce qui était la salle d'audience du Maître."

En plus de veiller au bien-être des pèlerins, de prendre un repas par jour avec les pèlerins occidentaux dans la Maison des pèlerins, en face de la maison d'Abdu'l-Bahá, de visiter le Tombeau du Báb et du Maître avec les pèlerins orientaux et de prendre souvent une tasse de thé dans la Maison de pèlerins adjacente au Tombeau, Shoghi Effendi consacrait déjà beaucoup de temps et d'attention a l'amélioration et au développement du Centre Mondial de la Foi. Le 9 avril 1922, les travaux de construction de la nouvelle Maison des Pèlerins occidentaux commençaient. Les plans de cet édifice avaient été faits au temps d'Abdu'l-Bahá, et Shoghi Effendi les exécutait maintenant avec vigueur. Le premier jour du Ridvan de la même année, bien que Shoghi Effendi ait déjà quitté Haïfa, les Mausolées du Báb et de Bahá'u'lláh étaient illuminés électriquement pour la première fois, a la suite des arrangements pris avant l'ascension du Maître, mais, encore une fois, sous la supervision de Shoghi Effendi lui-même. Pendant la visite du mois de mars 1922 de Mason Remey, Shoghi Effendi discutait déjà avec lui des différentes possibilités lointaines de la construction d'un tombeau pour 'Abdu'l-Bahá, du site du futur Tempe baha'i sur le Mont Carmel et d'un plan paysager général pour les propriétés baha'ies.

Tout cela peut être considéré comme la partie la plus plaisante de son travail, malgré le temps et l'énergie que cela exigeait. Ce sont les activités des briseurs du Covenant qui l'écrasèrent au-dela de toute endurance. Le lendemain de son arrivée a Haïfa, il écrivait: "Déjà... les promesses terribles d'Abdu'l-Bahá concernant les briseurs du Covenant sont accomplies d'une manière saisissante." Chaque jour la situation empirait. En février 1923, il sentit la nécessité de télégraphier a l'Amérique: "Envoyez tout courrier recommandé - Informez les amis - " montrant par la sa préoccupation de recevoir sûrement le courrier postal. En janvier, il avait écrit a Husein Afnan:

"je présume que vous avez appris de votre expérience passée, que je défends avec une sincérité absolue et une équité scrupuleuse toute chose concernant la Cause et avec une attitude inflexible envers les ennemis du Mouvement, les Nakeseens, dont Dieu seul fera échouer les efforts vils et incessants." Le destinataire de cette lettre, un petit-fils de Bahá'u'lláh et un neveu d'Abdu'l-Bahá devint lui-même un briseur du Covenant notoire peu après. ses trois frères épousèrent trois petites-filles du Maître, dont deux soeurs du Gardien lui-même, il se tissa ainsi une toile inextricable de sentiments familiaux, de déloyauté et de haine autour de lui de telle sorte, qu'a la fin, toute la famille d'Abdu'l-Bahá y fut impliquée et Shoghi Effendi perdit toute sa parenté.

Nous voyons briller la, dans le coeur innocent du jeune Gardien, l'airain d'un homme d'Etat, le grand Protecteur de la Foi, le Défenseur des fidèles, celui qu'Abdu'l-Bahá a laissé a ses disciples comme le plus grand don, son bien le plus précieux. Vers la fin de cette même lettre, Shoghi Effendi assure son interlocuteur: "Avec un coeur pur, j'attends avec impatience les signes qui révéleront, sans erreur possible, votre désir et détermination de rester fidèle au Testament du Maître et d'éviter, de toutes les manières, les briseurs du Covenant." C'était, d'après les paroles mêmes de Shoghi Effendi, au milieu de la chaleur et de la poussière provoquées par les attaques lancées par des ennemis sans repos" qu'il devait continuer son travail.

La position de la Foi nécessitait l'établissement de relations prudentes avec les autorités mandataires. 'Abdu'l-Bahá était bien connu et hautement estimé. Il était accepté comme le chef du "Mouvement", comme on disait les premiers temps, bien que personne, en Palestine, n'eût le moindre soupçon sur ses vastes implications. Le 19 décembre 1922, Shoghi Effendi télégraphiait au Haut-Commissaire de la Palestine a Jérusalem: "Prie d'accepter mes meilleurs voeux et compliments a mon retour en Terre Sainte et la reprise de mes devoirs officiels." Comme il avait dû y avoir un énorme bourdonnement de commérages répandus avec ardeur, sans doute par les briseurs du Covenant, au sujet de ses huit mois de retraite, c'était un acte bien calculé par Shoghi Effendi et aussi un geste de courtoisie.

Cependant, ce qui préoccupait le plus Shoghi Effendi, c'était le Tombeau de Bahá'u'lláh a Bahji. Les clés de la tombe intérieure étaient encore dans les mains des autorités. L'accès des autres parties du Tombeau était permis aussi bien aux baha'is qu'aux briseurs du Covenant.

Shoghi Effendi ne se reposa que lorsqu'il réussit a obtenir, par les représentations qu'il fit aux autorités, soutenues par la pression constante des baha'is du monde, la garde de la Tombe Sacrée. Le 7 février 1923, il écrivait a Tudor Pole: "J'ai eu un long entretien avec le Colonel Symes et lui ai pleinement expliqué l'état exact des affaires, la voix nette et irrésistible de toute la Communauté baha'ie proclamant son inébranlable détermination a soutenir le Testament d'Abdu'l-Bahá. Il a envoyé récemment un message a Muhammad 'Ali réclamant une somme de 108 £ pour les frais des policiers et affirmant que, comme il était l'agresseur, les dépenses lui revenaient. Jusqu'ici, il n'a pas acquiescé a cette requête et j'attends très anxieusement les développements futurs de l'affaire."

Le lendemain, Shoghi Effendi recevait de son cousin qui était a Jérusalem le câble suivant:

"Son Eminence Shoghi Effendi Rabbani, Haïfa.

Lettre reçue - Actions immédiates prises - La décision finale par le Haut Commissaire est en votre faveur - La clef est vôtre."

La lettre dont parle ce télégramme était celle qu'avait écrite au Haut Commissaire, le Gouverneur d'Akka, Sir Gilbert Clayton. Dans une lettre a Tudor Pole, Shoghi Effendi précisait qu'il était en terme chaleureux avec le Gouverneur de Haïfa, le Col. G. Stewart Symes et qu'il avait rencontré Sir Gilbert. C'est, sans doute, a cause de ses relations et contacts que les autorités décidèrent en faveur du Gardien et que les clefs furent rendues officiellement au Gardien légitime baha'i du Mausolée qui en avait été dessaisi, par force, un an auparavant.

La sécurité du Qiblih du monde baha'i était maintenant assurée, une fois pour toutes. Mais la maison qu'avait occupée Bahá'u'lláh a Baghdad était encore aux mains des ennemis Shi'ahs de la foi. Elle l'est toujours. La bataille pour reprendre la garde de cette demeure devait inquiéter et préoccuper Shoghi Effendi pendant de nombreuses années.

Chaque fois qu'on entre dans le détail d'une période particulière de la vie du Gardien, on est tenté de dire. c'était la pire période. Tout au long de son ministère, il eut des problèmes a résoudre, des efforts a déployer, des pressions insupportables a subir. Mais il y a un modèle, des thèmes, des hauts et des bas: 1922, 1923 et 1924 paraissent, tout au moins en ce qui concerne sa vie privée, comme une tentative héroïque de prendre en main ce Léviathan qu'est la Cause de Dieu et qu'il a été chargé d'enfourcher.

Maintes et maintes fois, il est tiraillé par les affres du doute concernant sa propre valeur d'être le successeur d'Abdu'l-Bahá. Il lutte contre lui même, comme tant de Prophètes et d'élus le firent avant lui. Il argumente dans le tréfonds de son âme contre sa destinée, protestant contre la fatalité, et en appelant a Dieu pour être relevé. Mais en vain. Il était fermement pris dans les mailles du puissant Testament du Maître. Il y fait souvent allusion dans ses lettres: "l'orage et la tension qui agitèrent ma vie depuis l'ascension d'Abdu'l-Bahá"; "pour ma part, quand je regarde en arrière les circonstances malheureuses de mauvaise santé et d'épuisement physique qui marquèrent les premières années de ma carrière au service de la Cause, je suis comblé: j'aurais été vraiment découragé sans la mémoire réconfortante, l'exemple inspirant et les efforts diligents que mes collaborateurs du monde entier déployèrent sans relâche, au service de la Cause, durant ces deux années émouvantes." Dans une autre lettre, il écrit: "... revoyant ces jours moroses de ma retraite, rendue amère par des sentiments d'anxiété et de tristesse... Je peux très bien imaginer le degré de difficulté et même d'affliction, qui a dû agiter l'esprit et l'âme de tout serviteur affectueux et loyal du Bien-Aimé pendant ces longs mois de "suspense" et d'inquiétant silence..."

Que sa propre condition et ce qu'il considérait comme son incapacité a l'élever a la situation où l'ascension du Maître l'avait placé, l'aient chagriné plus que toute autre chose pendant de nombreuses années, cela apparaît dans les extraits de ses lettres. Pas plus tard que le 24 septembre 1924, il écrivait: "je déplore l'effet perturbateur de mes retraites forcées et répétées du champ de service... mon absence prolongée, mon inaction complète ne doivent pas, cependant, être attribuées seulement a quelques manifestations extérieures d'inharmonie, de mécontentement et de déloyauté, quelque paralysant que soient leurs effets pour la continuation de ma tâche, mais aussi a ma propre imperfection, a mon manque de mérite et a ma faiblesse." Dès le commencement sa tâche la plus dure fut de s'accepter lui-même.

Au commencement de l'été 1923, Shoghi Effendi quitta une nouvelle fois Haïfa pour chercher la santé et la consolation de la solitude dans les hautes montagnes de la Suisse. Mais a l'inverse des années suivantes où il continuait a rester en contact permanent avec le travail de la foi par câbles et lettres, ce fut cette fois encore, une coupure complète, une fuite dans le désert, une recherche de l'âme, une communion avec lui-même et sa destinée, afin de trouver la force de revenir et d'assumer les obligations de sa haute charge. Il revint en novembre 1923. Le 14 du même mois, il informait les croyants américains de son retour après une absence "forcée".

Cette lettre donne une indication sur ce qui a dû se passer en lui durant cette période. Il dit: "Les révélations remarquables du Testament du Bien-Aimé, si stupéfiant dans tous ses aspects, si emphatique dans ses injonctions, mettent au défi et laissent perplexes les esprits les plus pénétrants..." Peut-on douter qu'elles le rendaient également perplexe? Shoghi Effendi si fortement marqué par son humilité naturelle d'une part, sa foi et confiance absolues en le Maître d'autre part, a dû réellement beaucoup réfléchir aux implications du Testament d'Abdu'l-Bahá et a ce que devait être sa démarche maintenant qu'il était de retour après un long silence ininterrompu", pour prendre en main, une nouvelle fois "mon travail de service a la, cause de Bahá'u'lláh."

Cette fois, il arriva avant la commémoration du second anniversaire de l'ascension du Maître. Les télégrammes qu'il envoya a cette époque a différents pays, montrent qu'il était profondément ému. Il fait allusion, dans ces câbles, "aux souvenirs poignants" a "la tristesse et la souffrance" que cet anniversaire évoquait. Il télégraphia en Perse: "Puisse la plus sombre heure d'angoisse de cette nuit introduire l'aube d'un jour nouveau pour la Perse bien-aimée." Pendant de nombreuses années, dans de nombreux messages, il souligne cet anniversaire qui évoquait toujours des souvenirs lointains et tragiques pour lui. Je me rappelle, après le trente-cinquième anniversaire de l'ascension d'Abdu'l-Bahá, Shoghi Effendi répéta plusieurs fois: "Vous rendez-vous compte que j'ai porté cette charge pendant trente six ans? je suis fatigué, fatigué! "

Après 1923, on peut dire qu'un nouvel être, un Gardien ailé sortit de la chrysalide de la jeunesse. Les ailes n'étaient peut-être pas encore tout a fait déployées, mais leurs battement gagnaient en ampleur, en envergure et en assurance avec les ans. Elles étendirent réellement leur ombre sur toute l'humanité. Dans ses premiers écrits on voit sa maîtrise se développer en style, en pensée et puissance. Prenons quelques faits et citations et voyons avec quelle clarté ils illustrent cette évolution.

Dès le commencement, il se tourna avec une confiance et foi touchantes vers les croyants et gagna leur coeur. Il leur demanda de prier pour lui, afin qu'il puisse en collaboration avec eux, assurer "le triomphe rapide de la Cause de Dieu" dans toutes les régions. Ses questions sont des défis., ses réflexions incisives: "Devons-nous nous laisser emporter par le flot des idées creuses et contradictoires, ou bien rester debout, indomptés et immaculés, sur le roc éternel des divines instructions de Dieu?", "... devons-nous croire que tout ce qui nous arrive est divinement ordonné et en aucun cas le résultat de notre pusillanimité et négligence?" Déjà, en 1923, il voit le monde et la Cause comme deux choses distinctes, a ne pas amalgamer, dans nos esprits, en un tout hasardeux et sentimental. La volonté de Dieu, affirme t il "s'oppose aux opinions chimériques, aux doctrines impuissantes, aux théories crues, aux imaginations oisives et aux conceptions a la mode, d'un âge transitoire et troublé."

Shoghi Effendi mentionne maintes fois, dans ses lettres de ces premières années du Gardiennat, la nécessité de "se lever pour offrir votre part de service a ce monde souffrant et inconscient". Dans une lettre a un ami il fait une distinction hautement révélatrice: "Le moment est venu pour les amis... de réfléchir non pas a la façon dont ils doivent servir la Cause, mais a la façon dont la Cause doit être servie." Nous pourrions très bien continuer, aujourd'hui, a réfléchir sur ces paroles. Quels sont les besoins de la Cause, quelle est sa direction, quels sont ses buts?

L'intérêt de Shoghi Effendi pour le Pacifique et sa conscience du développement futur de la Cause dans ces régions se manifestèrent dès le début de son Gardiennat. En janvier 1923, il écrivit aux îles du Pacifique, en des termes réjouissants et romantiques "dont les noms mêmes évoquent en nous un si grand sentiment d'espoir et d'admiration que l'écoulement du temps et les vicissitudes de la vie ne pourront jamais affaiblir ou effacer." En janvier 1924, Il adressa une lettre "Aux bien-aimés d'Abdu'l-Bahá en Australie, Nouvelle Zélande, Tasmanie et les îles adjacentes du Pacifique. Amis et hérauts du Royaume de Bahá'u'lláh! Une brise fraîche, chargée de parfum de votre amour et dévouement a notre Cause bien-aimée, a flotté de nouveau, depuis vos lointains rivages du Sud vers la Terre Sainte et nous a rappelé, a chacun et a tous, cet esprit inextinguible de service et de sacrifice de soi que l'ascension de notre Bien-Aimé a allumé dans presque tous les coins du monde."

Les paroles qu'il adressa a une des Assemblées américaines en décembre 1923, résonnent presque comme un monologue intérieur: "La sagesse insondable de Dieu a décrété que nous, les porteurs du plus grand Message du monde a l'humanité souffrante, nous devons travailler et promouvoir notre tâche dans des conditions de vie difficiles, dans un environnement défavorable et face a des tribulations sans précédent, sans moyens, sans influences et sans aides et parvenir, fermement et sûrement, a la conquête et a la régénération du coeur humain." Beaucoup de ces premières lettres aux Assemblées Spirituelles ont cette qualité non pas de disserter mais de dire a haute voix ses plus intimes considérations.

Le même mois, il écrivait: "... En vérité, le progrès de notre travail, quand nous le comparons a la montée et au développement sensationnel d'une cause terrestre, a été lent et pénible. Cependant, nous croyons fermement et nous ne douterons jamais que la grande révolution spirituelle que le Tout Puissant fait accomplir par nous, dans le coeur des hommes, est destinée a réaliser, assidûment et fermement, la régénération complète de toute l'humanité."; "Quelles que soient nos tribulations, quelque inattendues que soient les misères de la vie, rappelons-nous de la vie qu'il (le Maître) nous a tracée devant nous; et, reconnaissants et inspirés, portons notre charge avec courage et fermeté afin que dans le monde a venir, en la divine Présence de notre Consolateur affectueux, nous recevions sa vraie consolation et la récompense de nos labeurs."; "Quoi qu'il nous arrive et quelque sombre qu'apparaisse la perspective de l'avenir, si nous jouons notre rôle, nous pouvons être sûrs que la Main de l'Invisible travaille, façonnant et moulant les événements et les circonstances du monde, et pavant la voie de la réalisation finale de nos buts et espérances pour l'humanité."; "Notre premier devoir est de créer par la parole et par les actes, par notre conduite et notre exemple, l'atmosphère dans laquelle les graines des paroles de Bahá'u'lláh et d'Abdu'l-Bahá, semées avec profusion durant presque quatre-vingts ans, germent et donnent ces fruits qui seuls peuvent assurer la paix et la prospérité a ce monde bouleversé."; "... Levons-nous pour enseigner sa Cause avec droiture, conviction, compréhension et vigueur... faisons-en la passion dominante de notre vie. Dispersons-nous dans les coins les plus reculés de la terre, sacrifions nos intérêts personnels, notre confort, nos goûts et nos plaisirs, mêlons-nous aux divers peuples et races du monde; familiarisons-nous avec leurs manières, traditions, façons de penser et coutumes."

Certaines de ces paroles résonnent comme les grands messages de la période de l'exécution du Plan divin, mais elles ont été écrites pendant l'hiver 1923-24, Il s'était imposé la tâche de voir la foi émerger "au grand jour d ' e la reconnaissance universelle", un terme qu'il employa la même année.

Imbibé des enseignements depuis son enfance, privilégié d'entendre, de lire et d'écrire très souvent les paroles du Maître, dans sa jeunesse, Shoghi Effendi, guida fermement les amis de l'Est et de l'Ouest tout au long de leurs routes. Déjà en mars 1922, dans une de ses premières lettres aux croyants américains, il affirmait: "Il est strictement interdit aux amis de Dieu de se mêler aux affaires politiques." Il emploie le terme de " pionnier" dans ses premières lettres, et en 1925, il tient une liste des centres baha'is a travers le monde!

Malgré ce qu'il décrivait comme "le sentier épineux de mes pénibles obligations", malgré "la charge oppressive des responsabilités et des soucis qui est mon sort et que j'ai le privilège de porter", il exprimait clairement et comprenait brillamment les besoins et les tâches que les croyants affrontaient. Il définissait aussi nettement le genre de relations qu'il désirait avoir avec les baha'is, et la manière dont ils devaient le considérer. Le 6 février 1922, il écrivait a un baha'i iranien: "Aussi haut que je puisse monter dans l'avenir, je désire me réaliser en tant qu'un et seulement un des nombreux travailleurs de son vignoble, et être connu comme tel.. quoi qu'il arrive, j'ai confiance en son merveilleux amour (celui d'Abdu'l-Bahá) pour moi. Puis-je ne jamais entraver d'aucune manière, par mes actes, réflexions ou paroles, le flot fortifiant de son Esprit dont j'ai si fortement besoin pour faire face aux responsabilités qu'il a placées sur mes jeunes épaules..."

Le 5 mars, il ajoutait le post-scriptum suivant a une lettre aux croyants américains: "puis-je également exprimer mon désir sincère d'être considéré par les amis de Dieu de tous les pays comme rien d'autre que leur vrai frère, uni a eux dans notre commune servitude au Seuil sacré du Maître, et qu'ils s'adressent a moi, dans leurs lettres et paroles, comme a Shoghi Effendi, car je ne désire pas être connu sous d'autre nom que celui par lequel le Maître bien-aimé avait coutume de m'appeler; un nom qui, de toutes les autres désignations, contribuera davantage a mon progrès et avancement spirituel." En 1924, il télégraphiait en Inde, brièvement et nettement:

"Mon anniversaire ne doit pas être commémoré". En 1930, son secrétaire écrivait de sa part: "Concernant le rang de Shoghi Effendi: Il n'en a certainement pas d'autre que celui que lui confère le Maître dans son Testament et sa volonté affirme également ce qu'est le rang de Shoghi Effendi. Si quelqu'un interprète mal une partie du Testament, il interprète mal tout le Testament." Quand Shoghi Effendi écrivit l'ouvrage connu sous le titre de la Dispensation de Bahá'u'lláh, il clarifia une fois pour toutes, sa position, se dissociant catégoriquement des prérogatives et de la position que Bahá'u'lláh avait conférées a 'Abdu'l-Bahá: "A la lumière de cette vérité, prier au nom du Gardien de la Cause, s'adresser a lui comme seigneur et maître, le qualifier de sainteté, rechercher sa bénédiction, célébrer son jour de naissance ou commémorer un événement se rapportant a sa vie équivaudrait au reniement des vérités fondamentales contenues dans notre foi bien-aimée." En 1954, son secrétaire écrivait de sa part: " ... Il n'est jamais allé jusqu'à interdire aux amis de posséder des photos de lui; il désirerait simplement qu'ils mettent l'accent sur le Bien-Aimé Maître."

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Chapitre 3. LES PREMIERES ANNEES DU GARDIENNAT

Il est temps de se demander quel était l'homme qui écrivit de telles choses sur lui-même? Quelle impression produisait-il? Comment apparaissait-il aux autres?

La description suivante est tirée du journal d'un croyant américain appelé en mars 1922 a Haïfa: "... Shoghi Effendi apparut et me salua très gentiment et affectueusement. Je ne l'avais pas vu depuis huit ans et naturellement j'étais surpris par le changement et le développement qui s'étaient opérés en lui. Le garçon que j'avais connu était maintenant un homme, jeune en âge mais pondéré, d'un esprit profond et réfléchi..." Shoghi Effendi lui donna a lire une copie dactylographiée du Testament du Maître. Il rapporte ainsi ses propres réactions aux dispositions du Testament: "je n'ai jamais rien lu qui m'ait donné autant de joie et d'inspiration que ce document sacré. Il... me donna une direction fixe vers laquelle me tourner et un centre autour duquel nous devons tous graviter tant que nous sommes sur cette terre... Un roi des rois dirigeant le monde, protégeant de la même manière les rois, les aristocrates et les peuples," Il poursuit ses impressions sur Shoghi Effendi: "Alors que j'étais assis a table et regardais Shoghi Effendi, je fus frappé par sa ressemblance avec le Maître, par la forme et le maintien de la tête, par ses épaules, par sa manière de marcher et par son comportement en général. Je sentis alors le poids terrible et la responsabilité placée sur ce jeune adolescent. Il me semblait atterrant que lui, dont la vie commençait tout juste, pour parler du point de vue humain, il dut porter cette responsabilité, un poids qui le consumerait et en ferait un être a part, éliminant de sa vie la liberté et la joie qui, bien que non éternelles, ont un certain retentissement en chacun de nous."

En 1929, un pèlerin indien écrivait au sujet de Shoghi Effendi:

"Nous devons comprendre Shoghi Effendi pour pouvoir l'aider, en accomplissant la grande tâche qu'il nous a confiée. Il est si calme et pourtant si vibrant, si statique et pourtant si dynamique."

C'est un petit résumé d'un des aspects du Gardien. L'impression qu'il fit sur la première baha'ie appelée a Haïfa après la fin de la seconde guerre mondiale, en 1947, révèle d'autres aspects de sa nature:

"Ma première impression fut son sourire chaleureux et aimable et sa poignée de main me mettant instantanément a l'aise... Au cours de ces audiences, j'eus de plus en plus conscience de ses grandes qualités, sa noblesse, sa dignité, sa chaleur et son enthousiasme, son pouvoir de passer très vite d'un humour pétillant a l'outrage profond, mais toujours et toujours mettant la foi baha'ie avant toute chose...

Par sa manière pratique et logique, Shoghi Effendi me fit sentir que j'étais a la fois une invitée bien accueillie et une aide nécessaire; il décrivit quelques unes de mes obligations qui commençaient le lendemain. Son conseil, donné a cette première visite, fut d'exécuter tous les travaux de sa part. Il me dit qu'il voulait que je suive ses instructions a la lettre; si je ne réussissais pas ou si des difficultés surgissaient, de le mettre au courant d'une manière précise et qu'il me donnerait un nouveau plan d'action...

Pour les baha'is travaillant au Centre International, tout au moins pendant cette période, il n'y avait pas un jour de repos particulier. C'est alors que chacun comprenait que chaque instant appartenait a la foi..." "Elle parle ensuite de ces soirées où Shoghi Effendi nous entretenait, au dîner, de ses plans, des câbles et messages qu'il avait envoyés et occasionnellement des documents précieux en sa possession: "...

Etincelant d'excitation et de plans nouveaux, il sortait de ses poches des messages et des lettres, souvent repoussant le plat intact, il demandait un crayon et du papier et nous réjouissait de ses nouvelles idées et espérances a réaliser par les baha'is... Le Bien-Aimé Gardien n'aimait pas du tout qu'on le photographie, par conséquent toutes les photos existantes ne reflètent pas sa véritable 'image'.

En premier lieu, l'émotion passait si rapidement dans ses traits qu'il aurait fallu prendre toute une série de photos pour saisir ses innombrables expressions. C'était un régal de le voir et de l'entendre rire... Il semblait scintiller comme une étoile, lorsqu'un plan avait réussi. Son sens de l'humour était une joie! Il était comme une haute montagne, forte, toujours la, mais jamais conquise, possédant des sommets et des gouffres inattendus ... ; il était extrêmement minutieux et nous apprit, a nous tous, un sens nouveau de la perfection et de l'attention dans les détails...

Il surveillait de près les dépenses de tous les fonds ... Il se préoccupait avec enthousiasme des statistiques baha'ies ... Nous ne pourrions jamais apprécier sa compréhension de toutes les activités depuis la base jusqu'au sommet de l'échelle, le centre mondial..."

Le mari de cette amie, qui eut également le privilège de servir au Centre mondial explique, dans une lettre écrite en 1948 a un baha'i américain, son impression intime sur le Gardien en tant qu'homme: "Du peu que j'ai vu, je voudrais dire qu'il n'y a pas beaucoup d'Orientaux pour soutenir l'allure que Shoghi Effendi impose. On ne peut que s'émerveiller a la vue de son raisonnement et de sa force. Cependant, bien qu'il soit tout feu tout flamme, il est l'homme le plus aimable, le plus compréhensif, le plus compatissant et le plus prévenant que j'ai jamais connu. Il n'a pas son pareil. Il n'y a personne qui lui ressemble. Comme je voudrais que d'autres baha'is puissent le connaître comme Gladys et moi avons eu le privilège de le connaître. En écrivant cela je ne parle pas de sa position de Gardien, ce serait tout a fait au-dessus de ma force. Comme tous les baha'is devraient travailler pour cette grande figure! Sa charge est grande."

En 1956, un pèlerin notait très judicieusement et finement: "Son visage est beau, d'une expression pure et impressionnante, et en même temps tendre et majestueuse... J'ai vu de grands yeux bleus gris... Son nez est une combinaison entre celui qui apparaît sur les photos quand il était un petit garçon (il ressemble encore beaucoup a ces photos) et le nez plissé du Maître. Il paraissait avoir quarante huit ans au lieu de soixante. Il avait de petites moustaches grises sur des lèvres minces et serrées. Sa bouche est ferme et d'une ligne pure, ses dents blanches et belles. Son sourire est une grâce... Il est très simple et direct. Il ne demande pas toutes ces déférences, mais le fait d'être en sa présence vous donne le sentiment d'être absolument faible et petit. Le Gardien est toujours courtois et ne perd jamais patience avec des questions prématurées. Toutefois, il n'hésite pas a dire quelles sont les questions importantes, celles qui ne le sont pas et celles auxquelles la Maison Universelle de justice répondra..." Elle raconte que Shoghi Effendi présidait a table "si simplement et cependant si royalement comme seul un grand roi sait être simple!... J'ai senti qu'il était une très puissante locomotive tirant derrière elle une longue, très longue file de wagons chargés, non pas de poids morts, mais quelque fois de vrais morts!

Ce poids, ce sont les croyants qui doivent être poussés, tirés, cajolés ou loués a tout moment pour qu'ils agissent. Le Bien-Aimé Gardien prévoit de loin les besoins, le manque de temps, les obstacles et les problèmes. Il nous tire effectivement tout le temps par sa direction et sa puissante lumière. De même que la locomotive, il peut aller droit devant, vite ou lentement, mais il ne PEUT dévier de sa course, il DOIT suivre la voie qu'est sa direction divine... Il donne l'impression d'être un instrument très parfait, très impersonnel mais hyper sensible a la moindre réflexion et atmosphère.

On ne peut influer sur ses idées. Il n'est influencé ni par l'amitié, ni par la préférence, ni par l'argent, ni par les sentiments, blessants ou non. Il est absolument au-dessus de tout cela... Le Gardien a expliqué clairement que maintenant le temps n'est plus de s'arrêter sur les aspects ésotériques des enseignements, au contraire, nous devons être ACTIFS et positifs et accomplir la Croisade de Dix Ans... Il parle, explique et puis soudain termine, plie soigneusement sa serviette et se lève... Impossible de décrire et de communiquer la luminosité du Gardien. S'il vous sourit ou vous observe de ce regard doux et pénétrant, c'est un frisson de plaisir et d'émotion... Il parle toujours de la Cause et s'arrête sur le thème de l'achèvement de la Croisade de Dix Ans. Lorsqu'il y a de bonnes nouvelles, il est joyeux, lorsqu'elles sont mauvaises, il est profondément déprimé... tout en aimant les appréciations sur la beauté des jardins, des Mausolées et sur leurs arrangements, le Gardien semble fuir les louanges personnelles ou les remerciements... Nous cherchions toujours et essayions désespérément de fixer en nos mémoires sa figure radieuse, de ne pas perdre le moindre trait de son expression, toujours impressionnante mais variée, soudaine et surprenante... Hélas, la radiante nature de Shoghi Effendi était trop souvent cachée sous un nuage de tristesse a cause du manque de sagesse des amis, de leur désobéissance flagrante ou de leur manque de considération envers ses instructions. On se demande franchement qui n'a pas failli envers lui d'une manière ou d'une autre!"

J'ai cité ces passages parce qu'ils décrivent me semble-t-il, le Gardien tel que je l'ai connu. Ne me souvenant pas Abdu'l-Bahá moi-même, je ne saurais parler de leur ressemblance, mais beaucoup de baha'is anciens affirmaient qu'ils avaient remarqué nettement cette ressemblance. Je citerai quelques passages de mon propre journal concernant le Gardien de la Cause de Dieu.

"Par tempérament Shoghi Effendi est un homme d'action, un bâtisseur, un organisateur et a horreur des abstractions! ... En observant Shoghi Effendi, personne ne peut douter qu'il ne fût parfaitement équipé pour cette phase de la Cause et je crois qu'il a été créé pour faire justement ce qu'il fait. Il est la personne la plus extraordinairement unidirectionnelle que j'ai jamais connue. Entier, il aime ou n'aime pas intensément. Il ressemble a un objet qui se déplace a une très grande vitesse dans une direction, ce qui lui donne une énergie cinétique infinie. Sa ténacité est irrésistible; il ne dissipe pas ses forces. Il veut une seule chose a la fois mais il la veut passionnément, immédiatement, complètement et a la perfection. L'édifice du Temple, ou la rampe d'un escalier, ici, dans le jardin, il s'en empare comme un ouragan et ne l'abandonne que lorsqu'il est fait. Il va de l'avant. C'est extraordinaire. Il aime le gazon vert, les sentiers rouges et blancs, les géraniums rouges, les cyprès et naturellement autres choses, mais ce que je veux dire c'est qu'il n'aime pas n'importe quelle fleur et n'importe quel arbre, non, mais seulement telle chose a tel endroit. Cela est vrai pour la nourriture, pour les vêtements, pour les couleurs: peu de choses en fait mais il les aime passionnément, il ne veut rien d'autre. Il ne s'en fatigue jamais! C'est cette insistance presque bornée sur un ou deux thèmes qui lui permit de construire en vingt ans une telle fondation a la Cause. Un homme de goûts et de tempérament plus catholiques n'aurait jamais pu le faire!"

Le Gardien est plus sensible qu'un sismographe. Quelque chose en lui, plus profond que l'intelligence ou toute information extérieure qu'il puisse avoir, enregistre l'état de l'individu, enregistre des choses que peut-être l'individu ignore encore. Je crois que nous devrions le considérer comme notre indicateur et s'il trouve quelque imperfection dans une de nos attitudes subtiles nous devrions chercher en nous-mêmes pour la découvrir." Nous pouvons très bien nous demander, aujourd'hui encore et toujours, si cela ne doit pas être notre guide et si nous lisions attentivement ses écrits, nous n'y trouverions pas des indications sur nos imperfections individuelles, nationales ou raciales pour en être avertis et nous y conformer. "Shoghi Effendi, ai-je écrit sonne juste comme le vrai diapason des enseignements..."; 911 est le Gardien et la nature de ses relations avec Dieu est évidemment un mystère. Il peut comprendre tout mystère; il peut interpréter n'importe quel passage mystique de la foi, il peut écrire des choses d'une nature profondément mystique il est motivé pour le faire."

Bahá'u'lláh était prophète. Il a fait et dit tout ce qui était nécessaire pour le monde d'aujourd'hui. Le Maître était la personnification de ses pouvoirs et enseignements. Il a introduit un ingrédient dans le monde de service au vrai sens du terme, un ingrédient de bonté, et une vie religieuse dans sa forme la plus élevée qui est impérissable. Puis quelque chose d'autre a été nécessaire, c'est la que... beaucoup de gens, y compris les membres de la famille du Maître et quelques baha'is ont échoué dans leur perception des choses. Ils voulaient un second 'Abdu'l-Bahá une série répétitive patriarcale sous forme de Gardiens. Mais il semble que Dieu avait une autre idée. L'impression la plus forte que j'ai toujours eue au sujet de Shoghi Effendi est celle d'un objet se déplaçant uni directionnellement avec une force et une vitesse terrifiantes.

Si Bahá'u'lláh brillait comme le soleil, le Maître irradiait sa lumière harmonieusement comme la lune : Shoghi Effendi est un phénomène entièrement différent. Aussi différent qu'un objet se précipitant sur son but l'est d'une chose stationnaire et irradiante. Si l'on préfère une comparaison chimique, je dirai que Bahá'u'lláh a réuni tout ce qui nous était nécessaire. Le Maître a fait la préparation ou le mélange, Dieu a, alors ajouté un élément une sorte de précipitant universel, nécessaire pour clarifier le tout, et qui continue d'agir jusqu'à son aboutissement naturel, cet élément c'est le Gardien... Il est fait exactement pour répondre aux besoins de la Cause et par conséquent de la planète elle-même, en ce jour."

Bien que Shoghi Effendi, dans son essence, doive rester a jamais, pour tout être de ce monde, un mystère, jusqu'au jour où une nouvelle manifestation de Dieu, être supérieur, choisirait de nous l'expliquer a nous qui sommes si inférieurs, néanmoins, nous savons beaucoup sur lui et nous avons le droit de préserver sa mémoire tendrement, sinon de manière adéquate.

Les premières années de son ministère, en dépit de sa tristesse et de son chagrin, son exubérance, cette marque enfantine de celui qui, après tout on l'a dit, n'était qu'un tout jeune homme, ne pouvait disparaître complètement. Il était naturellement impatient, un trait de caractère qu'il ne perdit jamais. Mais a cette époque, cette impatience transparaissait nettement dans ses lettres ses télégrammes et dans ses contacts personnels avec autrui.

La photo était son seul violon d'Ingres. Pendant ces premières années il prenait des photos très artistiques des paysages de la Suisse et d'ailleurs. Nous trouvons la copie d'une lettre écrite en français' en 1924, a un photographe d'une petite ville Suisse disant: "J'attends impatiemment les photographies que je vous ai envoyées... J'espère que vous les avez reçues. Elles me sont très chères. Rassurez-moi instantanément par une carte postale, a leur sujet, s'il vous plaît. J'espère qu'elles sont toutes réussies. Vous remerciant par avance, je suis votre dévoué." Bien que la lettre soit signée par un "Shoghi" fleuri, elle est néanmoins de l'écriture de quelqu'un d'autre!

Dans le domaine floral, son désir de voir les choses rapidement expédiées n'est pas moins manifeste. Il voulait avoir du gazon en face du Mausolée du Báb et a quelques autres endroits des propriétés baha'ies. En mai 1923, il télégraphia a un baha'i de Paris: "Où en est notre projet de gazon?" Dix jours plus tard, ne recevant pas de réponse, il câblait: "lettre pas encore répondue. Et les graines gazon?" Elles arrivèrent enfin, mais le résultat semble avoir été peu satisfaisant: car il apparaît que Shoghi Effendi, a son retour a Haïfa, inaugura une campagne régulière en ce sens malgré les affirmations sectaires du vieux jardinier d'Abdu'l-Bahá pour qui le gazon ne pousserait pas en Palestine! Le 29 septembre, Shoghi Effendi écrivait a un cousin en Egypte: "Nos graines de gazon sont apparemment peu satisfaisantes. Pouvez vous m'envoyer trente kilos des meilleures graines disponibles en Egypte et convenant aux particularités de notre climat."

Une semaine plus tard, ayant apparemment reçu une réponse qu'il n'a pas comprise, il télégraphiait. "Surpris Prière expliquer par lettre." Les explications paraissent avoir été aussi peu satisfaisantes cette fois encore Shoghi Effendi cessa de traiter avec la parenté et les amis et s'adressa directement, le 18 décembre, a quatre pépiniéristes et marchands de graines, un Français et trois Anglais. Il commandait des graines de gazon, des graines de fleur, des bulbes et des boutures, précisant qu'il "attendait impatiemment" leur réponse! Cet été la, ou peut-être le précédent, il avait fait envoyer quelques arbustes a Haïfa; car, il télégraphiait en décembre aux Dreyfus Barney de Paris "Carmel vous attend tous deux avec roses d'Orléans."

Nous supposons que Shoghi Effendi établit des relations amicales avec certains de ses fournisseurs, en effet, dans une lettre en français ' datée de janvier 1925 il dit:

"je vous envoie ci-joint la somme de - en vous priant d'avoir l'amabilité de m'envoyer immédiatement des graines de la fausse ivraie pour gazon. Je suis très satisfait des résultats du gazon que vous m'avez envoyé auparavant et j'espère recevoir les graines aussitôt que possible. Vous remerciant par avance pour ces envois, je vous assure, cher Monsieur, de mes sentiments les plus affectueux. Shoghi Rabbani." J'en déduis que c'était les premiers gazons a pousser en Palestine sur une grande échelle. Shoghi Effendi écrivit également a une firme anglaise d'horticulture, près de Norwich: "... Je suis un amateur de fleurs et de jardins. Je vous envoie, ci-joint, une autre Livre Sterling, pour toute plante pittoresque que vous jugerez convenir a mon dessein."

Je doute que Shoghi Effendi ait planté quoi que ce soit de sa vie ou même qu'il en ait eu l'envie. Il ne s'intéressait pas au jardinage mais aux jardins. Il ne manqua jamais une occasion de visiter un beau jardin. Je ne sais pas le nombre de jardins que, pendant vingt ans nous visitâmes ensemble. Il me semblait que partout où il y en avait un, nous y allions et souvent nous y retournions, année après année, comme on va voir un vieil ami. Pendant les dix premières années de son ministère, ou presque, Shoghi Effendi fit tout son possible pour reproduire dans ses propres jardins les effets des plantes qu'il admirait ailleurs. Une année il commanda des milliers de bulbes en Hollande, une autre, des centaines de rosiers en France. On lui envoya même des fougères des Antipodes. Mais la capacité de ses jardiniers, combinée dans certains cas, a une inadaptation climatique (comme pour la fougère, le narcisse des bois, la hyacinthe, le crocus etc ..) firent échouer tous ses efforts. Il n'importa plus, finalement, que des graines de gazon.

'Abdu'l-Bahá, a une époque où l'eau était un problème majeur, avait créé, près des Tombeaux Sacrés, a Bahji et sur le Mont Carmel, des jardins faits principalement de citronniers et de fleurs. Shoghi Effendi les modifia, les agrandit et leur donna des formes. En 1923, lors de mon premier pèlerinage, ma mère remarqua le tracé déjà défini des petits jardins adjacents au Mausolée du Báb et dit que c'était un symbole de l'Ordre Administratif que Shoghi Effendi édifiait dans le monde. Je suis sûre que cette idée n'a pas effleuré Shoghi Effendi. Mais ordre et forme étaient innés en lui, il ne pouvait travailler autrement.

(Photo)

Le professeur Alayne LocL de l'Université de Howard a Washington qui fut un des pèlerins baha'is a visiter Haïfa pendant les premières années du Gardiennat, décrit ainsi les impressions qu'il ressentait lorsqu'il se promenait avec Shoghi Effendi dans les jardins du Mausolée du Bab: "Shoghi Effendi est un maître, pour le détail comme pour le principe, dans l'exécution comme dans la vision projective. Quand je parlais avec lui des plans d'embellissement et d'arrangement des terrasses et jardins, les détails perdaient leur insignifiante banalité naturelle. Ils étaient importants, car ils devaient tous contribuer a dramatiser l'émotion en ce lieu et a vivifier l'âme même par les sens."

Shoghi Effendi agrandit continuellement ces jardins et leur renommée s'accrut de plus en plus. Vers la fin de sa vie, 90.000 personnes par an visitaient ces jardins et le Mausolée du Bab. Ce qu'une visiteuse lui écrivit, en 1935, exprime en des termes les plus simples, l'impression de ces visiteurs "profondément impressionnée par la beauté discrète des Mausolées et par la gaieté des jardins."

Il avait l'habitude d'agrandir la superficie cultivée autour des Mausolées du Báb et d'Abdu'l-Bahá, chaque année. Son désir de suivre toujours scrupuleusement les volontés du Maître lui donna, sans doute, la première impulsion dans cette voie. Il savait qu'Abdu'l-Bahá avait projeté une série de terrasses allant de l'ancienne colonie allemande jusqu'au sépulcre du Bab. En fait, le Maître avait déjà commencé l'agrandissement de la première terrasse! Shoghi Effendi s'imposa d'achever ce projet. C'est sans doute au cours de l'étude de ce plan qu'il conçut l'idée de ses jardins autour du Mausolée. En effet, il s'agit bien des jardins et non d'un jardin. Il faut connaître sa méthode, pour comprendre et apprécier l'extraordinaire impression de beauté que Shoghi Effendi créa sur le Mont Carmel et a Bahji.

Quand il était a Haïfa, il montait presque chaque jour vers le Mausolée, et souvent, il visitait alternativement la Tombe du Báb et celle d'Abdu'l-Bahá. Les jours Saints, il les visitait successivement. C'est en observant ce qui était devant lui que son esprit créateur lui suggérait des développements et des améliorations. Il savait qu'Abdu'l-Bahá avait conçu le Mausolée avec neuf pièces; il entreprit donc de construire les trois derrières pièces au Sud de la Tombe.

Il transforma les deux portes en bois ordinaire des murs Est et Ouest du tombeau intérieur du Bab, en deux arches élancées, faisant une trouée vers le Saint des Saints, ce qui embellit grandement l'intérieur. Au cours des ans, il changea et augmenta les ornements intérieurs du Mausolée, tout en gardant toujours cette impression de simplicité et d'intimité qui accroît le charme de ce Lieu Sacré. Tout en apportant ces améliorations (dont le point culminant fut l'érection de la grande superstructure du Mausolée), Shoghi Effendi étudia les alentours arides de la montagne et commença a développer année après année, morceau après morceau, des sections indépendantes. Il faut savoir que, a l'exception des terrasses, il n'eut jamais un plan d'ensemble. C'est ce qui donne aux jardins du Mont Carmel leur caractère unique. Alors qu'il se promenait, une idée jaillissait en Shoghi Effendi concernant un morceau de jardin convenant a la topographie du terrain. Sans bruit, sans conseil, sans autre aide que celle des fermiers malhabiles faisant office de jardiniers, il réalisait son plan. Si nécessaire, il faisait arpenter le terrain et dessiner les courbes et les lignes, mais le plus souvent, il faisait tout lui-même.

J'ai appris, par la description vivante qu'il me faisait, quand il rentrait, de ce qu'il avait trouvé et projeté de faire, que sa méthode consistait a regarder le terrain, lors de ses promenades. Un modèle s'imposait ainsi a son esprit. Il l'étudiait alors non seulement sur le terrain en observant le domaine, mais aussi sur des dessins qu'il faisait lui-même. Bien qu'il vînt, en un éclair, d'innombrables idées a Shoghi Effendi, et bien que parfois il vît en un clin d'oeil le plan d'ensemble du jardin qu'il projetait, néanmoins il travaillait minutieusement sur un dessin les détails et les dimensions. Il ne dessinait pas a l'échelle, car cela lui aurait pris trop de temps, mais il calculait et indiquait sur ses graphiques les dimensions et les distances.

Prenons, par exemple, un sentier principal de 25 mètres de long et de 2 mètres de large, de chaque côté, il allouait 25 cm. aux bordures, une bande de 1,20 m. pour les cyprès distants les uns des autres 1,5 m. et ainsi de suite. Ayant tout projeté, il allait sur place et, debout, il donnait ses instructions aux jardiniers qui les exécutaient avec des moyens rudimentaires: une corde nouée a des piquets pour les lignes droites, un piquet et une corde servant de compas pour les cercles, utilisant l'empan (l'espace entre le pouce et l'auriculaire lorsque la main est complètement ouverte) pour mesurer la distance entre les arbres, déversant de la terre colorée pour matérialiser les lignes et d'autres moyens aussi simples.

Sachant exactement ce qu'il voulait faire, Shoghi Effendi demandait, habituellement, aux autres jardiniers de suivre ceux qui dessinaient: ainsi le plan était dessiné sur le terrain, les trous pour les cyprès creusés, les arbres plantés, le lit de fleurs réalisé et les bordures plantées; et le tout pendant que Shoghi Effendi avançait au devant d'eux procédant aux mesures! Il y a un proverbe arabe disant que celui qui porte la bague du Roi Salomon, lorsqu'il la tourne, tout change en un clin d'oeil. Certains travailleurs arabes avaient l'habitude de dire que Shoghi Effendi avait trouvé la bague du Roi Salomon.

Il est difficile de comprendre pourquoi certaines personnes font les choses si lentement, quand Shoghi Effendi les faisait si rapidement. Répondre simplement qu'il "était guidé par Dieu" ne me semble pas une explication suffisante. Je crois que les grands hommes voient les choses en grand et les petites gens trébuchent sur de petits détails. Shoghi Effendi étant vraiment grand, sachant parfaitement ce qu'il voulait faire, ne voyait pas pourquoi des détails mesquins, tels que donner des instructions a des subordonnés et les laisser oeuvrer, devaient l'empêcher de faire en sorte que tout soit réalisé sous ses yeux, en une seule opération. Il organisait parfaitement cette opération et elle était faite parfaitement et immédiatement. Tout ce qu'il pouvait faire lui-même était toujours fait. Les retards et les échecs ne survenaient que lorsqu'il s'adressait a d'autres.

Il avait un sens infaillible des proportions. Il disait toujours qu'il ne pouvait pas visualiser, en d'autres termes, il n'avait pas ce don de l'artiste qui en fermant les yeux, voit devant lui ce que sera l'oeuvre terminée. Mais quand il regardait un dessin ou quand il avait fini ses mesures et étudié le terrain, ses proportions étaient absolument parfaites. C'est la combinaison de ce sens des proportions et d'une originalité libre de traditions ou de trop d'informations, qui fait que ces jardins sont si uniques, si fascinants et si beaux. S'il lui manquait (comme il le prétendait) le pouvoir de visualiser l'oeuvre finie, il possédait, par contre, a un haut degré cette autre faculté du véritable artiste: laisser une chose prendre forme dans ses mains; recevoir, au milieu d'un travail, l'inspiration et suivre le cours grandissant de cette inspiration plutôt que de s'enfermer dans l'idée préconçue.

Nulle part ailleurs cela n'est plus manifeste que dans le développement des terrains entourant le Mausolée de Bahá'u'lláh a Bahji. Le plan originel consistait a faire du Tombeau Sacré et du Manoir le centre d'un grande roue. Après les dernières transactions avec l'Etat d'Israël et l'acquisition de 145.000 mètres carrés de terrain autour de la Tombe Sacrée, en 1952, il commença a niveler une section de cette étendue représentant environ un quart de cercle, face au Mausolée. Shoghi Effendi loua un bulldozer pour quelques jours et s'installa a Bahji afin de diriger personnellement les travaux.

Il y avait dans le périmètre des travaux, un bâtiment en ruine d'une seule pièce. Shoghi Effendi, désireux d'avoir une vue d'ensemble du terrain, grimpa sur ces ruines et trouva que de cette position élevée, il avait une vue totalement différente. Il fit, alors, réparer les murs et le toit fit installer, a l'extérieur, des escaliers en bois, et aménagea l'intérieur en bureau d'où il pouvait répondre a son courrier. En observant et dirigeant de cet endroit les travaux, il avait une vision tout a fait nouvelle de la propriété du Mausolée qui est située au milieu d~ une plaine plate. Cela lui donna une autre idée. Une grande quantité de terre étant enlevée au cours du nivellement, il ordonna qu'elle soit poussée vers l'est formant un haut talus de remblai, permettant de découvrir toute la région environnante comme un beau motif de tapis. Le succès de ce plan plut tant au Gardien qu'il fit faire non pas une, mais deux terrasses formant une petite colline.

Voici un trait de l'attitude du Gardien envers la Cause de Dieu dont il était le Protecteur: lorsque finalement ce nouveau domaine fut terminé, les gazons et les fleurs plantés, les lampadaires illuminant les beaux sentiers rouges érigés, il transféra immédiatement les réunions en dehors du nouveau périmètre, installant ses invités le long d'un sentier semi-circulaire face au Mausolée a environ 100 m. du lieu où ils se réunissaient antérieurement. J'ignorais ces nouvelles dispositions, et ce soir la, en rentrant, après la réunion, a Haïfa, j'interrogeais Shoghi Effendi. Il répondit qu'il avait transféré la réunion plus loin "par respect pour le Mausolée". Depuis lors, toutes les réunions tenues a Bahji, y compris la commémoration de l'ascension de Bahá'u'lláh qui a lieu après minuit se tiennent a cet endroit.

On éleva, après son décès et en accomplissement de son intention exprimée, une troisième terrasse sur les deux précédentes mettant ainsi une touche finale a son magnifique arrangement des jardins du Mausolée. Cette nouvelle conception signifie que son plan originel de jardin en forme de roue était complètement abandonné, car le système de sentiers convergeant vers un centre commun n'était plus possible. Shoghi Effendi changeait souvent ses plans en découvrant sur le terrain quelque chose de plus beau, de plus digne.

Shoghi Effendi, comme le Maître avant lui, était un grand amoureux de la lumière. Il détestait les intérieures sombres. Son amour de la lumière était tel que je lui faisais des remontrances, craignant pour sa vie, de travailler avec une puissante lampe de bureau, brillant pratiquement dans ses yeux. Sa chambre était toujours très éclairée; les tombeaux étaient pleins de lumières, grandes et petites. Un de ses premiers actes en tant que Gardien fut de placer un grand éclairage vers la porte du Mausolée du Báb face a la grande avenue qui va du pied de la montagne a la mer. Je me rappelle, en 1923, les gens de la ville plaisantaient a ce sujet et demandaient pourquoi il n'y en avait que la. C'est ce qui, sans doute, amena un chrétien fanatique nommé Dumit a ériger, quelques années plus tard, une grande croix illuminée sur le toit de sa maison, non loin du Tombeau du Bab. Shoghi Effendi loin de s'en irriter compara cette croix a une fleur a la boutonnière du Mausolée!

Graduellement les jardins de Bahji et de Haïfa furent éclairés par des lampadaires en fer forgé a quatre branches. Rien qu'a Bahji il y en a quatre vingt dix-neuf. Ils furent allumés, pour la première fois en 1953, a l'occasion de la fête du Ridvan. Nous allions en voiture, a Bahji quand soudain le ciel s'éclaira comme si nous approchions d'une petite ville! Le Gardien dit alors aux pèlerins persans que c'était toujours de la lumière, mais c'était maintenant "lumière sur lumière" (dans la version originale il y a un très joli jeu de mots faisant allusion a Bahá'u'lláh en tant que lumière). Le Mausolée a Haïfa fut également illuminé, la nuit, par une marée de lumière ainsi que les tombes de la Plus Sainte Feuille, de la mère et du frère d'Abdu'l-Bahá. Des projecteurs très puissants furent commandés pour éclairer le bâtiment des Archives Internationales.

Le Gardien était minutieusement exact dans tout ce qu'il faisait. Il ne laissait rien au hasard et très peu au jugement de ses collaborateurs. Un exemple parmi tant d'autres: il précisait avec minutie les jours de commémorations baha'ies a Haïfa.

Comme les dates, selon le calendrier lunaire, varient (elles dépendent dans certains cas de l'heure du lever de la nouvelle lune), Shoghi Effendi vérifiait avec précision ces dates ainsi que d'ailleurs l'instant exact de l'équinoxe de printemps qui, s'il tombe avant une certaine heure, signifie que le Nouvel An aura lieu le 20 mars au lieu du 21. Nous trouvons des télégrammes tels que celui-ci envoyé a son cousin a Beyrouth, en 1923: "Vérifiez et télégraphiez moment exact équinoxe vernal". Il estimait, sans doute, qu'on pouvait obtenir une information plus scientifique a l'Université Américaine de Beyrouth que localement.

En 1932, il câblait a son frère, alors étudiant dans la même université: "Précisez population approximative Empire romain pendant deux premiers siècles après Christ il n'était pas seulement précis et exact, mais il savait que, avec cette perspicacité de grand écrivain, des faits cités au bon moment peuvent produire le même effet que les pierres précieuses sur une pièce de joaillerie: elles mettent en valeur l'oeuvre entière. Prenons par exemple une information prosaïque: Le détroit de McMurdo est situé a 77° latitude sud sur la mer de Ross. Mais quand Shoghi Effendi informait les croyants que les livres baha'is avaient été envoyés a l'expédition antarctique américaine qui a sa base dans le détroit de McMurdo et ajoutait la latitude exacte de la localité, cela devenait vivant, romantique et enthousiasmant!

En 1924, Shoghi Effendi s'efforça résolument de résoudre un des problèmes qui se posaient a lui. Il avait déjà fait clairement comprendre a ses ennemis qu'il n'était pas faible et ne manquait ni de direction ni de jugement, malgré l'état dans lequel il était plongé après le décès du Maître. Il avait écrit dans une de ses lettres: "Il est difficile de rompre avec les traditions et les coutumes du passé; de familiariser le plus grand nombre des baha'is, si divers dans leurs vues et conceptions, avec les changements nécessaires et les exigences de cette nouvelle phase de l'histoire de la Cause." Et pourtant il le faisait avec succès. Ce dont il avait besoin a Haïfa et de manière urgente, c'était un plus grand nombre d'assistants. Son père connaissait très peu l'anglais; deux de ses oncles travaillaient a Haïfa et le troisième vivait en Egypte. Le plus âgé de ses cousins et son frère travaillaient ou étudiaient. Certains des membres de la famille d'Abdu'l-Bahá lui apportaient bien quelque aide, mais le travail de la Cause augmentait constamment.

Shoghi Effendi avait déjà commencé a traduire en anglais de nombreux écrits et a les envoyer en Occident. En janvier 1923, il écrivait aux baha'is de Londres: "La présence a Haïfa d'un assistant compétent pour mon travail de traduction actuel, serait la bienvenue et hautement désirable. Je soumets cette matière aux membres du Conseil pour qu'ils étudient l'envoi, temporaire, d'un ami anglais qui pourrait m'assister dans cet important travail."

La personne qui semble avoir répondu a cet appel n'était autre que le bien aimé de Shoghi Effendi, le Dr. Esslemont. Il vécut a Haïfa, aidant et servant Shoghi Effendi jusqu'à sa mort précoce, le 22 novembre 1925. Depuis quelques temps, il était souffrant. Déjà, en février 1922, après l'ascension du Maître, il télégraphiait a Shoghi Effendi: "Convalescence satisfaisante - testament reçu - votre dévoué." Un lien très étroit unissait les deux hommes. Après la mort soudaine d'Esslemont, Shoghi Effendi télégraphia a ses parents: "Accablé de tristesse par décès chèrement aimé Esslemont. Tous efforts dévoués inefficaces - Soyez assurés sympathie condoléances sincères moi-même et baha'is monde entier - Lettre suit." Quatre jours plus tard, il leur écrivait: "Il n'est pas exagéré de dire que je ne trouve pas de mots pour exprimer de manière adéquate la perte personnelle que je ressens a la mort de mon cher collaborateur et ami John Esslemont."

Esslemont n'était pas seulement une figure distinguée et internationale du monde Baha'i, l'auteur d'un livre dont Shoghi Effendi a dit qu'il "inspirera les générations pas encore nées" (Bahá'u'lláh et l'ère nouvelle) traduit dans plus de 100 langues), mais il fut pour lui personnellement "le plus chaleureux des amis, un conseiller de confiance, un collaborateur infatigable, un aimable compagnon" et leur étroite relation en laquelle il avait "Placé les plus doux espoirs" finissait soudain. Le Gardien pleura cet ami des jours où il était étudiant, mais comme d'habitude, il était obligé par sa position et malgré sa douleur personnelle, de poursuivre ses fonctions de Gardien. Il télégraphia immédiatement en Angleterre, Amérique, Allemagne, Iran et Inde leur demandant d'envoyer un télégramme aux parents d'Esslemont dont aucun n'était baha'i, et de tenir des réunions commémoratives spéciales. Il l'éleva également, a titre posthume au rang de Main de la Cause.

Cette arrivée du Dr. Esslemont a Haïfa, loin de résoudre les problèmes de Shoghi Effendi ne servit qu'a ajouter une douleur nouvelle a un coeur déjà affligé. En janvier 1926, Shoghi Effendi se plaint "de la charge oppressive des responsabilités et des soucis qui est mon sort et que j'ai le privilège de porter" et parle de "ma peine continuelle" "mes afflictions et mes perplexités" et "du sentier épineux" de "mes pénibles obligations". Quatre mois plus tard, il écrivait a Horace Holley: "J'ai souvent senti comme extrêmement désirable d'avoir un collaborateur tel que vous travaillant a mes côtés, a Haïfa. Je ressens vivement la perte du Dr. Esslemont et j'espère que les conditions, ici et ailleurs, me permettront d'établir, sur une base plus systématique, le travail a Haïfa. J'attends le moment favorable." C'était écrit en mai. En septembre il écrit a nouveau a Horace, louant ses services et réitérant: "Comme je sens la nécessité d'un travailleur aussi compétent, aussi consciencieux, aussi méthodique et aussi vigilant que vous, a mes côtés a Haïfa! Vous ne pouvez et ne devez quitter votre poste actuellement. Haïfa devra s'en accommoder quelque temps encore."

C'est dans l'intervalle qui sépare ces deux lettres, quand Shoghi Effendi était en Suisse, qu'il écrivit, le 30 juin 1926, a Hippolyte Dreyfus-Barney: "J'ai besoin d'un secrétaire capable, sûr, travailleur, méthodique et expérimenté qui combinerait le don de l'expression littéraire avec une position reconnue dans le monde Bahá'í Le Dr Esslemont était le plus convenable des compagnons, libre, minutieux, dévoué, humble et capable. Je déplore sa perte... Un secrétaire capable, méticuleux, sincèrement dévoué a son travail et deux conseillers principaux qui représenteraient le Mouvement a des occasions spécifiques avec dignité et dévouement, avec deux associés orientaux, mentalement éveillés et experts en connaissance, me mettront je crois, sur pied et libéreront les forces qui mèneront la Cause a sa libération et a son triomphe prédestinés... Je ne peux m'exprimer de manière plus adéquate car ma mémoire a grandement souffert."

Bien que ces lettres soient adressées a des personnes privées, il ne fait cependant pas mystère de ses besoins. En octobre 1926, il écrivait a l'Amérique: "l'importance et la complexité croissantes du travail qui doit être nécessairement effectué en Terre Sainte, ont servi a fortifier le sentiment de nécessité absolue de former une sorte de secrétariat international qui, avec la capacité de conseil et d'exécution, devra m'aider et m'assister dans mes nombreux et exigeants travaux."

Il ajoute qu'il a " anxieusement considéré cette importante question " et a demandé a trois représentants d'Amérique, d'Europe et d'Iran de venir en Terre Sainte afin de les consulter sur les mesures nécessaires a prendre pour faire face aux exigences de l'heure. Il affirme que cela non seulement l'aidera et fortifiera les liens unissant le Centre International au monde, mais cela constituera aussi l'étape préliminaire conduisant a l'établissement de "la première Maison Internationale de Justice". Déjà au mois de mai, il écrivait a l'un de ceux-ci: "je me demande si vous pouvez vous joindre, a l'automne prochain, a H... dans mon travail, ici, a Haïfa. J'ai devant moi des problèmes des plus complexes et des plus délicats et je sens la nécessité de collaborateurs compétents, sans, peur et de confiance... Je dois m'arrêter car je peux difficilement assembler mes idées."

La collaboration envisagée dans cette lettre par Shoghi Effendi ne se matérialisa jamais. Malgré tous ses efforts: la maladie, des événements dans la Cause, des complications familiales et de travail de ceux qu'il avait choisis, tout conspira pour le laisser aussi dépourvu d'aides compétents qu'il l'avait été depuis 1922, quand il commença ses fonctions de Gardien. En février 1927, il écrivit a l'un d'eux espère que vous pourrez me joindre dans mes pénibles labeurs aussitôt que possible". En septembre il écrivait de nouveau a cet ami que la maladie tenait a la maison: di je regarde le travail de cet hiver avec soucis quand je réalise l'ampleur de mon travail et ma solitude face a ma prodigieuse tâche. Comme je l'ai déjà observé, et les conférences ont l'habitude de le faire, ce dont j'ai besoin c'est d'une collaboration étroite et continue de sorte que les mesures nécessaires a la propagation et a la consolidation de la Cause soient entreprises et exécutées. En attendant, je dois poursuivre ma ligne actuelle de travail qui, je le sens, est secondaire en importance et pourrait facilement être entreprise par un secrétariat... ". En octobre, il écrit une nouvelle fois, a cet ami: "je suis seul actuellement et je fais du mieux que je peux.". Et en janvier 1928: "Toutes les autres questions sont au point mort, et j'attends l'attention et l'aide d'assistants compétents, dévoués et expérimentés."

L'image que cela nous donne du Gardien brise le coeur. Il n'est plus un tout jeune homme, ni aussi affligé de chagrin que lors des premières années de son ministère. Il voit les besoins de la Cause; il voit les possibilités, s'il a plus d'aide et s'il est ainsi plus libre de consacrer son temps a l'essentiel. Mais c'est inutile.

Les assistants dont il a besoin, ne peuvent ou simplement ne veulent pas tout laisser pour venir s'installer a Haifa. Dans une lettre écrite par un pèlerin indien, la situation paraît claire comme l'eau de roche, c'est sans aucun doute Shoghi Effendi lui-même qui le lui a si clairement expliqué, car il avait l'habitude de parler très librement avec les baha'is qui visitaient la Terre Sainte. Le 15 juin 1929, ce croyant écrivait: "Shoghi Effendi veut avoir un secrétariat international a Haïfa avant que nous puissions avoir toute organisation internationale; mais l'idée n'a pas été réalisée par manque d'un nombre suffisant de baha'is capables et de confiance..."

Ce sujet resta en suspens jusqu'à la formation du Conseil International baha'i, en 1951. Shoghi Effendi vint aux prises avec le dur fait d'être seul dans tous ses desseins et objectifs et ne compta, de plus en plus, que sur lui-même. Il se mit a faire tout le travail et il le fit, utilisant comme secrétaire divers membres de la famille du Maître, faisant face de plus en plus a un esprit de désaffection de leur part, se résignant aux corvées sans fin des tâches insignifiantes, ou grandes, acceptant son destin avec résignation, souvent avec désespoir, mais toujours avec loyauté et courage. On peut vraiment dire de lui qu'il établit, dans le monde, la foi de son divin arrière grand-père et qu'il démontra qu'il appartenait a la même caste souveraine.

C'était pendant ces années, alors que Shoghi Effendi essayait si durement de réunir autour de lui un groupe de collaborateurs compétents, qu'une crise sans égale éclata. L'océan de la Cause de Dieu, fouetté par les vents de la destinée et de la chance qui soufflent sur lui a partir du monde extérieur, était maintenant agité par une tempête dont les vagues battaient l'esprit, la force, les nerfs et les ressources de Shoghi Effendi. La Maison sacrée occupée par Bahá'u'lláh, a Baghdad, et décrétée par lui, selon les paroles de Shoghi Effendi, comme "objet de vénération de pèlerinage baha'i sacré, sanctifié et chéri" avait déjà été saisie, au temps d'Abdu'l-Bahá par une série de manoeuvres scélérates, par les Shi'ahs, mais les autorités britanniques l'avaient rendue a ses gardiens légitimes. Quand la nouvelle du décès d'Abdu'l-Bahá parvint aux ennemis invétérés de la foi, ils renouvelèrent encore une fois leurs attaques et revendiquèrent la demeure. En 1922, le gouvernement confisqua les dés de la Maison. Le Roi Feysal revenait sur sa parole, malgré les assurances qu'il avait données de respecter les revendications des baha'is sur un bâtiment qui avait été occupé par leurs représentants depuis le départ de Bahá'u'lláh de Baghdad.

En 1923, les clés étaient très injustement rendues aux Shi'ahs. Depuis le décès d'Abdu'l-Bahá et jusqu'en novembre 1925, il y eut une lutte continuelle des baha'is pour protéger la demeure la plus sacrée. Les Shi'ahs saisirent d'abord le tribunal de leur propre religion, l'affaire vint ensuite rapidement devant la cour de Paix, puis devant le tribunal local de Première Instance qui décida en faveur des droits des baha'is. Cette décision alla devant la cour d'appel, la Cour Suprême de l'Irak, qui rendit son verdict en faveur des Shi'ahs.

Quand le Gardien fut informé de cette flagrante erreur judiciaire, il appela immédiatement le monde baha'i a l'action: il envoya 19 câbles a différentes personnes et institutions nationales comprenant les croyants de l'Iran, du Caucase, du Turkistan, de l'Irak, de japon, de la Birmanie, de la Chine, de la Turquie, de Moscou, de l'Inde, de l'Australie, de la Nouvelle Zélande, du Canada, des Etats-Unis, de l'Allemagne, de l'Autriche, de la France, de la Grande Bretagne et des îles du Pacifique. Les baha'is devaient protester, télégraphiquement ou par lettre, contre cette décision, auprès du Haut-Commissaire britannique en Irak. L'Iran et l'Amérique du Nord, où le nombre des croyants était plus élevé étaient informés qu'en outre, chaque Assemblée locale devait protester directement et l'Assemblée Nationale devait non seulement protester auprès du Haut-Commissaire, mais aussi auprès du Roi Feysal d'Irak et des Autorités britanniques a Londres. L'Assemblée Nationale de l'Inde et de la Birmanie devait protester également auprès du Roi, mais pas a Londres.

Shoghi Effendi conseilla aux pays où les baha'is étaient peu nombreux comme la France et la Chine d'envoyer les protestations sous la signature des individuels. Toutes ces instructions révèlent de manière évidente le stratège en Shoghi Effendi. Dans ses câbles au monde baha'i, il affirma que la situation était ~c périlleuse" et "les conséquences de la plus haute gravité". Tous devaient exiger "une action prompte pour sauvegarder les revendications spirituelles des baha'is sur ce lieu chèrement aimé", "cette demeure sanctifiée", "la maison Sacrée de Bahá'u'lláh".

Il mit des phrases adéquates dans la bouche de ceux qu'il conseillait, disant aux amis orientaux d'en appeler instamment, "avec ferveur et courtoisie", "dans un langage ferme et attentif", "pour la considération de leurs revendications spirituelles sur sa possession" et "au sens britannique de la justice"; alors que les croyants occidentaux apprenaient "qu'une action prompte et efficace exigeait d'urgence... de protester vigoureusement contre l'injustice manifeste de la Cour, d'en appeler au sens britannique de l'équité pour un redressement, d'affirmer les revendications spirituelles des baha'is... de déclarer leur résolution indéfectible de faire le maximum pour défendre leurs droits légitimes et sacrés." Avec sa minutie coutumière, Shoghi Effendi conseilla a l'Amérique que les messages envoyés par les Assemblées locales "ne soient pas en des termes identiques".

L'échange de presque cent télégrammes, sur une période de six mois, en plus de la correspondance régulière avec les agents travaillant a la sauvegarde de la demeure la plus sacrée, témoigne de la masse et de la substance des préoccupations de Shoghi Effendi sur ce sujet. En apprenant la décision de la cour suprême, il télégraphia au Haut-Commissaire a Baghdad: "Les baha'is du monde entier regardent avec surprise et consternation le verdict inattendu de la cour concernant la propriété de la maison sacrée de Bahá'u'lláh. Rappelant leur occupation de longue datte continuelle de cette propriété, ils refusent de croire que Votre Excellence approuvera jamais une injustice aussi manifeste. Ils s'engagent solennellement a réclamer résolument la sauvegarde de leurs droits. Ils font appel au sens élevé d'honneur et de justice qui, ils le croient fermement, anime votre administration. Au nom de la famille de Sir 'Abdu'l-Bahá 'Abbas et de toute la communauté baha'ie - Shoghi Rabbani. "Le même jour il télégraphiait au Gardien de la Maison de Bahá'u'lláh: "Ne soyez pas affligés. Cas entre mains de Dieu. Soyez rassurés."

Durant les mois qui suivirent, de nombreux télégrammes de Shoghi Effendi contenaient des phrases telles que: "Affaire Maison doit être vigoureusement poursuivie". Il télégraphia a un certain nombre de non baha'is éminents, et coordonna constamment les efforts de ses lieutenants dans les différentes parties du monde. A peine un mois plus tard, il câbla a plusieurs Assemblées Nationales leur ordonnant d'interroger, en "termes courtois", le Haut-Commissaire sur "les résultats de l'enquête" que les Autorités britanniques avaient promis d'effectuer. C'était une bataille perdue, car des éléments politiques et religieux d'Irak avaient fait cause commune et refusaient de s'incliner devant les pressions y compris celles du Gouvernement britannique.

Shoghi Effendi, cependant, n'acceptait pas aussi facilement la défaite; il ne se reposa pas tant que l'affaire de la maison sacrée ne vint, en novembre 1928, devant la Commission Permanente des Mandats de la Ligue des Nations. La puissance Mandataire soutint le droit des baha'is a la propriété de la maison. La commission recommande au Conseil de la Ligue des Nations que le Gouvernement britannique fasse des représentations auprès du Gouvernement irakien pour redresser ce déni de justice envers les baha'is. De 1928 a 1933, les baha'is poursuivirent leurs pressions, mais en vain: d'une part il leur manquait les moyens de faire respecter la décision, d'autre part la puissance des Shi'ahs en Irak était telle qu'elle obligea le gouvernement irakien a abandonner la question.

Un bref résumé de ces événements ne contient pas -les attentes qui les accompagnaient, jour après jour, les fluctuations entre l'espoir et le désespoir, l'alternance entre les bonnes et les mauvaises nouvelles, qui usent le coeur et en annihilent les forces. Le premier impact de la décision de la Cour Suprême était a peine reçu que le Dr. Esslemont mourait soudainement. Survenant en un tel moment de crise, la perte de son ami était un second coup de poignard pour le Gardien.

Une semaine avant cet événement, Shoghi Effendi avait envoyé au monde baha'i, des messages révélant un autre sujet d'inquiétude. Des rumeurs avaient couru au sujet des restes de certains leaders éminents du Sionisme qui pourraient être transférés en Terre Sainte pour être convenablement enterrés sur le Mont Carmel. Shoghi Effendi avait appelé les croyants a contribuer pour l'achat immédiat de terrains avoisinant et surplombant le Mausolée du Bab, afin de protéger ce lieu Sacré. Leur réponse fut si écrasante qu'a peine un mois plus tard, il les informait que leur soutien généreux et splendide avait rempli son but. Il n'empêche, du moins pendant un temps, que cette préoccupation s'ajouta a ses autres soucis et charges.

Cette charge était si lourde qu'en février 1926, il écrivait a un croyant: "je suis submergé par un océan d'activités, d'inquiétudes et de préoccupations. Ma raison est extrêmement fatiguée et je sens que je deviens inefficace et lent a cause de cette fatigue mentale.". Sa condition empira a tel point qu'il fut obligé de partir et de prendre un bref repos. "La charge écrasante des soucis et des responsabilités pressantes", écrivit-il vers la fin de mars, "exigèrent mon départ a un moment... où j'étais impatient de recevoir les amis et collaborateurs des différentes parties du monde."

Il devait être vraiment malade pour quitter Haïfa et ses invités. Mais quelque fût sa condition en février et mars, elle était douce par rapport a celle où il fut plongé le 11 avril par un télégramme de Shiraz disant crûment: "Douze amis Jahrum martyrisés - agitation peut s'étendre ailleurs", a laquelle il répondit le jour même: "Horrifié calamité soudaine; Suspendez activités. Faites appel autorités centrales. Transmettez parenté sympathie la plus tendre." Ce jour même, il câblait a Téhéran un message qui, en conjonction avec les événements de Jahrum, est très, significatif pour l'esprit de foi: "je demande instamment tous croyants Iran - Turkistan - Caucase - participer sincèrement aux élections renouvellement Assemblées spirituelles. Aucun vrai baha'i ne peut s'abstenir. Résultats doivent être promptement envoyés Terre Sainte par Assemblées centrales. Communiquez immédiatement avec chaque centre. Procédez prudemment. Implore assistance divine."

Le lendemain ayant reçu un télégramme plus détaillé de Shiraz annonçant que l'instigateur principal de l'agitation avait été arrêté et donnant certaines suggestions, Shoghi Effendi câbla a Téhéran: "Affligé martyre Jahrum. Transmettez sa majesté de la part tous baha'is et moi-même notre profonde appréciation sa rapide intervention et notre pressante sollicitation pour infliger châtiment immédiat auteurs de crime si atroce. Demande toutes Assemblées persanes envoyer message similaire." C'est un petit détail, mais très révélateur sur son état dans le premier câble il écrit phonétiquement "Jahrum" mais plus tard il rectifie en "Jahrum", selon la translitération. Le 24 avril, Shoghi Effendi écrit a un de ses collaborateurs une lettre qui exprime ce que tout cela signifiait pour lui. Après avoir accusé réception de ses nombreuses lettres, il explique que le retard apporté a leur réponse était dû a "ma malheureuse maladie, équivalent presque a une dépression, combinée a la réception des plus affligeantes nouvelles de l'Iran concernant le martyre de douze de nos amis dans la ville de Jahrum, au sud de Shiraz.

J'ai télégraphié pour plus de détails et je les communiquerai aux divers centres baha'is aussitôt que j'aurai des informations détaillées. Des considérations politiques et des rivalités personnelles semblent avoir joué une part non négligeable... J'ai transmis un message au Shah par l'intermédiaire de l'Assemblée Spirituelle Nationale de l'Iran... J'ai également demandé aux Assemblées étrangères de donner, en un langage non offensant pleine publicité a ces rapports dans leurs journaux respectifs.

Mais j'ai pensé qu'il est prématuré pour elles d'entrer directement en contact avec le Shah... Il est triste et ennuyeux de révéler que les baha'is oppressés, comme ils le sont, par des circonstances si affligeantes et humiliantes, paraissent actuellement, tout a fait impuissants et sans aide dans leurs efforts pour obtenir l'assistance nécessaire des autorités reconnues. Il doit sûrement y avoir une sagesse sous-jacente a cette apparente futilité de leurs efforts énergiques." Une semaine plus tard, dans un câble a cette même personne, Shoghi Effendi dit qu'il est "Profondément affligé".

Le 21 mai, il écrit une nouvelle fois au même baha'i et lui ouvre son coeur: "je suis moi-même trop fatigué pour faire un travail efficace actuellement. Je suis devenu lent, impatient, inefficace... Je me prépare a partir si aucune crise soudaine n'a lieu. J'en ai tellement eu ces derniers mois... " . Malgré son état, Shoghi Effendi parvint a faire ce qui pouvait être fait: "je pense qu'avec patience, tact, courage et ressource nous pouvons

utiliser ce développement pour les intérêts ultérieurs et pour étendre l'influence de la Cause." Il avait uni les forces du monde baha'i pour défendre la Communauté opprimée de l'Irak, assuré une large publicité dans la presse étrangère aux martyrs de l'Iran, dirigé constamment les Assemblées Nationales dans les actions qu'elles devaient entreprendre a cet égard et en ce qui concerne la demeure la plus sacrée.

Tel est le récit d'une période de la vie du Gardien. Combien de flèches tombèrent sur lui, en six mois a peine, a un moment où il luttait pour équilibrer, afin de pouvoir la porter, la charge qui avait été placée sur ses épaules depuis l'ascension du Maître!

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Chapitre 4. MARTHA ROOT ET LA REINE MARIE DE ROUMANIE

Shoghi Effendi avait l'habitude de dire que quelque chose semblait toujours naître de ses souffrances. Il subissait ces ordalies de feu, car réellement il souffrait a tel point qu'il semblait se consumer, et alors quelque pluie du ciel sous forme de bonnes nouvelles, se déversait sur lui et aidait a sa résurrection. J'ai peur que le mystère du sacrifice reste encore un mystère pour moi. Mais assurément les saints de ce monde paient très cher leurs victoires.

C'était a ce moment où l'affliction avait littéralement englouti le Gardien que, le 4 mai, Le Toronto Daily Star publiait une déclaration très élogieuse faite par la Reine Marie de Roumanie sur la foi baha'ie; une déclaration qui, suivie d'autres tout au long de la visite de la Reine aux Etats-Unis et au Canada, fut imprimée par presque deux cents journaux et qui constitua une des plus larges et des plus spectaculaires publicités que la foi ait jamais reçue. Dans une lettre confidentielle du 29 mai, le Gardien fait allusion a ceci comme l'événement le plus étonnant et le plus important du progrès de la Cause."

L'acceptation de la positon de Bahá'u'lláh par la Reine de Roumanie, la première tête couronnée a embrasser la foi, est a elle seule un chapitre dans la vie de Shoghi Effendi. Cette acceptation est inextricablement liée aux services rendus par Martha Root, cette "étoile servante de la foi de Bahá'u'lláh" comme l'appelait Shoghi Effendi, et a la part qu'elle joua dans la vie du Gardien, en fait aucun récit de sa vie ne peut être complet sans la mention des relations entre cette noble âme et Shoghi Effendi. Miss Martha Root était journaliste et appartenait a une honorable famille américaine. Elle rencontra le Maître lors de sa visite aux Etats-Unis et embrasée par Ses Tablettes du Plan Divin, elle entreprit ses voyages historiques au service de la Cause, en 1919.

Non seulement elle voyagea plus longtemps et plus loin qu'aucun baha'i depuis le commencement, mais elle le fit souvent, comme a dit le Gardien "dans des circonstances des plus périlleuses". Elle avait déjà quarante-neuf ans au moment de l'ascension d'Abdu'l-Bahá. C'était une femme simple pour ne pas dire modeste, mais d'une beauté extraordinaire, des yeux franchement bleus et, une foi unique, qui l'avait convaincue que Bahá'u'lláh pouvait tout faire, et ferait tout si, comme elle avait l'habitude de le dire, on se tenait a l'écart pour le laisser faire. Ses grands voyages d'enseignements qui l'amenèrent tout autour du monde, et ses qualités vraiment hors pair la rendirent chère a Shoghi Effendi qui la qualifia de "l'archétype de l'enseignant itinérant baha'i". Les services d'aucun autre croyant ne lui apportèrent jamais autant de satisfaction que les victoires singulières de Martha Root. En 1926 Shoghi Effendi écrit d'elle: "Dans son cas, nous avons véritablement compris, .ans erreur possible, ce que peut réaliser le pouvoir d'une foi intrépide quand elle accompagne un caractère sublime, quelles forces elle peut libérer et quelles hauteurs elle peut atteindre."

Dès le commencement du ministère de Shoghi Effendi, non seulement elle tourna son grand coeur vers lui, mais elle chercha son conseil en tout. Il ne serait pas exagéré de dire qu'ils étaient partenaires dans tout ce qu'elle entreprenait, marqués par une confiance et un amour mutuels tous deux trop rares dans la vie harassée du Gardien. Ils étaient en étroite relation, un flot continuel de lettres et câbles apprenait au Gardien les plans de Martha Root, ses besoins, ses victoires, ses demandes de directives et des réponses infaillibles lui donnaient conseil et encouragement. Il la qualifia en 1923 "d'indomptable et zélé disciple d'Abdu'l-Bahá." Dans ses lettres nous trouvons d'innombrables phrases exprimant la chaleur de ses sentiments, telles: il a lu ses lettres avec "fierté et reconnaissance"; elles "'ont comme d'habitude réjoui mon coeur"; "c'est toujours une joie d'avoir de vos nouvelles, bien-aimée Martha". En juillet 1926, alors qu'elle prenait tant contact avec les royautés de l'Europe, il lui demandait: "... écrivez moi longuement, et fréquemment, car je suis impatient de connaître vos activités et tous les détails de vos réalisations. Vous assurant de mon affection sans bornes pour vous ..." Et en août, il lui disait: "j'ai soif de chaque détail de votre avance triomphale dans le champ de service ... Je joins une copie de ma lettre a la Reine. Ne communiquez a personne son contenu".

Mais il s'était empressé de la communiquer a elle qui avait enseigné la Reine. En septembre, il écrivait: "je suis heureux de vous communiquer le contenu de la réponse de la Reine a ma lettre. Je pense que c'est une lettre remarquable, dépassant nos espérances les plus grandes. Le changement qui s'est effectué en elle, sa manière franche, son témoignage pénétrant et sa position courageuse, sont, en vérité, une preuve éloquente et convaincante de l'esprit conquérant de la foi vivante de Dieu et des services magnifiques que vous rendez a sa Cause."

Cet échange de câbles, qui eut lieu en octobre 1926, illustre parfaitement le lien de confiance qui régnait entre Shoghi Effendi et Martha: "Amour Approuvez-vous que je continue mon plan originel commençant fin novembre au Portugal. Prière télégraphiez", câblait-elle. Rien ne peut-être plus tendre et plus révélateur sur Martha que cette intense terme de tendre "Amour" au commencement, qui s'échappait fréquemment et naturellement et inconsciemment vers le Gardien qu'elle adorait. Il répondait: "Faites comme la direction divine vous inspire. Plus tendre Amour." Peu après il lui envoie 50 Livres Sterling "comme ma modeste contribution au travail splendide que vous faites pour notre Cause bien-aimée". Ce n'était pas un acte isolé: de temps en temps nous trouvons qu'il lui a envoyé une somme pour "votre travail exemplaire dans le vignoble divin", pour aider a '"vos longs voyages, vos dépenses croissantes et votre travail prodigieux"; et, au moins une fois, lorsqu'il apprit qu'elle était malade. Il lui envoya également de l'argent pour l'aider dans la traduction et la publication en différentes langues, du livre du Dr. Esslemont, un livre que Shoghi Effendi a qualifié de manuel de la foi.

Elle était activement engagée dans ce travail de traduction et de publication et il l'encouragea et la poussa a le développer. Il lui envoyait également de l'argent, mais plus occasionnellement, pour d'autres buts. Les cadeaux n'étaient pas unilatéraux, loin de la. Nous trouvons Shoghi Effendi qui écrit: "j'ai reçu la bague en or que vous m'avez envoyée... Je l'ai offerte a la plus Sainte Feuille, après l'avoir portée moi-même... Vous ne pouvez savoir quelle assistance morale, quel réconfort et quelle inspiration vous apportez a nos frères harassés et tristement frappés de l'Iran. Grand, en vérité, sera votre mérite dans le monde a venir. Puissiez vous avoir plus d'énergie dans vos bras!" En post-scriptum a cette lettre de février 1929, il ajoute: "j'ai reçu le beau mouchoir que vous m'avez envoyé et je m'en sers comme un souvenir chéri de votre chère personne'

C'est un trait typique de Shoghi Effendi: ayant donné la bague, il a dû soudain penser que Martha pourrait en être blessée et il s'empresse de la rassurer au sujet du mouchoir! Il semble qu'ils aient échangé beaucoup de choses. Il avait l'habitude de lui envoyer des livres a distribuer et dans une lettre de 1931, il lui écrit qu'il lui envoyait deux paquets de lettres estampés du Plus Grand Nom "pour votre correspondance avec les personnes importantes". Elle lui envoie, une fois, 19 dollars pour couvrir les frais des câbles envoyés en réponse aux questions qu'elle a posées!

Un des télégrammes de Martha a Shoghi Effendi dit: "Amour le plus tendre impatiente d'avoir de vos nouvelles". Une lettre de Shoghi Effendi a Martha dit: "... les générations pas encore nées se réjouiront du souvenir de celle qui a si énergiquement, si rapidement et si magnifiquement pavé la route de la reconnaissance universelle de la foi de Bahá'u'lláh". Il l'appela "le héraut incomparable de la Cause". Ce que les lettres et les services de Martha Root pendant les dix premières années de son ministère signifiaient pour Shoghi Effendi, a une époque, où, il le lui écrivit lui même, la réponse des croyants aux besoins de l'enseignement était "si inadéquate et insuffisante", est indescriptible. "Vos lettres..? lui écrit-il, le 10 juillet 1926, "m'ont donné force, joie et encouragement a un moment où je me sentais déprimé, fatigué, découragé." En juin 1927, il l'assure que correspondre avec elle n'était pas une charge pour lui, "... au contraire, cela rafraîchit mon âme fatiguée, ranime en moi l'esprit d'espérance et de confiance que tendent a obscurcir par moments les soucis accablants et les nombreuses inquiétudes."

En décembre de la même année, quand il reçut une copie de la lettre de la princesse Ileana a Martha Root, Shoghi Effendi lui affirme qu'elle a "provoqué des larmes de joie dans les yeux de la Plus Sainte Feuille... Je suis sûr que vous ne vous rendez pas compte de ce que vous faites pour la Cause de Dieu! " Dans une autre lettre écrite en septembre 1928 et commençant par. "Ma plus chère et plus précieuse Martha", Shoghi Effendi, après avoir mentionné sa tristesse au sujet de la situation de la foi en Russie, continue: "je vous assure que sans vos lettres je me sentirais complètement déprimé et épuisé... Je dois m'arrêter car je me sens incapable d'écrire d'avantage. Mes nerfs sont secoués et fatigués. Votre frère triste et reconnaissant."

En novembre, il accuse réception de cinq lettres (ce qui nous donne une idée de la fréquence de ses lettres) et dit "Cela m'est un réconfort et un encouragement dans mon travail que par vos belles lettres, il me soit constamment rappelé la puissance conquérante de Bahá'u'lláh qui brille, a travers vous, dans toutes vos vastes entreprises sacrées..." et il lui donne neuf pierres de bague "pour donner a ceux que vous pensez devoir les posséder" et 30 Livres Sterling "si indignes et inadéquates quand on les compare a vos prodigieux efforts ..."

Elle se tournait vers lui a tout moment, lui demandant sans hésiter ce qu'elle croyait être dans l'intérêt de la foi. Le Gardien connaissait la pureté de ses motifs et son bon jugement et il accédait presque toujours a ses demandes qui allaient des lettres d'encouragement a des particuliers jusqu'aux messages télégraphiques a des personnalités éminentes. "je joins, selon votre demande, les lettres que vous m'avez demandé d'écrire", l'informait-il. A son tour il lui demandait beaucoup, l'utilisant comme un instrument toujours volontaire pour promouvoir les intérêts de la foi et pour défendre celle-ci contre ses ennemis. Il l'encourageait d'assister et en fait l'envoyait quelque fois comme son représentant a divers conférences et congrès internationaux dont les intérêts et les buts étaient similaires a ceux des baha'is.

Sa lettre du 12 juin 1929 adressée a la Troisième Conférence Biennale de la Fédération Mondiale des Associations Educatives en est un exemple: "Mes chers Collaborateurs pour l'humanité: j'envoie Miss Martha Root, journaliste américaine, conférencière et enseignante internationale baha'ie, en tant que représentant international baha'i a votre congrès de juillet. Elle vous présentera ma lettre de salutations a ce congrès. Avec tous mes meilleurs voeux pour votre noble entreprise, je suis votre frère et collaborateur, Shoghi". La plupart de ces congrès étaient ceux des Espérantistes, Martha Root étant une conférencière accomplie dans cette langue. Des télégrammes tels que celui-ci envoyé en avril 1938 n'étaient pas rares: "Martha Root, Bombay. Transmettez a la Ligue de toutes les fois expression mes meilleurs voeux pour succès délibérations. Puisse la direction divine rendre représentants réunis a même réaliser leur objectif élevé et étendre gamme leurs activités méritoires."

En mars 1936, elle lui câbla la mort de la soeur de la Reine Marie. Le lendemain, le Gardien lui télégraphia: "... Assurez bien-aimée Reine plus profonde sympathie..."

Shoghi Effendi et Martha Root savaient toujours, tous deux, la façon la plus appropriée, la plus sage et la meilleure de faire une chose. Martha était une femme naturelle, simple, chaleureuse et charmante. C'est, sans doute, cette sincérité, cette simplicité, cette noblesse naturelle qui la rendirent aussi chère au roi de Bahá'u'lláh, le Gardien, qu'a la première reine a accepter la foi. Dans un de ses télégrammes de 1934 elle dit: "Notre Marie vous envoie affection. Remerciements entrevue magnifique."

Elle télégraphie au Gardien, a une occasion: "... peut-être penserez-vous sage m'envoyer immédiatement salutations Président Hoover". Le lendemain Shoghi Effendi câblait: "Prière transmettre Président Hoover de la part des disciples de Bahá'u'lláh monde entier expression leurs ferventes prières pour succès ses généreux efforts promotion cause de fraternité internationale et paix une cause pour laquelle ils travaillent fermement depuis presque un siècle." Un an auparavant, exactement, en novembre 1930, lors d'une visite de Martha au japon, un échange similaire de câbles eut lieu: Martha disait: "Amour, magnifique si vous me câbliez salutations Empereur", et le jour même Shoghi Effendi répondait: "Prière transmettre sa Majesté Impériale Empereur japon de la part de moi-même et baha'is monde entier expression notre profonde affection ainsi que assurance nos prières sincères pour sa santé et prospérité son royaume ancien." L'amour engendre l'amour. Le grand amour de Martha pour Shoghi Effendi suscita la réponse et l'amour de celui-ci de la même manière qu'un diamant qui, pour pouvoir réfléchir la lumière, capte les rayons et les renvoie brillamment.

En mars 1927, Shoghi Effendi écrivait a Martha: "... Ma plus chère Martha, je vous assure que, où que vous soyez, en Scandinavie, en Europe Centrale, en Russie, en Turquie ou en Iran, mes prières ferventes et continuelles vous accompagneront et j'ai confiance, vous serez protégée, fortifiée et guidée pour accomplir votre mission unique et sans précédent en tant que l'avocat exemplaire de la foi baha'ie".

Martha ne put jamais aller en Russie mais elle alla en Iran car le Gardien désirait beaucoup cette visite. Le 22 janvier 1930; Shoghi Effendi lui câblait: "Que Bien-Aimé vous soutienne par progrès triomphal en Inde, Shoghi Effendi lui écrivait, tout en accusant réception de pas moins de 12 lettres: "Vous avez entièrement mérité l'honneur, l'amour et l'hospitalité que les amis persans ont si remarquablement montré envers vous.

J'ai été si occupé après ma longue et sérieuse maladie, que je n'ai pu répondre rapidement a vos lettres. Mais vous avez toujours été présente dans mes pensées, particulièrement aux heures où je visitais les Tombeaux Sacrés et où je posais la tête sur le seuil sacré". Les années passèrent et Martha, cheveux blancs, frêle et indomptable continua ses voyages jusqu'à ce qu'elle soit frappée, comme l'a dit Shoghi Effendi par "une maladie pénible et mortelle". Elle mourut a Honolulu, le 28 septembre 1939. Les dernières semaines d'une tournée aux Antipodes, elle avait été fiévreuse et percluse de douleurs. Sur le chemin du retour en Amérique pour participer a la poursuite du premier Plan de Sept Ans, elle quitta littéralement sa route, offrant une vie dont la Gardien a dit qu'elle pouvait être considérée comme le meilleur fruit jamais produit par l'âge de Formation de la Dispensation de Bahá'u'lláh.

je me souviens du jour où Shoghi Effendi reçut le télégramme annonçant la mort de Martha Root. Il était lui-même très malade, une fièvre de trois jours, avec plus de 400. Hélas, il n'aurait jamais dû recevoir une telle nouvelle dans un tel état. Mais il n'y avait aucun moyen de la lui cacher. Il était le Gardien, et c'était Martha Root qui était morte. Malgré les remontrances de sa mère, de son frère et de moi-même, il s'assit dans son lit, blanc, terriblement affaibli et très secoué par cette nouvelle soudaine. Il dicta un câble pour l'Amérique annonçant sa mort. Que pouvait-il faire d'autre? dit-il, tout le monde baha'i attendait de savoir ce qu'il dirait. Dans ce long message, il disait entre autres; "'Les innombrables admirateurs de Martha partout dans monde baha'i se lamentent avec moi extinction terrestre sa vie hër6ique... Postérité la reconnaîtra comme plus grande Main... premier siècle baha'i... Premier et plus beau fruit âge formation foi..." Il disait qu'il se sentait poussé a partager avec l'Assemblée Nationale de l'Amérique les dépenses de construction de sa tombe, la tombe de celle, "dont les actes jettent lustre impérissable Communauté Baha'ie américaine." C'était la dernière somme dépensée pour cette association qui avait duré dix-huit ans. Il câbla aux amis chez qui elle était décédée:

... Réjouissez vous son ascension siège Concours Suprême..."

En fait, Shoghi Effendi avait payé depuis longtemps son plus beau tribut a "l'incomparable Martha", la "principale ambassadrice de la foi de Bahá'u'lláh" comme il l'avait appelée. En 1929, dans une lettre générale aux baha'is de l'Ouest, il avait écrit:

"En conclusion, je désire, en quelques mots, quoique inadéquats, rendre hommage aux magnifiques services rendus par l'enseignante exemplaire et infatigable de la Cause, notre soeur chèrement aimée, Miss Martha Root. Ses voyages internationaux au nom de la foi baha'ie, si étendus par leur portée, si longs par leur durée, si inspirants par leurs résultats, orneront et enrichiront les annales de la foi immortelle de Dieu. Ses premiers voyages aux limites les plus méridionales du continent américain, aux Indes et en Afrique du Sud, aux confins orientaux de l'Asie, aux îles des Mers du Sud, et aux pays Scandinaves du Nord; ses contacts plus récents avec les dirigeants et les têtes couronnées de l'Europe et l'impression que son esprit intrépide a créé dans les cercles royaux des pays balkaniques; son affiliation étroite avec les organisations internationales, les associations pacifiques, les mouvements humanitaires et les cercles Espérantistes; et ses dernières victoires dans les cercles universitaires d'Allemagne, tout constitue la preuve irrésistible de ce que peut réaliser la puissance de Bahá'u'lláh. Ces travaux historiques, exécutés sans aide et dans des circonstances de resserrement financier et de mauvaise santé, ont été caractérisés par un esprit de fidélité, d'abnégation personnelle, de perfection et de vigueur que personne n'a surpassé". Elle avait "le plus, approché de l'exemple donné par 'Abdu'l-Bahá a ses disciples lors de ses voyages en Occident".

Martha Root était absolument convaincue qu'elle possédait la gemme la plus inestimable que le monde ait jamais vue: le Message de Bahá'u'lláh. Elle croyait qu'en montrant cette gemme et en l'offrant a quiconque, roi ou paysan, elle lui faisait le plus beau cadeau qu'il ait jamais reçu. C'était cette noble conviction qui la rendit a même, elle, une femme sans richesse ou prestige social, simple, habillée sans élégance, ni savante, ni grande intellectuelle, de rencontrer les rois, les reines, les princes et les princesses, les présidents et les personnalités connues et éminentes et de leur parler de la foi baha'ie ' chose qu'aucun autre baha'i de toute l'histoire de la Cause n'a jamais faite. Comme cette histoire concerne le Gardien de la foi et sa vie et non les autres, il est impossible de rentrer dans le détail des nombreuses entrevues de Martha Root (d'ailleurs amplement rapportés par d'autres écrits baha'is) et les réactions de ces éminentes personnalités envers le Message qu'elle leur apportait. Notre propos doit concerner principalement les relations de la Reine Marie avec Shoghi Effendi.

Martha Root rendit compte a Shoghi Effendi de la première des huit entrevues qu'elle eut avec la Reine Marie de Roumanie, entrevue qui eut lieu le 30 janvier 1926 au Palais Controceni a Bucarest, a la demande de la Reine elle-même. La Reine avait déjà reçu le livre du Dr. Esslemont, Bahá'u'lláh et l'Ere Nouvelle, que lui avait envoyé Martha. La Reine avait été, de toute évidence, attirée par les enseignements. Quand le bruit courut qu'elle pourrait visiter l'Amérique du Nord, Shoghi Effendi donna les instructions suivantes a l'Assemblée Spirituelle Nationale de l'Amérique, instructions écrites par son secrétaire le 21 août 1926: "Nous lisons dans The Times que la reine Marie de Roumanie vient en Amérique. Elle paraît avoir montré un grand intérêt pour la Cause. Aussi devons-nous être sur nos gardes de peur que nous ne fassions un geste pouvant lui porter préjudice et la détourner. Shoghi Effendi désire, au cas où elle entreprend ce voyage, que les amis se conduisent avec une grande réserve et sagesse et qu'aucune initiative ne soit prise de la part des amis sauf après consultation avec l'Assemblée Nationale".

C'était au cours de ce voyage que Sa Majesté, le coeur touché par les enseignements de la foi qu'elle avait étudiés, témoigna, "en un langage d'une beauté exquise", comme le qualifia Shoghi Effendi, "de la puissance et de la sublimité du Message de Bahá'u'lláh, dans des lettres ouvertes largement diffusées par les journaux des Etats-Unis et du Canada". Comme résultat de la première de ces lettres, Shoghi Effendi, "mû par une impulsion irrésistible" écrivit a la Reine "l'admiration joyeuse et la reconnaissance" de lui-même et des baha'is de l'Est et de l'Ouest pour le noble hommage qu'elle a rendu a la foi. Le 27 août 1926, la reine Marie répondit a cette première communication du Gardien par ce qu'il décrit comme "une lettre profondément touchante":

"Bran 27 août 1926
Cher Monsieur,

J'ai été profondément émue a la réception de votre lettre.

En réalité, une grande lumière est venue a moi avec les messages de Bahá'u'lláh et d'Abdu'l-Bahá. Elle est venue, comme viennent tous les grands messages, a une heure de douleur cruelle, de conflit intérieur et de détresse, aussi la semence est-elle profondément enfouie.

Ma plus jeune fille trouve également une grande force et réconfort dans les enseignements des bien-aimés maîtres.

Nous transmettons le message de bouche a oreille et tous ceux a qui nous le donnons voient soudain une lumière briller

devant eux et la plupart des choses qui étaient obscures et embarrassantes deviennent simples, lumineuses et pleine d'espérance comme jamais auparavant.

Que ma lettre ouverte ait été un baume pour ceux qui souffrent pour la Cause, c'est réellement un grand bonheur pour moi et je le considère comme un signe que Dieu a accepté mon humble hommage.

L'occasion qui m'était donnée de pouvoir m'exprimer publiquement était également son oeuvre car c'était en réalité une chaîne de circonstances dont chaque anneau m'amena inconsciemment un peu plus loin jusqu'au moment où soudain tout a été clair devant mes yeux et j'en ai compris la raison d'être.

Ainsi nous conduit-il finalement vers notre ultime destinée.

Quelques uns de ceux de ma caste s'étonnent et désapprouvent mon courage de franchir le pas en prononçant des paroles que les têtes couronnées n'ont pas l'habitude de prononcer, mais j'avance, poussée par une force intérieure a laquelle je ne peux résister.

La tête courbée je reconnais que moi aussi je ne suis qu'un instrument dans des Mains plus puissantes et je me réjouis de le reconnaître.

Peu a peu le voile se lève, la douleur l'a déchiré en deux. Et la douleur me conduit toujours plus près de la vérité; je ne me plains donc pas de la douleur!

Soyez bénis et soutenus, vous et ceux qui sont sous votre direction, par la force sacrée de ceux qui sont partis avant vous.

Marie."

La reine Marie n'était pas seulement d'une grande beauté, mais aussi un écrivain et une femme indépendante et de caractère. Parmi les choses qu'elle écrivit dans "ses lettres ouvertes" publiées en 1926, le 4 mai et le 28 septembre dans le Toronto Daily Star et le 27 septembre dans le Evening Bulletin de Philadelphie, figurent des paroles telles que celles-ci: "Une dame m'a apporté l'autre jour un Livre. Je l'écris avec une majuscule car c'est un Livre glorieux d'amour et de bonté, de force et de beauté... Je vous le recommande a tous. Si jamais votre attention est attirée par le nom de Bahá'u'lláh ou d'Abdu'l-Bahá, n'écartez pas de vous leurs écrits. Recherchez leurs livres, et laissez leurs glorieuses paroles et leçons pénétrer votre coeur comme elles ont pénétré le mien. Il peut sembler que notre journée chargée soit trop pleine pour la religion. Ou encore, on peut avoir une religion qui nous satisfait. Mais les enseignements de ces hommes nobles, sages et bons sont compatibles avec toutes les religions et avec aucune religion. Recherchez-les et soyez plus heureux."

"Nous concevons d'abord Dieu comme quelque chose ou quelqu'un qui est séparé de nous; ce n'est pas ainsi. Nous ne pouvons saisir complètement, avec nos facultés terrestres sa signification, pas plus que nous ne pouvons réellement comprendre le sens de l'Eternité... Dieu est tout, toute chose. Il est le pouvoir qui précède tous les commandements. Il est la source inépuisable de provision, d'amour et de bien, de progrès, de réalisation. Dieu est donc le Bonheur. La voix qui en nous, nous indique le bien et le mal est la sienne. Mais le plus souvent nous ignorons et comprenons mal cette voix. Aussi a-t-il choisi des Elus pour descendre sur terre, parmi nous, pour expliquer sa parole, sa vraie signification. D'où les prophètes, d'où le Christ, Muhammad, Bahá'u'lláh, car l'homme a besoin, de temps en temps, d'une voix sur terre qui lui apporte Dieu, qui affine sa compréhension de l'existence du vrai Dieu. Ces voix qui nous sont envoyées doivent devenir chair afin que nous puissions les entendre et les comprendre de nos oreilles terrestres."

Le 29 mai, venant de recevoir une copie de la première "lettre ouverte" de la reine, Shoghi Effendi écrivait a Martha Root que c'était "un témoignage digne et mémorable de vos remarquables et exemplaires entreprises pour la propagation de notre Cause bien-aimée. Il m'a ému et a grandement renforcé mon esprit et ma force. C'est un triomphe mémorable, pour vous, et difficilement surpassé en importance dans les annales de la Cause". Il lui demande dans cette même lettre, de considérer s'il est judicieux de parler a Sa Majesté des martyrs de Jahrum et d'enregistrer sa sympathie pour la cause des persécutés de l'Iran. On ne peut douter que cette considération ait influencé la Reine dans ses courageuses déclarations ultérieures sur la foi, comme le montre d'ailleurs sa lettre a Shoghi Effendi. La nouvelle de cette victoire arriva a Shoghi Effendi le soir de la commémoration de l'ascension de Bahá'u'lláh a Bahji a un moment qu'il décrit ainsi dans une de ses lettres générales: "... Ses serviteurs attristés s'étaient réunis autour de son bien-aimé Tombeau, suppliant soulagement et délivrance pour les piétinés de l'Iran" et Shoghi Effendi poursuit: "'La tête basse et le coeur reconnaissant, nous voyons dans cet hommage chaleureux que la royauté a ainsi rendu a la Cause de Bahá'u'lláh, une déclaration faisant date et destinée a annoncer ces événements troublants qui, comme l'a prophétisé 'Abdu'l-Bahá, signaleront, en leur temps, le triomphe de la foi sacrée de Dieu".

Cela marqua le commencement d'une relation de Martha Root, et quelques rares fois de Shoghi Effendi lui-même, avec non seulement la Reine, mais aussi d'autres têtes couronnées et royautés de l'Europe. Le Gardien non seulement encouragea et guida Martha Root dans ses relations, mais, tout en restant dans les limites de la dignité et du savoir vivre et toujours sincère dans ses relations humaines, il utilisa ces contacts pour servir les intérêts de la Cause en rehaussant son prestige aux yeux du public, et en ayant soin qu'ils soient minutieusement portés a l'attention des ennemis de la foi.

jusqu'à la mort de la Reine, en 1938, Martha Root resta en étroite relation avec elle, l'informant des activités baha'ies et recevant d'elle des lettres manuscrites qui étaient amicales et révélaient son attachement aux enseignements de Bahá'u'lláh. Il y avait également un échange de lettres et de câbles entre Shoghi Effendi et la Reine. Mais le plus souvent, il envoyait ses messages par l'intermédiaire de Martha, ce qui était un moyen plus intime de la contacter et exigeait moins de la haute position que lui et la Reine occupaient dans leurs sphères respectives. Il y avait un autre facteur qu'on ne peut écarter légèrement, c'était la pression constante exercée sur la Reine qui occupait un si haut rang dans sa nation (une nation ballottée par les tempêtes politiques durant son propre règne et alors qu'elle était la Reine Douairière), pression exercée par les facteurs politiques et ecclésiastiques pour qu'elle garde le silence sur une religion qui n'était pas alors aussi largement connue que maintenant et qui était considérée comme islamique par les ignorants. La caution ouverte qu'elle apportait a cette religion n'était pas seulement désapprouvée mais elle était considérée aussi comme hautement impolitique.

La reine elle-même mentionne dans sa toute première lettre au Gardien: "Quelques uns de ceux de ma caste s'étonnent et désapprouvent mon courage de franchir le pas en prononçant des paroles que les têtes couronnées n'ont pas l'habitude de prononcer..." Cela exigeait un courage extraordinaire et une profonde sincérité d'écrire de manière répétée des témoignages de sentiments personnels au sujet de la foi baha'ie et d'autoriser leurs publications. En fait, Sa Majesté écrivit délibérément quelques uns de ces témoignages a fin de publication dans le Bahá'í 'World. Le 1er janvier 1934 elle écrivait a Martha, en joignant un des précieux hommages et en donnant des nouvelles d'elle-même et de sa famille: "Est-ce que cela ira pour le Vol. V?

La difficulté c'est de ne pas me répéter..."

Le 25 octobre 1925, Shoghi Effendi écrivait a Martha: "J'ai reçu vos très chères lettres... Je suis vivement ému par les nouvelles qu'elles contenaient, en particulier par votre entrevue remarquable et historique avec la reine et la princesse. Je vous envoie quelques pierres baha'ies... pour que vous les présentiez de ma part a la Reine et a la princesse et a toute autre membre de la Famille royale qui, selon vous, les apprécierait et y attacherait du prix... Je vous prie d'assurer la Reine et la princesse de notre grand amour pour elles, de nos prières pour leur bonheur et succès et de notre cordiale invitation a visiter la Terre Sainte, a être reçues dans la maison du Bien-Aimé".

Derrière cette entrevue avec la Reine, a laquelle fait allusion Shoghi Effendi dans la lettre ci-dessus, il y avait son influence et les confirmations qui découlaient de ses instructions a Martha Root dans une lettre écrite le 29 juin de la même année: "J'espère que vous réussirez a rencontrer non seulement la Reine de Roumanie, mais aussi sa fille, Reine de Serbie, et le Roi de Bulgarie; et j'ai confiance que vous n'hésiterez pas a m'envoyer tous les détails de votre travail dans ce domaine si important". Le télégramme envoyé par la Reine a Shoghi Effendi prouve qu'elle a bien reçu les pierres baha'ies et l'invitation du Gardien a visiter Haïfa. Ce télégramme a été envoyé du Palais Sinaia, le 27 juillet:

"Shoghi Effendi Haifa -

Reconnaissante vous remercie et tous les vôtres avec qui je me sens spirituellement et étroitement en contact.

Marie."

Martha Root réussit également a suivre les autres instructions de Shoghi Effendi, car il lui écrit en mai 1928: "... Vos entrevues merveilleuses et historiques avec les membres des familles royales de Serbie et de Roumanie nous ont tous, inspirés et fait frissonner de joie..."

Peu avant, en avril, la Reine Marie et sa fille Ileana visitaient Chypre. Dans sa lettre a Martha, le Gardien dit que les journaux ont publié que la Reine avait l'intention de visiter Haïfa, et il se demande: "si elles avaient une telle visite en vue et si cette révélation prématurée les a dissuadées d'accomplir le pèlerinage qu'elles projetaient..." Pendant la visite de la Reine a Chypre, le Gardien télégraphiait le texte suivant a Sir Ronald Storrs, Gouverneur de Chypre, chez qui séjournait la suite royale:

"Prière de transmettre a Sa Majesté Reine de Roumanie et Son Altesse Royale la Princesse Ileana au nom de la famille d'Abdu'l-Bahá et amis notre appréciation sincère du noble hommage rendu par elles deux aux idéaux qui animent la foi baha'ie. Prions les assurer nos meilleurs voeux et profonde reconnaissance". Sir Ronald transmit a Shoghi Effendi les remerciements de la Reine et de la princesse."

La brouillon suivant, de la main du Gardien lui-même, d'une lettre qu'il écrivit a la Reine est d'un intérêt historique:

"Haifa, Palestine
3 décembre 1929
Sa Majesté, la Reine Douairière Marie de Roumanie
Bucarest
Votre Majesté,

J'ai reçu par l'intermédiaire de ma chère soeur baha'ie, Miss Martha Root, le portrait autographie de Votre Majesté, portant en des termes simples et émouvants, le message que Votre Majesté a bien voulu gracieusement écrire en personne. Je garderai comme un trésor cet excellent portrait et je vous assure que la Très Sainte Feuille et la famille d'Abdu'l-Bahá partagent pleinement ma vivre satisfaction, de recevoir une si belle et remarquable photographie d'une reine que nous avons appris a aimer et a admirer.

Ces dernières années j'ai suivi avec une profonde sympathie le cours agité des événements dans votre cher pays et qui, je le sens, ont dû vous causer beaucoup de soucis et de peines. Mais quelles que soient les vicissitudes et les perplexités qui assaillent la route terrestre de Votre Majesté, je suis certain que, même aux heures les plus tristes, vous avez trouvé une nourriture et une joie abondantes a la pensée d'avoir apporté consolation et force, par vos déclarations éclatantes et historiques sur la foi baha'ie aussi bien que par les preuves ultérieures de votre sollicitude pour sa prospérité, au grand nombre de ses adeptes fidèles longtemps persécutés partout en Orient. Votre rang, reine chèrement aimée, est certainement celui ordonné par Bahá'u'lláh dans les royaumes de l'Au-dela, rang que les efforts d'aucune puissance terrestre ne pourront jamais espérer atteindre.

Immédiatement après la publication du second volume du "Bahá'í World" par le Comité des Publications baha'ies américain, j'ai fait suivre a Bucarest, a l'intention de Votre Majesté et de Son Altesse Royale la Princesse Ileana, des exemplaires de cette récente et vaste publication baha'ie. Je prendrai la liberté de vous présenter, au cours de l'année prochaine, le volume III de cette même publication qui, je l'espère, captera l'intérêt de Votre Majesté.

Puis-je en terminant réitérer l'expression des sentiments de profonde appréciation et de joie que la famille d'Abdu'l-Bahá et les baha'is de tous pays ressentent universellement envers la forte impulsion que vos nobles et franches paroles ont donnée a la marche en avant de leur foi bien-aimée.

La famille se joint également a moi pour souhaiter a Votre Majesté et a Son Altesse Royale la Princesse Ileana la plus cordiale bienvenue a la Maison d'Abdu'l-Bahá et en ces lieux rendus si sacrés par les vies et les actes de Bahá'u'lláh et d'Abdu'l-Bahá, si jamais Votre Majesté se propose de visiter la Terre Sainte.

Shoghi"

En 1930, Sa Majesté et la Princesse Ileana visitèrent l'Egypte. Shoghi Effendi, ayant eu l'expérience malheureuse de la publicité indiscrète faite lors de leur visite a Chypre, télégraphia le 19 février a Alexandrie: "Avisez Assemblée au cas Reine visite Egypte transmettre seulement expression écrite de bienvenue et appréciations au nom baha'is. Lettre devrait être brièvement et soigneusement écrite. Pas objection envoi fleurs. Communications individuelles devraient être strictement évitées. Informez Le Caire".

Dans l'espoir que la Reine pourra enfin visiter les Lieux Saints Bahá'ís en Palestine, le Gardien avait fait copier la Tablette de Bahá'u'lláh a la Reine Victoria, la grand-mère de la Reine Marie, avec une jolie calligraphie persane et enluminée a Téhéran. Le 21 février, il câblait a Téhéran: "La Tablette enluminée Reine Victoria doit arriver Haïfa pas plus tard que dix mars sur une ou plusieurs pages." Ce devait être son cadeau a Sa Majesté. N'ayant aucune nouvelle des projets de la Reine depuis son arrivée en Egypte, il lui télégraphia directement le 8 mars: "Sa Majesté, La Reine Douairière Marie de Roumanie, a bord de Mayflower, Aswan. Famille d'Abdu'l-Bahá se joint a moi pour renouveler a votre gracieuse Majesté et Son Altesse Royale la Princesse Ileana l'expression de notre sincère et affectueuse invitation a visiter sa maison a Haïfa.

L'acceptation par votre Majesté de visiter le Mausolée de Baha'u1lah et la cité-prison d'Akka sera, outre son importance historique, une source d'espérance, de joie et d'énergie incommensurables pour les victimes silencieuses de la foi partout a l'Est. Notre plus affectueux amour, prières et meilleurs voeux pour le bonheur et la prospérité de Votre Majesté".

Ne recevant pas de réponse Shoghi Effendi envoya, le 26 mars, un autre câble a la Reine, a l'hôtel Semiramis au Caire:

"Craignant que mes précédents lettre et télégramme par lesquels la famille d'Abdu'l-Bahá se joignait a moi pour inviter Votre Majesté et Son Altesse Royale la Princesse Ileana, soient peut-être mal transmis, nous sommes heureux d'exprimer a nouveau le plaisir qui serait donné a nous tous si Votre Majesté trouvait la possibilité de visiter les Mausolées de Bahá'u'lláh et d'Abdu'l-Bahá et la cité-prison d'Akka. Regrette profondément la publicité non-autorisée donnée par la presse". Deux jours plus tard, le Ministre Roumain au Caire télégraphiait a Shoghi Effendi: "Sa Majesté regrette, ne passant pas par la Palestine, de ne pouvoir vous rendre visite."

Dans sa lettre du 2 avril 1930 a Martha Root, Shoghi Effendi décrit sa réaction a cette situation:

"je vous écris aujourd'hui très confidentiellement au sujet de la visite prévue de la Reine a Haïfa. Elle ne se matérialisera malheureusement pas. J'en ignore absolument la raison."

Il ajoute que malgré son invitation écrite et ses deux télégrammes en Egypte (qu'il cite en entier) la seule réponse qu'il reçut en tout fut le télégramme du Ministre roumain (qu'il cite également). Il semble que la publicité non-autorisée dont parle Shoghi Effendi dans son télégramme a la Reine ait été largement diffusée en Palestine, en Angleterre et en Amérique. Il informe Martha Root que: "les reporters qui m'ont rendu visite représentant la "United Press" en Amérique ont câblé a leurs journaux juste le contraire de ce que je leur ai dit. Ils ont altéré la vérité. Je désire que nous puissions nous assurer qu'elle connaît au moins la vraie situation! Mais comment pouvons-nous être certains que désormais nos lettres a Sa Majesté lui parviendront. Je crois que vous devriez lui écrire et lui expliquer toute la situation et l'assurer de la grande déception". Il lui demande de considérer tout cela comme strictement confidentiel et il ajoute: '"Je chéris l'espoir que ces développements malheureux serviront seulement a intensifier la foi et l'amour de la Reine et renforceront sa détermination a se lever et propager la Cause". Naturellement le Gardien fut très peiné par cet événement malheureux, mais il réconforta Martha "Ne soyez pas triste et peinée, très chère Martha. Les graines que vous avez si amoureusement, si dévotement, si assidûment semées germeront..."

L'annulation de la visite de la Reine et de sa fille au Lieux Saints baha'is, auxquels elle s'était définitivement attachée, fut une source de déception non seulement pour le Gardien mais aussi pour la Reine elle-même.

Derrière la scène il devait y avoir une réelle lutte entre la Reine courageuse et indépendante et ses conseillers. Car, après un long silence, elle écrivit de sa propre main, a Martha Root décrivant, du moins un peu, ce qui s'était passé. Dans une lettre datée du 28 juin 1931, elle affirmait:

"Ileana et moi nous avons été toutes les deux, cruellement déçues d'avoir été empêchées d'aller aux mausolées sacrés et de rencontrer Shoghi Effendi. Mais a cette époque nous traversions une crise cruelle et chaque mouvement que je faisais était tourné contre moi et exploité politiquement de manière malveillante. Cela me causa de grandes souffrances et diminua le plus sévèrement ma liberté. Cependant, il y a des périodes où l'on doit subir la persécution; néanmoins, quelque volontaire que l'on soit, on est toujours peiné et étonné quand les gens sont mesquins et malveillants. A cette époque, je devais défendre mon enfant; elle traversait une amère expérience et je ne pouvais me lever et défier le monde. Mais la beauté de la vérité demeure et je lui reste fidèle a travers toutes les vicissitudes d'une vie devenue plutôt triste... Je suis heureuse d'apprendre que vos voyages ont été fructueux et je vous souhaite des succès continuels, sachant quel beau message vous portez de pays en pays".

Cette lettre se termine par une phrase après la signature de Sa Majesté, qui, plus que toute autre chose révèle l'attitude et le caractère de la Reine: "je joins quelques mots qui pourront être utilisés dans votre Annale". Dès réception Martha Root câbla a Shoghi Effendi les points essentiels de la lettre. Il répondit télégraphiquement qu'il s'en réjouissait et qu'elle lui envoie la lettre.

je me rappelle que Shoghi Effendi me décrivit plusieurs fois comment la Plus Sainte Feuille avait attendu, heure par heure, dans la Maison d'Abdu'l-Bahá pour recevoir la reine et sa fille. Elle s'était effectivement embarquée pour Haïfa. Cette nouvelle avait encouragé Shoghi Effendi a croire qu'elle allait réaliser son projet de pèlerinage. Mais le temps passa sans qu'aucune nouvelle ne leur parvienne même après le débarquement. Shoghi Effendi sut plus tard, qu'on avait rencontré la reine et sa suite sur le bateau, qu'on lui avait dit que sa visite était impolitique et non permise, qu'on les avait fait monter dans une voiture et qu'on les avait emmenées, sans bruit, hors de Palestine, dans un autre pays du Moyen-Orient. Rien d'étonnant qu'elle ait écrit a Martha que les gens avaient été "mesquins et malveillants".

(Photo)

La loyauté de cette "convertie royale", comme la qualifia Shoghi Effendi, avançant en âge, et face a son isolement croissant et aux orientations politiques en Europe qui allait engloutir tant de membres de la famille royale, toucha profondément Shoghi Effendi qui, le 23 janvier 1934, lui écrivait une nouvelle fois:

"Votre Majesté

Je suis profondément touché par l'appréciation splendide que Votre Majesté a gracieusement écrite. pour le Bahá'í World, et désire offrir ma reconnaissance sincère et durable pour cette remarquable preuve de l'intérêt soutenu de Votre Majesté a la Cause de Bahá'u'lláh.

Je suis poussé d'en entreprendre la traduction, en personne, et je suis certain que les innombrables adeptes de la foi en Orient et en Occident se sentiront stimulés dans leurs efforts continuels pour l'établissement final de la plus Grande Paix prédite par Bahá'u'lláh.

Je présente a Votre Majesté, par les soins de Miss Martha Root, un manuscrit précieux de l'écriture de Bahá'u'lláh enluminé par un disciple dévoué de sa foi a Téhéran.

Puisse-t-il servir comme un gage de mon admiration pour l'esprit qui a incité Votre Majesté a exprimer des sentiments si nobles pour une foi persécutée et en lutte.

Avec l'assurance de mes prières au seuil de Bahá'u'lláh pour la prospérité et le bonheur de Votre Majesté,

Je suis sincèrement vôtre,
Shoghi."

Après avoir envoyé a la reine un exemplaire de sa récente traduction des Extraits des Ecrits de Bahá'u'lláh et reçu d'elle une lettre exprimant ses "plus reconnaissants remerciements" et qui se termine par: "Puisse le Père très grand être avec nous en esprit, nous aidant a vivre et a agir comme nous le devons",

Shoghi Effendi lui écrivit:
"Haïfa, 18 février 1936.
Votre Majesté,

Miss Root m'a transmis l'appréciation écrite par Votre Majesté pour le , prochain volume du Bahá'í World. Je suis vraiment touché et profondément reconnaissant de l'intérêt soutenu et de l'admiration de Votre Majesté pour les enseignements baha'is.

Les communautés baha'ies du monde entier se souviendront toujours, avec fierté et reconnaissance, de ces témoignages magnifiques, impressionnants et historiques de la plume de Votre Majesté; témoignages qui les inspireront et les encourageront grandement dans leurs efforts continuels a propager la Cause de Bahá'u'lláh.

Je suis heureux et encouragé de savoir que Votre Majesté a tiré beaucoup de profit de la lecture des "Extraits" et je sens que mes efforts pour traduire ces passages sont pleinement récompensés.

Je présente a Votre Majesté grâce a l'obligeance de Mme McNeill la dernière photographie reçue récemment de l'Amérique montrant l'avancement de la construction de la Maison d'adoration baha'ie a Wilmette.

Que l'Esprit de Bahá'u'lláh bénisse et soutienne a jamais votre Majesté dans la noble assistance que vous apportez a sa Cause.

Avec mon affection et gratitude les plus profondes

Shoghi."

Madame McNeill mentionnée dans cette lettre vivait près d'Akka, dans le manoir de Mazra'ih d'abord occupé par Bahá'u'lláh. Elle avait connu la reine enfant a Malte. Lorsqu'elle sut par le Gardien, l'intérêt de la reine pour la foi, elle l'informa de son propre intérêt pour la Cause et ses relations avec la maison où elle habitait. La reine lui avait écrit: "C'était vraiment bien d'avoir de vos nouvelles, et de penser que vous êtes parmi toutes les choses qui vivent près de Haïfa et que vous êtes, comme je le suis, un disciple des enseignements baha'is... La maison où vous vivez... rendue précieuse par ses liens avec l'homme que nous vénérons tous..."

Le dernier hommage de Sa Majesté a la foi, publié en 1936, deux ans avant qu'elle ne meure, semble décrire avec justesse ce que le message de Baha'u1lah signifiait pour elle: "A ceux qui cherchent la Vérité, les enseignements baha'is offrent une étoile qui les conduira a une compréhension plus profonde, a la certitude, a la paix et a la bonne volonté avec tous les hommes". Elle s'était acquis, écrit Shoghi Effendi, "un renom impérissable... dans le Royaume de Bahá'u'lláh - par sa "confession intrépide et historique de la foi en la paternité de Bahá'u'lláh"; cette reine illustre mérite bien le rang de premier de ces soutiens royaux de la Cause de Dieu qui doivent se lever, a l'avenir, et chacun d'eux, selon les paroles de Baha'u1lah lui-même, doit être acclamé comme "l'oeil même de l'humanité, un ornement lumineux sur le front de la création, une source de bénédictions pour le monde entier".

Tout ceci (qui commença début 1926) nous montre que les crises qui marquèrent le commencent du Gardiennat de Shoghi Effendi libérèrent, comme toujours, les forces spirituelles inhérentes a la foi et amenèrent des victoires telles que la conversion de la première reine baha'ie.

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Chapitre 5. LE PRINCIPE DE LA LUMIERE ET DE L'OMBRE

Aucune image de la vie de Shoghi Effendi ne peut être parfaite sans parler des briseurs du Covenant. Le principe de la lumière et de l'ombre, l'une engendrant l'autre, l'une intensifiant l'autre est perçu dans la nature et dans l'histoire.' Le soleil jette des ombres; a la base de la lampe il y a l'ombre. Plus brillante est la lumière, plus sombre est l'ombre. Le mal rappelle a l'homme le bien, la grandeur du bien souligne le mal. Toute la vie du Gardien fut empoisonnée par l'ambition, la folie, la jalousie et la haine de quelques individus qui se levèrent contre la Cause et contre lui en tant que Chef de la Cause et qui pensèrent soit subvertir la foi soit discréditer son Gardien et se poser comme les leaders d'une faction rivale et gagner le corps des croyants a leurs propres interprétations des enseignements et a la voie sur laquelle la Cause devait, croyaient-ils, s'engager. Personne n'y réussit jamais. Mais des séries d'individus mécontents ne cessèrent jamais d'essayer. Des meneurs égarèrent les dupes, des excommuniés tentèrent de pervertir les fidèles.

A la saisie des clés du Mausolée de Bahá'u'lláh par ceux qui avaient brisé le Covenant durant le ministère d'Abdu'l-Bahá, succéda, dans les toutes premières années du ministère de Shoghi Effendi, la défection de Faeg en Egypte, le fondateur "d'une Société Scientifique", qui chercha a s'opposer a l'administration dont Shoghi Effendi était le Chef. Shoghi Effendi, en particulier après avoir lu la dénonciation des anciens briseurs du Covenant dans le Testament d'Abdu'l-Bahá, était préparé a leurs attaques. Mais l'agitation soudaine de tant de méchancetés et d'oppositions venant d'un côté si inattendu, le laissa choqué et troublé. Je n'oublierai jamais ce a quoi il ressemblait lorsqu'en 1923, il nous appela, ma mère et moi, dans sa chambre a coucher: nous étions debout au pied de son lit; il était couché, de toute évidence prostré et le coeur brisé, les yeux très cernés;

il nous dit qu'il n'en pouvait plus et qu'il se mourait. Ce devait être terriblement difficile pour un homme si jeune de se voir le centre de tant d'attaques et de savoir qu'il devait exercer son droit et accomplir son devoir d'excommunication afin de protéger la foi et de préserver son troupeau des loups qui rôdaient autour de lui.

La violation du Covenant rendait toujours Shoghi Effendi malade. C'était comme s'il était, de quelque manière mystérieuse, la Cause et toute attaque contre le corps de celle-ci l'affectait lui qui en était le coeur. En 1930, les attaques d'une croyante américaine réellement folle, prétendant que le Testament d'Abdu'l-Bahá était un faux, étaient a leur comble. Shoghi Effendi écrivait a Tudor Pole que: "les opposants les plus puissants et les plus résolus de la foi en Orient qui ont défié les bases mêmes du Message de Bahá'u'lláh... n'ont même pas fait allusion a la possibilité que le Testament pourrait être un document falsifié. Ils ont attaqué avec véhémence ses clauses mais ils n'ont jamais mis en doute son authenticité. Je pense que plus grande sera la publicité donnée a cette affaire vitale, même si elle doit impliquer un quelconque gouvernement, le mieux ce sera pour la Cause..."

Il poursuivait: "Plutôt que de m'en alarmer, j'ai pitié des efforts faits par Mme White... l'affaire qu'elle soulève est si grande, si lourde, impliquant si bien l'honneur de la Cause, que, tôt ou tard, elle devra être vérifiée... Je suis convaincu que l'agitation qu'elle pourrait créer ne sera pas au détriment de la foi mais a son avantage." Il affirmait également que "Le Testament soit authentique est hors de la plus légère ombre d'un doute". Les efforts prolongés et continuels de Mme White qui s'exerçaient sur un champ assez vaste pour comprendre le Ministre des Postes et Télégraphes des Etats-Unis, a qui elle demanda d'interdire a l'Assemblée Nationale d'Amérique d'utiliser la poste des Etats-Unis "pour propager le mensonge selon lequel Shoghi Effendi est le successeur d'Abdu'l-Bahá et le Gardien de la Cause baha'ie", et les autorités civiles de Palestine, a qui elle demanda de prendre des actions légales afin de déclarer que le Testament était faux (demande qui fut sèchement rejetée); ces efforts créèrent une autre période d'inquiétude pour Shoghi Effendi et nécessitèrent une plus grande vigilance et de plus grands efforts de sa part alors qu'il était déjà surchargé et immergé dans un travail sans fin".

Tout ce que Mme White put jamais faire, ce fut de soulever un nuage temporaire et insignifiant de poussières. Au moment où l'agitation était a son point culminant, l'Assemblée Nationale britannique écrivait aux communautés baha'ies allemandes, par l'intermédiaire de leur Assemblée Nationale, leur assurant que les baha'is britanniques suivaient loyalement l'administration du Gardien. Cependant, Harrigel, un des fondateurs de la communauté allemande, se retournait contre la foi telle qu'elle était administrée par le Gardien et la quittait.

Une suite intéressante a toute cette affaire ce fut le télégramme qu'en 1941 le mari de Mme White envoya a Shoghi Effendi affirmant qu'il était "profondément attristé, repentant et demandant pardon..." Il semblait qu'il n'avait jamais approuvé sa femme. Shoghi Effendi lui répondit, ouvrant la porte de son retour. Mais, même a cette date tardive, il lui fut impossible de se dégager de sa redoutable et non repentante femme. Le changement de son coeur ne pouvait amener un changement de statut.

Déjà Avarih, le fameux enseignant iranien, que Shoghi Effendi envoya en Europe, après l'ascension du Maître, pour fortifier la foi des croyants et que le Gardien fut obligé d'appeler plus tard "un apostat éhonté", avait quitté la Cause. Il avait commencé a écrire des livres (et il continua pendant des années) contre la foi, attaquant en des termes les plus grossiers, non seulement le Gardien mais aussi, vers la fin, le Maître et Bahá'u'lláh lui-même. Il est significatif que sa femme contrairement a M. White, le quitta complètement et resta une baha'ie dévouée et très louée pour son courageux acte de foi.

Ahmad Sohrab, qui avait été étroitement lié au Maître, qui avait fait fonction de secrétaire et avait eu le privilège de l'accompagner pendant son voyage aux Etats-Unis et au Canada; se gonfla de vanité et d'ambition et fonda la "New History Society". Il s'aliéna progressivement les baha'is par des actes dont le moindre n'était pas son habitude de citer, dans des conférences publiques, les paroles de Bahá'u'lláh et d'Abdu'l-Bahá comme si elles étaient les siennes. On peut facilement écrire un livre sur la défection de cet homme seul: citer les innombrables lettres et câbles du Gardien s'efforçant d'abord de le sauver de ses propres actes et ensuite de le mettre a nu et de protéger les baha'is américains de ses distorsions de la vérité, de ses mensonges flagrants, et de ses efforts pour miner l'Ordre administratif établi par le Maître dans son Testament.

Il est de nouveau intéressant de noter que sa femme et sa fille baha'ies coupèrent complètement toutes relations avec lui. En fait, elles étaient si humiliées et écoeurées par sa conduite qu'elles changèrent de nom.

Au sujet des crises qui surgirent au cours des ans, Shoghi Effendi écrivit: "Nous devons considérer comme une bénédiction cachée toute tempête de méchancetés avec laquelle ceux qui apostasient leur foi ou prétendent être ses interprètes fidèles, l'assaillent de temps en temps. Au lieu de miner la foi, de tels assauts, qu'ils viennent de l'extérieur ou de l'intérieur, renforcent ses fondations et excitent l'intensité de sa flamme. Destinés a voiler son rayonnement, ils proclament au monde entier le caractère exalté de ses préceptes, la perfection de son unité, le caractère unique de sa position et le pouvoir de pénétration de son influence".

Mais le récit de telles défections ne donne pas la véritable image de ce que signifiait la violation du Covenant pendant le ministère de Shoghi Effendi. Pour saisir cela, il faut comprendre la vieille histoire de Cain et d'Abel, l'histoire des jalousies familiales qui, comme un fil sombre dans le tissu de l'histoire, court tout au long des époques et peut être suivi a travers tous les événements. Depuis l'opposition du plus jeune frère de Bahá'u'lláh, Mirza Yahya, le poison de la violation du Covenant, qui est l'opposition au Centre du Covenant, pénétra a jamais dans la foi et y resta. Il est difficile a ceux qui n'ont ni expérimenté cette maladie, ni donné quelque considération a ce sujet, de saisir la réalité du pouvoir destructeur qu'elle possède. Tous les membres de la famille de Bahá'u'lláh grandirent a l'ombre de la violation du Covenant. Les orages, les séparations, les réconciliations et la rupture finales des liens qui sont votre sort lorsqu'un parent proche, distingué et souvent cher se meurt spirituellement d'une maladie spirituelle, sont inconcevables a celui qui ne les a pas vécus. La faiblesse du coeur humain, qui s'attache souvent a un objet sans valeur, la faiblesse de la raison humaine, encline a la vanité et a la confiance en ses propres opinions, amènent les gens a un fouillis d'émotions qui aveuglent leur jugement et les égarent. En Orient, où le sens de la famille et du clan est encore aujourd'hui fortement enraciné, ses membres sont plus fortement attachés les uns aux autres qu'en Occident.

Peu importe ce qu'avait fait Yahya, il y avait dans la famille un sentiment persistant qu'après tout, il devait avoir quelque motif, et que toutes les raisons dans une affaire familiale, n'étaient pas nécessairement du côté de Bahá'u'lláh. On peut rapidement voir que si la moindre trace d'une telle attitude existait dans la propre famille de Bahá'u'lláh, les enfants ne grandiraient pas de façon a voir la violation du Covenant dans sa vraie dimension. La fêlure serait la; le plus dangereux des doutes humains: après tout le Parfait pouvait ne pas être parfait en toute circonstance, mais quelque fois juste un peu enclin a l'erreur en jugeant les autres. Quand ce doute nous pénètre, les germes sont présents dans notre système, peut-être pour rester a jamais endormis, peut-être pour évoluer vers la maladie. Il m'a toujours semblé que la division qui eut lieu dans la famille après l'ascension de Bahá'u'lláh et la désaffection successive, deux générations plus tard, après la mort Abdu'l-Bahá, de toute la famille envers Shoghi Effendi, avaient commencé par une attitude d'esprit qui prit naissance a Baghdad avant même que Bahá'u'lláh ait déclaré sa mission. La racine était la, on récolta quatre-vingts ans plus tard le fruit empoisonné.

La foi et l'obéissance sont les plus importants éléments de notre relation avec Dieu, avec sa Manifestation, avec le Chef de la foi. On doit croire, même si on ne voit pas, on doit obéir, même si on ne croit pas. La violation du Covenant a l'intérieur de la famille de Bahá'u'lláh était comme une vigne vierge, elle entortilla l'arbre et l'étrangla: partout où ses vrilles arrivaient, elles détruisaient et arrachaient ce qu'elles entouraient. C'est pourquoi de nombreux parents éloignés, des secrétaires, des membres de la communauté entourant le Centre de la Cause, furent impliqués dans les désaffections périodiques des divers membres de la famille et chaque fois que quelqu'un de ces membres malades était coupé, quelques sympathisants aveugles s'en allaient aussi.

Cela paraît simple sur le papier. Mais quand, année après année, une maison est déchirée par des émotions brisant le coeur, secouée par des scènes qui laissent notre cerveau paralysé, nos nerfs éprouvés et nos sentiments en tumulte, ce n'est plus simple, mais plutôt l'enfer. Avant que le patient ne vienne sur la table de l'opération pour être amputé de la partie blessée, il y a un long processus d'attente, d'efforts thérapeutiques pour guérir la maladie et d'espoir de rémission. Il en est de même pour la violation du Covenant: l'infection est détectée, suivent alors, avertissements, conseils, remontrances, le malade semble mieux, puis viole a nouveau le Covenant, pire que jamais, une situation convulsive se crée, suivent ensuite repentir et pardon, mais il y a encore rechute, pire qu'avant; et cela avec des variations infinies. C'est ce qui se passa au temps de Bahá'u'lláh, d'Abdu'l-Bahá et de Shoghi Effendi.

Aujourd'hui tout ceci appartient a l'histoire et il est inutile de récapituler cas après cas. Mais je crois qu'une chose doit être clarifiée. Nous, êtres humains ordinaires, réagissons d'une certaine façon, tandis que ces êtres humains extraordinaires réagissent de manière tout a fait différente. Dans ces matières, et malgré la différence de leur rang, ils sont entièrement différents de nous. Les premières années de ma vie commune avec Shoghi Effendi, je me demandais pourquoi ces événements l'abattaient-il tant, pourquoi réagissait-il si violemment, pourquoi était-il prostré par les preuves de la violation du Covenant? J'ai compris graduellement que ces êtres, si différents de nous, ont une sorte de balance intérieure; ils enregistrent automatiquement l'état spirituel des autres, comme le plateau d'une balance qui descend instantanément quand vous mettez quelque chose dedans, par le déséquilibre que vous créez. Nous, les baha'is, nous ressemblons aux poissons dans la mer de la Cause, mais ces êtres sont la mer elle-même. Tout élément étranger a la met de la Cause, pour ainsi dire, avec laquelle ils se sont complètement identifiés de par leur nature même, produit une réaction automatique de leur part. La mer rejette ses morts.

Shoghi Effendi, souvent obligé d'annoncer publiquement non seulement la chute spirituelle de baha'is très connus, mais aussi celle des membres de la propre famille d'Abdu'l-Bahá, parler d'eux comme "ceux dont les actes proclament la coupure de l'Arbre Sacré et leur forfaiture de leurs droits de naissance sacrés". Son coeur, disait-il était oppressé par "les défections répétées" de la "parenté indigne" du Maître bien-aimé. Des défections qui, dit-il clairement, étaient un processus de purification par lequel, une sagesse inscrutable a choisi de purger, de temps en temps, le corps de ses adeptes choisis, de la souillure de l'indésirable et de l'indigne..." Shoghi Effendi soulignait que ceux qui sont hostiles a la foi prennent toujours ce processus de purification pour le symptôme d'un schisme naissant qu'ils anticipent avec espoir, et qui amènera sa chute; Mais cela ne s'est jamais réalisé.

Même si la violation du Covenant est un phénomène inhérent a la religion, cela ne veut pas dire qu'elle ne nuit pas a la Cause. Au contraire, comme Shoghi Effendi le câbla aux baha'is après la mort d'un parent: "Le temps seul révélera étendue ravages produits ce virus violation injecté nourri plus de deux décades famille d'Abdu'l-Bahá". Cela ne veut pas dire non plus, qu'une grande partie de cette violation ne pouvait pas être évitée par une loyauté et un effort individuels plus grand. Et par-dessus tout, cela ne veut pas dire qu'elle n'a pas produit un effet dévastateur sur le Centre du Covenant lui-même. Toute la vie de Shoghi Effendi fut assombrie par les attaques personnelles vicieuses dont il fut l'objet. Je suis personnellement convaincue que la tension insurmontable de trente-six ans de luttes interminables contre une série de briseurs du Covenant fut l'agent principal qui mina physiquement le coeur du Gardien pour qu'il s'arrêtât en 1957. Il suffit d'ajouter que c'est la mort de son beau-frère qui amena l'envoi du télégramme ci-dessus pour comprendre d'un seul coup d'oeil ce que Shoghi Effendi subit de manière répétée durant son ministère.

Une fois, apprenant qu'un croyant qui lui était très proche, avait été mal traité par un proche parent, il lui télégraphia: "Coeur débordant sympathie vos souffrances si courageusement endurées. Aurais instantanément communiqué si j'avais su. Tous deux vous et moi avons goûté coupe désillusion traitement parent proches. Me sens près vous -comprends vos peines me rappelle vos superbes continuels impérissables services. Prie avec ferveur Mausolées Sacrés - Affection plus profonde".

Ces lignes de mon journal; écrites entre 1940 et 1945 sous l'influence de ce que j'ai vu, Shoghi Effendi traversant ces longues et fracassantes crises qui le privèrent de sa famille, peuvent peut-être mieux transmettre l'effet de la violation du Covenant:

"Il continue, mais c'est comme un homme dans le blizzard qui, quelquefois, ne peut même pas ouvrir les yeux a cause de la neige aveuglante"; "Il est comme un homme dont la peau est brûlée... c'est un miracle qu'il puisse continuer"; "je suis certaine que la marée va changer. Mais jamais, oh! jamais, pour retrouver Shoghi Effendi comme avant! je pense que rien au monde ne pourra effacer ce qu'il a subi ces dernières années! Le temps est le grand guérisseur mais il ne peut enlever les cicatrices"; "Il semble que tout est irrémédiablement cassé".

Il n'y a pas de doute que ces crises répétées interférèrent grandement dans son travail pour la Cause. Déjà en 1926, il écrivait a un croyant tiède qui devint le plus méprisables des briseurs du Covenant: "Vous savez que je ne suis pas et n'ai jamais été une personne sentimentale. J'ai soif de travail: et mes pensées sont occupées par l'accomplissement des tâches importantes, si les circonstances le permettent et si les attaques qu'elles viennent de l'intérieur ou de l'extérieur me laissent libres!!!

La patience de Shoghi Effendi, face a ces terribles situations survenues dans sa propre famille, est illustrée par le fait qu'il garda, une fois, pendant huit mois le télégramme excommuniant son frère, pendant qu'il essayait de remédier vainement a la situation et d'éviter la nécessité d'envoyer un message qui lui brisait le coeur.

La violation du Covenant est si désastreuse pour la Cause que l'un des derniers actes de Shoghi Effendi fut d'informer les Mains de la Cause pour qu'elles désignent un second groupe de membres de corps auxiliaires afin de protéger la foi.

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Chapitre 6. FACETTES DE LA PERSONNALITE DE SHOGHI EFFENDI

L'intransigeance de Shoghi Effendi dans toute les matières affectant la protection de la foi ne veut pas dire qu'il ne pouvait pas être doux et aimable. Il était fondamentalement. très tendre de coeur. Quand on le laissait suffisamment en paix, il manifestait de mille manières non seulement a ceux qui l'entouraient mais aux croyants individuellement cette amabilité et cette tendresse innées. Très souvent quand une calamité frappait un pays où il y avait des baha'is, il demandait des renseignements, exemple ce câble a l'Iran: "Télégraphiez sécurité amis. Anxieux rapports tremblement de terre Iran Turkistan". Très souvent aussi, ces demandes de renseignements étaient suivies d'aides financières a ceux qui en avaient désespérément besoin.

Quand un baha'i américain frappé par la paralysie infantile en Iran, retourna avec sa femme aux Etats-Unis, Shoghi Effendi télégraphia aux amis de Beyrouth, d'Alexandrie et de New-York, leur demandant de les rencontrer sur le bateau et de les aider de toutes les manières possibles. Le Gardien envoya, en peu de temps, sept câbles au sujet d'une baha'ie qui avait eu des difficultés pour arriver a Haïfa et repartir après son pèlerinage. Sa précision et sa considération apparaissent lumineusement dans ce câble envoyé a l'Egypte: "Dewing Bahá'í Nouvelle Zélande arrive ce soir au Caire pour un jour. Prie le rencontrer gare. Si manqué rencontrez matin suivant a neuf heures bureau Cook. Offrez la plus grande amabilité". Une autre fois, Shoghi Effendi télégraphiait au sujet d'un baha'i qui pour quelque raison n'avait pu débarquer a Haïfa: "Réconfortez-le de ma part". Apprenant par le moyen d'un câble qu'un mari dont la femme complètement déséquilibrée le croit perdu: "votre message amour la calmerait", Shoghi Effendi télégraphia immédiatement: "Assure... amour confiance non diminué".

A un croyant du Proche-Orient dont les parents vivaient en Palestine, il câblait: "Très bienvenu conseille emmener enfants avec vous soulage languissamment leur grand-mère." Dans un télégramme a un nouveau baha'i éminent, il disait: "Câblez princesse mes meilleurs voeux affectueux. Que les bras tout-puissants de Bahá'u'lláh la soutiennent a jamais."

Dogmar Dole, une pionnière dévouée, mourut et fut enterrée en Suisse. Je me rappelle ma surprise et mon émotion, lorsqu'une fois, alors que je gardais le lit depuis quelques jours, Shoghi Effendi vint me voir et me dit qu'il était allé visiter la tombe de Dogmar Pole, un court voyage en train du lieu de notre séjour.

Il intervenait souvent, par-dessus et au dela de ses encouragements usuels et ses instructions générales aux baha'is, de manière directe dans leurs projets. Un garçon de dix-sept ans, au cours du premier plan de Sept Ans, voulait aller en Amérique latine. On lui avait conseillé d'attendre, qu'il était trop jeune, qu'il devait finir ses études et être plus âgé. Shoghi Effendi câbla a l'Assemblée Nationale d'Amérique lui demandant de reconsidérer la question et de le laisser partir. Et Shoghi Effendi mentionnait avec fierté la réponse de ce jeune homme aux besoins de pionniers. Une vieille dame infirme aspirait a être pionnière en Afrique du Nord, Shoghi Effendi l'encouragea et le lieu où mourut Ella Baily est marqué d'une étoile dorée sur une de ses cartes! je me rappelle qu'une femme en pèlerinage dit a Shoghi Effendi, a table, qu'elle avait la permission de son mari de s'offrir comme pionnière. Elle lui demanda s'il avait une suggestion sur l'endroit où ils devraient aller. "L'Afrique" répondit-il immédiatement. "N'importe quel pays de l'Afrique?" demanda-t-elle. "l'Afrique du Sud" répondit-il. Quelques instants après cet échange rapide de monosyllabes, elle demanda "N'importe quelle ville?" et il répondit "Johannesburg". Ainsi, en quatre mots, sa destinée et celle de sa famille étaient-elles fixées.

Parfois, l'esprit qui animait un baha'i était tel qu'il persuadait Shoghi Effendi de changer ses propres instructions. Le cas de Marion jack en est un exemple. 'Abdu'l-Bahá l'avait appelé "général jack" et le gardien l'appela "héroïne immortelle" disant d'elle, qu'elle était un exemple brillant de pionnier pour les générations présentes et futures de l'Orient et de l'Occident et que personne ne l'avait surpassée en ~1 constance, dévouement, abnégation, courage", sauf, "l'incomparable Martha Root".

Jacky, comme on l'appelait communément, vivait a Sofia en Bulgarie lorsque la guerre éclata. Shoghi Effendi soucieux de sa situation dangereuse lui câbla: "Conseille retourner Canada, télégraphiez si financièrement capable". Elle répondit: "... et la Suisse?" tout en l'assurant de son obéissance implicite. Shoghi Effendi répondit: "approuve Suisse". Mais elle ne voulait pas quitter son poste de pionnier et demanda l'autorisation de rester en Bulgarie. Le Gardien répondit: "Conseille rester Bulgarie. Affection".

Les niveaux de service sont un grand mystère. Shoghi Effendi conseillait toujours aux amis la modération et la sagesse. Mais s'ils ne le suivaient pas et choisissaient de monter au sommet de l'héroïsme et du sacrifice, il était immensément fier d'eux. Après tout il n'est ni sage ni modéré d'être martyrisé. Et pourtant, notre couronne de gloire, en tant que religion, est que notre premier prophète a été martyrisé et que vingt mille personnes suivirent son exemple. J'ai essayé de comprendre ce mystère: d'un côté la modération, de l'autre les paroles de Baha'u1lah: "... Alors écris avec cette encre cramoisie qui a été répandue sur mon sentier. Cela est plus doux que tout, en vérité..."

Il me semble, l'avion en donne le meilleur exemple: a terre, roulant sur ses roues, il est a la dimension du terrain, allant sans a coup sur une surface plane terrestre. Mais quand il prend son envol, monte dans les airs, retire ses roues et avance a des vitesses vertigineuses, il est dans le domaine céleste et les valeurs sont différentes. Quand nous sommes sur terre, nous trouvons bons les conseils terrestres, mais si nous choisissons de dédaigner le sol et de monter vers les domaines de services et de sacrifices plus grands, nous n'écouterons plus ces sortes de conseils, nous gagnerons un royaume immortel et deviendrons les héros de la Cause de Dieu.

Shoghi Effendi ne dédaignait rien. Toute chose qu'il trouvait, individu, objet ou lopin de terre pouvant servir avantageusement la foi, il la saisissait et l'employait. Il travaillait généralement avec les Assemblées, les Comités et aussi directement avec les individus. Un exemple en est Victoria Bedekian, alias "Tante Victoria". Elle écrivit, pendant des années, des lettres circulaires en Orient et en Occident et le Gardien l'encourageait dans cette activité et il lui disait même ce qu'elle devrait développer dans ses communications.

Il n'était pas tatillon sur ses sources d'information. Je veux dire qu'il n'attendait pas toujours que les canaux officiels corroborent l'arrivée d'un pionnier a son poste ou quelque autre bonne nouvelle qui lui avait été transmise par une lettre individuelle ou par un pèlerin. Il incorporait cette information encourageante dans ses messages. Cette latitude que se permettait Shoghi Effendi signifiait aussi que le travail de la Cause avançait sans a coups, a une vitesse bien plus grande que s'il avait agi autrement. Comme tous les grands Chefs, il avait quelque chose de cette qualité de journaliste qui se rend compte que le facteur temps dans la transmission des informations est très important et que la vitesse elle-même a son impact et stimule l'imagination. Cette pratique ne doit cependant pas nous faire croire qu'il n'était pas extraordinairement précis et méticuleux. Il compilait ses statistiques, cherchait les faits historiques, travaillait les moindres détails de ses plans et projets avec une exactitude étonnante.

Le Gardien avait quelques rares relations personnelles, en dehors de son affection et bonne volonté envers les croyants réellement dignes du nom de baha'i. Une fois, étant malade, Shoghi Effendi reçut un câble de Philip Sprague exprimant son chagrin a ce sujet et se terminant par: "coeur plein d'amour". Shoghi Effendi répondit: "Suis rétabli. Réponds pleinement a votre grand amour". Il eut fréquemment l'occasion de télégraphier a son agent en Italie, le Dr. Giacheri, pour diverses choses nécessaires au Centre Mondial. Beaucoup de ces câbles ressemblent a celui-ci: "Prière commander vingt-quatre lampadaires supplémentaires identiques ceux commandés - Amour." De tels câbles étaient loin d'être une pratique courante du Gardien.

Mais il y a un autre aspect de ses télégrammes. Si certains étaient affectueux, la plupart routiniers, d'autres pouvaient être extrêmement vifs. De nombreux télégrammes aux Assemblées Nationales ressemblent a celui-ci envoyé en 1923 a l'Amérique: "Attends rapports fréquents compréhensifs..." On trouve des termes encore plus forts dans beaucoup de ses télégrammes a des individus: "Prenez garde désobéir mes volontés"; "Vous avertis a nouveau"; "Prenez garde négliger" etc. Il est impossible de trouver des télégrammes prolixes ou peu explicites. "Envoyez avec soeur dix rubans Corona couleur noire" câblait-il a son frère a Beyrouth. Au premier baha'i demandant l'autorisation du pèlerinage, après la fin de la guerre, il télégraphia simplement ce mot: "Bienvenu".

Les télégrammes de Shoghi Effendi reflètent en miniature toute son activité, son esprit, ses sentiments, ses réactions et ses instructions tout au long de sa vie. Ils sont souvent plus approfondis, plus puissants, plus révélateurs que les milliers de lettres qu'il envoya aux individus, car dans ses lettres, ses secrétaires traitaient habituellement des détails et les mots n'étaient pas ceux du Gardien, sauf pour les post-scriptum qu'il écrivait lui-même et qui transmettaient le plus souvent l'assurance de ses prières, ses encouragements et ses déclarations sur les grands principes,

A l'instar de son grand-père et de son arrière-grand-père, Shoghi Effendi avait un sens très poussé de l'humour, qui se manifestait s'il avait la chance d'être heureux ou de jouir d'une petite tranquillité d'esprit. En s'amusant ses yeux dansaient littéralement, il riait sous cape délicieusement et quelquefois il éclatait d'un rire franc. A un jeune pèlerin qui disait vouloir se marier, Shoghi Effendi fit cette remarque: "n'attendez pas trop longtemps et n'attendez pas que quelqu'un tombe du ciel!" Dans un télégramme de 1923, il dit a quelques jeunes parents: et quand mes deux secrétaires indociles termineront-ils leurs périodes de traitement médical. Télégraphiez".

Il aimait taquiner ceux qui lui étaient familiers ou qui étaient de la famille: j'étais souvent la victime. Sachant que je croyais tout ce qu'il disait il en profitait et s'amusait a me duper. Par exemple, je me rappelle, une fois pendant la guerre, entrant dans sa chambre je le trouvai solennel et le regard soucieux. Je m'en inquiétai. Il me dit que quelque chose de terrible venait d'arriver. Naturellement je devins encore plus anxieuse et demandai plus d'explications. Il m'informa, l'air très soucieux et solennellement que Churchill était mort. C'était la période la plus dangereuse de la guerre. J'étais très agitée et renversée par cette nouvelle et lui demandai ce qu'il arriverait aux Alliés maintenant, après la mort de leur grand leader etc. Shoghi Effendi soutint mon inquiétude aussi longtemps qu'il put puis éclata de rire! Il me jouait de tels tours très souvent, car il trouvait en moi un sujet idéal. Mais je perdis peu a peu ma crédulité, vingt ans après il me disait que me duper devenait très difficile. Quelques fois, j'essayai faiblement de lui jouer ce tour, mais je ne pus jamais faire aussi bien que lui et ne parvins jamais a l'attraper.

D'une part si majestueux, et d'autre part si confiant et engageant, le coeur innocent et jeune, tel a été notre Gardien!

Quand Shoghi Effendi apprit que je savais quelque peu peindre, il me demanda diverses choses a colorier pour lui, par exemple le plan montrant les terrains acquis sur le Mont Carmel par les baha'is. Un jour comme je coloriais quelques domaines nouvellement acquis Shoghi Effendi me dit de les peindre en plus clair. J'en demandai la raison. "Pour montrer que c'est une nouvelle acquisition" me dit-il. C'était une expression de joie qu'il éprouvait a l'achat de ces nouveaux morceaux. Je me rappelle une autre occasion où je passai des heures a colorier des photographies, de dimensions différentes, montrant le dessin du monument de la Très Sainte Feuille et les deux monuments marquant les tombes de sa mère et de son frère.

Cela amène un autre trait de caractère de la riche personnalité de Shoghi Effendi. Il était très tenace dans ses objectifs, très déterminé, mais jamais irraisonnable. Il ne changeait jamais ses objectifs, mais il modifiait parfois ses plans pour pouvoir les atteindre. Le dessin du monument que j'ai colorié en est un exemple frappant. Dès qu'il conçut le transfert des restes de la mère et du frère de Bahiyyih Khanum sur le Mont Carmel, il commanda immédiatement en Italie, deux beaux monuments identiques a celui de la tombe de la Plus Sainte Feuille. Ces monuments arrivèrent pendant son absence de Haïfa. Il avait l'intention de les mettre de part et d'autre du Tombeau de la Plus Sainte Feuille. Il fit faire un dessin montrant ce que cela donnerait. Lorsqu'il revint a Haïfa, il étudia son plan sur le champ et décida que cela ne serait pas aussi beau que s'il mettait ces monuments, comme une paire, plus loin sur le même axe, ce qu'il fit finalement.

Tout au long du ministère du Gardien, nous voyons la lumière de la Direction divine briller sur son chemin, confirmer ses décisions, inspirer ses choix. Mais chaque plan comporte des facteurs imprévisibles. Des actions de Dieu et l'ensemble de la conduite humaine modifient peu ou prou mais constamment nos plans. Cela arrive toujours, au plus grands comme aux plus petits et les paroles des prophètes l'attestent. Shoghi Effendi était aussi sujet a ces forces, mais il modifiait en conséquence et fréquemment ses projets. Nous avons de nombreux exemples intéressants dans ce domaine: Il conçut, un moment, le projet de transférer le mausolée de Bahá'u'lláh sur le Mont Carmel. Mais il abandonna cette idée et fixa sa place permanente a Bahji.

La croisade mondiale ou le Plan de Dix Ans, fut d'abord annoncé comme un Plan de Sept Ans; a l'origine il y avait un temple a construire et huit pays buts dans ce plan, ce devint trois temples et dix pays, etc. Quand les forces extérieures, sur lesquelles il n'avait aucun contrôle, le frustraient de quelque projet, il y opposait des modifications et des extensions d'autres plans, il en compensait ainsi immédiatement la perte. Finalement, la Cause qui avait subi une défaite ou humiliation temporaire sortait en fin de compte avec une victoire plus grande, plus richement dotée.

Shoghi Effendi pouvait être détourné de sa route, mais n'abandonnait jamais son objectif. Son ingéniosité était remarquable. La façon dont il réalisa et organisa la construction des trois nouveaux temples continentaux baha'is du Plan de Dix Ans en est un exemple. De l'architecte qu'il avait sous la main, il prit les plans qu'il trouvait convenables pour les maisons d'adoration de Sydney et de Kampala. Ces plans étaient dignes, de proportions plaisantes, de style conservateur et d'un prix relativement bas. Mais l'architecte ne pouvait pas conduire ses plans dans les détails, ni superviser effectivement les travaux. Shoghi Effendi, ne faisant pas grand cas de cette circonstance qui aurait arrêté, comme un obstacle insurmontable, un homme aux vues étroites, ordonna aux deux Assemblées Nationales responsables de confier a des entreprises locales le soin de la construction. Il modifia lui-même les suggestions onéreuses que ces entreprises firent d'abord et fit construire ces deux temples a un prix qu'il trouvait raisonnable pour la Cause. Sa sagacité et son solide jugement sauvèrent maintes fois l'argent de la foi de sorte que de nombreuses et importantes tâches furent réalisées sans créer un déficit temporaire par l'exécution imprudente d'un seul projet.

L'économie était un principe très rigide chez Shoghi Effendi. Il était très austère en matière d'argent. Plus d'une fois il refusa l'autorisation de pèlerinage a une personne, la sachant endettée et disant qu'elle devait d'abord payer ses dettes. Je ne l'ai jamais vu payer une facture, que ce soit celle d'un repas ou une autre de plusieurs milliers de dollars, sans vérifier soigneusement l'addition! S'il y avait une surcharge ou un manque il le signalait. Souvent j'allais vers les gens étonnés pour leur signaler que leur addition était fausse et qu'ils devaient la refaire sinon ils seraient perdants. Il était également un marchandeur résolu, ne payant jamais ce qui lui paraissait excessif pour une chose donnée.

Plus d'une fois, il renonça d'acheter un bel ornement pour le mausolée ou les archives ou les jardins parce qu'il était trop cher et que le marchand ne pouvait ou ne voulait pas accepter le prix du Gardien. Et ce, même s'il voulait l'objet et s'il en avait l'argent, simplement parce qu'il considérait comme une erreur de dépenser une telle somme. Comme 'Abdu'l-Bahá, Shoghi Effendi eut pendant toute une période une auto et un chauffeur. Mais pendant les pires années de la guerre, les pièces détachées manquaient. Il vendit alors l'automobile et utilisa des taxis. Je ne doute pas qu'habituellement on peut tout acheter avec suffisamment d'argent. Il aurait pu se procurer une autre voiture mais il n'y songea pas. Il était contre l'extravagance, l'ostentation, le luxe et il se refusait beaucoup de choses et les refusait aux autres parce qu'il les trouvait soit injustifiables, soit impropres.

La franchise était un autre trait de caractère et fortement marquée chez Shoghi Effendi. Les croyants étaient ses confidents. Librement, majestueusement distant, mais avec une confiance attachante et captivante, il communiquait aux pèlerins, qui étaient ses invités, non seulement ses idées et ses interprétations des enseignements, mais aussi ses projets et ses plans. Il n'avait pas de confidents privilégiés de droit recevant ses pensées. Les Assemblées Nationales étaient des canaux par lesquels il transmettait ses grands plans, elles étaient aussi des corps qui réalisaient ces plans. Mais il avait l'habitude de partager ces plans, dans presque tous leurs détails, avec ceux qu'il rencontrait. De sorte que de nombreux pèlerins, au retour de la Terre Sainte, étaient en possession de tous les détails qui seraient bientôt communiqués officiellement au monde baha'i. Il en était de même pour le travail au Centre Mondial. Sa franchise était si complète que parfois il dessinait une petite esquisse a table pour illustrer ce qu'il allait faire dans les jardins sur le Mont Carmel, comment serait "l'Arc", quels seraient les édifices qui devaient être érigés la ou la etc.

En toute chose nouvelle qu'il entreprenait, nationalement ou internationalement, on pouvait presque le suivre sur le même modèle que le lever du jour: on décernait la première lumière dans ses paroles aux pèlerins ou a demi-cachée dans ses communications au monde baha'i; puis venait la lueur des buts commençant a prendre forme, alors que le soleil de son concept s'élevait et qu'il centralisait sur ces buts l'énergie brillante de sa raison arrivait enfin l'idée finale dans son ensemble et toute sa splendeur, c'était un Plan de Sept Ans, un Plan de Dix Ans, les avertissements et les promesses contenues dans une nouvelle et magnifique lettre générale, des instructions complètes concernant tel projet important comme la finition du mausolée du Bab, les Archives internationales, l'une des nouvelles maisons d'adoration ou l'exposition de certains thèmes principaux dans des livres tels que "LE SECRET DE LA CIVILISATION DIVINE" ou "VOICI VENU LE JOUR PROMIS".

Les rapports entre Shoghi Effendi et les pèlerins, sa courtoisie en tant qu'hôte, sa gentillesse montre par mille petites choses, les sujets dont il discutait avec eux, avaient un grand effet sur le travail accompli par les baha'is dans de si nombreux pays. Car ces croyants privilégiés rentraient dans leurs communautés et agissaient comme un levier en encourageant leurs amis baha'is a un effort encore plus grand, ils faisaient apparaître le Gardien comme une personne beaucoup plus réelle a ceux qui n'avaient pas eu le privilège de le rencontrer face a face, ils créaient un sentiment de proximité avec lui et avec le Centre mondial qui aurait difficilement pu être réalisé autrement. Il pouvait communiquer, lors de ses conversations avec les pèlerins, dans un langage plus courant et plus énergique qu'il n'employait dans ses écrits, ses sentiments sur certains sujets. J'ai eu le privilège de noter par écrit, lors de notre pèlerinage en 1937, ce qu'il nous disait a table a ma mère et a moi. Plus tard, j'ai rarement fait cela.

Toutefois, a quelques occasions j'ai noté ce qu'il disait, comment il le disait, c'était par exemple le cas en 1954, quand il parlait aux pèlerins très énergiquement des besoins urgents de la Croisade mondiale et de l'attitude des baha'is envers le problème de pionnier: "je peux les avertir, je peux les pousser, mais je ne peux créer l'esprit il en résulte réellement pour moi un malheur et pour les croyants un danger"; "Ils doivent plier bagage et s'en aller, personne n'a le droit de les en empêcher, quand ils sont indépendants; qu'ils prennent leur passeport et partent"; La Cause triomphe malgré l'inaction d'un grand nombre de ses adeptes, elle travaille d'une manière mystérieuse". Parlant des amis qui travaillaient comme professeurs dans les écoles, dans certains endroits: "Ils apportent dans l'école le mode de vie américain au lieu de s'en débarrasser et d'établir le mode de vie baha'i".

Malgré tous les bienfaits dont il accablait les pèlerins, veillant sur leur confort matériel en tant qu'hôte, déchirant les voiles de leurs yeux et les éduquant dans leur foi, néanmoins quand quelqu'un cherchait a exprimer sa gratitude pour l'honneur de l'avoir rencontré, il se détournait immédiatement disant que le but du pèlerinage c'était de visiter les Tombeaux sacrés.

Il me revient tant de souvenirs, quand je pense aux pèlerins, moi-même y compris. Comme par exemple ce matin de 1923. J'étais une enfant. Nous revenions de Bahji, où nous avions commémoré l'ascension de Bahá'u'lláh. Nous étions dans l'automobile du Gardien. J'avais insisté pour m'asseoir sur le bord de la capote pliée de la torpédo, a l'arrière de la voiture, au lieu de m'asseoir sur le siège, malgré les remontrances et les mises en garde du Gardien. Mais je lui avais assuré que je ne tomberais pas. J'étais trop ivre par le lever du jour et les grâces qui s'étaient déversées sur moi, pour avoir peur. A cette époque il n'y avait pas de vraie route entre Haïfa et 'Akka et nous longions une bande étroite de sable mouillé sur la plage, entre la mer et les dunes. Une ondulation sans fin formée de centaines de petits crabes blancs s'enfuyant devant la voiture, s'étendait devant nous. Le soleil venait de se lever et le monde entier était frais, rose, propre. Et Shoghi Effendi me disait comme il aimerait voir les Montagnes Rocheuses du Canada, et parlait de son amour de la montagne et de l'alpinisme. Il suivit toujours avec le plus grand intérêt et jusqu'à la fin de sa vie tous les récits des assauts contre l'Everest. Son amour pour les beautés scéniques était si grand que s'il avait été un homme libre, il aurait passé, j'en suis sûre, le plus clair de son temps a visiter les beaux paysages naturels du monde.

Deux pèlerins suisses vinrent a Haïfa la dernière année de la vie du Gardien. Leur présence remua tous ses souvenirs de la Suisse et il y donna libre cours ce qui ne ressemblait pas du tout a sa réserve habituelle sur sa vie et ses sentiments personnels. J'étais malade et absente du dîner de la Maison des Pèlerins. Mais quand il rentra, Shoghi Effendi me dit qu'il avait tout dit sur les montagnes qu'il avait escaladées, les promenades qu'il avait effectuées, les paysages qu'il avait aimés. Cela ne lui ressemblait pas, c'était un phénomène rare et une indication claire de quelque chose de profond qui se passait dans son coeur.

je me rappelle un autre événement qui arriva en Suisse même alors que nous quittions, un après midi, Zermatt.

Pendant les nombreuses années où nous avions voyagé ensemble, Shoghi Effendi ne s'était jamais lié avec personne et ne parlait que très rarement avec les étrangers. Ce n'était pas mon cas. Je glissais, quelque fois, hors de notre compartiment, dans le train ou a d'autres occasions et j'entrais en conversation animée avec les autres passagers. Il le savait toujours quand cela m'arrivait et n'y attachait pas d'importance. Je crois qu'il pouvait le lire dans l'expression éclatante mais hésitante de mon visage et il me demandait ce que j'avais fait avec un scintillement dans les yeux. Cet après midi, cependant, ce fut lui qui tint une longue conversation, alors que nous étions assis sur les durs sièges en bois de notre compartiment de 3ème classe, avec un jeune homme, un très aimable garçon, fils de Russes blancs vivant en Amérique, assis en face de nous. Il voyageait pour la première fois en Suisse. Le Gardien, avec cette gentillesse et animation qui caractérisait si souvent sa conversation, le conseillait avec force détails, sur les endroits qu'il ne devrait pas manquer de voir dans le peu de temps dont il disposait. Il sortit même son guide des chemins de fer suisses et lui indiqua quels trains il devait prendre, où et quand il devait y aller. Je me rassis et écoutai. J'observais les traits fins du jeune homme, si courtois, si heureux de l'attention que lui portait cet étranger et naturelle ment je priais dans mon coeur que cette grâce qu'il recevait et que je ne pouvais d'aucune manière lui révéler, puisse, de quel que façon, quelque jour, le conduire a la foi dont cet étranger était le Chef!

Mais retournons aux remarques de Shoghi Effendi aux pèlerins suisses a Haïfa. Il les informa qu'il désirait que la Suisse ait son terrain de Temple. Que ce terrain devait être situé près de la capitale, Berne, avec vue sur les Alpes bernoises où il avait passé tant de mois a les escalader et a s'y promener. Le 12 août 1957, il communiqua a ce qui étaient alors l'Assemblée Spirituelle Nationale des baha'is de l'Italie et de la Suisse, ses désirs a ce sujet. Son secrétaire écrivait: "Comme il l'a expliqué a..., il désire vivement que la Suisse achète un morceau de terrain, si modeste soit-il au début, pour le futur Mashriqu'l-Adhkar de ce pays. Il pense que ce terrain devrait être aux environs de Berne, avec vue sur l'Oberland bernois, et il est très heureux de pouvoir offrir lui-même ce terrain a la Communauté suisse. Aucune publicité, cependant, ne doit être donnée a cette affaire afin qu'aucune opposition ressemblant a ce qui s'est passé en Allemagne ne soit provoquée par les éléments orthodoxes de Berne.

Dès que votre comité responsable de trouver le terrain aura localisé un morceau convenable, il aimerait que votre Assemblée l'en informe en détail." C'était un cadeau unique. Aucune communauté baha'ie au monde n'a été ainsi honorée. Le morceau de terrain, de presque 2000 mètres carrés, aux environs de Berne, avec vue sur le Gürberthal, d'où on peut voir les fameuses montagnes Finsteraarhorn, Mönch, Eiger et Jungfraü, théâtre des nombreux exploits alpinistes du Gardien, mais aussi la scène des heures les plus sombres qu'il traversa après l'ascension de son grand-père.

Une autre fois, un pèlerin canadien dit au Gardien qu'en enseignant les Esquimaux, il lui était difficile de leur faire comprendre la signification de comparaisons telles que le rossignol et la rose. Car ces choses leur étaient complètement inconnues. La réaction du Gardien fut typique. En disant adieu a cette amie, il lui donna une petite fiole d'essence de rose d'Iran, la quintessence de la rose, et lui dit d'en imprégner les Esquimaux: ce serait peut-être une façon de leur faire entrevoir ce que Baha'u1lah voulait dire en parlant de la rose.

Un autre incident me vient a l'esprit. Parmi les derniers pèlerins a quitter Haïfa avant que lui-même ne parte en juin 1957 pour ne plus revenir, il y avait deux croyants américains noirs. Tant que je vivrai, je n'oublierai jamais le regard de cette noire, assise en face du Gardien a la table de la Maison des Pèlerins. Shoghi Effendi rencontrait les hommes en tant que créations de Dieu et n'avait d'autre sentiment envers eux que le plaisir de les voir comme Dieu les avait faits. On pouvait lire sur le visage de cette amie qu'en le rencontrant, elle avait oublié les blessures et les tristesses d'une vie. Elle le regardait avec ce mélange fait de grand amour d'une mère et de la révérence due a son glorieux rang. Ce doit être, je crois, le regard des anges au paradis, quand ils contemplent leur Seigneur.

Ceux qui avaient le privilège d'être près du Gardien, peu importe leur expérience passée, peu importe depuis combien de temps ils étaient baha'is (certains comme moi l'étaient depuis la naissance), voyaient leur vision de la grandeur de la Cause s'agrandir constamment par les paroles, les réactions et l'exemple de Shoghi Effendi. Je me souviens de ma surprise lorsqu'en Ridvan 1957, il mentionna, dans son long message au monde baha'i "les pensionnaires récemment convertis" de la prison Kitalya en Ouganda. Il en était de toute évidence fier, sinon il ne l'aurait pas mentionné.

Il ne m'était jamais venu a l'esprit qu'on puisse parler sans honte des baha'is en prison! Et voici qu'il proclamait que nous avions un groupe d'adeptes de Bahá'u'lláh en prison. Il faisait souvent allusion a ce fait dans ses conversations avec les pèlerins. Je me rendis compte, en réfléchissant a ce qu'il disait a ce sujet, que la foi était pour tous les hommes, saints et pécheurs. Il y avait deux principes en jeu. Le premier veut que la société soit gouvernée par des lois, protégée par des lois et que les hommes soient punis par des lois. Le second principe voulait que la croyance dans la Manifestation de Dieu soit universelle, qu'elle englobe tout le monde. Car l'acte de foi, c'est l'étincelle qui éclaire l'âme et lui donne la conscience éternelle de son Dieu. Toute âme y a droit, peu importe ses péchés. A des époques différentes, dans plus d'une lettre a différentes personnes, Shoghi Effendi encourage les baha'is a enseigner dans les prisons.

La sympathie que tous les prophètes de Dieu ont montré envers les piétinés, les résignés, les pauvres et les parias, les signalant, particulièrement, a notre secours, notre protection et notre encouragement affectueux, se manifestait toujours dans les paroles et les actes du Gardien. Mais il ne faut pas confondre cette attitude avec cette vérité fondamentale selon laquelle les nombreux groupes qui, aujourd'hui, tombent dans ces catégories non seulement méritent notre attention particulière mais ont aussi une réserve de puissance et de grandeur spirituelles indispensables au monde entier. Prenez par exemple les Indiens de l'Hémisphère Occidental.

'Abdu'l-Bahá a écrit: "Vous devez attacher une grande importance aux Indiens, les habitants originels de l'Amérique. Car ces âmes peuvent être comparées aux anciens habitants de la Péninsule Arabique qui, avant la révélation de Muhammad, étaient comme des sauvages. Quand la lumière de Muhammad brilla parmi eux, ils devinrent si enflammés qu'ils illuminèrent le monde. Ainsi, si les Indiens étaient guidés et éduqués correctement, il ne peut y avoir de doute que par les enseignements divins, ils deviendraient si illuminés que la terre entière en serait éclairée." Shoghi Effendi tout au long de son ministère n'oublia jamais ces paroles. Il pressa de manière répétée les croyants du Canada et des Amériques d'enrôler ces âmes sous la bannière de Bahá'u'lláh. Quelques unes de ses dernières lettres, écrites en juillet 1957, a diverses Assemblées Nationales de l'Hémisphère occidental, soulignaient une nouvelle fois et vigoureusement ce fait et parlaient du "grand retard dans la conversion des Indiens américains".

Je cite quelques extraits de ses instructions écrites par son secrétaire:

"La tâche la plus importante est, naturellement, le travail de l'enseignement: a chaque session, votre assemblée doit y consacrer une attention particulière et considérer toutes les autres choses d'une importance secondaire. Non seulement de nombreuses nouvelles assemblées doivent être développées, ainsi que les groupes et les centres, mais aussi une attention particulière doit être localisée sur la conversion des Indiens a la foi. Le but doit être de former des Assemblées composées d'Indiens, afin que ces habitants originels du pays, si exploités, si réprimés, puissent se rendre compte qu'ils sont égaux et partenaires dans les affaires de la Cause de Dieu et que Bahá'u'lláh est la manifestation de Dieu pour eux".

"Il était particulièrement heureux de voir que certains croyants Indiens étaient présents a la Convention. Il attache la plus grande importance a l'enseignement de la foi aux habitants originels des Amériques. 'Abdu'l-Bahá lui-même a affirmé combien grandes sont leurs potentialités et c'est leurs droits et le devoir des baha'is non indiens, de voir qu'ils reçoivent le Message de Dieu pour ce jour. L'un des objectifs les plus méritoires de votre Assemblée doit être l'établissement d'Assemblées spirituelles toutes indiennes. Les autres minorités également doivent être particulièrement recherchées et enseignées. Les amis doivent se rappeler que dans notre foi, contrairement a toute autre société, la minorité, afin de compenser ce qu'on peut appeler un statut inférieur, reçoive une attention, un amour et une considération particulière...

"Alors que vous formulez les buts qui doivent recevoir votre entière attention pendant les années a venir, il vous presse d'avoir en vue le plus important de tous, nommément la multiplication des Assemblées spirituelles, des groupes et des centres isolés. Cela vous assurera largeur et profondeur dans les fondations que vous établissez pour les institutions futures. Les croyants devraient être instamment invités a considérer individuellement les besoins de leurs régions immédiates et partir comme pionniers dans les cités et les villes proches ou lointaines. Ils doivent être encouragés par votre Assemblée a se rappeler que les petites gens, souvent pauvres et obscurs, ont changé le cours de l'histoire humaine plus que les gens qui commencèrent avec la richesse, le renom et la sécurité.

Ce fut 'le cribleur de blé qui, aux premiers jours de notre foi, se leva et devint un héros et un martyr et non les savants prêtres de sa ville!"

Il exprimait des sentiments identiques au sujet d'autres races. Dans une lettre datée du 27 juin 1957, il écrivait a l'Assemblée Spirituelle Nationale nouvellement formée de la Nouvelle Zélande: "alors que vous formulez vos plans et les appliquez pour accomplir la tâche qui vous est confiée, pour les six prochaines années, il désire que vous ayez particulièrement en vue la nécessité d'enseigner les Maoris. Ces gens qui, les premiers, ont découvert la Nouvelle Zélande sont d'une race très fine et forment un peuple longtemps admiré pour ses nobles qualités; un effort spécial doit être fait, non seulement pour contacter les Maoris dans les villes, et les attirer au sein de la foi, mais aussi pour aller dans leurs villes, vivre parmi eux et établir des Assemblées dans lesquelles la majorité, sinon la totalité des croyants serait des Maoris. Ce serait vraiment une réalisation méritoire".

A un pèlerin appartenant a la race mongole, le Gardien déclara que la majorité des habitants de la terre n'étant pas de race blanche il n'y avait aucune raison pour que la majorité des gens a l'intérieur de la foi le soit. Au contraire la Cause doit refléter la situation existante dans le monde. Pour Shoghi Effendi, les différences n'étaient pas a éliminer, elles étaient plutôt des ingrédients légitimes, nécessaires et vraiment fascinants qui rendaient l'ensemble encore plus beau et plus parfait.

Shoghi Effendi n'inculqua pas seulement et constamment aux baha'is le respect dû aux gens d'origines éthiques différentes, il leur enseigna également le vrai respect et par-dessus tout la révérence comme qualités indispensables a un caractère humain noble. La révérence pour les choses saintes manque tristement au monde occidental d'aujourd'hui. A une époque où une fausse idée de l'égalité parait impliquer que chaque brin d'herbe doit avoir la même longueur, le profond respect du Gardien pour ceux dont le rang était supérieur au sien est le meilleur exemple qu'on puisse trouver. L'extrême révérence qu'il montrait aux deux Manifestations de Dieu et a 'Abdu'l-Bahá, dans ses écrits, ses paroles et dans la manière dont il approchait leurs lieux de repos fournit aux baha'is un modèle permanent a suivre. Chaque fois que Shoghi Effendi était 'près d'un des Mausolées, on pouvait sentir la conscience qu'il avait de ce fait dans tout son être.

Sa façon de marcher quand il s'en approchait, son attitude tranquille et de grande dignité et sa révérence quand il avançait vers le seuil, s'agenouillait et y posait son front, sa façon de ne jamais tourner le dos, a l'intérieur du Mausolée, vers le point où l'un de ces êtres infiniment saints et précieux était enterré, le ton de sa voix, sa dignité et son manque de légèreté en ces occasions, tout portait témoignage de la manière dont l'homme doit approcher un saint des saints, marcher sans bruit sur une terre sacrée. C'est vraiment avec l'âme que l'homme doit tout faire en ce monde, car c'est la seule chose qu'il emporte avec lui quand il le quitte. C'est cette conception fondamentale, si obscure et oubliée par les philosophies contemporaines, qui dote la poussière même des êtres nobles d'un pouvoir mystique. Le parfum de certaines roses est si fort que, des années après qu'elles se soient fanées et desséchées, on peut encore sentir la rose en eux. C'est un petit exemple de la puissance qui demeure dans la poussière même qui avait été associée aux esprits élevés des âmes divines quand elles étaient de ce monde.

Cette émotion magnifique de révérence, qui semble balayer au loin, quand elle souffle sur nous, les impuretés de nos natures insuffisamment mûries, étaient un des traits marquants du Gardien. Il l'avait apprise dès son enfance quand il s'asseyait a genoux, les bras croisés sur la poitrine devant son grand-père. Je me souviens d'un incident qui survint après le retour de mes parents au Canada, en 1937. Ils m'expédièrent mes livres, ma bibliothèque et d'autres objets. Je rangeai soigneusement mes livres dans la position qu'ils avaient par rapport a mon lit auparavant, c'est-a-dire parallèle au pied du lit. Je plaçais la même photographie d'Abdu'l-Bahá sur mes livres. Quand Shoghi Effendi vit cela il s'exclama: "Vous mettez le Maître a vos pieds." je sursautai, pour le moins, par l'intensité de cette remarque et lui dis que je l'avais toujours mise a cet endroit, de sorte qu'en me réveillant je peux voir son visage. Shoghi Effendi répondit que ce n'était pas convenable. Je devais mettre le Maître a ma tête, par respect, et non a mes pieds. Avant cet incident il ne m'était jamais venu a l'esprit qu'une chambre avait un haut et un bas, et que les associations avec des objets tels que la photographie du Centre du Covenant de la Manifestation suprême de Dieu et la reproduction du Plus Grand Nom sont si sacrées, que leur place même dans une chambre, doit être élevée. Les paroles écrites par son secrétaire de sa part a l'Assemblée Nationale d'Amérique en 1933 sont un exemple de cette attitude du Gardien:

"En ce qui concerne les Tablettes de Bahá'u'lláh a la Plus Sainte Feuille, Shoghi Effendi croit qu'il serait plutôt irrespectueux de reproduire en fac-similé la Tablette de l'écriture de Bahá'u'lláh dans la brochure proposée. Ils les avaient reproduites pour les enluminer et les envoyer comme cadeaux aux différentes Assemblées Nationales afin qu'elles soient vénérées et placées dans leurs archives nationales".

Il y a d'autres exemples sur ce sujet. En 1923, Shoghi Effendi télégraphiait a la même Assemblée Nationale: "Dignité de Cause exige utilisation et circulation restreintes enregistrement voix du Maître". Ce câble fait allusion a l'enregistrement d'une prière chantée par 'Abdu'l-Bahá lors de son voyage aux Etats-Unis. Une autre fois Shoghi Effendi écrivit a cette même Assemblée: "Toutefois, dans la conduite de toute activité sociale, un grand soin doit être apporté au maintien strict de la dignité du lieu, par égard en particulier a sa proximité de la Maison d'Adoration qui rend doublement essentiel pour les croyants de se conformer aux modes de conduite et de rapports sociaux établis par les enseignements baha'is".

Ici, il ne s'agit plus d'un rite. Il n'y a pas de rites dans la foi baha'ie. Le Gardien avait l'habitude de se prosterner aux seuils des Tombeaux Sacrés, mais il prenait la peine d'expliquer aux pèlerins qu'ils étaient libres de le faire ou non. Il le faisait parce que c'était la coutume dans le pays oriental d'où venaient ses ancêtres. Mais la révérence était autre chose: la forme d'expression que pouvait choisir un individu était une chose, l'esprit qui devait habiter le coeur d'un dévot en approchant ces objets qui sont les plus sacrés en ce monde en était une autre.

Le Gardien avait l'habitude, suivant en cela l'exemple du Maître qui revendiquait pour lui-même le rang du Serviteur des serviteurs de Dieu, de se tenir debout a côté de la porte du Mausolée et d'oindre, avec l'eau de rose ou l'essence de rose, les croyants qui passaient et entraient dans le Mausolée. Il entrait le dernier. Cependant, malgré cette humilité et servitude sincères, la hiérarchie, les différences inhérentes aux rangs qui font partie de la société humaine, n'étaient pas négligées. C'est lui qui conduisait la prière des fidèles, ce sont ceux dont le rang était le plus élevé a Haïfa qui le suivaient de près quand il marchait ou qui avaient le privilège de monter dans sa voiture lorsqu'il allait pour les commémorations a Bahji, ou ouvraient la voie pour aller au Mausolée.

La courtoisie, le respect, la révérence, chaque chose avait sa place propre dans l'ordre des choses.

Shoghi Effendi, avec ce sens profond de révérence due aux figures centrales de notre foi, était très vigilant a les défendre contre la moindre insulte. En janvier 1941, par exemple, la municipalité appela une petite rue face a la Maison d'Abdu'l-Bahá et a la Maison des pèlerins Occidentaux, "la rue Baha". Shoghi Effendi fut très indigné, il envoya immédiatement sa secrétaire voir le Maire et protester, disant que, comme c'était le nom du Fondateur de notre foi, nous considérons cette appellation comme peu appropriée et insultante. Les autorités municipales se réunirent et changèrent l'appellation en "Rue de l'Iran". Je me rappelle que le Gardien était si bouleversé par cet événement qu'il me dit que si les autorités n'avaient pas enlevé la plaque, il y serait allé lui-même et l'aurait jetée bas de ses propres mains, au besoin; même si cela devait le conduire en geôle. J'étais très bouleversée par cette perspective, car je ne voulais pas qu'il aille en prison sans moi et je ne voyais pas ce que je pouvais faire pour l'y accompagner.

Aucune description de la personnalité de Shoghi Effendi ne serait complète si elle passait sous silence son extraordinaire sens artistique. Cela ne veut pas dire qu'il aurait pu être un peintre, il était un écrivain par excellence. Mais il avait certainement les yeux d'un peintre ou d'un architecte. Cela allait de pair avec cette qualité fondamentale sans laquelle je ne vois pas comment on pourrait réaliser quelque chose de grand dans n'importe quel art ou science, je veux parler de ce sens parfait des proportions, un sens de proportions mesuré en millimètres plutôt qu'en centimètres. Ce fut lui qui fixa le style du Mausolée du Báb par ses instructions a mon père, concernant pour la plupart non pas les détails mais les grandes lignes. Ce fut lui qui établit le dessin de l'édifice des Archives internationales, a tel point que l'architecte affirmait invariablement que c'était le dessin de Shoghi Effendi et non le sien. Le Gardien sans aucune aide ni conseil réalisa les superbes jardins de Bahji! et de Haïfa, toutes les dimensions étaient siennes, Mais ce qu'ignorent peut-être la plupart des gens, c'est que les intérieurs du Mausolée, du Manoir de Bahá'u'lláh, de la Maison d'Abbud, du manoir de Mazra'ih n'ont été créés par personne d'autre que le Gardien. Non seulement il ajouta constamment aux ornements photographies, lampes et meubles qui rendent ces lieux si beaux, mais encore toute chose fut placée où elle est, sous sa supervision.

Pas une photo n'est pendue aux murs qui ne soit placée par lui exactement où elle devait l'être au centimètre près. Non seulement il créa ce bel effet d'ensemble, quand on entre dans ces lieux, mais encore il le fit avec le moindre coût, achetant les objets non pas tellement pour leur style ou leur époque, mais parce qu'ils n'étaient pas chers et pouvaient achever un effet, sans égard a leur valeur intrinsèque. Ses visites aux Mausolées et aux jardins étaient les seules occasions me permettant de nettoyer sa chambre. Malgré mes efforts et ceux de la femme de chambre de replacer les nombreux objets de son bureau a leurs positions exactes, néanmoins quand il rentrait dans sa chambre, où il accomplissait tout son travail, il allait vers le bureau, jetait un coup d'oeil automatique, étendait la main et déplaçait d'une distance presqu'infinitésimale, les différents objets qu'il détectait légèrement déplacés de leur position antérieure. Je suis sûre que la différence était pratiquement invisible a tout autre oeil que le sien. Il est inutile d'ajouter que tout cela s'alliait a un bon goût et un ordre que c'en était phénoménal.

Shoghi Effendi aimait les ornements, les ornements qui étaient beaux et proportionnés et non parce qu'ils étaient des ornements. J'ai appris au fil des ans, a connaître ses édifices favoris et ses styles architecturaux: il aimait beaucoup le style grec, illustré en particulier par les proportions inégalées du Panthéon, il aimait aussi l'architecture gothique, quoique entièrement différente de la forme d'expression grecque. Il admirait leurs arches montantes et leurs croisillons en pierres. Nous visitâmes souvent les cathédrales gothiques d'Angleterre et dans sa chambre il avait placé une photo de la cathédrale de Milan. Il avait aussi des photos, quelques unes dans sa propre maison d'autres au Manoir de Bahji, de l'Alhambra de Grenade, qu'il considérait comme très beau. Il y avait un autre édifice très différent des autres dans sa sensibilité et ses proportions, que Shoghi Effendi aimait, c'était la Signoria de Florence. Rien ne pouvait mieux indiquer la profondeur de sa sensibilité artistique et la solidité de son instinct en ces matières, que cet édifice massif italien si différent de ses autres favoris et qui le réjouissait si profondément et qu'il appréciait tant.

Libre de toute tradition en matière de goût, Shoghi Effendi était très original et ingénieux pour réaliser ses effets.

Prenez par exemple la décoration intérieure de l'édifice de style grec des archives. Afin d'obtenir plus d'espace qu'un simple hall géant où il exposerait les nombreux objets, sacrés ou non, qu'il avait l'intention d'y mettre, Shoghi Effendi fit construire deux balcons étroits de chaque côté de la grande salle. Ils étaient protégés par une balustrade en bois d'un beau style renaissance. La plupart des meubles a tiroirs qu'il choisit pour mettre contre les murs dans la salle étaient japonais vernis ou chinois en bois de teck sculptés. Les six chandeliers suspendus étaient en cristal taillé et de pur style européen. Quand je demandai au Gardien quels étaient les meubles qu'il mettrait sur le balcon, il me dit qu'il utiliserait quelques uns de ceux des anciennes Archives. Ils n'étaient réellement d'aucun style mais juste des meubles modernes en bois plaqué comme on en a chez soi. Et pourtant cet étrange assortiment de choses d'époque et de pays différents, comprenant d'innombrables objets d'art' créait une impression de beauté, de dignité, de richesse et de splendeur qu'on peut difficilement trouver ailleurs.

Un autre exemple de l'extrême ingéniosité du Gardien, c'était le petit jardin qu'il construisit, a deux étages du sol, dans une petite cour découverte de la Maison d'Abbud a 'Akka. Sans demander conseil, et par conséquent sans qu'on le conseille, il procéda avec des tuiles, un peu de ciment, un vieux piédestal en bois, un paon métallique et quelques plantes, a la création d'un petit carré de jardin qui n'était pas seulement charmant mais qui attirait aussi la curiosité des habitants d'Akka qui visitaient la maison le jour où elle était ouverte au public. Ils regardaient une chose nouvelle et inouïe et un autre pourvoyeur du renom de la Communauté baha'ie.

Le Gardien était vraiment un homme extraordinaire. Il n'y a pas de fin aux exemples qui vous viennent a l'esprit quand on pense a son caractère et a ses réalisations. Il était si fidèle a ceux qui lui étaient fidèles qu'on pourrait rarement trouver son pareil. Dans les jardins du Mausolée, sur la terrasse face au Tombeau, il y a une petite pièce en ciment, un peu plus grande qu'un box. C'était la chambre d'Abu'l Kasim, un gardien du Tombeau que Shoghi Effendi aimait beaucoup pour son dévouement et son caractère. La nuit précédant la mort de cet homme, Shoghi Effendi, me dit qu'il avait eu un rêve étrange, a deux reprises, dans lequel le vert du Mausolée était parti comme s'il avait brûlé.

Il était très perplexe a ce sujet, car il sentait que cela devait avoir une signification. Quand il apprit quelques heures plus tard la mort du gardien du Mausolée, il comprit aussitôt le sens de son rêve. A plusieurs reprises, sur une période de plusieurs années, en construisant le Mausolée et en développant la terrasse, le Gardien détruisit cette pièce mais il la reconstruisit chaque fois un peu plus loin a l'ouest, par fidélité a a cette âme dévouée.

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Chapitre 7. LES LIENS LES PLUS PROFONDS

Quelque fidèles et tendres qu'aient été les rapports de Shoghi Effendi avec ses intimes, tout au long de sa vie, sa relation suprême fut la Plus Sainte Feuille. Quand elle décéda en 1932, la nouvelle lui parvint a Interlaken, en Suisse. Quoiqu'il fût bien conscient de son état physique qu'il décrivait en 1929 lorsqu'il disait que la Plus Sainte Feuille était "maintenant au soir de sa vie, et les ombres profondes causées par une vue qui baisse et une force qui décline s'amassent autour d'elle"; bien qu'il eut la prémonition de l'approche de sa mort, lorsqu'en mars 1932, il écrivait aux croyants américains les pressant de hâter la finition du dôme de "notre Temple bien-aimé" et disait que "ma voix est une fois encore renforcée par les instances passionnées et peut-être les dernières de la Plus Sainte Feuille dont l'esprit, planant maintenant au bord du grand Au-dela, aspire a continuer son vol vers le Royaume d'Abha... une assurance de la joyeuse consommation d'une entreprise dont le progrès a si grandement illuminé les derniers jours de sa vie terrestre"; quoiqu'elle eût, maintenant, quatre-vingt-deux ans; néanmoins, rien de tout cela n'adoucit, ni n'atténua le chagrin du Gardien. Le 25 juillet, il télégraphia a l'Amérique, annonçant que son âme avait pris son envol vers ce grand Au-dela et qu'il pleurait "l'enlèvement soudain de mon seul soutien terrestre, la joie et la consolation de ma vie". Il informait les amis Il qu'un deuil si pénible nécessite la suppression pour neuf mois, dans le monde baha'i, de toute festivité religieuse". Des réunions de commémoration devaient avoir lieu partout, localement et nationalement en mémoire du "dernier vestige de Bahá'u'lláh".

Mais c'est le 17 juillet qu'il écrivit une lettre aux croyants américains et canadiens dévoilant quelque peu ce qui se passait dans la mer houleuse de son coeur. Cette lettre fait le panégyrique de la vie, du rang et des actes de la soeur d'Abdu'l-Bahá. Il y déverse son amour en un torrent de mots:

Chèrement aimée la Plus Sainte Feuille! A travers le brouillard des larmes qui remplissent mes yeux, je peux clairement voir, alors que j'écris ces lignes, ta noble figure devant moi et je peux reconnaître la sérénité de ton aimable visage. Je peux encore fixer, malgré l'ombre de la tombe qui nous sépare, tes yeux bleus pleins d'amour et je peux sentir, dans sa calme intensité, l'immense amour que tu as porté a la Cause de ton tout-puissant père, l'attachement qui t'as liée au plus bas et insignifiant de ses adeptes, la chaleureuse affection avec laquelle tu m'as chéri dans ton coeur. Le souvenir de la beauté ineffable de ton sourire continuera a jamais a me réconforter et a m'encourager dans le sentier épineux que je dois suivre. La réminiscence du toucher de ta main m'incitera a suivre fermement ta voie. La douceur magique de ta voix me rappellera, aux sombres heures de l'adversité, a tenir solidement la corde que tu as saisie si fermement tous les jours de ta vie.

Porte mon message a 'Abdu'l-Bahá, ton Frère exalté et divinement désigné: si la Cause pour laquelle Bahá'u'lláh a peiné et travaillé, pour laquelle tu as souffert des années d'atroces douleurs pour l'amour de laquelle des flots de sang sacré ont été déversés, devait dans les jours a venir, affronter des tempêtes plus sévères que celles dont elle a déjà souffert, continue a protéger, par ta sagesse et ta sollicitude qui enveloppent tout, ton frêle enfant indignement désigné..."

On ne peut estimer a sa juste valeur ce que la Plus Sainte Feuille fut pour Shoghi Effendi a l'époque de l'ascension d'Abdu'l-Bahá et des années qui suivirent cet événement. Elle avait joué, dit-il un rôle unique dans l'histoire baha'ie, dont le moindre n'avait pas été l'établissement du ministère de Shoghi Effendi, après la mort d'Abdu'l-Bahá. "Laquelle de ses bénédictions dois-je raconter", écrivait-il, "laquelle des sollicitudes qu'elle déversa sur moi aux heures les plus critiques et les plus agitées de ma vie?" Il disait qu'elle avait été pour lui l'incarnation de la tendresse et de l'affection infinis d'Abdu'l-Bahá. La vie de la Plus Sainte Feuille déclinait et lui, il grandissait. Alors que le flot de sa vie se retirait des rivages de ce monde, avec quelle satisfaction devait-elle voir Shoghi Effendi se fortifiant dans son Gardiennat, capable d'affronter les coups incessants qu'il recevait avec le courage d'un homme pleinement a la hauteur de sa prodigieuse tâche.

Après l'ascension du Maître, Shoghi Effendi était tout pour Bahiyyih Khanum, le vrai centre de sa vie. Pour lui, elle avait toujours été, après son grand-père, la personne la plus aimée du monde. Je me rappelle un incident survenu lors de mon pèlerinage de 1923.

Il y avait une grande réunion dans le hall central de la maison d'Abdu'l-Bahá, tous les hommes baha'is y assistaient. Ma mère et Edith Sanderson étaient assises a côté du Gardien. Moi j'avais rejoint les femmes dans une pièce a côté et donnant accès dans le hall. Nous étions assises dans le noir, afin de laisser la porte ouverte (a cette époque, les hommes et les femmes orientaux, suivant la coutume du pays, étaient entièrement séparés). Nous entendions un peu ce qui s'y passait. Il paraît qu'un croyant oriental soudain bouleversé par l'émotion, s'était levé et jeté aux pieds de Shoghi Effendi. Nous ne pouvions rien voir de notre pièce, nous entendîmes seulement un grand vacarme. La Plus Sainte Feuille bondit en poussant un grand cri elle avait craint que quelque chose ne soit arrivé au jeune Gardien. Elle ne fut tranquillisée que lorsqu'on lui apprit que rien de sérieux n'était arrivé. Son angoisse avait été si évidente que la scène s'imprima pour toujours dans ma mémoire.

jusqu'à la mort de la Plus Sainte Feuille, Shoghi Effendi prenait son unique repas de la journée avec elle, sur une petite table dans la chambre de celle-ci. Il me racontait que lorsqu'elle le voyait fatigué elle lui disait de ne pas manger dans cet état: c'était très mauvais pour la santé. Il me raconta également comme il avait dû insister pour qu'elle accepte une petite somme d'argent lui revenant de la succession d'Abdu'l-Bahá. Elle offrit une grande partie de cette somme pour aider a la construction de la terrasse devant le Mausolée du Bab, en accomplissement d'un projet de son frère.

Si étroite était la communion entre Shoghi Effendi et sa grand-tante que plus d'une fois, surtout pendant les premières années de son Gardiennat, il l'associa a lui-même dans ses câbles, par des phrases telles que: "Assurez nous", "la Plus Sainte Feuille et moi", "nous" et ainsi de suite. Un câble de 1931 est même signé "Bahiyyih Shoghi". Rien ne peut révéler cet amour qu'il avait pour elle que ceci: ce fut dans sa chambre, où tout est conservé tel quel, que nous nous sommes mariés, debout a côté de son lit, Le Gardien célébra la simple cérémonie de mariage. La main dans la main nous avons chacun répété les paroles en arabe: "Nous nous soumettrons tous, en vérité, a la volonté de Dieu".

Cet amour du Gardien pour la Très Sainte Feuille qui avait été pour lui, pendant trente cinq ans, plus qu'une mère, demeura intact pour le restant de sa vie. Quand la nouvelle de sa mort

lui parvint en Suisse, son premier acte fut de concevoir pour sa tombe un mémorial digne d'elle. Et il se dépêcha d'aller en Italie pour le commander. Personne ne peut appeler ce monument exquisement proportionné, construit en marbre brillant de Carrare, autrement que ce qu'il apparaît un temple d'amour, l'incarnation de l'amour de Shoghi Effendi. Il avait sans doute conçu cette forme a partir des édifices de style similaire, et un architecte, sous sa supervision, y avait incorporé ses idées. Shoghi Effendi avait l'habitude de comparer les différents niveaux de l'Ordre Administratif a ce monument. La Plate-forme de trois marches représente les Assemblées locales, les piliers, les Assemblées Nationales et le dôme qui les couronnait et les unissait la Maison Universelle de justice, qui ne pouvait être mise en place tant que les piliers et les fondations n'étaient pas d'abord solidement établis. Quand le monument de la Plus Sainte Feuille fut terminé dans toute sa beauté, il en envoya une photographie a de nombreuses Assemblées et a une liste de personnes a qui il voulait donner un tendre souvenir.

Il fit porter le fauteuil où il s'asseyait dans la chambre de Bahiyyih Khanum a un autre endroit. Il s'y assit jusqu'à la fin de sa vie chaque fois qu'il voulait se reposer. Sa chambre était pleine de photos d'elle a différentes étapes de sa vie, et on y trouvait plus d'une photo de son monument. Dans un câble très émouvant envoyé sept mois après la mort de la Plus Sainte Feuille, a l'Amérique, il loue la loyauté et le sacrifice des bâtisseurs champions de l'Ordre Administratif et il ajoute: "Fondateur notre foi très content témoignages leur sage administration -'Abdu'l-Bahá fier de leur valeur - Plus Sainte Feuille radieuse de joie leur fidélité..." Il écrivait que son souvenir laissait une "influence ennoblissante... parmi les débris d'un monde tristement secoué". Il orna les Archives avec les Tablettes enluminées qu'Abdu'l-Bahá avait adressé a la Plus Sainte Feuille et il y plaça des photographies de son monument et quelques uns de ses objets et souvenirs personnels. Le jour où il me dit qu'il m'avait choisie pour femme, il mit a mon doigt une simple alliance en or où était gravé le symbole du Plus Grand Nom, alliance que la Plus Sainte Feuille lui avait donnée des années auparavant comme sa bague baha'ie. Il me dit que personne ne devait la voir pour le moment, et je la portais a mon cou, accrochée a une chaîne jusqu'au jour de notre mariage.

A chacun de ses actes et de ses services a la foi, il associait la Plus Sainte Feuille. Lorsqu'il inhuma les restes de la mère et du frère de Bahiyyih Khanum sur le Mont Carmel, il câbla: "... désir chéri Plus Sainte Feuille accompli", faisant allusion au voeux qu'elle avait souvent exprimé d'être enterrée près d'eux. A cette occasion mémorable, il dit qu'il était heureux du privilège d'offrir mille Livres sterlings comme sa contribution personnelle au Fonds Bahiyyih Khanum destiné a inaugurer les derniers travaux pour la finition du temple américain. Il écrivit que ce transfert et sa nouvelle inhumation constituaient un événement d'une importance institutionnelle capitale". Il dit que "la conjonction du lieu de repos de la Plus Sainte Feuille, de son frère et de sa mère renforce de manière incalculable les potentiels spirituels de ce lieu sacré" qui était destiné a évoluer vers le Centre local des institutions administratives dirigeant le monde, embrassant le monde et secouant le monde, ordonnées par Bahá'u'lláh..."

Quand le manteau d'Abdu'l-Bahá en tant que Chef de la foi, tomba sur les épaules de Shoghi Effendi, un grand changement se produisit en lui. Il ne nous appartient pas, nous qui en sommes si éloignés en stature et en rang, de saisir ou de chercher a définir la nature de ce changement spirituel. Il avait l'habitude de me dire "j'ai cessé d'être un homme normal depuis qu'ils m'ont lu le Testament d'Abdu'l-Bahá." Le toujours beau et noble jeune homme, avait maintenant, et de plus en plus au fil des ans, l'empreinte de la royauté sur sa face, dans ses manières, sa démarche et ses gestes. Ce n'était pas un emprunt, non plus une imitation de son grand-père, on pourrait presque dire que c'était un changement contenu dans la dot du Gardiennat. Shoghi Effendi n'était intime avec personne, sauf avec les membres les plus proches de la famille et durant les premières années, avec ses aides compagnons et ses secrétaires. L'augmentation de sa charge fit décroître, au fil des ans, cette intimité aussi. Après la formation du Conseil International baha'i, ses membres arrivèrent a Haïfa. Mais Shoghi Effendi voyait très rarement seul l'un de ses membres occidentaux; généralement cela arrivait lorsque l'un d'eux prenait congé avant de quitter Haïfa, ou que les "Mains" recevaient ses instructions avant d'aller le représenter a une conférence. La seule qui était la plus favorisée en ce domaine, c'était Milly Collins qui par son amour et son dévouement au Gardien avait gardé une grande place dans le coeur de Shoghi Effendi.

Après la mort de mon père, le Gardien invita Milly a venir habiter dans la maison du Maître, dans la chambre qu'avait occupé mon père, car sa chambre dans la Maison des Pèlerins était très humide et elle souffrait beaucoup de son arthrite. A l'exception de Lotfullah Hakim, les membres du Conseil International baha'i étaient tous logés dans la Maison des Pèlerins occidentaux. Shoghi Effendi faisait toutes ses affaires avec les membres de ce Conseil, a la table du dîner dans cette Maison des Pèlerins, ou par l'intermédiaire des messages transmis par son agent de liaison.

Cela ne veut pas dire qu'il ne comblait pas fréquemment de gentillesse les membres du Conseil et particulièrement Milly. Elle était la seule, mise a part l'unique personne chargée de son courrier, a connaître son adresse lorsque nous étions hors de Haïfa (a l'exception naturellement, de mon père) et qui, par conséquent avait constamment accès auprès de lui. Si grande et tendre était l'affection qu'elle portait a Shoghi Effendi qu'elle avait rencontré, pour la première fois, mais très brièvement, après l'ascension du Maître, qu'elle ne lui écrivait presque jamais directement, elle s'adressait a moi enfin de lui éviter la nécessité de répondre personnellement. Elle savait très bien que certains croyants, par un égoïsme innocent, collectionnaient cinquante, soixante ou plus de lettres écrites par cette plume surchargée! Mais elle était décidée a ne pas ajouter sa part a un tel poids et ne pensait qu'a lui éviter, de toutes les façons possibles, le plus léger effort supplémentaire, et de le servir de toute manière pouvant lui apporter quelque bonheur au coeur. Bien que vivant dans la maison du Gardien, elle retournait dans sa chambre aux heures où il rentrait ou sortait afin de ne pas l'obliger a perdre un instant de son temps précieux et de ne pas le fatiguer, sachant qu'en la voyant, il s'arrêterait et lui parlerait quelques instants. Quand son âge ou son régime la confinaient dans sa chambre, le Gardien lui rendait une courte visite et lui apportait souvent un cadeau. Je me rappelle un soir où elle était malade, il entra et enleva de son cou son châle en cachemire qu'un baha'i lui avait offert et l'en entoura. C'était pour elle, le bien le plus précieux et elle ne put jamais oublier la chaleur du cou du Gardien sur le sien.

Mais de telles relations étaient rares dans la vie du Gardien. Celle qui le liait a mon père en était une. Il m'a souvent paru que parmi les nombreuses bénédictions imméritées de ma vie, la grande affection qui liait Shoghi Effendi a mon père, était la plus grande grâce que Dieu dans sa grande miséricorde avait déversée sur moi.

L'origine de ce lien remonte au jour du mariage de notre bien-aimé Gardien. C'était toujours ma mère, jusqu'à la dernière décennie de la vie de mon père, qui était une baha'ie de renom. Elle était venue, avec le premier groupe de pèlerins occidentaux, visiter 'Abdu'l-Bahá a 'Akka, pendant l'hiver 1898-1899. Elle avait été la première baha'ie sur le sol européen. Elle était la mère spirituelle des communautés baha'ies de France et du Canada. Elle était l'un des premiers et des plus distingués disciples du Maître, et très aimée par lui. Je mentionne cela parce qu'un jour Shoghi Effendi lui dit, alors que nous dînions dans la Maison des Pèlerins occidentaux après notre mariage, qu'il ne m'aurait pas épousée si je n'avais pas été la fille de May Maxwell. Cela ne veut pas dire que c'était la seule raison de notre mariage, mais c'en était une très forte.

Dans le câble qu'il envoya le 3 mars 1940 annonçant officiellement la mort de ma mère qui avait eu lieu deux jours auparavant, il affirmait: "Au lien sacré que ses services avaient forgés s'ajoute maintenant honneur inestimable mort martyre. Double couronne méritoirement gagnée." Ces mots font clairement allusion au mariage de Shoghi Effendi. 'Abdu'l-Bahá dans une Tablette a un des enfants spirituels de May Maxwell, dit: "Sa compagnie élève et développe l'âme". Je peux vraiment dire qu'avant d'être sous l'influence directe du Gardien et d'avoir le privilège d'être avec lui pendant plus de vingt ans, mon caractère, ma foi en Bahá'u'lláh, et les petits services que j'ai jamais pu rendre, étaient entièrement dus a l'influence de ma mère. Il apparaît clairement de tout ceci qu'en janvier 1937, lors de mon troisième pèlerinage a Haïfa avec ma mère, ce qui décrivait le mieux la position de mon père a l'intérieur de la foi, était ce qualificatif: "Le mari de May Maxwell".

Ma mère était parmi ceux qui avaient connu Shoghi Effendi enfant, lors de son premier pèlerinage a la fin du siècle dernier. Elle était revenue en Terre Sainte avec mon père en 1909. Mais je ne sais dans quelle mesure ils ont été en contact avec Shoghi Effendi, a cette époque. Après l'ascension d'Abdu'l-Bahá, elle fit une vraie dépression causée par le choc de son décès dont la nouvelle lui avait été communiquée très brutalement par le téléphone. Pendant presqu'un an nous ne savions pas si elle allait vivre, mourir ou perdre la raison.

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Mon père pensa que la seule façon de chasser le chagrin et les idées noires (elle disait qu'elle ne verrait jamais plus le Maître bien-aimé dans l'autre monde, a cause de son indignité) c'était de refaire un pèlerinage a Haïfa, pour voir le jeune successeur d'Abdu'l-Bahá. Nous arrivâmes a Haïfa, en avril 1923. Shoghi Effendi ressuscita littéralement cette femme malade a tel point qu'elle ne pouvait se déplacer qu'en fauteuil roulant. Depuis cette époque l'affection de ma mère se concentra sur le Gardien. Quand elle put enfin regagner l'Amérique, après deux longues périodes a Haïfa, entrecoupées par un séjour en Egypte alors que Shoghi Effendi était en Europe, elle pouvait a nouveau servir très activement la Cause. Je fis un second pèlerinage, trois ans plus tard, en compagnie de deux amis baha'is de ma mère. Aussi quand nous arrivâmes en 1937, ce ne fut pas comme des étrangers, mais comme deux personnes arrivant au zénith de leur amour.

La simplicité du mariage de Shoghi Effendi, rappelant la simplicité du mariage d'Abdu'l-Bahá dans la cité prison d'Akka, fournira certainement un exemple a la réflexion des baha'is de partout. Personne, a l'exception de ses parents, des miens, un frère et deux soeurs du Gardien vivant a Haïfa ne savait qu'il devait avoir lieu. Il croyait fortement qu'il fallait le tenir secret sachant, par expérience, les difficultés que provoquait invariablement tout événement important dans la Cause. Le 25 mars 1937, ce fut donc a la grande stupéfaction des serviteurs et des baha'is locaux, que son chauffeur nous conduisit, le Gardien et moi, a Bahji pour visiter le Mausolée sacré de Bahá'u'lláh. Je me rappelle: j'étais habillée en noir a cette occasion. Je portais une blouse en dentelle blanche, mais pour le reste j'étais comme les femmes orientales quand elles sortaient dans les rues.

Shoghi Effendi désirait que je me conforme, bien qu'étant aussi naturellement et inconsciemment que possible occidentale, au mode de vie de sa maison qui était très orientale. Et je n'étais que trop heureuse de complaire a tous ses désirs en toutes choses. A Bahji, nous entrâmes dans le Mausolée et il me demanda l'alliance que je portais encore cachée, a mon cou. Il la mit a l'annulaire de ma main droite, correspondant au même doigt où il l'avait toujours portée. Ce fut le seul geste qu'il fit. Il entra dans la tombe intérieure, où Baha'u1lah est inhumé. Il ramassa dans un mouchoir tous les pétales secs des fleurs que le gardien du Mausolée prenait au seuil et mettait dans un vase d'argent aux pieds de Bahá'u'lláh. Nous revînmes a Haïfa, après avoir chanté la Tablette de Visitation. La, dans la chambre de la Plus Sainte Feuille, l'acte du mariage fut célébré, comme déjà mentionné.

Depuis le jour où il me dit qu'il m'avait choisie pour me conférer ce grand honneur, a l'exception de cette visite et d'une ou deux fois dans la Maison des Pèlerins occidentaux où il venait dîner, je n'avais jamais été seule avec le Gardien. Il n'y eut pas de célébration, pas de fleurs, pas de cérémonies élaborées, pas de robe de mariage, pas de réception. Son père et sa mère, conformément aux lois de Bahá'u'lláh signifièrent leur consentement en signant notre certificat de mariage. Je retrouvais mes parents qui n'avaient pas été présents a ces événements, a la Maison des Pèlerins occidentaux, en traversant la rue. Quant a Shoghi Effendi, il reprit ses activités comme a l'accoutumée. Au repas du soir, Shoghi Effendi, comme toujours, combla d'affection, de congratulations ma mère et mon père. Il prit le mouchoir plein de ces précieuses fleurs et le donna avec un sourire inimitable a ma mère, lui disant qu'il les avait apportées de la tombe intérieure de Bahá'u'lláh. Mes parents signèrent le certificat de mariage après le dîner. Puis je traversais avec Shoghi Effendi la rue et entrai dans sa maison. Fujita avait transporté mes bagages pendant que nous dînions. Nous rendîmes visite quelques instants a la famille du Gardien et nous montâmes dans les deux chambres que la Plus Sainte Feuille avait fait construire pour Shoghi Effendi.

La sérénité, la simplicité, la réserve et la dignité de ce mariage ne signifiait pas que le Gardien le considérait comme un événement sans importance, au contraire. Sous la signature de sa mère, mais écrit par le Gardien, le câble suivant fut envoyé a l'Amérique: "Annoncez Assemblées célébration mariage bien-aimé Gardien. Honneur inestimable conféré a la servante de Bahá'u'lláh Ruhiyyih Khanum - Miss Mary Maxwell. Union Est et Ouest proclamée par foi baha'ie cimentée. Ziaiyyih, mère du Gardien. "Un télégramme similaire fut envoyé en Iran. Cette nouvelle, si longtemps attendue, produisit naturellement une grande réjouissance parmi les baha'is et des messages affluèrent vers Shoghi Effendi. A celui de l'Assemblée Nationale des baha'is d'Amérique et du Canada, Shoghi Effendi répondit: "Profondément ému votre message. Institution Gardiennat principale pierre angulaire Ordre Administratif Cause Bahá'u'lláh déjà ennobli par sa connexion organique avec personnes des fondateurs jumeaux foi baha'ie est maintenant renforcée par association directe avec Occident et particulièrement avec croyants américains dont la destinée spirituelle est d'annoncer l'Ordre Mondial baha'i.

Pour ma part désire féliciter communauté croyants américains acquisition lien vital les attachant a un organe si important de leur foi". Aux innombrables autres messages sa réponse pratiquement universelle fut simplement l'expression de son affectueuse appréciation de leurs félicitations. Mais même dans ces câbles nous retrouvons que ses réactions s'harmonisaient avec la qualité de la sincérité de l'expéditeur. Quand une personne qu'il n'aimait pas particulièrement ou en qui il n'avait pas confiance lui envoyait ses félicitations le Gardien répondait d'une manière irréprochable sans exprimer aucune appréciation: "Prie pour vous Tombeaux Sacrés". Autant dire "je n'ai pas besoin de vos félicitations mais vous avez certainement besoin de mes prières"! L'un des échanges de câbles des plus émouvants a cette époque eut lieu entre le Gardien et les baha'is d'Ishqabad. Par les soins d'un intermédiaire Shoghi Effendi câblait: "Prière télégraphier baha'is Ishqabad - estime beaucoup message prie continuellement protection." Quand John et Louise Bosch lui câblèrent: "Mariage illustre fait frémir l'univers". Dans sa réponse Le Gardien dévoila quelque peu combien les messages affectueux qui déferlaient sur lui le touchaient profondément: "message indiciblement élogieux enthousiasmant plus profond amour". Une autre réponse particulièrement chaleureuse fut envoyé aux Antipodes: "assurez Aimés Australie Nouvelle Zélande profonde appréciation durable".

Le point le plus significatif, toutefois, associé au mariage du Gardien est l'importance qu'il donna au fait que ce mariage rapprochait l'Orient de l'Occident. D'autres liens étaient également renforcés et établis. Répondant a la question de l'Assemblée d'Amérique: "Demandons ligne conduite annonce mariage", Shoghi Effendi affirmait: "Approuve annonce publique. Souligner importance institution Gardiennat union Est Ouest et liaison destinées Iran Amérique; Faire allusion honneur conféré peuples britanniques." C'est une allusion directe a mon père Canadien écossais.

Ceci eut un tel retentissement dans la communauté américaine que son institution nationale informa le Gardien qu'elle envoyait 19 dollars de chacune des soixante et onze Assemblées américaines pour renforcement immédiat nouveau lien rapprochant baha'is américains institution Gardiennat", vraiment un cadeau de mariage des plus inhabituels et des plus sincères a la Cause elle-même.

Après notre mariage, Shoghi Effendi continua son travail exactement comme avant. Mes parents restèrent en Palestine pendant plus de deux mois, la plupart du temps a la Maison des Pèlerins Occidentaux. Le Gardien venait tous les soirs pour dîner avec eux, mais il n'y avait aucune occasion pour développer quelque intimité personnelle. Le temps de leur départ arriva finalement. Un jour ma mère me dit: "Marie, crois-tu que le Gardien m'embrassera lors des adieux?" (Tout le monde m'appelait par le nouveau nom persan que le Gardien m'avait donné. Mais ma famille était naturellement autorisée a m'appeler Mary, prénom qu'elle avait employé toute ma vie). Je n'avais pas pensé a cela et je rapportai la remarque a Shoghi Effendi sans rien demander. Mes parents partaient dans l'après-midi. Après le déjeuner le gardien alla seul dans la chambre de ma mère, dans la Maison des Pèlerins, pour la voir. Quand il quitta la chambre, je la rejoignis et elle me dit, les yeux brillants: "Il m'a embrassée! "

Les années passèrent. En 1940, ma mère, animée par le désir passionné de rendre quelque service en remerciement des bénédictions octroyées par le Maître dont la dernière avait été cette union totalement inattendue de sa fille avec le Bien-Aimé Gardien, décida de partir en Amérique du Sud et d'aider l'enseignement de la foi en Argentine où une communauté baha'ie commençait a se former. C'est a cette époque que s'établirent réellement des liens profonds entre Shoghi Effendi et mon père. Quoique le Gardien ait aimé mon père et ait été attiré par ses solides qualités, il n'avait eu ni le temps ni l'occasion d'établir quelque relation intime avec lui. Maintenant ma mère partait pour le bout du monde, a soixante dix ans, ayant toujours eu une santé fragile. Le Gardien pensa a ce que cela représentait pour son mari. Le 22 janvier 1940, il lui câbla: "Apprécie profondément noble sacrifice. Affection la plus sincère". Il télégraphia le jour même a ma mère qu'il était "fier résolution noble". Le Gardien, mon père et moi nous avions consenti a ce long voyage, mais a un tel âge, pour un coeur fragile, c'était pour le moins un risque.

Si je rapporte ces choses personnelles la raison en est que derrière elles, en elles et les dominant il y avait l'esprit du Gardien et son coeur tendre, son propre dévouement au service de la Cause et ses hommages impartiaux en tant que Chef de la Foi, et tout cela apparaît dans les événements qui suivent.

Ma mère arriva a Buenos Aires et mourut presque immédiatement d'une attaque cardiaque. Je portai trois télégrammes au Gardien, le premier venait de ma mère demandant des prières, le second était de mon père qui disait qu'elle était très malade pour me préparer et le troisième de ma cousine Jeanne Bolles qui accompagnait ma mère et disait qu'elle était morte. Quand il les lut, je vis le visage du Gardien changer, il me regarda avec une intense expression de peine et d'anxiété. Puis, graduellement, il me dit qu'elle était morte. Je ne conçois pas que quelque être humain ait pu recevoir autant de gentillesse sincère de la part du Gardien que je reçus de lui a cette triste période. Ses louanges sur les sacrifices de ma mère, ses descriptions sur son état de joie dans l'autre monde, où, comme il le disait dans un télégramme a l'Assemblée Nationale de l'Irak informant les amis de sa mort: "les âmes célestes recherchent ses bénédictions au milieu du paradis", sa vivante peinture d'elle se promenant dans le Royaume d'Abha et incommodant tout le monde parce qu'elle ne voulait parler que de sa fille bien-aimée sur terre: tout se combinait pour me porter a un tel état de bonheur que souvent je me surprenais riant avec lui des choses qu'il paraissait effectivement deviner.

C'est sa mort qui rapprocha le Gardien et Sutherland Maxwell. Rapprochement qui éleva mon père aux sommets de service qu'il put atteindre avant que lui aussi ne décédât. Le 2 mars Shoghi Effendi télégraphiait a papa: "Profondément peiné cependant réconforté durable réalisation fin digne si noble carrière valeureux exemplaire service Cause Bahá'u'lláh. Ruhiyyih quoique intensément consciente perte irréparable se réjouit avec respect gratitude couronne immortelle méritoirement gagnée son illustre mère. Conseille enterrement Buenos Aires. Sa tombe dessinée par vous-même érigée par moi lieu elle combattit succomba glorieusement deviendra centre historique activité pionniers baha'is. Très bienvenu arranger affaires résider Haïfa. Soyez assuré plus profonde sympathie affectueuse."

Ce télégramme conduisit mon père a Haïfa et lui permit, par sa grande connaissance professionnelle et son expérience, de devenir l'instrument de réalisation des projets d'Abdu'l-Bahá en dessinant une superstructure digne autour de la Tombe sacrée du Bab, projet que le Maître avait lui-même commencé.

Durant les années de guerre, Shoghi Effendi, affligé par les crises croissantes de ses relations avec les membres de sa famille, développa son affection et son intimité avec Sutherland, affection et intimité qui compensaient quelque peu les souffrances que nous traversions. Il n'est pas facile d'être l'intime de quelqu'un infiniment plus grand que vous en rang, et de ne pas perdre le respect et l'estime dû a sa haute position. Mon père n'y faillit jamais; parfois, alors que le Gardien gardait le fit, il apportait quelques croquis a lui soumettre. Shoghi Effendi s'asseyait sur le lit, s'adossait contre les oreillers et insistait pour que papa s'assoie a côté de lui afin de mieux étudier les détails. On peut facilement imaginer ce que cela représentait pour moi: voir ces deux têtes bien-aimées l'une près de l'autre, l'une blanche l'autre aux tempes grisonnantes! Ces instants fugaces de paix et de bonheur familial, dans l'atmosphère d'orage de nos vies, adoucissaient l'amère coupe des chagrins.

Pendant l'hiver 1949-50, mon père tomba malade et les médecins désespéraient de le sauver. Il arriva a un point tel qu'il paraissait n'avoir conscience de rien. Il ne me reconnaissait plus, moi, sa fille unique et il ne se contrôlait pas plus que s'il avait six mois. Si j'avais besoin d'une preuve convaincante de l'existence de l'âme humaine, je l'aurais eue a cette époque. Quand Shoghi Effendi entrait dans la pièce pour voir mon père, a l'approche du Gardien un battement, un frémissement, une réaction totalement éphémère saisissait mon père et pourtant il ne pouvait pas parler et n'était conscient de rien. C'était si extraordinaire, si évident que son infirmière (la meilleure de Haïfa) l'avait noté et s'en étonnait beaucoup. C'était contre toutes les lois logiques, car quand la mémoire s'altère, les souvenirs lointains demeurent plus longtemps que le passé immédiat. Shoghi Effendi avait décidé que mon père vivrait. Sur ses instances, alors que personne, y compris moi-même, n'espérait plus le sauver, nous l'emmenâmes en Suisse avec son infirmière. Il y recouvrit rapidement la santé par les soins de notre propre médecin. Le rétablissement fut si complet que comme sa nouvelle infirmière suisse et moi, nous l'emmenions promener, quelques semaines plus tard, il vit un café au milieu d'un jardin et il nous invita promptement a entrer et prendre une tasse de thé avec lui, une offre que j'acceptai avec un indescriptible sentiment d'étonnement et de reconnaissance. Après cette guérison, le Gardien dans un message a l'Amérique, en juillet 1950, et parlant de l'avancement de la construction du Mausolée du Bab, dit:

"Ma gratitude est accrue par la guérison miraculeuse de notre architecte doué, Sutherland Maxwell; dont la maladie était déclarée sans espoir par les médecins."

je me suis souvent émerveillée de la gentillesse et de la patience montrées par Shoghi Effendi envers mon père, pendant ces années où il survécut a cette maladie qui l'avait laissé très fragile et qui se manifestait de manière répétée par des crises périodiques de la vésicule biliaire, crise qui l'amenèrent une fois a deux doigts de la mort. C'était une révélation d'un autre aspect de Shoghi Effendi car, par tempérament, il était toujours impatient, toujours pressé dans son travail sans fin. Il n'y a pas d'adjectif pour décrire a quel point mon père l'adorait. Ses sentiments n'étaient pas seulement basés sur sa profonde foi en tant que baha'i, ni dus au respect et a l'obéissance qu'il devait au Gardien de la foi, mais aussi a cause de l'admiration et de l'amour profonds qu'il lui portait dans tous les domaines et naturellement des domaines humains personnels. Je me rappelle, lorsque la seule soeur vivante de mon père mourut en 1942, Shoghi Effendi lui dit qu'il ne devait plus considérer Montréal comme sa première patrie et Haïfa comme la seconde, mais juste l'inverse. Il lui dit encore que maintenant qu'il l'aidait de manière croissante, il ne pouvait plus se passer de lui.

L'attitude de Shoghi Effendi envers la parenté non baha'ie de mon père (une seule de ses soeurs morte depuis longtemps avait été une croyante) était très indicatrice de toute sa nature. Je me rappelle, a l'époque de mon mariage, ces parents m'écrivirent leurs chaleureuses félicitations et envoyèrent leur affection a "Shoghi". J'étais quelque peu embarrassée et indécise sur la façon de transmettre ces messages au signe de Dieu sur terre. Finalement, je décidai que je devais le faire et lui lus le passage de la lettre de ma tante. Il m'écouta attentivement et quelques instants après, il me dit d'une façon très douce "transmettez mon affection également". Pendant des années de tels messages étaient échangés. Qu'il était gracieux, noble, spontané dans tous ses actes!

Pour lui montrer son amitié, Shoghi Effendi parfumait quelquefois mon père avec de l'essence de rose. En Orient, il n'y a pas cet ostracisme contre les hommes qui se parfument. Et le Gardien aimait beaucoup ce parfum merveilleux. Cela valait vraiment la peine d'observer le visage de mon écossais de père!

Il était d'une race et d'une région où l'utilisation des parfums par l'homme est un anathème. Il n'avait jamais utilisé ne serait ce qu'une lotion parfumée. Il était alarmé a l'idée qu'il allait sentir fortement et en même temps heureux de cette attention affectueuse du Bien-Aimé Gardien envers lui. C'était une expression vraiment extraordinaire qui se lisait sur son visage!

En 1951, le Gardien décida d'emmener mon père avec nous en Suisse. Avant notre retour, nous apprîmes que l'approvisionnement en nourriture était tel la-bas qu'il serait pratiquement impossible a mon père de suivre son régime si essentiel pour éviter une rechute. Mon père désirait aussi revoir sa maison et sa famille après une absence de onze années. Le Gardien décida donc de l'envoyer au Canada avec son infirmière dévouée, Suissesse qui l'avait soigné l'année précédente et qui était de nouveau avec nous. Ce fut la, dans sa vieille maison et dans sa ville natale qu'il apprit son élévation au rang de "Main de la Cause de Dieu", a un moment où la vie se retirait rapidement de lui.

Il n'y avait vraiment pas de place dans la vie du Gardien pour les épreuves que la longue maladie, la rémission, les attaques répétées et finalement la mort de mon père lui imposèrent. En mars 1952, nous apprîmes qu'il était si malade que je devais me dépêcher a Montréal si je voulais le revoir vivant. Ce fut un autre choc terrible. Je me préparais hâtivement a partir tout en priant pour que, s'il devait mourir avant que je n'arrive, que ce soit avant mon départ. Je ne quitterai pas, ainsi, Shoghi Effendi au milieu de son travail pour être présente a un moment où mon père ne saurait même pas que j'étais la. Cette prière fut exaucée et la nouvelle arriva qu'il avait été libéré de ce monde. La peine de Shoghi Effendi fut si intense que je n'eus pas le temps de m'arrêter et de penser qu'après tout c'était mon père qui était mort. Je mentionne tout cela pour montrer les facteurs qui interviennent dans la vie du Gardien et les vagues de sentiment, d'épreuves et de malheurs qui usèrent la texture de son coeur et qui l'emportèrent.

Après avoir assisté, en 1953, a la Conférence Intercontinentale de Chicago, Mrs Collins et moi, avec l'approbation du Gardien nous nous rendîmes a Montréal. Je visitai la tombe de mon père, arrangeai mes affaires et présentai, selon le désir de mon père et de ma mère, notre maison, la seule du Canada ayant reçu la visite du Maître lors de son voyage en Amérique, a l'Assemblée du Canada. Shoghi Effendi n'oubliait pas ceux qu'il aimait, il était fidèle dans toutes ses relations.

Après avoir télégraphié a l'Assemblée de Montréal, il me câbla le 9 mai 1953: "Ai instruit Assemblée Montréal réunir amis tombe Sutherland payer tribut souvenir. Conseille placer fleurs Tombeau acheter aussi cent dollars fleurs premier choix principalement bleues couvrir tombe de ma part. Attacher inscription suivante reconnaissant souvenir Sutherland Maxwell Main Cause chèrement aimé architecte talentueux Superstructure Sépulcre du Báb Shoghi. Apporter photos grandes dimensions amis réunis tombe. Câblez date heure réunion pour rappeler Tombeau". Le plus touchant est que non seulement il me donna a Haïfa une fiole d'essence de rose pour asperger la tombe et des fleurs du Seuil du Tombeau du Báb pour les y placer, mais que dans son câble il spécifie que j'achète des fleurs bleues se rappelant que le bleu était la couleur que portait toujours Sutherland. A mon retour de Haifa je rapportai de nombreuses photos, il les regarda un long moment, et les garda pour lui.

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Chapitre 8. COUPS D'OEIL INTIMES

En cherchant a donner ne serait ce qu'un léger aperçu de ce que fut la vie du Gardien (le côté de sa vie peu connu par d'autres personnes que ses proches parents), j'ai décidé de citer quelques extraits de mon propre journal. Il faut préciser que ce journal ne fut pas régulièrement tenu au cours des ans, qu'il est comme la plupart des journaux intimes, un croquis des événements dont la narration détaillée prendrait des heures, et que, pendant les dernières années, il fut pratiquement abandonné par manque de temps et de force. Les noms des personnes dans ces extraits ne sont pas mentionnés, non pour une quelconque raison individuelle, mais parce qu'ils ont été relégués a l'arrière plan, a ce moment-la, par quelque chose qui se passait dans la vie quotidienne de Shoghi Effendi. Dans les notes et les mots écrits sur le champ, il y a un sentiment profond ou une observation acérée qu'on ne trouve jamais tout a fait plus tard. C'est pour faire ressortir ces sentiments d'urgence et d'acuité que je me suis aventurée a publier quelques citations, sans essayer de les expliquer ou de les élaborer, levant seulement un peu le voile sur un océan de peine et de travail quotidiens.

1939

"je sens parfois que cette intense objectivité de Shoghi Effendi est un des facteurs dont Dieu l'a doté. Il est absolument un instrument naturel. Ses impulsions sont violentes et personne (je veux dire aucun observateur désintéressé) ne peut douter sans hésitation que ses énormes réalisations pour la foi ne soient toutes conduites par ses impulsions. C'est le cas de toutes ses décisions, mais naturellement il les repasse en esprit pendant des semaines ou même, quelque fois des années, avant d'agir. Toute la pensée du monde est la, mais quand il sent l'urgence il n'attend jamais cinq secondes!"

1939

"Le Maître nous a confié un dépôt, Ce dépôt est le Gardien. Il a dit "que nulle poussière de découragement ne ternisse sa nature radieuse".

Poussière de découragement! Il a été si abusé et torturé par ceux qui auraient dû le soutenir et l'encourager que maintenant cette nature radieuse est aussi rare qu'elle peut l'être. Parfois je la vois comme un soleil briller dans sa chère figure. Il souffre tant que souvent il doit aller au lit littéralement prostré.

1939

Il a souffert "si souvent et d'une manière si peu ordinaire avec le renvoi de la communauté de Haïfa".

8-8-39

"Levée a six heures, je suis partie pour obtenir les visas nécessaires (toujours a condition que nous puissions sortir de Suisse) et j'ai été sur la route pendant dix huit heures! Ce n'est pas le premier jour de précipitation... c'est typique de ma vie. Pas le temps pour rien..."

6-9-39

"Retour au Moyen-Orient... Un voyage très exténuant, la plupart du temps sans dormir. Une nuit nous avons dormi une heure et demie! Il ne paraît pas du tout que la guerre soit la. Traversant les villes noires, voyant les trains de soldats partir, attendant les nouvelles a la Radio ... La voie de Shoghi Effendi a été ouverte comme elle le sera toujours, la scène paraissait craquer derrière nous, mais nous étions passés sains et saufs".

5-10-39

"Il dit qu'il se sentait comme un roseau. C'est sans doute partiellement dû au fait d'avoir été, pendant dix jours, très malade, avec une terrible fièvre, atteignant parfois 40'1 Z... et moi, nous l'avons soigné jour et nuit et ce n'est pas exagéré de dire que nous avons été en une sorte d'enfer. Etre seule avec le Gardien si malade, et un médecin étranger, quelle tension, quelle responsabilité! je crois que pendant une semaine nous avons dormi tout au plus quatre heures par nuit!"

22-1-40

Le Gardien et la Cause sont invulnérables. J'ai souvent envie de dire aux baha'is de le suivre a travers l'enfer ou le paradis, dans les ténèbres ou la lumière, a la vie ou a la mort, aveuglément ou en voyant, ralliez-vous a lui, il est votre seul salut. Cette nuit un homme est venu. En entrant il était baha'i mais il est sorti briseur du Covenant (Il a refusé net d'obéir au Gardien). Il est resté debout un long moment a la porte. Je voulais lui crier "Abandonnez-vous votre âme si facilement derrière vous'?" Après tant d'années, élevé dans la foi, il la rejetait si légèrement! Mais qu'a-t-elle d'autre la vie a offrir a l'homme sinon l'âme? Et il laisse tomber le plus précieux don de Dieu a l'homme, parce qu'obéir en ce moment a des inconvénients et paraît difficile...

Si les amis pouvaient seulement réaliser combien le Maître et le Gardien ont souffert des baha'is locaux. Quelques uns d'entre eux étaient bons. Mais d'autres pourris. C'est comme si, quand quelqu'un est peu solide dans le Covenant, il attaque le corps même de la Manifestation, ou de l'Exemple ou du Gardien. J'ai vu cela. C'est comme un poison. Il s'en sort, mais ça lui cause une souffrance inouïe, et c'est pour cela que le Maître se compare dans son Testament a "cet oiseau aux ailes brisées". C'est profondément organique. Cela n'a rien a voir avec les sentiments.

Remarque de Shoghi Effendi

"Vous ne pouvez pas être un héros, sans action; c'est la pierre de touche; non pas le mouvement, les allées et venues, mais ce qui ressort de votre caractère. Jacky (Marion Jack) est une héroïne par sa conduite, l'esprit héroïque se révèle en elle. Martha (Martha Root) a eu l'action héroïque. Elle marcha jusqu'à ce qu'elle tombe."

Remarques de Shoghi Effendi

"La raison d'être d'un baha'i c'est de promouvoir l'unité du genre humain"; "notre but, c'est de créer une civilisation mondiale qui, en retour, réagira sur le caractère de l'individu".

Remarques de Shoghi Effendi

"je sais que c'est une route de souffrance. Je dois suivre cette route jusqu'à la fin. Tout doit être fait dans la souffrance".

2-1-42

"Il dit que ce n'est peut-être pas la dernière guerre avant la Moindre Paix, peut-être que ce sera une partie nulle, ou une trêve, et que de nouveau cela s'embrasera ou continuera pire qu'avant. Bien sûr il n'est pas dogmatique dans sa croyance, il dit seulement 'peut-être, c'est tout a fait possible'."

5-1-42

"Ils (les membres de la famille) ont perdu l'accord avec la mélodie qui règne dans cette maison (le Gardien) et par conséquent ils ne peuvent plus s'ajuster en tant que baha'is alors que la chose principale est disloquée".

7-1-42

"Tout cela fait souffrir le Gardien. Je suis vraiment soucieuse pour son coeur. La nuit dernière, il battait fort, rapide, trop rapide et trop fort! Et parfois, pendant des heures il respire lourdement et rapidement tant il est abattu... Il enregistre votre pression spirituelle, pour ainsi dire; rien d'autre n'expliquerait pourquoi il est si abattu, parfois, pour une chose qu'il ne connaît pas encore! J'ai vu cela une quantité de fois. Il réagit instinctivement et immédiatement. Plus tard souvent, la cause apparaît et on a un aperçu des actions de tout cela. A la fin ça le tuera. Quand et comment, ce sera, sans doute, selon la sagesse de Dieu. Il triomphera toujours comme il a toujours triomphé.

Mais graduellement, peu a peu, les problèmes continuels, la lutte perpétuelle, d'abord avec l'un puis avec un autre membre de la famille, l'abattront. Il se courbe. Son coeur est nerveux. Ses nerfs sont fatigués."

16-3-42

Ils (les membres de la famille du Maître) ont parcouru un long chemin en pressurant jusqu'à la dernière goutte l'esprit du Gardien. Il est naturellement enjoué et énergique, et il a une merveilleuse et unique luminosité naturelle qui le rend littéralement scintillant quand il est heureux ou enthousiasmé par quelque chose. Mais le conflit perpétuel avec la famille d'Abdu'l-Bahá et les chocs (dus aux différentes crises de la Cause) qu'il a supportés, étant le Gardien,... l'ont... tous assombri. Chaque fois (j'ai pu l'observer durant ces cinq dernières années) qu'il a commencé a briller, quelqu'un surgissait et jetait sur lui le poids de quelques soucis et misère; et ce sera toujours ainsi! C'est criminel! Combien de fois l'ai-je entendu dire: "si j'étais seulement heureux, s'ils essayaient seulement de me contenter, vous verriez ce que je ferais pour la Cause!" Il est comme une source, chaque fois qu'elle commence a bouillonner et a couler, quelque chose survient et l'obstrue a nouveau! Quand on s'aperçoit que tout ce qui a été fait pour la Cause, l'a été malgré les souffrances et les persécutions et jamais parce qu'il était libre, heureux et en paix avec lui-même, on se rend compte de la grandeur de ses réalisations et l'on s'interroge sur ce qui aurait pu être, s'il avait été heureux. On a abusé de Shoghi Effendi, c'est le seul mot, abusé, abusé, abusé. Maintenant il est comme un homme qui se bat le dos au mur. Il dit qu'il combattra jusqu'au dernier round..."

20-3-42

"Alors que Shoghi Effendi travaillait a "Dieu passe près de nous' deux avions de guerre en entraînement se sont heurtés des ailes, ont perdu leur contrôle et sont tombés, l'un d'eux a passé si près du toit de la maison que j'ai cru qu'il allait écraser le plafond de la chambre de Shoghi Effendi. Il a touché terre et a brûlé a moins de 100 m. Juste au bas de la rue."

26-4-42

"Shoghi Effendi m'a parlé de ses misères. Il dit que ceux qui l'entouraient ont tué 'Abdu'l-Bahá, comme ils ont tué Baha'u1lah, il dit même qu'ils 'le tueront aussi'. Il m'a conté que Haji Ali lui a déclaré que quelques jours avant son ascension Bahá'u'lláh l'a appelé dans sa chambre (pour lui parler). Il marchait de long en large. Mais il était trop bouleversé pour parler et finalement il renvoya Haji Ali d'un geste. Haji Ali a pu voir combien il était fâché, mais il ne lui en a pas dit la raison.

Le Gardien ajoute que Bahá'u'lláh a dû souffrir car il savait comment Muhammad 'Ali se tournerait contre le Maître, a l'avenir. Mais il garda tout pour lui".

18-5-42

"Shoghi Effendi dit que souvent le Maître déclarait (aux membres de sa famille) qu'après lui, ils 'seraient tous humiliés'."

4-7-42

"C'est l'invasion de l'Egypte. Il se demande ce qui est pire: rester ou partir, si les choses tournaient très mal ici. Cette indécision est très éprouvante. Mais la vérité c'est que nous avons une telle habitude des difficultés, qu'elles cessent presque de nous troubler."

3-1-43

"Si quelqu'un connaissait la véritable histoire de la vie de Shoghi Effendi, il pleurerait. Il pleurerait pour sa bonté, pleurerait pour son coeur pur et simple, pleurerait pour ses longues, longues années pendant lesquelles il a peiné, toujours plus seul, toujours plus persécuté que jamais par ceux qui l'entouraient.

"Juste l'autre jour, il est venu dans ma chambre, tout abattu par son travail. Je lui ai demandé pourquoi il ne lisait pas les livres des autres auteurs sur des sujets similaires (il s'agissait de Dieu Passe près de nous) pour être stimulé... Il a dit: 'je n'ai pas le temps, pas le temps. Pendant vingt ans je n'ai pas eu le temps!'."

30-1-43

"je m'inquiète vraiment pour Shoghi Effendi. Avant, quand il était très affligé et abattu, il en était affecté, mais pas autant que maintenant. Parfois, je pense que cela le conduira a une mort prématurée... Il respire aussi difficilement que quelqu'un qui vient de courir, et il a d'énormes cernes sous les yeux. Il s'efforce de continuer et de finir les lettres qu'il a empilées sur son bureau! Mais pendant dix minutes il lit et relit une chose, parce qu'il ne peut se concentrer! je pense qu'aucune souffrance n'est pire que de voir souffrir celui que vous aimez. Et je n'y peux rien. Je me demande comment Dieu peut-il supporter de le voir ainsi souffrir."

29-11-43

"L'été a été tranquille en ce sens qu'il n'y a pas eu de crises horribles... Je ne crois pas que le Gardien ait jamais autant travaillé auparavant pendant ses 'vacances' et je suis sûre que non! Il me dit souvent 'ce livre me tue', a quoi je réponds invariablement 'moi aussi'. En d'autres termes, la façon dont il a travaillé a cette revue du Centenaire de la foi (Dieu passe près de nous) est vraiment cruelle; Il en a été littéralement esclave pendant deux ans. Outre ses autres travaux et soucis..." (Shoghi Effendi avait reçu une lettre particulièrement sèche et froide d'une Assemblée Nationale et j'en étais très fâchée)...

"La plus sèche et la plus froide lettre que j'ai jamais vue. Pourquoi l'expéditeur ne prendrait-il pas exemple sur le Gardien qui écrit aux gens avec gentillesse et affection, même s'ils sont mentalement déficients. Les baha'is ne méritent pas un Gardien et tout ce que j'espère est que Dieu ne les échangera pas contre un autre peuple."

Un des membres de la famille était mort et sa veuve vint a la maison et demanda a Shoghi Effendi d'accepter les termes de son testament et de recevoir une certaine somme d'argent pour la Cause, ainsi que les sceaux extrêmement précieux de Bahá'u'lláh qu'Abdu'l-Bahá avait confiés a la veuve quand il partit pour ses voyages en Occident. Comme elle était en contact avec les membres excommuniés de la famille, Shoghi Effendi n'acceptait ni l'un ni l'autre... Je lui rapportai sa conversation (il ne voulait pas la voir et m'avait envoyée a sa place):

26-12-43

"J'ai répété de long en large tout cela a Shoghi Effendi, les sceaux et le testament de X. Il m'a précisé de lui dire qu'il ne voulait pas un million de sceaux ni tout le Mont Carmel, il voulait sincérité et loyauté et tant qu'elle ne se serait pas totalement coupée de la famille de..., dans son coeur, il ne pouvait rien pour elle, et qu'elle reprenne le sceau et le testament... Le Gardien aurait beaucoup aimé avoir les sceaux si précieux pour les archives, mais comme il me l'a dit, il ne pouvait pas accepter les sceaux et la mettre dehors! Ce qui m'étonne c'est qu'il y a 23 ans que le Maître est décédé et elle était très proche du Gardien, pendant une grande partie de cette période; ne pouvait-elle pas, une fois, dans ces 23 ans, lui remettre ces reliques précieuses qui, disait-elle, ne lui avait jamais été données, mais seulement confiées! Elle désirait que je les prenne quand elle a vu que le Gardien ne voulait pas les accepter. Mais je lui ai dit que je ne le ferais pas, car ce ne serait pas selon le désir de Shoghi Effendi..."

"Toute la journée Shoghi Effendi tape son manuscrit (Dieu passe près de nous) et je lis la copie avant de la poster pour Horace (Horace Holley, Secrétaire de l'Assemblée Nationale de l'Amérique) pour m'assurer que les dernières erreurs ont disparu. Nous, lui et moi, passons des heures a lire l'original, a corriger les pages et a mettre les interminables accents!"

je n'ai même pas rapporté que Papa, a la demande du Gardien, a fait un dessin pour le Tombeau du Bab.

Aujourd'hui, les minarets et les flèches (suggérés par le Gardien) ont reçu son approbation et Papa continue a travailler sur les détails et le projet final qui sera montré pour le Centenaire. Il fournira également une maquette. La maquette sera le test crucial, s'il plaît au Gardien, il Pannoncera au monde baha'i.

"Il paraît vraiment trop merveilleux que Papa reçoive cette inestimable bénédiction de faire le plan du Mausolée du Bab. S'il réussit ce sera la plus pure bonté de Dieu, s'il échoue, nous ne pouvons en être surpris car nous avons déjà été bénis en tant que famille, au dela de nos mérites et de toutes les manières possibles! "

5-7-44

"Shoghi Effendi est naturellement un administrateur et un bâtisseur par excellence. Les deux qualités dont nous avons le plus besoin actuellement. Que la vision humaine des choses est insignifiante comparée au Plan de Dieu! je pense que si nous louions Dieu pendant un million d'années, matin, midi et soir, nous n'irions pas plus loin que le premier 'R' du mot remerciement. Et pourtant nous sommes si aveugles pour nos bénédictions! "

24-7-44

"Shoghi Effendi ne peut tenir davantage. Je suis inquiète a son sujet... Ils l'usent. Il était dans un état terrible aujourd'hui et il a pleuré. Je ne peux écrire a ce sujet. Je ne peux le supporter. Je me demande comment Dieu peut-il endurer de le voir ainsi. "

18-12-44

"Ce sont certainement les années! je ne pense pas que Shoghi affrontera jamais de sa vie une seconde crise comme celle-ci. (la désaffection de la famille, des baha'is locaux et des serviteurs). J'espère que non! je me demande comment on peut s'attendre a ce que sa santé et ses nerfs survivent a cette dernière! "

30-1-45

"je ne peux entrer dans les détails maintenant. Mais je dois dire que le nombre d'imbéciles incompétents sinon coquins, que Shoghi Effendi a autour de lui, est effroyable. Il souffre tellement. Il ne dort que cinq a six heures par nuit. Si je pouvais m'inquiéter davantage je le ferais..."

27-2-45

"je suis sûre que la marée changera. Mais, oh! jamais, jamais pour retrouver Shoghi Effendi comme il était. Je ne crois pas que quelque chose en ce monde soit capable d'effacer ce qu'il a subi ces dernières années! Le temps est le grand guérisseur des blessures mais il ne peut enlever les cicatrices."

13-4-45

"... Quand je veux être sûre de la loyauté d'un baha'i envers lui (Shoghi Effendi), je regarde autour de lui pour voir qui le hait.

S'il est bien haï par la famille, je peux être sûre qu'il est l'essence de la loyauté envers le Gardien."

6-7-45

"Ali Askar est entré a l'hôpital... il décline terriblement depuis ces 3 ou 4 jours... tout cela est si épuisant. Mais je ne m'inquiète de rien sauf de voir le grand choc que cet événement est pour le Gardien... Ils ne meurent pas eux, ni tant d'autres ennemis misérables et inutiles, mais seulement Ali Askar. Comme Shoghi Effendi l'a dit, c'est 'la plus précieuse' personne qu'il a! Mais Dieu l'aidera. Il le fera, il le fera, je sais qu'il le fera. Il l'élèvera dans la gloire, et je pensais, la nuit dernière, qu'après tout, une goutte de l'amour de Dieu compense mille ans de peines... Shoghi Effendi est allé le voir aujourd'hui, pendant que j'y étais. Shoghi Effendi projette de lui faire de grandes funérailles, parce qu'il (Shoghi Effendi) le désire et parce que les ennemis l'exigent. Mais tout cela est si dur, si dur pour lui... Shoghi Effendi a dit que 'tout ce qui me restait c'était vous, votre père et Ali Askar et maintenant Dieu prend Ali Askar!' "

8-7-45

"je suis allée a l'hôpital a 4 heures de l'après midi et j'y suis restée jusqu'à 8 heures. Shoghi Effendi m'avait dit d'apprendre a Ali Askar qu'il avait révélé pour les amis iraniens un télégramme dans lequel il le décrit, lui, Ali Askar, comme le 'lion de la jungle de l'amour de Dieu' et où il mentionne tous ses services etc. Quand j'ai dit cela a Ali Askar, tout a fait conscient mais seulement très faible, le plus coquet petit chatouillement d'un sourire de bonheur s'est imprimé sur son visage; j'ai ajouté qu'il était au ciel avant même de quitter ce monde, au ciel de l'amour, du bon plaisir et de la louange du Gardien. Il est resté silencieux un certain temps (exceptés quelques signes d'appréciations murmurées) puis, saisissant parfaitement le fait qu'un tel télégramme signifiait qu'il allait mourir, il s'est ressaisi et a dit que le livre qu'il avait commandé... il voulait le donner, de sa part, a Shoghi Effendi... quand je suis revenue, j'ai tout rapporté a Shoghi Effendi au sujet d'Ali Askar et comment il voulait que le livre envoyé soit pour le Gardien, ses yeux se sont remplis de larmes! Pauvre Shoghi Effendi bien-aimé; il est l'homme le plus maltraité sur cette terre! Tout le monde doit se réjouir du sort d'Ali Askar. Il est mort comme un roi... Aujourd'hui, il a dit aux femmes (il les a reçues dans le salon) qu'Ali Askar avait servi de telle sorte que les pèlerins lui écrivaient et signaient , le serviteur du serviteur de la maison'. Il a dit qu'il était selon les termes de la tablette d'Ahmad, 'Un fleuve de vie pour les amis, et une flamme de feu pour les ennemis'.

Et après sa mort: "il est dans le Concours Suprême, conversant avec ses habitants!' Eh bien, qu'est ce qu'un homme peut demander de plus de la vie? Il est allé au Mausolée cet après midi et après la visite, il a dit d'apporter toutes les fleurs des deux seuils. Il s'est dirigé ensuite vers Ali Askar, seul, l'a oint de deux flacons d'essence de rose, a posé les fleurs sur son corps, a pleuré pour lui, que demande-t-il de plus, tout homme de ce monde! ... Shoghi Effendi m'a dit quelque chose de très émouvant, quand il est revenu cette nuit: quand il était seul avec le corps, il s'est rappelé 'combien cet homme m'a servi' ... il est allé et a enlevé le drap, il l'a regardé et il a eu envie de lui dire 'Ali Askar, réveille toi, lève toi'. Parce qu'il lui semblait qu'il ne pouvait pas être mort, il avait l'air si naturel..."

11-7-45

"Les funérailles ont été parfaites. Shoghi Effendi a parlé de lui. Puis, il a demandé que le cercueil soit monté dans la chambre d'en haut de la Maison des Pèlerins, où il s'est assis; tous se sont mis debout pour la prière des morts; puis il a aspergé le cercueil d'essence de rose; il a suivi la bière jusqu'à la porte, donné des instructions ensuite il est monté dans le premier des deux taxis... un cortège de vingt-cinq voitures... et tous partent et Shoghi Effendi visite le Mausolée et demande a ... de prendre toutes les fleurs et de les porter du Mausolée a la tombe d'Ali Askar ... Eh! bien, Ali Askar doit être au Septième Ciel, tout le monde soupire et désire être a sa place, y compris moi!".

17-7-45

"Shoghi Effendi est malade. Il a eu une crise d'indigestion, je dois le dire a cause de ses nerfs complètement épuisés et sous tension. Ce n'est pas la première fois. L'étonnant c'est qu'il est en vie... Il a de la fièvre maintenant, j'espère, mon Dieu, qu'il n'a pas attrapé quelque chose de sérieux... Je viens de prendre sa température il a 39'8!"

15-7-45

"je suis si fatiguée par les peurs que le médecin me donne! Il dit maintenant que c'est peut-être l'appendicite ou une dysenterie. Visions de se précipiter comme des fous a Jérusalem en ambulance (il n'y avait alors aucun chirurgien a qui nous puissions confier un si précieux malade, a Haïfa) avec Shoghi Effendi et Papa. Mais je ne peux croire qu'on en viendra la... courir, courir et l'inquiétude! je sens mon cerveau comme pétrifié! ... A chaque heure, je prends sa température. Il est si doux, quel crime d'avoir été traité ainsi par ceux qui l'entouraient... Dieu merci, je ne pense pas qu'il ait ou qu'il aura l'appendicite..."

17-7-45
"Mieux, mais si nerveux, et si fatigué!..."
20-7-45

"je ne souhaite pas pour le diable les souffrances que Shoghi Effendi et moi, nous traversons. Je ne pourrai jamais les décrire, l'angoisse mentale et nerveuse... seuls... travail, travail, travail, toute la journée. Achat de terrains, problèmes, lettres, questions, méchanceté, mauvaise volonté, suspicion, ad infinitum."

11-4-46

"Shoghi Effendi a dit a Papa de commencer la construction de la première partie du Mausolée. Alléluia!"

20-4-46

"C'est trop pour le Gardien. Et pourtant il a écrit un merveilleux câble de Convention avec un nouveau Plan de Sept Ans et il commence le Mausolée. Mais il souffre trop."

25-5-46

"Il ne nous reste, a Shoghi Effendi et a moi, plus personne sauf Papa (et deux baha'is loyaux, dont l'un a presque 80 ans). Il est tout et fait tout: il va a la banque, porte le courrier, envoie les télégrammes, fait toutes les commissions confidentielles (visas, affaires gouvernementales, municipales, etc... ) il consulte et fait les plans etc... tout cela a l'âge de 71 ans. Il fait le travail d'Ali Askar, de Riaz et de Husein. Il ne se plaint jamais. Nous avons parlé, Shoghi Effendi et moi, au sujet de nos projets; il dit que nous devons partir... Il me semblait terriblement dur de laisser Papa âgé et fatigué, encore une fois avec tout le travail de la Cause et sans repos. Mais quand j'en ai parlé aujourd'hui, il a été merveilleux, il a dit qu'il pouvait tout faire, qu'il ne fallait pas s'inquiéter a son sujet, que tout irait bien. Je ne peux le dire par des mots, je suis fatiguée (j'ai pleuré trois bonnes fois aujourd'hui). Quel esprit merveilleux il a, si modeste et pourtant si noble ' si héroïque. "

18-7-47

"Elle (Gladys Anderson) est arrivée le 30 mars... Elle fait maintenant tout le travail de papa. Merci mon Dieu! ... Elle va a la banque, envoie le courrier et les câbles, fait les courses, voit les gens... Fin avril, Papa est allé a Chypre, premières vacances après sept ans, il y a passé six semaines. Cela lui a fait beaucoup de bien et maintenant il commence a travailler sur les plans du Mausolée du Bab".

D'une lettre de Ruhiyyih Rabbani 12-2-48

"je comptais avoir une sténographe juive qui m'aiderait. Mais maintenant aucun juif ne viendra dans cette rue s'il peut l'éviter. Car elle est dans la partie arabe de la ville, c'est-a-dire dans l'ancienne Colonie allemande et notre voisinage est composé principalement d'arabes et d'anglais. Il peut vous paraître invraisemblable de penser que nous vivons dans une rue où un homme peut-être tué de sang froid juste parce qu'il marche.

Mais c'est la Palestine d'aujourd'hui. Naturellement, il y a quelques braves fatalistes qui prennent le risque de descendre dans la rue a quatre vingt dix miles a l'heure, mais ils sont considérés, pour le moins, comme des téméraires.

Tout cela est si tragique. Et le plus triste de tout, c'est que la raison humaine s'adapte a cette atmosphère. La première fois, quand quelqu'un tire un coup de fusil, cela vous glace le sang et vous remplit d'indignation; mais bientôt par la répétition vous vous y habituez, vous maudissez celui qui tire et l'autre partie aussi, pour la bonne mesure, et vous continuez votre travail. Plus tard, vous apprenez qui a été tué et comment, par ces balles. C'est vraiment écoeurant, indiciblement écoeurant, qu'il soit permis qu'un tel état se développe en Terre Sainte a cause des intrigues et des négligences.

La rage est la réaction première ce jours-ci. Le meurtre insensé et gratuit me met hors de moi. La plupart des gens demandent qu'on les laisse tranquilles. Les assoiffés de sang sont l'exception, non la règle. Mais hélas, ils existent. Pourquoi ne les tue-t-on pas? Ils tuent toujours l'innocent, dans toutes les batailles, autant que je puisse le voir!"

1-3-48

"Les armes sont vendues ouvertement dans les quartiers arabes. Les baha'is d'ici, d'Akka, de Tiberius etc, tous témoignent de cela... Hassan a dit que lui et son cousin Muhammad étaient assis a un café a Tiberius; ils ont entendu un garçon colporteur qui criait 'Grenade, Grenade!' Hassan ne pouvait en croire ses oreilles, il l'a appelé et lui a demandé ce qu'il vendait 'des bombes' a-t-il répondu. Il avait un sac sur le dos. Il l'a obligeamment mis a terre et a déchargé une pile de grenades a mains (grenades de Mills). Combien chacune? a demandé Hassan? 'Soixante quinze piastres' a répondu le colporteur! Inutile de dire qu'il n'en a pas acheté... Il y a quelques jours j'ai vu un homme de la fenêtre de ma chambre, il avait un revolver a la main avec une foule d'arabes autour de lui. Il a voulu s'assurer que l'arme marchait, il est venu vers le mur de notre maison, il a tiré deux coups, puis il est parti en ville, probablement pour commettre son petit meurtre".

11-4-48

"Papa et Ben (Ben Weeden, le mari de Gladys Anderson) sont partis dans un taxi blindé pour Tel Aviv! On suppose qu'ils partiront en avion le 13, de Lydda pour Rome, afin de conclure des contrats pour les colonnes et les ornementations du Mausolée, si possible."

"Gladys dormira maintenant a la maison. Nous pouvons l'avoir ainsi, près de nous car la fusillade est trop intense pour la laisser seule, la nuit, a la Maison des Pèlerins... C'est très dangereux pour quiconque de marcher dans la rue la nuit... Nous avons dit a Ben que nous la prenions ici, ainsi il ne s'inquiétera pas".

21-8-48

"Nous n'avons pas pu visiter Bahji, a cause des événements mais nous avons visité les Tombeaux ici. Plus tard, la voiture n , a pu monter aux jardins, ou plutôt les quitter, a cause de la fusillade dans la rue a proximité. Aussi Shoghi Effendi est-il descendu a pied en empruntant les marches près des jardins pour revenir a la maison et Gladys et moi avons fait de même".

23-4-48

"Comme je suis fatiguée a mort, ce sera court... Je suppose que la bataille de Haïfa est bien racontée ailleurs, aussi ne rapporterai-je que mes jours et nuits. La bataille en elle-même a été une vraie guerre. Cette nuit-la, j'ai dormi comme au fond d'une mare qu'on remuait constamment. J'étais si fatiguée que j'ai quand même dormi un peu, mais hélas les rêves, la fusillade, les bombes faisaient un tel mélange que c'était presque pire que le sommeil ou l'éveil. Tous ces jours-ci Shoghi Effendi a été effroyablement bouleversé par A... et par M.... et par d'autres problèmes".

25-4-48

"J'essaie encore de rendre les points essentiels de ce mémorandum: Le 23, le lendemain de la bataille de Haïfa, le Dr Weinshall (l'avocat du Gardien) m'a téléphoné et m'a demandé comment nous allions? J'ai répondu que nous allions bien et gardions la maison. Il m'a dit 'j'espère que vous ne partez pas!' J'ai dit 'non bien sûr', nous n'avons pas l'intention de partir, pourquoi devons-nous partir?" il m'a répondu, pour aucune raison au monde, et il était heureux de le savoir. Alors j'ai ajouté que nous connaissions les juifs et que les juifs nous connaissaient et que nous n'avons rien a craindre d'eux. Il a dit que c'était absolument vrai et que tous avaient le plus grand respect pour nous. Il m'a demandé aussi, si aucun de nos serviteurs n'allait partir et j'ai dit non. Puis sur un échange de réflexions sur la folie de l'exode massif des Arabes, il m'a demandé de présenter ses meilleurs respects a Shoghi Effendi. Quand le Gardien a entendu cela, il m'a dit d'aller le remercier et de lui dire qu'il voulait qu'il sache certaines choses pour sa propre information. J'ai donc raconté au Dr Weinshall le mariage de Monib avec la fille de Huseini etc. et son exclusion publique de la foi a cause de cela etc.

Il était très surpris et nota son nom et le nom de Hassan. Je lui ai aussi parlé de Ruhi et, comme il pouvait s'inquiéter au sujet des dissensions dans notre famille, je lui ai dit que la raison véritable n'était pas seulement religieuse mais aussi sur le terrain des affiliations politiques etc. ... Je lui ai dit aussi que nous lui adresserions (c'était hier au cours d'une autre conversation) le câble que le Gardien avait envoyé, afin qu'il le voie...

"Aujourd'hui, j'ai téléphoné encore une fois a Weinshall et lui ai dit que nous allions lui donner les nom des personnes qui n'étaient pas des nôtres, s'ils prétendaient être baha'is. J'ai dit que Shoghi Effendi était très indigné par le fait que ces personnes qui ont été exclues de la Communauté depuis 10 ou 15 ans... cherchent a se mettre en bonne relation avec les juifs en prétendant être des baha'is, alors que nous ne savons pas ce qu'ils ont fait pendant ces années".

27-4-48

"Hier nous avons eu un moment de folle excitation, lorsque la servante s'est précipitée soudain en haut, a frappé a la porte et a dit que la Haganah voulait entrer. Heureusement, j'étais habillée... et je suis descendue aussi vite que j'ai pu. Car il semblait tout d'abord que notre petit lapin muet... était allée a la porte et quand elle a vu un groupe de Juifs avec des fusils de Tommy et des revolvers, elle a eu presqu'une attaque et a appelé Banu; Banu est venue et les juifs ont dit 'ouvrez la porte'. Elle a dit qu'elle devait appeler la dame de la maison et s'est précipitée chercher B... qui n'était pas la, alors elle m'a appelée. Ils ont déclaré 'si vous n'ouvrez pas la porte, on la défoncera'.

A cet instant je suis arrivée et les ai fait immédiatement entrer. Ils étaient cinq, tous des jeunes gens. Je leur ai demandé s'ils parlaient l'anglais et l'un d'eux a répondu qu'il le parlait un peu. Je lui ai demandé alors s'il savait a qui appartenait cette maison, au Chef de la Communauté baha'ie, il m'a répondu i oui'; mais je pense qu'ils ne le savaient pas et qu'ils étaient attirés par cette maison pour une ou deux raisons, peut-être parce que, quelque temps auparavant un camion chargé d'Arabes s'était arrêté devant notre porte et ils ont pensé que nous avions des Arabes ici, peut-être aussi a cause de notre voiture, car une de leurs premières question a été 'a qui est la voiture dans le garage?' Quand je leur ai dit ils ont paru satisfaits. Il s'est trouvé que l'un d'eux parlait le persan, il dit que sa mère était persane, mais que lui était de 'Yerushalim', je lui ai parlé en persan tout le temps.

Ils n'ont pas paru très curieux en fouillant la maison; ils ont été très décents et polis, et ils m'ont dit au début de ne pas être effrayée, a quoi j'ai répondu que je ne l'étais certainement pas! Après un bref regard et refusant de descendre ou d'aller a la cuisine etc. ... ils sont partis...

"Gladys et moi, nous allons et venons dans les quartiers juifs, comme nous l'avons fait d'une façon ininterrompue depuis des mois, qu'il fasse beau ou mauvais. Je pense que c'était très sage. Lorsque les Arabes tiraient sur les juifs, nous avions notre garde arabe ici, dans cette rue même, et comme il y avait un risque nous y allions moins souvent, mais nous y allions quand même. Nous avons ainsi montré a de nombreux juifs que nous n'étions pas les amis des beaux jours qui se tiennent a l'écart quand ça devient épineux. Notre voiture était fouillée a tout moment par des gardes juives et souvent, a ceux qui ne nous connaissaient pas, nous devions montrer nos passeports américains. En réalité, un jour de la semaine dernière, alors que nous revenions du quartier juif et que nous ralentissions vers la barrière, une voiture juive s'arrêta devant la nôtre et ses occupants parlèrent aux gardes.

Nous ne pouvions pas continuer et la voiture de devant ne bougeait pas. J'ai demandé au garde s'il ne pouvait pas nous faire passer. Il a été un peu embarrassé et a dit que les autres racontaient avoir vu cette voiture conduite par un Arabe. J'ai dit que ( c'est tout a fait vrai, savez vous a qui elle appartient cette voiture? Elle appartient a Shoghi Effendi, le Chef de la foi baha'ie, et nous avons un conducteur arabe qui vient chaque après-midi et l'emmène aux jardins baha'is et le ramène. Par ailleurs, nous la conduisons toujours nous-mêmes. Si vous restez en observation, dans un quart d'heure vous verrez cette même voiture revenir de la Route de la Montagne et aller le chercher avec un conducteur arabe au volant.' Comme c'était la vérité, il a paru l'accepter comme telle et nous n'avons pas eu d'autres ennuis...

"B... m'a dit quelque chose d'amusant: j'ai demandé si nos voisins arabes allaient partir... Il a répondu que 'chaque jour ils me demandent si Shoghi Effendi va partir?' Ils disent que, quand il partira, ils partiront. Il dit que le policier palestinien qui vit maintenant chez K... lui a également demandé quand il devrait partir et K... lui a répondu 'quand tu verras Shoghi Effendi partir, prends ta veste, ferme la porte et suis-le'. L'homme a aussi déclaré... 'si tu ne me dis pas que Shoghi Effendi projette de partir et s'il le fait, tu seras responsable de ma vie'.

L'estime soudain de nos voisins pour nous est vraiment drôle après avoir ignoré, pendant vingt-cinq ans, la Cause et son Gardien! "

4-5-48

"Aujourd'hui on a volé la voiture! (un cadeau de Roy Wilhelm a Shoghi Effendi. Depuis des années le Gardien n'avait plus de voiture, la vieille voiture avait été vendue pendant la guerre, par manque de pièces détachées). Mon Dieu quelle journée! A 2h.30, Gladys et moi, nous prenions notre café après le déjeuner, la fille est venue nous dire qu'un juif était a la porte. Gladys est allée voir ce qu'il voulait. Bref, c'était notre chef local de la Haganah, Mr. Friedman, accompagné de vingt hommes armés. Il a dit qu'il avait été appelé par le garde Haganah (deux gardes sont de faction dans notre rue).

Comme cinq hommes armés tournaient autour de la porte de notre garage, il a pointé son revolver sur eux et leur a dit de partir, mais les jeunes gens ont retourné leurs fusils sur lui et lui ont signifié de filer en vitesse. A cinq contre un, il est allé chercher du renfort. Et quand le renfort est arrivé, ils étaient partis. Mais comme le cadenas, scié a travers la porte, était fermé de l'intérieur ils pensaient qu'elle était toujours la. J'ai regardé a travers le trou de la serrure, quel vide effroyable, pas de Buick! La pauvre Gladys a couru vers la petite porte de derrière, vraiment pas de Buick! Le garde Haganah pensait intérieurement que c'étaient les Juifs (ou les Anglais) qui l'avaient prise, mais il ne l'a pas dit ouvertement. Eh bien, Friedman a signalé la chose a la Haganah et Gladys et Mansour l'ont signalée a l'armée et a la police de Stanton St. J'ai téléphoné au Dr. Weinshall qui nous a conseillé d'aller au poste de police de Hadar Hacarmel.

Shoghi Effendi était le plus calme de nous tous. Il a seulement dit 'cela réjouira nos ennemis'. Je pense qu'aucun de nous n'espérait vraiment plus revoir notre voiture. Comme c'était triste de voir partie notre chère grande Buick que nous venions de recevoir après une longue attente! Avec quelle difficulté j'ai trouvé un taxi juif pour le Gardien. Le conducteur a dit que 'si ce sont les juifs qui l'ont prise, vous la retrouverez' je suis allée avec Gladys au Poste de Police et je l'ai attendue dehors pendant qu'elle faisait son rapport. Nous avons donné une description de notre voiture a Weinshall, car il avait dit que cela l'aiderait. Notre gentil chauffeur de taxi nous a emmenés a un autre poste de Haganah et nous avons refait notre rapport.

Alors, une chose étrange est survenue. Nous marchions a pieds, fatiguées et découragées et dans la vitrine d'un magasin de produit de beauté, sur la Harzl, elle a vu une lotion pour les mains que j'avais essayé plusieurs fois d'acheter. J'ai décidé que je ne m'en ferais pas et je suis entrée pour l'acheter. Le propriétaire connaissait Papa et moi depuis de longues années. Aussi m'a t il demandé de ses nouvelles et moi de son vieux père, etc. ... Je n'allais pas parler de la voiture parce que je me sentais humiliée a ce sujet et après avoir payé mes achats, je suis partie sans les prendre. Cela paraissait si bête, que je me suis excusée et lui ai dit 'je suis très ennuyée parce que notre voiture vient d'être volée'. Mais j'ai vu votre voiture aujourd'hui a 2h.15 dans le nouveau centre d'affaires! Et j'étais très surpris me demandant comment vous aviez pu vendre une voiture si belle et si neuve? Il paraît qu'il nous avait vu, Gladys et moi, conduire la voiture hier soir et qu'il l'avait reconnue ainsi que son numéro d'immatriculation américain! Il dit qu'il avait vu des juifs a l'intérieur et qu'un juif la conduisait juste a l'angle du Savoy Hotel. Il nous a demandé de ne pas donner son nom comme témoin et j'ai rétorqué que dans ce cas cela ne nous aiderait pas, il a faibli et a dit que nous pouvions le nommer.

Nous avons couru, bien sûr, au Poste de Police et avons fait un rapport sur ce qu'il nous avait dit. Au retour, M. Friedman venait de nous appeler et nous avait laissé son numéro. Je l'ai appelé et lui ai raconté toute l'histoire. Il a répondu que 'c'est tout ce dont j'ai besoin. Maintenant que je sais qu'ils l'ont emmenée dans notre partie de la ville, je peux les prendre!' Un peu plus tard le Poste de Police de Hadar a appelé et dit 'votre voiture est localisée et vous sera ramenée demain, ne vous inquiétez pas' M. Friedman a aussi appelé et dit la même chose. Le 4 a 11 h. du matin, il a rappelé et demandé s'il pouvait prendre Gladys pour aller chercher la voiture au Poste de Police de Hadar et la ramener! Mon Dieu! Nous étions tous heureux! Le plus drôle c'est que sur le chemin du retour, avant d'aller a ce magasin, j'avais dit que seul un miracle pourrait nous la rendre!

"Il me semble maintenant que les cinq jeunes gens venus juste après la prise de Haïfa par les Juifs et qui ont prétendu être des hommes de la Haganah, et ceux de la jeep (la jeep apparaît tout le long de cette histoire et je pense qu'elle en est le fil conducteur) qu'une nuit B ... a trouvés entrain de défoncer la porte du garage et a qui B ... avait dit qu'il la leur ouvrirait et qu'ils n'avaient pas besoin de la fracturer; ces jeunes gens donc, étaient rentrés, ils avaient fait le tour de la voiture et B... leur a dit finalement 'si vous voulez savoir a qui appartient cette voiture, venez téléphoner a vos supérieurs, venez téléphoner au Dr. Weinshall'.

Ils étaient alors partis en hâte. De toute façon nous croyons tous que c'étaient les mêmes et probablement les hommes de Irgun Zvi Leurni, mais certainement pas de la Haganah!"

14-5-48

"Ce soir le Mandat prend fin a minuit! La guerre commence, elle fait déjà rage, quel sera l'avenir?... Papa et Ben doivent rentrer demain! je suis fatiguée!"

15-5-48

"Papa revient!" je peux entendre le feu intense des collines, entre ici et Nakura, la frontière libanaise. Hier aussi ' quand les juifs ont pris 'Akka, nous avons entendu de nombreux coups de feu, mais maintenant on entend tout le temps et nettement le bruit des canons. Cela me rappelle le jour où les Britanniques ont pris le Liban, pendant la guerre, seulement alors nous étions sûrs que la bataille nous quitterait. Maintenant qui sait? Les distances en Palestine sont si petites, 15 km peuvent changer la face de toute la bataille, victoire ou défaite...

"Papa et Ben rencontrés par Gladys, sont montés a la maison. Ils sont venus sur le 'SS Argentina' et sont arrivés la nuit dernière, deux jours en avance sur le programme parce qu'ils avaient annulé les escales d'Alexandrie et de Tel Aviv. Leur voyage a été merveilleusement réussi dans tous les domaines. Comment peut-on jamais remercier Dieu pour ses miracles et ses bontés?"

3-7-48

"Aujourd'hui, Shoghi Effendi a dit a Papa qui était venu, dans la soirée, après dîner, pour le voir: 'Eh bien, la décision historique de commencer les travaux du Mausolée a été prise a 10h.15 du soir, aujourd'hui' et il lui a serré la main! ... P.S. 11h.30 du soir, je peux entendre les explosions lointaines. Que Dieu aide ce pauvre pays!"

6-7-48

"Shoghi Effendi est très préoccupé, peut-être vendredi la guerre reprendra. Quelle perspective terrible! Il a dit a Ben, Gladys et moi que le pire menace le Tombeau de Bahá'u'lláh. Maintenant que Majd-d-din et Shoah baha'i vivent au Manoir, si les Arabes viennent, la conséquence n'est que trop claire. Oh! Mon Dieu! tant de charges, tant de problèmes... si ce n'était pas pour la foi, où serions-nous maintenant?

"Il a fait l'éloge de Papa très fortement a Gladys et Ben, il a dit que tout le monde l'aimait, il a un coeur très pur et tout cela mis a part il l'a choisi pour ses qualifications d'architecte".

28-12-48

"je me sens si exténuée. Il ne me paraît pas que cette année m'ait laissé quelque résistance pour la vie... Cela semble sérieux mais peut-être que ça ne l'est pas. J'espère que non, car toute pauvre que je suis, on a encore besoin de moi, je suis mieux que rien...

"Cette nuit l'offre de Soleh Boneh est arrivée pour la construction de l'Arcade: 18000 livres Sterling. Terrible! Shoghi Effendi est très préoccupé et découragé, maintenant les pierres sont la et arrivent, il a fait arracher le carrelage, commencer les fondations, rasé la courbe de la montagne derrière le Mausolée! Il dit qu'il ne paiera pas une telle somme. Oh! Mon Dieu! Tant de problèmes, problèmes. Dieu me donne la force de servir et de garder mes nerfs qui craquent".

20-1-49

" Ce sera une sorte de sténographie des nouvelles. Le temps a été mauvais juste quand nous avions encore 80 vieilles caisses a ramener du Port au Mausolée. Je ne peux dormir, en écoutant la pluie. Elle me tient éveillée parce que je sais qu'elle retarde les travaux... Une chose après l'autre, tout le temps. Nous paraissons tous courir plus vite, plus vite cette année a cause des travaux. "

21-1-49

"Quelle journée, quelle journée, les jours comme celui-ci devraient être mis hors la loi. La nuit dernière une invitation de rencontrer le Premier Ministre a la réception de la Municipalité est reçue par le Gardien. Il a décidé d'envoyer Papa et Ben. Aujourd'hui le débarquement au Port a commencé après quatre jours de pluie. C'était comme dans un asile de fou...

"Le Maire vient de me téléphoner maintenant, a quatre heures quinze, il m'a dit en personne, qu'il a fait son devoir et s'est arrangé pour que le Gardien voit Ben Gourion en personne a 7h.15 ce soir chez M.D... au sommet de la montagne... Ce n'est peut-être rien sur le papier, mais cela tue ceux qui le vivent. Tout se fait difficilement. Je suis très contente que le Gardien aille rencontrer le Premier Ministre. La nuit dernière quand il a décidé que ce ne serait pas approprié d'aller lui-même a la réception, il m'a dit qu'il aurait voulu faire une concession et rencontrer le Premier Ministre, mais il ne voulait pas être perdu dans la foule et ne pas être traité comme il sied a sa position. Aussi lui ai-je demandé de m'autoriser de téléphoner au Maire, il a permis et voila le résultat.

"Il est maintenant sept heures et le Gardien et Papa, conduits par Ben viennent de partir... Comme Shoghi Effendi a essayé pendant vingt cinq ans de faire reconnaître la Cause, ici, non pas comme une communauté locale mais comme le centre mondial et lui-même non pas comme un chef local ou national, mais un Chef mondial cette occasion de rencontrer le Premier Ministre est très importante. Sans doute Ben Gourion croit qu'il est très condescendant envers lui cette nuit! Telle est la petitesse de la vie des hommes et la vanité de ce monde.

"Eh bien, l'entrevue est terminée. Elle a duré quinze minutes. Quand ils sont arrivés le Gardien a trouvé la porte d'entrée entrebâillée. Il est entré. Il n'a vu personne, il a frappé a la porte et poussé plus loin. Il a trouvé Ben Gourion, sa femme et ses hôtes finissant le dessert dans une de ces petites maisons où l'alcôve sépare les pièces... Ben Gourion s'est levé, et a emmené le Gardien dans une pièce ... voisine et courtoisement il lui a effort le meilleur siège etc ... Alors, il a posé quelques questions sur la Cause, il a dit qu'il la connaissait et qu'elle est 'un mouvement social' sur quoi le Gardien a répondu que c'était plus que cela, qu'elle est divinement inspirée par Dieu etc... Il n'a pas trop insisté. Ben Gourion a également demandé quel était le rapport entre Shoghi Effendi et la Cause et a eu sa réponse.

"Le Gardien n'a pas voulu l'empêcher de dîner et il s'est levé après une petite entrevue. Ben Gourion l'a accompagné jusqu'à la porte extérieure et un serviteur jusqu'à la voiture, et a ouvert la porte...

"Ben Gourion a demandé au Gardien s'il y avait une histoire de la Cause qu'il puisse lire et Shoghi Effendi lui a répondu qu'il serait très heureux de lui envoyer un livre. (Il lui a envoyé Dieu passe près de nous). Il lui a également dit qu'il serait très heureux de lui montrer les Mausolées, si jamais il en avait l'occasion. Mais le Premier Ministre a dit qu'il était très occupé, ce qui peut-être pris pour un refus, je suppose... Il a été évidemment très courtois, pour un homme aussi pressé que Ben Gourion, deux jours avant les élections générales, d'accorder une entrevue et je pense que c'était un acte vraiment amical de la part du Maire Levy de l'avoir arrangée. La première chose que le Gardien a dit a été qu'il voulait réaffirmer en personne les sentiments qu'il avait exprimés dans sa lettre que le Premier Ministre se souvient peut-être avoir reçue? Ben Gourion a dit oui, bien sûr.

Le Gardien a été très chaleureux avec lui, m'a-t-il dit, et je suis sûre que sa personnalité merveilleusement franche, nette, sincère a dû impressionner un homme qui doit être un juge subtil de la nature humaine..."

"A trois heures du matin le chaland a sombré avec toutes nos pierres dedans! Encore un joli événement de plus. Quand j'en ai parlé avec Shoghi Effendi, il m'a dit 'je ne m'en soucie plus'. Il est trop usé, trop fatigué par les problèmes qui se succèdent l'un après l'autre! C'était tout ce qui restait, aussi loin que nous puissions voir! Le temps, des complications perpétuelles, et maintenant ceci! Ils peuvent le sauver, je l'ai entendu dire!"

"Shoghi Effendi a vu Gladys, Ben et moi dans le salon, comme il le fait parfois, quand il en a le temps. J'ai vu qu'il avait de la boue sur sa veste et je lui ai demandé ce qu'il avait fait? Il a dit 'j'ai eu un combat avec le Général Boue, seulement il a gagné.' Il a alors expliqué qu'il était encore une fois tombé, parce que c'était glissant après la pluie, mais nous avons bien ri."

"Je doute d'avoir le temps ou la force de tenir encore mon journal, c'est dommage quand je vois et je sais qu'il y a tant de travaux intérieurs ici..."

di je suppose qu'il y a autant d'enfers que de gens. Mais j'espère que peu de gens vivent l'enfer particulier que nous endurons Shoghi Effendi et moi-même. Si quelqu'un devait me demander de le définir, je dirai, quoiqu'il y en ait de nombreuses sortes, qu'en principe, il y a deux genres: l'enfer sans responsabilité et l'enfer avec responsabilité..." (Pour ceux qui pourraient ne pas comprendre l'acception anglaise du mot "enfer" comme employé ici, je veux dire angoisse, souffrance intense et consumante) .

"La nouvelle de la mort de Vargha est parvenue au Gardien. Shoghi Effendi a dit 'il était le meilleur homme que nous ayons'. Bien sûr, depuis longtemps, on s'y attendait, mais il en ressent la perte, car il y a si peu de baha'is capables et éminents."

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Chapitre 9. LA GUERRE

En relisant mon journal (je n'ai cité qu'une faible partie des centaines de pages que j'ai écrites au cours des ans), il me paraît étrange de ne voir pratiquement aucune référence a la Guerre mondiale qui a fait rage partout pendant presque six ans et qui a constitué une menace terrible pour la sécurité du Centre Mondial et en particulier le Gardien, en tant que Chef de la foi. Ce vide, plus que toute autre chose témoigne éloquemment des commotions intérieures qu'il a traversées pendant ces années. Les pressions quotidiennes et le travail, l'inquiétude et l'épuisement étaient si grands qu'ils laissaient a l'arrière plan la mention de cette menace et de cette anxiété. Shoghi Effendi était un grand observateur de la conjoncture politique et suivait assidûment tous les événements. Son intelligence et ses facultés analytiques ne lui permettaient pas de se bercer de quelques fausses complaisances, y compris par l'idée infantile que certains ont sur la signification de "la foi". Il savait très bien qu'avoir "la foi en Dieu" ne veut pas dire qu'on ne doit pas se servir de la raison, évaluer le danger, anticiper les mouvements, prendre les décisions appropriées lors d'une crise.

C'est avec une grande répugnance que je parle de la vie privée du Gardien, si innocente, si pleine d'épreuves. Deux considérations me poussent néanmoins a le faire. La première c'est que tant qu'on ne saisit pas, ne serait ce qu'en un léger aperçu, ce qu'il fut en tant qu'être humain, on ne pourra réellement apprécier la grandeur de ses oeuvres. La seconde est que toute personne de renom est sujette, le long des siècles, a des recherches historiques poussées jusqu'aux détails; beaucoup de choses dans les notes trouvées ici ou la seront mises en lumière. S'il n'y a pas un témoin pour les expliquer, elles seront vraisemblablement mal interprétées et donneront lieu a de sottes légendes nées de la pure imagination.

A l'époque où Shoghi Effendi invita mon père a venir avec nous, après la mort inattendue de ma mère en Argentine en 1940, le Gardien avait décidé, pour des raisons personnelles de se rendre en Angleterre. Il est presque impossible de donner une image des difficultés qu'un tel déplacement, a un tel moment de l'histoire, impliquait a ceux qui n'étaient pas sur le théâtre de la guerre au Moyen-Orient européen. Malgré le prestige et l'influence du Gardien, les Autorités de la Palestine ne pouvaient donner aucun visa pour l'Angleterre. Notre demande de visa fut donc transmise a Londres.

Shoghi Effendi fit aussi appel a son viel ami, Lord Lemington, et lui demanda d'utiliser ses bons offices pour qu'un visa nous soit donné. Entre temps, il devint impératif pour nous de partir tout de suite pour l'Angleterre, si jamais nous devions y arriver. Les autorités de la Palestine n'avaient encore reçu aucune réponse et la réponse du Lord Lemington tardait a nous parvenir. Poussé par des forces qui l'animaient si mystérieusement dans toutes ses décisions, le Gardien décida de partir pour l'Italie, pays pour lequel nous avions obtenu un visa. Nous quittâmes donc Haïfa, le 15 mai, sur un petit et malodorant aquaplane italien. La mer nous éclaboussait par dessus bords et nous avions les pieds dans l'eau comme dans un vieux canot a rames. Nous arrivâmes quelques jours plus tard a Rome. Je partis pour Gênes accueillir mon père qui arrivait au dernier voyage que fit le "SS Rex" en tant que transporteur de passagers.

A notre retour, le Gardien nous envoya, mon père et moi, au Consulat britannique pour nous enquérir si, par hasard, notre visa avait été transmis de la Palestine. Il n'en était rien. Le Consul nous dit qu'il ne pouvait pas nous donner de visa car toutes les autorisations devaient venir de Londres et qu'il n'était plus en mesure de contacter son Gouvernement! Nous retournâmes avec cette mauvaise nouvelle. Il nous y envoya une nouvelle fois. Naturellement nous lui obéirent, parce qu'il était le Gardien. Mais ni mon père, ni moi ne voyions ce que nous pouvions faire de plus que, ce que nous avions déjà fait. Nous nous trouvâmes donc, une nouvelle fois, assis devant le Consul, lui disant et redisant les mêmes choses. Incidemment, je dis que Shoghi Effendi était le petit-fils de Sir 'Abdu'l-Bahá 'Abbas. J'avais naturellement déjà dit qu'il était le Chef de la foi baha'ie etc... Le Consul me regarda et me dit "je me souviens d'Abdu'l-Bahá"... et il raconta les quelques contacts qu'il avait eu avec le Maître.

Il était, de toute évidence, très ému par ces souvenirs. Il prit nos passeports, y apposa un visa pour l'Angleterre et dit qu'il n'avait pas le droit de le faire et que ce visa n'était pas valable, mais que c'était tout ce qu'il pouvait faire pour nous. Si nous voulions essayer d'entrer en Angleterre, cela nous regardait, mais nous risquerions d'être refusés. Nous partîmes aussitôt pour la France, passant a Menton le 25 mai et, continuant sur Marseille. Quelques jours plus tard, l'Italie entrait en guerre contre les Alliés.

Il est difficile de décrire la période qui suivit. Tout l'épisode ressemblait a un vrai cauchemar, un cauchemar personnel pour nous, un cauchemar géant où était plongée l'Europe. Nous primes le train pour Paris. A chaque gare une foule de réfugiés fuyait devant le front croulant du Nord. Il n'y avait aucun moyen d'obtenir des informations précises. Le chaos descendait. A Paris, nous découvrîmes avec consternation que tous les ports pour l'Angleterre étaient fermés. Il nous restait un espoir pour aller en Angleterre, un espoir qui diminuait d'heure en heure, c'était St. Malo. Nous attendîmes une semaine a St. Malo avec des centaines d'autres personnes essayant de rentrer chez elles, en Angleterre. Finalement deux bateaux se présentèrent.

Je ne vis jamais le Gardien dans un état pareil qu'en ces jours. Du matin au soir, il restait assis, coi, immobile comme une statue de pierre et j'avais l'impression qu'il se consumait comme se consume une chandelle. Deux fois par jour il m'envoyait avec mon père a la compagnie de navigation, au port, pour nous enquérir des nouvelles d'un éventuel bateau. Deux fois par jour nous revenions dire "pas de nouvelles". Il peut paraître étrange aux autres que Shoghi Effendi ait été si inquiet. Mais une raison comme la sienne était infiniment plus équipée que la nôtre pour comprendre le danger de la situation. Et, Dieu sait si j'étais malade d'inquiétude. Mon père et moi étions encore sous le choc de la mort soudaine de ma mère et cela, ajouté a toutes les autres choses, rendait mon père, pour le moins, paralysé. Quant au Gardien il se rendait compte que s'il tombait dans les mains des Nazis, qui avaient déjà interdit la Cause dans leur propre pays et qui étaient étroitement liés avec le grand Mufti de Jérusalem (le grand Mufti était activement engagé dans la politique et était l'ennemi déclaré du Gardien), il serait vraisemblablement emprisonné, sinon pire, et que la Cause elle-même serait laissée sans leader, ni personne pour encourager et diriger le monde baha'i a cette époque de chaos mondial.

Il me paraît que la situation était très similaire a ces jours où le Maître, a 'Akka, était en danger d'être déporté vers une nouvelle terre d'exil et où il attendait les nouvelles d'un bateau. Nous embarquâmes finalement dans le premier des deux bateaux venus, dans la nuit du 2 juin, pour évacuer les personnes échouées a St. Malo. Nous navigâmes dans l'obscurité complète pour Southampton où nous arrivâmes le lendemain matin. Le lendemain de notre départ, les Allemands je m'en souviens, marchaient sur St. Malo.

Nous eûmes presque autant de difficultés pour sortir de l'Angleterre que pour y entrer. C'était a l'époque de la grande campagne "l'évacuation des enfants". Ils avaient la priorité absolue. C'était seulement grâce a la position de Shoghi Effendi et de l'amitié de mon père avec le Haut Commissaire Canadien a Londres que nous réussîmes a obtenir des places sur le "SS Cape Town Castle', a destination de Cap Town, en Afrique du Sud, le 28 juillet. On nous laissa, une fois quittés, sous bonne escorte, les rivages anglais. Je me rappelle, J'observais les étranges zigzags du sillage du navire sur la mer, alors qu'il poursuivait une course fantastique pour être une cible moins vulnérable aux sous-marins. Comme l'entrée en guerre de l'Italie avait fermé la Méditerranée aux bateaux alliés, la route a travers l'Afrique était la seule ouverte pour revenir en Palestine. Shoghi Effendi avait déjà parcouru l'Afrique, une fois, au début de son Gardiennat.

En septembre 1929, il s'était embarqué en Angleterre pour le Cap Town, puis il était parti de Cap Town au Caire, en majeure partie par la route. Mais a cette époque, il n'avait pu obtenir un visa pour le Congo belge qui le fascinait. Son esprit aventureux, son amour des beautés scéniques, l'attiraient vers les hautes montagnes et les forêts profondes de la terre, et l'avaient poussé a entreprendre son voyage précédent. Maintenant, au beau milieu de la guerre, par une sorte de miracle, nous obtînmes un visa pour le Congo belge. Quand nous arrivâmes a Stanleyville, nous fîmes une excursion dans la forêt vierge. Je m'aperçus alors que c'était l'amour de Shoghi Effendi pour les beautés naturelles qui avait été une des raisons qui l'avaient conduit la. Il voulait voir la forêt en fleurs. Hélas, ce n'était ni l'endroit ni la saison pour la voir. Et nous continuâmes notre chemin, déçus.

Shoghi Effendi, soucieux de la santé de mon père (il avait alors soixante-six ans et était de santé fragile) ne lui permit pas de nous accompagner par la route et nous le laissâmes dans un hôtel a Durban, en attendant qu'il puisse prendre un avion.

La liste d'attente était très longue et les personnes non gouvernementales ou non militaires devaient laisser leur place aux prioritaires. C'est pendant ces jours d'attente que mon père dessina la pierre tombale de ma mère, non seulement selon ses idées et les miennes mais avec des suggestions faites par Shoghi Effendi pour son embellissement.

Après un voyage en voiture de trois jours de Stanleyville a Juba, au Soudan, suivi d'une descente du Nil en barque, nous arrivâmes a Khartoum qui est, en ce qui me concerne, l'endroit le plus chaud du monde. Nous étions assis sous le porche de notre hôtel, après le dîner, quand un groupe de passagers, venu passer la nuit, sortit de l'obscurité et parmi eux M. W.S. Maxwell! En fait, c'était un étrange hasard d'être réunis au coeur de l'Afrique, et c'était également rassurant car aucun de nous n'avait la moindre idée de l'endroit où se trouvait l'autre et nous n'avions aucun moyen de prendre contact. A Durban, Shoghi Effendi avait simplement dit a mon père d'aller dans un hôtel a Nazareth et de nous y attendre afin que nous puissions retourner ensemble a Haïfa.

Le premier octobre, a notre grande surprise, le Gouverneur Général Sir Stewart Symes, nous invita a déjeuner au Palais. Après avoir renoué connaissance avec le Gouverneur, nous continuâmes notre route vers le Caire et la Palestine, rencontrant mon père, comme prévu et retournant a Haïfa, presque six mois après notre départ. On imagine très bien qu'un tel voyage chargé d'inquiétude, d'attente, de dangers du début jusqu'à la fin était en lui-même une grande expérience épuisante. Shoghi Effendi ne visita jamais l'Hémisphère occidental, n'alla pas plus loin que Damas, a l'Est. Mais il est intéressant de noter qu'il traversa l'Afrique deux fois du Sud au Nord.

Comme les Bahá'ís britanniques auraient été étonnés et émus, s'ils avaient su que lorsque le Gardien envoyait le 27 décembre 1940, le câble suivant a leur Assemblée Nationale "Télégraphiez sécurité amis Londres, Manchester - Prie constamment admiration affectueuse", il venait lui-même d'échapper de justesse au grand bombardement sur Londres, et a peine de réussir a rentrer en Terre Sainte!

Les années qui suivirent notre retour en Palestine comportèrent de graves dangers pour la Terre Sainte, dangers qui menacèrent le Centre Mondial de la foi et son Gardien, en même temps que les Bahá'ís de nombreux pays.

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Imprégnés des enseignements depuis son enfance, compagnon alerte et observateur de son grand-père, Shoghi Effendi semble avoir été toujours conscient de ce qu'il appela "les premières perturbations d'une catastrophe secouant le monde qui attend une humanité incroyante". Tout en prévoyant une autre guerre, il n'avait pas vécu dans un état constant de fausse urgence. Il rassura Martha Root qui, en 1937, lui écrivit d'Europe, exprimant ses craintes a ce sujet. Il lui répondit en effet: "En ce qui concerne l'éventualité d'une guerre qui, éclaterait en Europe, ne vous en inquiétez pas et ne vous en souciez pas du tout. Cette perspective est lointaine et le danger pour le futur immédiat inexistant". Et pourtant la même année, il affirmait qu'un autre conflit mortel devenait de plus en plus inévitable.

Il préparait constamment les Bahá'ís a affronter le fait qu'une conflagration mondiale allait venir. En 1938, il écrivait: "Les deux processus jumeaux de désintégration interne et de chaos extérieur s'accélèrent et, chaque jour, nous marchons inexorablement vers leur point culminant. Les grondements sourds qui précèdent l'éruption de ces forces qui doivent faire 'trembler les membres de l'humanité' peuvent déjà s'entendre. 'Le temps de la fin' 'les dernières années' prédits par les Ecritures, sont enfin sur nous". Et dans le lire "L'avènement de la Justice divine" ', qu'il écrivit fin décembre 1938, il prédisait nettement la guerre: "Qui ignore que ces rares fugaces années qui restent seront imprégnées de... conflits plus dévastateurs que tous ceux qui les ont précédés". Et en avril 1939, il avait écrit: "Les graines d'une civilisation moribonde s'épuisent inexorablement".

Alors que l'ombre épaisse de la guerre descendait sur l'Europe, je me rappelle très bien le sentiment tangible de la catastrophe qui m'emplit, quand Shoghi Effendi écrivit du coeur même du continent, les paroles poétiques et merveilleuses qui commençaient son télégramme du 30 août 1939: "Ténèbres nuit descendant humanité en danger s'épaississent inexorablement..." En juillet 1940, une semaine avant son embarquement de l'Angleterre pour l'Afrique du Sud, il télégraphiait via Haïfa (où passaient invariablement ses lettres et télégrammes pendant ses absences, que "les feux de la guerre... menacent maintenant dévaster a la fois Proche-Orient et Far West enchâssant respectivement Centre Mondial et principale citadelle restante foi Bahá'u'lláh..." -

Il semble incroyable qu'au milieu de tant d'inquiétudes et après une absence de six mois durant laquelle nous paraissions, a tout instant, atteindre le sommet d'une vague de fond (d'abord pour quitter Haïfa a temps, ensuite pour y revenir a temps) il semble donc incroyable que le Gardien ait eu la puissance mentale et la force physique de s'asseoir et d'écrire un livre tel que Voici venu le Jour Promis. Un livre où il dit clairement que la "calamité punitive" qui s'est abattue sur l'humanité, quelles qu'en soient les causes politiques et économiques, était due avant tout au fait qu'elle a ignoré pendant cent ans, le Message de Dieu pour ce jour.

Shoghi Effendi fit face avec un calme remarquable aux dangers et aux problèmes créés par la guerre a Haïfa et dans le monde Bahá'í en général. Cela ne veut pas dire qu'il n'en souffrit pas. Le poids de la responsabilité était toujours la, il ne pouvait jamais le déposer un seul instant. Je me rappelle qu'une fois j'étais excédée de voir qu'il devait s'occuper de tout ce qu'on lui soumettait pour décision, même quand il était malade; il me dit que les autres leaders, même les Premiers Ministres, pouvaient déléguer leur pouvoir a l'autres, au moins pour un temps très court, lorsqu'ils y étaient obligés; mais que lui ne pouvait déléguer le sien, ne serait ce qu'un instant, aussi longtemps qu'il serait en vie. Personne d'autre n'était divinement guidé pour remplir ses fonctions et il ne pouvait déléguer son pouvoir de décision a personne d'autre.

La seconde guerre mondiale n'atteignit pas en pratique la Terre Sainte. Mais pendant des années, nous vécûmes dans le danger imminent qu'elle pourrait arriver a tout moment. Les bâtiments de la maison d'Abdu'l-Bahá avaient presque cent fenêtres et c'était un vrai problème. Il n'était pas possible, ni nécessaire de les aveugler toutes, mais cela constituait un grand écart aux appels fréquents a l'obscurité de la garde aérienne irritée. Haïfa est un grand port et possède une grande raffinerie de pétrole, c'était donc un important point stratégique. La ville possédait de nombreux canons anti aériens, dont deux a environ un kilomètre et demi de la maison du Gardien. Il y eut quelques bombes sur la ville, mais les dommages étaient négligeables (en fait ce fut une protection miraculeuse) nous avions cependant souvent des raids aériens et les shrapnells que les gros canons antiaériens dispersaient partout... -

c'était une inquiétude supplémentaire pour Shoghi Effendi, car une pièce de shrapnell de la dimension d'un grain de raisin aurait facilement et irrémédiablement endommagé le beau monument en marbre élevé sur les tombes de la famille d'Abdu'l-Bahá. On en trouvait souvent de grandes pièces près d'eux, mais jamais effectivement sur eux. Nous avions dû construire un abri anti aérien, mais le Gardien et moi, nous n'y allâmes jamais. Parfois quand l'alerte était donnée dans la nuit, le Gardien se levait pour regarder par la fenêtre, mais habituellement il ne le faisait pas. La plus grande opération eut lieu lorsque les Britanniques investirent le Liban. Pendant une semaine, nous pouvions entendre le feu intense, et le port qui est a 700 m. de notre maison, fut fréquemment bombardé par des bâtiments vichyssois.

Tout cela ne fut jamais bien grave, ni très dangereux. En novembre 1941, Shoghi Effendi, dans un message télégraphique, avait prévu l'avenir et avait décrit les prochaines années "... comme furie destruction effroyable ordre mondiale atteint période la plus intense..." Malgré ce qui attendait le monde, nous en Palestine, nous avions déjà passé, en 1941, les mois les plus angoissants de toute la guerre qui causèrent au Gardien le plus d'inquiétude. Cette année la eut lieu la révolution avortée anti alliée de Rachid Ali, en Irak; les forces britanniques étaient refoulées constamment en Libye par Rommel, et finalement les Allemands arrivaient aux portes d'Alexandrie ( 1942). Les forces nazies occupèrent la Crète (le second tremplin de leur conquête projetée du Moyen-Orient). Les forces françaises et britanniques envahirent le Liban et supplantèrent le régime contrôlé par le Gouvernement de Vichy, dans ce pays.

En plus de ces dangers trop palpables, le grand Mufti de Jérusalem l'ennemi de la foi et du Gardien, était un ferme allié du Gouvernement nazi. Il ne faut pas beaucoup d'imagination pour comprendre ce qui serait advenu de Shoghi Effendi, des Tombeaux, des documents du Centre Mondial et du matériel des archives, si une armée allemande victorieuse, accompagnée de l'intrigant et injurieux Mufti, avait pris la Palestine. Shoghi Effendi disait souvent qu'il ne s'agissait pas seulement de ce que feraient les Allemands mais aussi du fait qu'il y avait tellement d'ennemis locaux qui, combinés avec le Mufti, pouvaient intoxiquer complètement les Allemands contre lui et par la, aggraver une situation déjà suffisamment dangereuse puisque nos idées Baha'ies étaient, par bien des égards, si inamicales envers l'idéologie nazie.

Pendant des mois, Shoghi Effendi observa la marée toujours plus proche de la guerre avec inquiétude, pesant, dans son esprit, l'attitude a adopter si une invasion avait lieu et quel serait le meilleur moyen de protéger la foi dont il étai l'emblème vivant.

Pendant les années de guerre, Shoghi Effendi put maintenir le contact avec la masse des croyants dans le pays où les communautés les plus anciennes et les plus nombreuses existaient, la Perse, l'Amérique, l'Inde, la Grande Bretagne, ainsi que certains centres très rapidement croissants de l'Amérique Latine. Les communautés relativement petites du japon, des pays Européens, de la Birmanie et pendant quelques temps l'Irak, étaient les seules dont il était coupé. Cette séparation le chagrinait et lui causait beaucoup de soucis. Shoghi Effendi put, par ce contact quelque peu miraculeusement maintenu avec le corps des croyants partout dans le monde Baha'i, non seulement envoyer ses directives aux différentes Assemblées nationales, mais aussi indiquer ce que cette grande guerre signifiait pour nous, les Baha'is.

Dans son épître intitulé "Voici venu le Jour Promis", il affirmait que "Le dessein de Dieu n'est d'autre que d'introduire, par des voies que Lui seul peut amener, et dont Lui seul peut sonder la pleine signification, le grand Age d'Or d'une humanité longtemps divisée, longtemps affligée. Son état actuel, et même en fait son futur immédiat est sombre, effroyablement sombre. Son avenir lointain, toutefois, est brillant, glorieusement brillant, si brillant que notre oeil ne peut le visualiser... L'âge de l'enfance et de la jeunesse est passé pour ne plus revenir, tandis que le grand Age, la consommation de tous les âges, qui doit marquer l'apogée de la race humaine tout entière, est encore a venir. Les convulsions de cette période transitoire et des plus troublées des annales de l'humanité, représentent les conditions préalables essentielles et annoncent la proximité inévitable de cet âge des âges, 'le temps de la fin', pendant lequel la folie et le tumulte du conflit qui a, depuis l'aube de l'histoire, noirci les annales du genre humain, se sera finalement transformé en une paix calme, sage et tranquille, universelle et durable où la discorde et la séparation des enfants des hommes auront cédé la place a une réconciliation mondiale et a l'unification complète des divers éléments constitutifs de la société humaine... C'est de ce stade que l'humanité, bon gré, mal gré, s'approche inéluctablement. C'est pour ce stade que cette vaste et brûlante épreuve de feu qu'expérimente l'humanité, pave mystérieusement le chemin".-

Le soulagement et la joie du Gardien furent si grands quand la phase européenne de la guerre finit en mai 1945, qu'il télégraphia a l'Amérique: "Disciples Bahá'u'lláh partout cinq continents se réjouissent unanimement fin partielle guerre ayant déchiré humanité soulèvement titanesque" et exprima son sentiment profond: "acclame avec reconnaissance signal évidence interposition Providence divine qui pendant années si périlleuses permit Centre Mondial notre foi échapper..." et continue a exprimer une reconnaissance égale pour la manière dont les autres communautés ont été si miraculeusement préservées, récapitulant les victoires vraiment étonnantes remportées par la foi pendant et malgré la guerre. Le 20 août 1945, il câbla une nouvelle fois: "Coeurs exaltés rendent grâce cessation complète long conflit mondial sans précédent". Il presse les croyants américains a se lever et a poursuivre leur travail, saluant la levée des restrictions qui leur permettra maintenant de lancer la seconde étape du Plan divin. Rien, mieux que ces messages envoyés au lendemain de la pire des guerres de toute l'histoire, ne peut illustrer la détermination, l'enthousiasme et la brillante direction du Gardien.

La situation interne de la Palestine continua cependant a empirer a tous égards. L'holocauste qui avait englouti les Juifs européens, l'amertume des juifs de la Palestine envers la politique britannique concernant l'immigration juive qui était strictement contrôlée et limitée, l'ardent ressentiment des Arabes envers cette même politique, tout servit a augmenter les tensions et les haines locales. Alors que les autres pays commençaient lentement a sortir de la période de restrictions et du rationnement sévère de l'alimentation, nous y entrions. Tout était difficile. Nous n'étions plus en danger d'invasion ou de bombardement, mais la perspective d'avenir de ce cher pays, petit mais sacré, devenait de plus en plus sombre. Nous entrions dans cette période décrite par Shoghi Effendi comme "la plus grave agitation ébranlant la Terre Sainte dans les temps modernes".

Shoghi Effendi était exténué par la tension des années de guerre, pendant lesquelles non seulement il écrivit Voici venu le jour Promis et Dieu passe près de nous, mais encore il poursuivit (car qui peut le nier? il était la fontaine inépuisable d'énergie, d'enthousiasme et d'encouragement qui galvanisèrent les baha'is en action)

le premier Plan de Sept ans, cinq années durant, jusqu'à son achèvement, pendant lesquelles, il avait réconforté, inspiré et assuré la cohésion du monde baha'i; pendant lesquelles il avait solidement élargi le rayon d'action de la Cause, approfondi et développé la vie des communautés nationales; pendant lesquelles l'élaboration du projet unique de construction de la superstructure du Mausolée du Báb avait commencé, et pendant lesquelles il avait perdu, sans espoir de retour, la famille d'Abdu'l-Bahá, y compris sa propre famille. Il approchait maintenant de la cinquantaine, ses cheveux blanchissaient aux tempes, ses épaules se courbaient a force de se pencher sur son bureau, il avait le coeur non seulement attristé par ce qu'il avait traversé, mais aussi, je le crois fermement, usé a cause de cela.

La situation en Palestine empirait de plus en plus, a l'approche du 14 mai 1948, terme du mandat britannique. Tout le pays était en émoi, l'appréhension, la haine, le terrorisme augmentaient de jour en jour. Arabes, juifs, et Anglais s'affrontaient. Mais tous savaient bien que le Gardien se tenait a l'écart des jeux et des affaires politiques. Il n'est pas trop exagéré de dire qu'il était universellement respecté et laissé tranquille. C'est un fait d'importance majeure, car pendant des années et particulièrement pendant les mois qui précédèrent la fin du Mandat britannique il n'y avait pas de terrains neutres. Les juifs payèrent pour la défense de la communauté juive, les arabes payaient pour la défense de la communauté arabe, de fait que le Gardien put diriger la petite communauté baha'ie locale, en toute sécurité, a travers les rapides dangereux de ces jours, le fait qu'on ne lui ait pas demandé de fonds pour soutenir ses concitoyens (car on savait qu'il était né et avait grandi dans ce pays), témoignent de la haute réputation qu'il s'était faite d'un homme de principe intransigeant et inflexible.

Cela ne signifie pas, toutefois, qu'il n'était pas exposé aux dangers, ni que la situation de la Cause n'était pas grave. Les grandes propriétés non construites entourant le Mausolée du Báb étaient la plus grande source d'inquiétude, car elles étaient bordées de toutes parts des domaines occupés par des arabes. Tout espace ouvert, tout endroit surélevé était une source de peur pour les deux parties de la population qui étaient si fréquemment victimes de coups de feu d'attaques a la bombe, et de jets de grenades.

Ce fut un choc pour Shoghi Effendi, quand il découvrit un jour, en regardant a la jumelle la propriété du Mausolée, que les soldats britanniques avaient installé un canon sur notre propriété, surplombant la route. Ils pensaient évidemment que la bas, ils seraient en bonne position pour riposter en cas d'attaques dans le voisinage. Ils n'y restèrent pas. Mais l'alerte était donnée: nous courrions le terrible danger d'être accusés de prendre parti et impliqués, de quelque manière, et par inadvertance dans la tuerie qui continuait tout autour de nous.

je me rappelle un jour, un juif qui faisait quelques travaux pour nous, venait de quitter la propriété du Mausolée quand quelques arabes vinrent le demander; ils l'auraient probablement tués s'ils l'avaient trouvé, et cela aurait eu des répercussions terribles pour une communauté si passionnément opposée a l'écoulement de sang qui avait lieu ces jours, si totalement neutre dans la lutte politique. Il y avait souvent, autour de la maison du Maître, des fusillades, ressemblant parfois a de petites batailles. Personne, toutefois, ne tira sur nous, ni ne nous attaqua. On ne devait pourtant pas sous-estimer le danger d'être frappé. Avec l'augmentation du terrorisme, certaines régions, dont la nôtre, restaient la nuit dans l'obscurité totale, volontairement, sans aucune lumière dans les rues. Il y avait souvent le couvre-feu pendant la journée, quand les batailles rangées ou d'importants actes de terrorisme avaient lieu. Seules les troupes britanniques se déplaçaient, leurs grands chars roulant dans les rues désertes tirant au hasard. Le gémissement de leurs sirènes étaient des plus étranges et des plus déplaisants. La nuit cela devenait vraiment terrifiant pour une population aux nerfs détraqués, vivant au bord d'un volcan pouvant exploser a tout moment.

Shoghi Effendi, pendant ce temps, montait au Mont Carmel comme a l'accoutumée, poursuivait ses propres affaires, supervisait le travail dans les jardins, visitait les Mausolées, et rentrait a la maison avant la tombée de la nuit. Une ou deux fois seulement, je m'en rappelle, il ne put le faire (le couvre-feu l'en empêchait). Un jour, alors que Mme Weeden le conduisait au Mausolée, (notre chauffeur arabe avait quitté le pays) deux voitures échangeaient des coups de fusils. Soudain l'une d'elle dépassa l'auto du Gardien. Pendant un moment, il fut ainsi entre les deux voitures, finalement la seconde dépassa également la voiture du Gardien, et les deux autos continuèrent leur petite guerre privée. -

On peut imaginer notre émoi, lorsque nous apprîmes cet incident, plus tard! Nous ne pouvions cependant rien faire. Ceux qui ont vécu de telles expériences savent qu'il n'y a que deux solutions: partir, ou continuer comme a l'ordinaire. Nous continuâmes. L'extrait suivant de mon journal daté du 22 février 1948, évoque bien l'atmosphère dans laquelle nous vivions: "Nous savons que Bahá'u'lláh nous protège. Mais, êtres humains, nous avons nos moments d'angoisse, comme quand la fusillade fait rage dans la ville et que le bien-aimé Gardien n'est pas encore descendu du Mausolée et que la route est barrée et qu'il doit revenir a pieds. Alors, nous savons seulement que cela dépend de Bahá'u'lláh... Il n'est pas exagéré de dire que nous n'avons plus de nuit sans fusillade. Parfois, le tir commence, s'arrête, recommence, toute la nuit. Et vous vous endormez bientôt, malgré tout, sauf pour une bombe..."

Cependant ce n'étaient pas ces dangers la qui tenaient éveillé le Gardien. Son plus grand souci était la protection des deux Mausolées sacrés et jumeaux. Quand le mandat prit fin et que la guerre judéo arabe éclata, un danger réel les menaçait et il en éprouvait un grand tourment. Bahji était seulement a environ 22 Km de la frontière par où pouvait passer, a tout moment une invasion armée. C'était une inquiétude. Une autre, plus grande encore, venait du projet, un moment sérieusement considéré, de placer les frontières du nouvel Etat juif de telle sorte que la frontière septentrionale séparerait Haïfa d'Akka. Ainsi le Centre Mondial serait divisé en deux: le centre administratif dans un pays, et le Point le Plus Sacré, le Qiblih de la foi, dans un autre, hostile au premier et hostile a la foi elle-même.

On pourrait se demander pourquoi le Gardien, divinement guidé, s'inquiétait tant de telles choses. Je voudrais donner une explication de ceci tel que je le comprends. Il me semble qu'il y a toujours trois facteurs qui interviennent dans une situation: la volonté de Dieu dans laquelle sont impliquées sa Providence, son omnipotence et la destinée qu'il a ordonnée pour l'homme, l'élément accidentel qu'Abdu'l-Bahá dit inhérent a la nature, et le libre arbitre et la responsabilité de l'homme. Il n'est donc pas surprenant que le Gardien soit soucieux des situations affectant les intérêts et la protection de la foi, qu'il pèse anxieusement les problèmes, cherchant a trouver d'une manière certaine la solution exacte, a saisir la meilleure occasion, a obtenir le plus grand bénéfice pour la foi.

Shoghi Effendi parlait souvent de la protection miraculeuse du Centre mondial pendant la période dangereuse couvrant la fin du Mandat britannique et l'établissement de l'Etat juif. La liste même des dangers évités, des réalisations effectuées pendant cette période, énumérée dans le télégramme du Gardien a la Convention des baha'is de l'Amérique, câble envoyé le 25 avril 1949, cette liste seule est suffisante pour avoir une idée de son angoisse et de la gravité des problèmes affrontés. La version publiée de ce télégramme soulignait la grandeur "des preuves protection divine sauvegardé Centre mondial foi cours troisième année second Plan de Sept ans" et poursuivait "hostilités prolongées ravageant Terre Sainte terminées providentiellement. Lieux Saints baha'is contrairement ceux autres fois miraculeusement sauvegardés. Périls non moins graves que ceux menacèrent Centre mondial foi sous 'Abdu'l-Bahá et Jamal Pacha et par intention avortée Hitler faire conquête Proche-Orient. Etat indépendant souverain dans confins duquel Terre Sainte établie reconnu marquant fin vingt siècles statut provincial - Assurance formelle protection lieux saints baha'is continuation pèlerinage baha'i donnée par Premier Ministre état nouvellement émergé. Invitation officielle envoyée par son gouvernement occasion historique ouverture premier parlement de l'Etat. Procès verbal mariage baha'i confirmé - Dotations baha'ies exonérées par autorités responsables ce même Etat. Merveilleux voeux bien-être futur foi Bahá'u'lláh envoyé par écrit par Chef Etat nouvellement élu, en réponse au message félicitations adressé occasion son entrée fonction."

Au cours des années d'après guerre, alors que les victoires remportées par les baha'is se multipliaient et que les Nations Unies, le plus grand instrument de paix que l'homme ait jamais conçu, émergeaient, beaucoup d'entre nous espéraient, sans doute, et croyaient ardemment que nous avions laissé derrière nous la pire période de la longue histoire de guerres de l'humanité et que nous pouvions maintenant, discerner les premières lueurs de l'aube qui (nous, baha'is, nous en sommes convaincus) attend le monde. Mais la raison tempérée du Gardien, guidée par Dieu, ne voyait pas les événements sous cette optique. Il continua, jusqu'à la fin de sa vie, a faire les mêmes remarques (remarques basées sur les propres paroles de Bahá'u'lláh) qu'il avait faites si souvent avant la guerre: "L'avenir lointain est très brillant mais le futur immédiat est très sombre "

Cette note d'avertissement et de pressentiment revenait a tout moment dans les messages d'encouragement qu'il envoyait fréquemment aux baha'is du monde, dans ses louanges pour les merveilleux services qu'ils rendaient, dans les plans qu'il avait conçus avec tant de détails pour qu'ils les réalisent. En 1947, il affirmait que les baha'is étaient ainsi aidés, avec bienveillance, a poursuivre leur route "non déviée par les courants contraires et par les vents violents des tempêtes qui doivent nécessairement agiter de plus en plus la société humaine avant qu'approche l'heure de sa Rédemption finale".

Dans cette communication qui invitait la communauté américaine a progresser dans le travail, suprêmement important, du second Plan de Sept ans, il parlait également de l'avenir: "Alors que la situation internationale empire, alors que le sort du genre humain sombre dans un déclin de plus en plus bas... alors que les trames de la société d'aujourd'hui s'étirent et craquent sous la pression de la violence des événements de mauvais augure et des calamités, alors que les fissures, accentuant les clivages, séparant les nations des nations, les classes des classes, les races des races et les croyances des croyances, se multiplient..." Loin d'avoir doublé le cap et tourné le dos a notre malheureux passé, "une crise de plus en plus profonde" nous attendait.

En mars 1948, il allait encore plus loin dans une conversation que je notai dans mon journal: "Ce soir Shoghi Effendi m'a dit quelque chose d'intéressant: il a déclaré rudement qu'affirmer qu'il n'y aurait pas une autre guerre, a la lumière des conditions présentes, était idiot et dire que s'il y a une autre guerre la bombe atomique ne sera pas utilisée, c'était encore idiot. Ainsi, nous devons croire qu'il y aura probablement une autre guerre et que la bombe sera utilisée et qu'il y aura une destruction terrible. Mais il pense que les baha'is s'en sortiront pour former le noyau de la future civilisation mondiale. Il a ajouté que ce n'était pas juste de dire que les bons périront avec les mauvais, car, dans un sens, tous sont mauvais, toute l'humanité est a blâmer pour avoir ignoré et répudié Baha'u1lah qui a d'une manière répétée, proclamé au son de la trompette son Message a tout le monde. Il a dit que les saints des monastères et les pécheurs des pires ripailles de l'Europe sont tous coupables d'avoir rejeté la Vérité. Il a dit que c'est faux de penser, comme le font certains baha'is, que le bien périrait avec le mal, tous les hommes sont mauvais parce qu'ils ont répudié Dieu en ce jour et s'en sont détournés. Il a dit encore que nous pouvons seulement croire, que d'une façon mystérieuse, malgré la terrible destruction, il en restera suffisamment pour construire l'avenir."-

En novembre de la même année, encourageant encore une fois les baha'is américains a persévérer dans leur Plan, il écrivait: "Alors que la menace de convulsions encore plus violentes d'un âge en gestation s'accroît, et que les ailes d'un autre conflit, destiné a contribuer pour une part distincte et peut-être décisive a la naissance du nouvel ordre qui doit marquer l'avènement de la Moindre Paix, assombrissent l'horizon... les grondements sourds d'autres catastrophes encore plus meurtrières agitent avec une fréquence croissante un monde douloureusement tendu et chaotique... ainsi, toute aggravation de l'état d'un monde harassé par les ravages d'un conflit dévastateur et planant aux bords d'une lutte encore plus critique, doit-elle être accompagnée par une manifestation encore plus ennoblissante de l'esprit de cette seconde croisade..."

Le même mois il faisait allusion a "l'approfondissement d'une crise menaçant de façon inquiétante, de rompre l'équilibre d'une société politiquement ébranlée, économiquement déséquilibrée, socialement ruinée, moralement décadente et spirituellement moribonde". Et il poursuivait en parlant des "grondements sourds et prémonitoires d'une troisième épreuve de feu menaçant d'engloutir les hémisphères occidental et oriental', et il ajoutait la perspective du monde s'assombrit de plus en plus". Il pressait les baha'is de "courir en avant vers le futur, sereinement confiants car l'heure de leurs plus grands efforts et l'occasion suprême de leurs plus grands exploits doivent coïncider avec le soulèvement apocalyptique marquant le reflux le plus bas de la destinée rapidement déclinante du genre humain."

Et cela continua toujours et toujours. Les victoires remportées, les louanges, les encouragements, la joie du Gardien et ses avertissements. En 1950, il disait aux baha'is qu'ils devaient être "intrépides" dans les périls d'une "situation internationale se détériorant progressivement", et en 1951, il informait la Conférence Européenne d'Enseignement que les "périls" qu'affrontaient ce "continent douloureusement éprouvé s'amoncelaient de plus en plus". Mais ce fut en 1954, dans une lettre d'un ton grave et poussant a la réflexion, que Shoghi Effendi s'étendit le plus longuement sur ce conflit futur, ses causes, son cours, ses effets et ses conséquences en Amérique, avec plus de détails, et un langage plus énergique que Jamais auparavant.

Il associe "le matérialisme cancéreux" et "grossier" qui prévaut aujourd'hui dans le monde, aux avertissements de Bahá'u'lláh et affirme qu'il l'a comparé "a une flamme dévorante" et l'a considéré "comme le facteur principal précipitant les épreuves sinistres et les crises ébranlant le monde qui doivent nécessairement impliquer l'incendie des villes et la propagation de la terreur et de la consternation dans le coeur des hommes". Et Shoghi Effendi poursuit: "En fait un avant goût de la dévastation que ce feu dévorant exercera sur le monde et qui ravagera les cités des nations participant a cette tragique lutte mondiale, marquant la seconde étape de ce ravage de tout le globe que l'humanité, oublieuse de son Dieu et négligente des avertissements de son Messager désigné pour ce jour, doit hélas, inévitablement expérimenter."

La lettre dans laquelle ces terrifiantes prédictions sont exprimées était adressée aux baha'is américains. Le Gardien y souligne que la détérioration de la situation d'un "monde insouciant" et l'accroissement des armements de plus en plus destructifs auxquels contribuaient les deux blocs engagés dans une lutte mondiale, "saisis dans un tourbillon de crainte, de suspicion et de haine", affectaient de plus en plus leur propre pays et devaient, si on n'y remédiait pas, "impliquer la nation américaine dans une catastrophe de dimensions inimaginables et de conséquences inouïes pour la conception, le mode de vie et la structure sociale du peuple et du gouvernement américain... La nation américaine... traverse, en fait, sous quelque angle qu'on observe son destin immédiat, un grave péril. Les afflictions et les tribulations qui la menacent sont en partie évitables, mais pour la plupart inévitables et envoyées par Dieu..." Il souligne que les changements que ces afflictions inévitables doivent apporter dans la "doctrine surannée de la souveraineté absolue" a laquelle son gouvernement et son peuple restaient encore fidèles et qui étaient si "manifestement contraire aux besoins d'un monde déjà rétréci en un voisinage et qui crie pour son unité".

Il affirme que cette nation sera purifiée, par ses afflictions, de ses conceptions anachroniques et préparée a jouer le grand rôle qu'Abdu'l-Bahá a prédit pour elle dans l'établissement de la moindre Paix. Les "tribulations enflammées" a venir, non seulement "souderaient la nation américaine a ses nations soeurs dans les deux hémisphères" mais aussi l'assainiraient "des déchets accumulés qu'ont créé un préjugé racial ancré, un matérialisme rampant, une impiété largement répandue et un relâchement moral, au cours des générations successives, et qui l'ont ainsi empêchée d'assumer le rôle de la direction spirituelle prédit par la plume infaillible d'Abdu'l-Bahá, un rôle qu'elle devrait remplir dans le travail et la peine."-

Pendant le dernier hiver de sa vie, comme si déjà fatigué par sa longue lutte contre nos faiblesses, par ses années de labeurs incessants et de dévouement total, le Gardien parlait plus fortement que jamais sur ce sujet... Son thème n'était pas seulement un avertissement sur ce que l'avenir tenait caché, mais aussi une éva1uation sévère du manquement des baha'is, de tous les baha'is de l'Est et de l'Ouest, a poursuivre en nombre adéquat leur grande tâche et a enseigner la Cause de Dieu partout, dans les territoires et les îles du globe récemment ouverts, tant qu'ils avaient encore le temps et l'opportunité de le faire, et créer ainsi, par un grand accroissement du nombre des adeptes de la foi, ces noyaux spirituels qui pourraient repousser les forces de destruction en travail dans la société d'aujourd'hui et constituer les plates-bandes du futur Ordre mondial qui, nous le croyons fermement, peut et doit émerger du chaos présent.

Nous devons être en alerte, mais non paralysés. Dans une de ses dernières lettres, écrite en août 1957, a une Assemblée nationale d'Europe, son secrétaire écrit de sa part: "Il ne veut pas que les amis soient craintifs ou s'attardent sur les possibilités déplaisantes de l'avenir. Ils doivent avoir cette attitude: S'ils font leur part qui est d'accomplir les buts du Plan de Dix ans, ils peuvent être sûrs que Dieu fera sa part et les protégera." La politique des baha'is en ce temps de crise mondiale a été définie dans une autre lettre écrite de sa part par son secrétaire, un mois plus tôt, a une Assemblée nationale d'Afrique: "Alors que la situation du monde et de votre région, empire constamment les amis ne doivent pas perdre un seul instant pour s'élever aux plus hauts niveaux de dévotion et de service, et particulièrement de conscience spirituelle. C'est notre devoir de sauver autant que nous pouvons, de nos semblables dont les coeurs sont illuminés, avant que quelque grande catastrophe ne les surprennent, soit qu'ils y seront engloutis sans espoir, soit qu'ils en sortiront purifiés et fortifiés et prêts a servir. Quand ce temps viendra, plus nombreux seront les croyants pour servir de balises dans les ténèbres, mieux cela sera, d'où l'importance suprême de l'enseignement en ces jours".

A une autre période de sa vie Shoghi Effendi avait déjà souligné que "Quelque sévère que soit le défi quelques multiples que soient les tâches, quelque court que soit le temps, quelque sombre que soit la perspective du monde, quelque limitées que soient les ressources matérielles d'une communauté adolescente fortement pressée, néanmoins, les sources de la force céleste dont elle peut user sont incommensurables dans leurs pouvoirs, et déverseront sans hésitation leurs influences énergétiques si le nécessaire effort quotidien est fait et si les sacrifices exigés sont volontairement acceptés." Tant de choses dépendaient de nous! Ce qui dépendait de Dieu, nous pouvions, avec confiance, le lui laisser, une fois que nous avions fait notre effort suprême.

Si nous nous demandions, nous, la génération de l'aurore précédant le lever du soleil de ce jour nouveau, pourquoi nous devrions affronter de telles catastrophes, toutes les réponses sont la, claires et nettes données par le Gardien, dans ses grands exposés sur la signification et les implications de nos enseignements. Il nous a appris que deux facteurs interviennent. Le premier est contenu dans ces paroles de Bahá'u'lláh: "Bientôt le présent ordre des choses sera révolu et un Nouvel Ordre prendra sa place." Déchirer le voile protecteur, longtemps honoré, d'innombrables sociétés, chacune empêtrée dans ses propres coutumes, superstitions et préjugés, et leur donner une nouvelle ossature d'existence, est une opération que seul Dieu Tout-Puissant peut réaliser et qui est nécessairement une opération douloureuse. Elle est rendue encore plus douloureuse par l'état de l'âme et de l'esprit de l'homme.

Certaines sociétés sont victimes d'un "sécularisme flagrant, fruit direct de l'irréligion" d'autres sont aux prises avec "un matérialisme et un racisme criards" qui ont, a dit Shoghi Effendi, "usurpé les droits de Dieu lui-même", mais toutes et tous les peuples de la terre, sont coupables d'avoir, pendant plus d'un siècle, "refusé de reconnaître celui dont l'avènement avait été promis a toutes les religions, et c'est dans sa foi seule que toutes les nations peuvent et doivent chercher leur vrai salut." Fondamentalement c'était a cause de cette nouvelle foi, cette "gemme inestimable de la révélation divine enchâssant l'esprit de Dieu et incarnant son Dessein pour l'humanité de cet âge", comme l'a décrite Shoghi Effendi, que le monde "subissait de telles agonies". Bahá'u'lláh lui-même a dit: "L'équilibre du monde a été rompu par la vibrante influence de ce plus grand, de ce Nouvel Ordre mondial."

"Les signes de convulsions et de chaos imminents peuvent maintenant être discernés, attendu que l'ordre régnant apparaît être lamentablement défectueux." "Le monde est en travail et son agitation augmente de jour en jour. Sa face est tournée vers l'obstination et l'incroyance. Telle sera sa condition que la révéler maintenant ne serait ni convenable ni séant. Sa perversité continuera encore longtemps. Et lorsque l'heure sonnera, il apparaîtra soudain ce qui fera trembler membres de l'humanité. Alors, et alors seulement, sera déployé l'étendard divin, et le Rossignol du paradis chantera sa mélodie." "Après un temps, tous les gouvernements de la terre changeront. L'oppression enveloppera le monde. Et suivant une convulsion universelle, le soleil de la justice se lèvera a l'horizon du royaume invisible."

Toutefois, la vision de l'avenir, décrit par Shoghi Effendi pour nous, est si enthousiasmante qu'elle efface toute crainte et emplit le coeur de chaque baha'i d'une telle confiance et d'une telle joie que la perspective de la souffrance et de la privation ne peut affaiblir sa foi ou broyer son espérance. "En vérité, le monde est en marche vers sa destinée", écrivait Shoghi Effendi, "l'interdépendance des peuples et des nations de la terre, quoi que disent ou fassent les dirigeants des forces qui divisent le monde, est déjà un fait accompli". La communauté mondiale "destinée a émerger, tôt ou tard, du carnage, de l'agonie et des ravages de cette grande convulsion mondiale", était la fin certaine du travail de ces forces.

Viendra d'abord la moindre Paix que les nations de la terre, encore inconsciente de la Révélation de Bahá'u'lláh établiront elles-mêmes; "ce pas historique et mémorable, impliquant la reconstitution du genre humain, résultat de la reconnaissance universelle de son unité et de son universalité, apportera dans son sillage la spiritualisation des masses consécutive a la reconnaissance du caractère et a la connaissance des revendications de la foi de Bahá'u'lláh, condition essentielle de cette fusion finale de toutes les faces, croyances, classes et nations qui doit marquer l'émergence de son nouvel Ordre mondial." Et il poursuit: "Alors sera proclamée et célébrée par tous les peuples et les nations de la terre, la venue de l'âge de l'unité de la race humaine tout entière. Alors sera hissée la bannière de la plus grande Paix. Alors la souveraineté mondiale de Bahá'u'lláh... sera reconnue, acclamée et fermement établie. Alors avec une plénitude de vie que le monde n'a jamais vue, ni ne peut encore concevoir...

Alors la planète, galvanisée par la croyance universelle de ses habitants en un Dieu et leur allégeance a une Révélation commune... sera... acclamée comme le paradis terrestre, capable de l'accomplissement de cette destinée ineffable qui lui est fixée depuis les temps immémoriaux, par l'amour et la sagesse de son Créateur."

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Chapitre 10. LES ECRITS DU GARDIEN

A une époque où les gens jouent au football avec les mots les lançant a droite et a gauche, sans distinction ni respect de leur sens ni de leur utilisation correcte, le style du Gardien apparaît dans une beauté éblouissante. Sa joie des mots était une de ses caractéristiques les plus marquantes, aussi bien en anglais, une langue a laquelle il avait donné son coeur, qu'en ce mélange de persan et d'arabe qu'il employait pour ses lettres générales a l'Orient. Malgré la simplicité de ses goûts personnels, il avait un amour inné pour la richesse qui se manifeste dans sa façon d'arranger et de décorer les lieux saints baha'is, dans le style du Mausolée du Bab, dans ses préférences en matière d'architecture et dans le choix et les combinaisons des mots. On peut dire de lui, selon les mots d'un autre grand écrivain, Macaulay, qu' "il écrivait dans un langage... précis et lumineux." Contrairement a tant de gens, Shoghi Effendi écrivait exactement ce qu'il voulait dire, et voulait dire exactement ce qu'il écrivait. Il est impossible d'éliminer le moindre mot d'une de ses phrases sans sacrifier une partie de sa signification, si concis et si condensé est son style. Un livre tel que "Dieu passe près de nous" est une véritable essence de l'essence. A partir de cette simple histoire de cent ans, on peut facilement écrire cinquante livres dont aucun ne serait superficiel ni ne manquerait de matériel, si riche est la source fournie par le Gardien, si condensée sa manière de la traiter.

Le langage dans lequel Shoghi Effendi a écrit est un modèle pour les baha'is. Il devrait les empêcher effectivement de descendre au niveau des littérateurs illettrés, niveau qui caractérise tristement la génération actuelle en ce qui concerne l'emploi et l'appréciation des mots. Il ne s'accommodait jamais de l'ignorance de ses lecteurs, il attendait d'eux, de leur soif de savoir, qu'ils surmontent leur ignorance.

Shoghi Effendi choisissait, du mieux qu'il pouvait, le véhicule de sa pensée. Il ne s'occupait pas de savoir si l'homme moyen allait comprendre le mot qu'il utilisait ou non. Après tout, on peut toujours connaître ce qu'on ignore. Malgré sa grande maîtrise de la langue, il s'assurait du sens exact du mot qu'il voulait employer en consultant le grand dictionnaire Webster. Souvent, une de mes fonctions consistait a lui porter ce dictionnaire, et c'était vraiment lourd! Il choisissait parfois, la deuxième ou la troisième acception d'un terme, débordant quelquefois. sur l'archaïque; mais c'était le mot exact qui convoyait sa pensée et il l'employait. Je me rappelle, ma mère a dit une fois qu'en devenant baha'i on entre, en quelque sorte, dans une université, seulement on ne finissait jamais d'apprendre, et on n'avait jamais de diplômes. Par ses traductions des écrits Baha'i, et surtout par ses propres compositions, Shoghi Effendi donnait un modèle au lecteur et élevait son niveau intellectuel tout en nourrissant son âme et sa raison de la vérité.

Depuis le commencement de ma vie avec le Gardien j'étais presque toujours présente quand il traduisait ou quand il écrivait ses livres, ses lettres et ses câbles. Il aimait avoir quelqu'un dans la pièce pour écouter ce qu'il écrivait. Sa méthode de composition était nouvelle et me fascinait. Il rédigeait a haute voix, prononçant les mots qu'il écrivait. Je pense que cette habitude venait du persan. Un bon texte persan ou arabe non seulement peut mais doit être chanté. On se souvient du Báb révélant le Qayyum'l-Asma a haute voix, et de Bahá'u'lláh révélant ses "Tablettes" de la même manière. C'était aussi une habitude du Gardien, que ce soit en anglais ou en persan. Je pense que c'est pour cette raison que ses longues phrases touffues sont encore plus coulantes et intelligibles quand on les lit a haute voix. Je faisais parfois des commentaires sur la longueur de certaines phrases. Shoghi Effendi levait sa tête et me regardait de ses yeux merveilleux dont la couleur et l'expression changeaient si fréquemment, avec une expression de défi et de rébellion; mais il ne les écourtait pas! je me rappelle, une seule fois il admit que c'était une phrase longue, mais il ne la changea pas. Elle exprimait ce qu'il voulait dire, c'était dommage qu'elle soit si longue. D'autres part, il aimait employer, parfois, une structure de phrases courtes, se succédant l'une après l'autre, comme les claquements d'un fouet. Il attirait mon attention sur cette variation de style, soulignant l'efficacité de chaque méthode et insistant sur le fait que la combinaison des deux structures enrichissait l'ensemble et conduisait a des fins différentes.

Il aimait beaucoup l'allitération, très utilisée dans les langues orientales, mais beaucoup moins, maintenant, en anglais. Un exemple de cet emploi est fourni par cette phrase de l'un de ses télégrammes répétant des mots commençant par un "p": "Time pressing opportunity priceless potent aid providentially promised unfailing" (Temps presse occasion inestimable aide puissante promise providentiellement indéfectible) .

La méthode de composition de Shoghi Effendi ressemblait a celle d'un artiste de mosaïque qui crée son image avec des pièces bien définies et séparées. Chaque mot avait sa place propre et s'il se heurtait a une phrase difficile, il ne la changeait pas. Il ne modifiait pas une pensée parce qu'elle ne pouvait entrer, grammaticalement, dans la structure de la phrase. Mais il s'y collait, littéralement, pendant des heures. Il arrivait a m'épuiser, pour le moins par ses répétitions verbales de la phrase. Il luttait pour la subjuguer et la mettre sous la forme telle qu'il la désirait, essayant une pièce de sa mosaïque après l'autre, pour trouver finalement la solution de son problème. Je ne me souviens pas qu'il ait jamais abandonné une phrase pour commencer une nouvelle formule. Dans le choix de ses mots, il ne voyait aucune raison d'éviter un terme a cause de son mauvais emploi populaire ou de l'altération de sa signification. Il employait les mots dans leur acception propre et exacte. Il n'avait pas peur de parler de la "conversion" des gens a la foi, ou de les appeler des "convertis". Il louait le "zèle missionnaire" des pionniers dans leurs "missions étrangères, tout en précisant que nous n'avions pas de prêtres, de missionnaires et que nous ne faisions pas de prosélytisme.

je me rappelle que Shoghi Effendi me donna une fois a lire un article d'un journal britannique, lequel attirait l'attention sur le langage bureaucratique qui se développait surtout aux Etats-Unis, un langage où l'on emploie de plus en plus de mots pour exprimer de moins en moins d'idées et qui produit tout simplement une sacrée confusion. Shoghi Effendi soutenait de tout coeur cet article! Les mots étaient, selon lui, des instruments précis. Je me rappelle également, un jour où il parlait a des pèlerins dans la Maison des Pèlerins occidentaux, il fit cette distinction particulièrement belle: "Nous sommes orthodoxes mais pas fanatiques".

Souvent le langage de Shoghi Effendi s'élevait a des hauteurs très poétiques: témoins des passages tels que ceux-ci qui brillent avec l'éclat des vitraux de cathédrales: "Nous voyons, en survolant les épisodes de ce premier acte d'un drame sublime, la figure de son héros et maître, le Bab, s'élever comme un météore au-dessus de l'horizon de Shiraz, traverser du sud au nord le ciel sombre de l'Iran, décliner avec une rapidité tragique et périr dans une apothéose de gloire. Nous voyons ses satellites, une constellation de héros enivrés de l'amour de Dieu, monter a ce même horizon, irradier la même lumière incandescente, se consumer avec cette même rapidité et imprimer, a leur tour, une impulsion supplémentaire a la force cinétique, sans cesse croissante, de la foi naissante de Dieu."

Il appela le Báb "Ce jeune Prince de Gloire" et décrit ainsi la scène de son inhumation sur le Mont Carmel: "Lorsque tout fut terminé, et que la dépouille terrestre du Prophète-Martyr de Shiraz fut, a la fin, déposée sans dommage, pour son repos éternel, au coeur de la sainte montagne de Dieu, Abdu'l-Bahá, qui avait enlevé son turban, retira ses chaussures, rejeta son manteau et s'inclina bas sur le sarcophage encore ouvert; Sa chevelure blanc d'argent flottant autour de sa tête, le visage transfiguré et lumineux, il resta le front appuyé sur le bord du cercueil de bois et, sanglotant a haute voix, il pleura, il versa tant de larmes que tous ceux qui étaient présents pleurèrent avec lui." "La seconde période... est soumise a l'influence de la figure auguste de Bahá'u'lláh, prééminent en sainteté, impressionnant dans la majesté de sa force et de son pouvoir, inaccessible par l'éclat transcendant de sa gloire". "Dans les ombres qui s'amassent de plus en plus autour de nous, nous pouvons discerner le rayonnement de la souveraineté non-terrestre de Bahá'u'lláh apparaissant, par a coups, a l'horizon de l'histoire".

Ou encore ces paroles adressées a la Plus Sainte Feuille: "Au plus profond de notre coeur, ô toi, Feuille exaltée du Paradis d'Abha, nous avons érigé un manoir brillant que la main du temps ne pourra jamais détruire, un mausolée qui enchâssera éternellement la beauté incomparable de ton visage, un autel où brûlera a jamais le feu de ton amour consumant." Ou encore cette description du châtiment de Dieu en ce jour: "En haute mer, dans l'air, sur la terre, sur les fronts des batailles, dans les palais des rois et les demeures des paysans, dans les sanctuaires les plus saints, qu'ils soient séculiers ou religieux, les preuves de l'acte vengeur et du châtiment mystérieux de Dieu, sont manifestes.

Son glas pesant s'amplifie régulièrement: un holocauste n'épargnant personne, prince ou paysan, homme ou femme, jeune ou vieux". Ou encore ces paroles concernant l'attitude des vrais croyants de la Cause: "De ces hommes et de ces femmes, on peut dire que pour eux tout pays étranger est la mère Patrie, et que toute mère-Patrie est un pays étranger. Car ils ont la citoyenneté... du Royaume de Bahá'u'lláh. Tout en désirant profiter au maximum des avantages temporels et des joies fugaces que cette vie terrestre peut donner, tout en s'empressant de participer a toute activité qui mène a la richesse, au bonheur et a la paix dans cette vie, ils ne peuvent a aucun moment oublier qu'elle n'est rien de plus qu'une étape transitoire et très brève de leur existence, que ceux qui la vivent ne sont que des pèlerins et des voyageurs dont l'objectif est la cité céleste, et dont la patrie est le pays de la joie et de l'éclat perpétuels`.

La puissance descriptive de Shoghi Effendi est encore plus visible dans les phrases qu'il choisit pour décrire le rang de Bahá'u'lláh. Toutes les paroles qui suivent sont extraites des écrits du Gardien, choisies a différentes sources, mais qui réunies ici, transmettent leur extraordinaire portée et puissance: "Le Père éternel, le Seigneur des armées, le Plus Grand Nom, la Beauté ancienne, la Plume du Plus-Haut, le Nom caché, le Trésor préservé, la Plus Grande Lumière, le Plus Grand Océan, le Paradis Suprême, la Racine préexistante, l'Astre du Jour de l'Univers, le juge, le Législateur, le Rédempteur du genre humain, l'Organisateur de toute la planète, l'Unificateur des enfants des hommes, l'Inaugurateur du Millenium longtemps attendu, le Créateur d'un nouvel Ordre mondial, le fondateur de la Plus Grande Paix, la Fontaine de la Plus Grande Justice, le Proclamateur de la venue de l'âge de l'unité de toute la race humaine, l'Inspirateur et le Fondateur d'une nouvelle civilisation mondiale". Ou encore, prenons la traduction de Shoghi Effendi de titres tels que ceux-ci se rapportant a Abdu'l-Bahá: "La Cheville ouvrière de l'Unité de l'humanité", "I'Enseigne de la Plus Grande Paix", "Le membre de la Loi de Dieu".

Quand les disciples américains d'Abdu'l-Bahá se levèrent pour exécuter son Plan, Shoghi Effendi dit que, de ce fait, "ils entouraient toute la terre d'une ceinture de gloire" et qu'ils allaient" blasonner leurs boucliers des emblèmes de nouvelles victoires".

Dans son dernier message de Ridvan au monde baha'i, il exhorte les adeptes de Bahá'u'lláh en des termes d'une splendeur unique: "Revêtant l'armure de son amour, attachant fermement le bouclier de son puissant Covenant, montant sur le coursier de la constance, tenant haut la lance de la Parole du Seigneur des Armées, et avec une confiance absolue en ses promesses comme meilleure provision de voyage, qu'ils tournent leur regard vers ces champs encore inexplorés et dirigent leurs pas vers ces buts qui ne sont pas encore atteints, certains que celui qui les pousse a réaliser de tels triomphes et a cueillir tant de butin dans son Royaume, continuera a les aider en enrichissant leur patrimoine spirituel a un degré qu'aucune raison finie ne peut imaginer et qu'aucun coeur humain ne peut concevoir".

Il y a tant d'aspects dans la vie littéraire de Shoghi Effendi! je peux nommer les livres (autres que son bien-aimé Gibbon) qu'il lisait pour se délasser, pendant les vingt années que je passai avec lui, quoiqu'il ait beaucoup lu pendant sa jeunesse sur de nombreux sujets. C'est dû, sans doute, au fait qu'en 1937, lorsque je commençai ma nouvelle vie a Haïfa, il était déjà surchargé par la montagne toujours grandissante des choses a lire; les journaux, les procès-verbaux des Assemblées nationales, les circulaires et le courrier. Vers la fin de sa vie, s'il ne lisait pas au moins deux a trois heures par jour, il n'aurait pu faire face a son travail. Lorsque nous étions hors de Haïfa, il lisait dans l'avion, dans le train, dans les jardins et a table. A Haïfa, il lisait, pendant des heures a son bureau puis, fatigué, il se mettait au lit, s'y asseyait et continuait a lire.

Il suivait les nouvelles politiques et les événements du monde dans le Times, Le Jérusalem Post, et parfois le quotidien européen bien connu Le Journal de Genève, et l'édition parisienne du New York Herald Tribune. Avant la guerre, il était abonné a un magazine anglais The nineteenth Century, qui avait beaucoup d'articles d'actualités. C'était le seul magazine que je lui ai jamais vu lire. Mais après la guerre, il trouva que son niveau avait décliné et il y renonça. Il avait souvent aux lèvres le mot "éliminer". Il éliminait ce qui n'était pas essentiel, se débarrassait des choses secondaires, rejetait les débris futiles de la vie. Il employait cette méthode d'élimination pour ses journaux. Il savait exactement quelles pages du Times contenaient les informations qu'il voulait voir (les articles de fond, les nouvelles du monde, et par-dessus tout les éditoriaux).

Il les regardait rapidement, déchirait de ses doigts les articles qu'il voulait lire attentivement et jetait le reste. Il l'avait éliminé! Il ne faut pas beaucoup de perspicacité pour comprendre que, son efficacité mise a part, c'était le réflexe d'un homme profondément fatigué, essayant de repousser ses si nombreuses charges. Même un morceau de papier en trop était devenu une charge. Il m'était, dès lors, bien difficile d'avoir jamais la moindre chance d'avoir un journal complet, ou de lire autre chose que les longues colonnes agrafées que le Gardien me tendait en disant "lis-y cela, c'est intéressant" et je me trouvais avec un débat a la Chambre des Communes ou un article pénétrant sur la situation politique, sur les événements sociaux ou économiques de l'époque, des informations religieuses etc. et le tout en désordre dans une grande poignée que je bourrais dans mon sac ou ma poche, en attendant un moment lointain où je pourrais trouver le temps de les lire.

La façon d'écrire du Gardien était intéressante: il n'aimait pas les grandes feuilles de papier, il écrivait habituellement ses livres et ses grandes communications sur de petits blocs de papiers a lignes. Il faisait toutes ses compositions a la main. Si le premier brouillon était trop surchargé, il le recopiait patiemment en entier. Il tapait avec deux doigts sur une machine a écrire portative tous ses manuscrits, en y apportant, au fur et a mesure, des modifications. Il n'est donc pas surprenant que, par cette méthode, il ait produit des oeuvres si hautement raffinées. Pour le persan, il donnait a son secrétaire un original autographe propre. Le secrétaire le recopiait d'une belle écriture et Shoghi Effendi envoyait alors la copie a Téhéran. J'étais toujours intriguée par la constatation suivante, en devenant Gardien, l'écriture anglaise de Shoghi Effendi avait tiré vers la gauche. Elle était toujours forte, bien formée et lisible. Son écriture persane était exquise. Il y a de nombreux styles calligraphiques en persan et en arabe et le sien était une variante de "Shikastih Nasta'Iiq". Il avait un charme, une originalité, une grâce et une force qui lui étaient propres. Il faut se rappeler que la calligraphie était le plus noble art graphique dans les pays islamiques et une jolie écriture était l'apanage des hommes cultivés. Le Bab, Bahá'u'lláh et Abdu'l-Bahá avaient une très belle écriture et Shoghi Effendi prouvait qu'en cela aussi il était digne de leur héritage.

Cependant il n'était pas tatillon. Quand il parcourait les nombreuses pages de mes quelquefois longues lettres aux Assemblées nationales, il mettait, dans la marge une série de "X" ou de "XX" ou encore de "XXX" afin que j'ajoute un mot ou une idée oubliés.

A la fin de la lettre il commençait son post-scriptum autographe et habituellement il allait d'une marge a une autre, d'une page a une autre, d'une façon vraiment orientale. Ce que j'essaie de dire c'est que s'il y avait des erreurs corrigées tout au long du texte d'une importante lettre en anglais, il ne s'en inquiétait pas, du moins tant que l'idée était la, claire comme le jour.

L'importance des traductions et des communications anglaises de Shoghi Effendi ne peut jamais être suffisamment soulignée, importance due a sa fonction de seul interprète autorisé des Ecrits sacrés. Il existe de nombreux exemples où, a cause de l'imprécision de la construction des phrases persanes, il pourrait avoir une ambiguïté, concernant le sens d'une phrase, dans l'esprit du lecteur. L'anglais précis et correct, ne se prêtant a aucune ambiguïté de prime abord, devenait, combiné avec le raisonnement brillant de Shoghi Effendi et avec son pouvoir d'interprète des Ecrits, ce que nous pourrions appeler le véhicule cristallin des enseignements. Souvent grâce aux traductions anglaises de Shoghi Effendi, la signification des écrits du Bab, de Bahá'u'lláh ou d'Abdu'l-Bahá devient claire et elle est sauvegardée contre les mauvaises interprétations futures. Dans ses traductions il était méticuleux et s'assurait toujours que le mot employé convenait de façon absolue et ne s'éloignait pas de l'idée et de la parole originelles.

Seul celui qui possède parfaitement le persan et l'arabe peut comprendre ce qu'il a fait. Par exemple, en lisant l'original, on trouve qu'un mot arabe pouvait être traduit par deux ou plusieurs mots anglais, ainsi Shoghi Effendi pouvait-il, dans la construction de ses phrases anglaises, employer les mots "puissance", "force" ou "Pouvoir" alternativement pour un seul mot, il choisissait la nuance exacte qui convenait le mieux, qui éliminait la répétition, qui mettait plus de couleur dans sa traduction sans pour autant sacrifier la signification, mais qui, en fait, mettait en valeur la vraie signification. Il disait qu'habituellement, les synonymes en arabe exprimaient la même idée, tandis qu'en anglais, il y avait toujours une légère nuance entre eux, et de ce fait certains mots étaient plus appropriés que d'autres pour rendre l'idée originelle. Il disait aussi qu'il croyait qu'on ne pourrait jamais traduire certains écrits très mystiques de Bahá'u'lláh, car ils seraient si exotiques et si fleuris que la beauté et le sens originels seraient complètement perdus et donneraient une fausse idée du texte.

Une fois, une seule fois hélas, dans notre vie si occupée et harassée, Shoghi Effendi me dit que je savais maintenant suffisamment le persan pour comprendre l'original et il me lut un passage des "Tablettes" de Bahá'u'lláh et me dit: ~( comment peut-on traduire cela en anglais?" Nous essayâmes pendant deux heures, c'est-a-dire qu'il essaya et je le suivis faiblement. Quand je suggérais une phrase qui donnait le sens, Shoghi Effendi disait: "Ah! mais ce n'est pas une traduction. Vous ne pouvez pas modifier et supprimer les mots de l'original et ne mettre en anglais que ce que vous croyez qu'il signifie". Il souligna qu'un traducteur doit être absolument fidèle a son texte, et cela, dans certains cas, sous-entendait que la traduction était laide et sans signification dans une autre langue. Comme Bahá'u'lláh est toujours subliment beau dans ses écrits, on ne pouvait le faire. A la fin, il l'abandonna et dit qu'il ne pensait pas que cela pourrait jamais être traduit en anglais et pourtant ce passage était loin d'être une oeuvre des plus abstruses et des plus mystiques de Bahá'u'lláh.

je connais un seul exemple où Shoghi Effendi dit qu'il avait légèrement modifié quelque chose de l'original, c'est quand il traduisit, immédiatement après l'ascension du Maître, son Testament. La phrase en question dit, parlant de la Maison Universelle de Justice, "Le Gardien de la Cause de Dieu est le Chef sacré et le membre distingué, et a vie, de ce corps." Shoghi Effendi dit que le mot exact qu'il a remplacé par "membre a vie" était "inamovible". Rien ne peut mieux révéler sa propre humilité que cette atténuation de son propre rapport avec la Maison Universelle de justice.

Le Gardien était excessivement méticuleux pour tout ce qui concernait la parole originelle et n'expliquait ni ne commentait un texte anglais qui lui était soumis (quand il ne s'agissait pas de sa propre traduction) tant qu'il n'avait pas vérifié avec l'original. Il était très précis dans l'emploi des termes qu'il utilisait pour commenter les événements survenus dans la foi, refusant, par exemple, de désigner une personne comme martyr (qui est un rang) juste parce qu'elle était tuée, et quelquefois, il désignait comme martyr des gens qui n'avaient pas été tués mais dont il associait la nature de leur mort a un martyre.

Un autre aspect très important de la position d'interprète des enseignements, divinement conférée a Shoghi Effendi, fut non seulement de protéger la Parole sacrée, de la mauvaise interprétation, mais aussi de préserver soigneusement les rapports des différents aspects des enseignements les uns par rapport aux autres et de sauvegarder le rang exact des trois figures centrales de la foi. Un exemple très intéressant de ceci est le cas du savant français, A.M. Nicolas qui a traduit le Bayan du Báb en français et dont on peut dire qu'il fut un Babi. Pendant des années, il avait l'impression que les baha'is avaient ignoré la grandeur et amoindri le rang du Bab. Quand il découvrit que Shoghi Effendi, dans ses écrits, exaltait le Bab, perpétuait sa mémoire en traduisant un livre comme l'Histoire de Nabil et, de façon répétée, ses paroles en anglais, il changea complètement d'attitude et dans une lettre a une croyante de France, il écrivit: "Enfin, je puis mourir tranquille... Gloire a Shoghi Effendi qui a calmé mon tourment et mes inquiétudes, gloire a lui qui reconnaît la valeur de Siyyid 'Ali Muhammad dit le Bab. Je suis si content que je baise vos mains qui ont tracé mon adresse sur l'enveloppe qui m'apporte le message de Shoghi. Merci mademoiselle. Merci du fond de coeur".

Shoghi Effendi était tolérant et pratique dans l'approche de son travail. Pendant des années, il envoya ses traductions et manuscrits a George Townshend dont il admirait la maîtrise et la connaissance de l'anglais. Dans une de ses lettres, Shoghi Effendi lui écrivait: "je vous suis profondément reconnaissant pour les suggestions très valables, détaillés et précises que vous m'avez faites..." Horace Holley donna un titre a de nombreuses lettres générales de Shoghi Effendi a l'Occident, il inséra aussi des sous-titres dans le texte, prenant pour cela une phrase du texte du Gardien qui paraissait la plus descriptive du sujet. Shoghi Effendi n'y voyait aucun inconvénient, si cela devait le rendre plus intelligible au croyant américain moyen. Horace était lui-même un écrivain et les titres qu'il donnait aux communications du Gardien ne servaient pas seulement a les identifier mais aussi, a dramatiser les messages et a captiver l'imagination.

Un des premiers actes du ministère de Shoghi Effendi fut la diffusion de ses traductions des Ecrits saints: un an et dix jours après la lecture du Testament d'Abdu'l-Bahá, il écrivait a l'Assemblée Nationale d'Amérique: "C'est un grand plaisir pour moi de partager avec vous la traduction de quelques prières et tablettes de notre Bien-Aimé Maître..." et il ajoutait qu'il espérait "qu'au cours des ans, je pourrai vous envoyer régulièrement des traductions correctes et sûres... qui dévoileront a vos yeux une nouvelle vision de sa glorieuse mission... et vous donneront un aperçu du caractère et de la signification de ses enseignements divins."

Il mentionne souvent dans ses premières lettres a divers pays qu'il joint une traduction pour les baha'is. Un mois plus tard, dans une lettre a l'Amérique, il écrit: "je joins également une traduction révisée des Paroles Cachées de Bahá'u'lláh, en arabe et en persan, et j'espère vous envoyer encore plus de ses paroles et enseignements a l'avenir." Le 27 avril de la même année, il écrit une nouvelle fois a l'Assemblée Nationale d'Amérique: "je joins également ma traduction de divers passages du Kitáb-i-Aqdas que vous prendrez peut-être la liberté de diffuser parmi les amis". En novembre de la même année, il écrivait a la même Assemblée qu'il lui envoyait "la translitération des termes orientaux, confiant que les amis ne sentiront pas leur énergie et leur patience mises a l'épreuve par une adhésion scrupuleuse a ce code pour orthographier les termes orientaux, qui fait autorité en la matière mais qui est arbitraire". Il n'y a pas de doute, la translitération est ennuyeuse et on s'y perd souvent, mais ce que l'homme moyen ignore c'est que la translitération transcrit le mot exact et les familiers du système savent immédiatement quel est le mot original et peuvent le réécrire en persan ou en arabe. Pour les savants et les critiques de la foi cette précision est très importante. Elle sert également a éviter des orthographes multiples du même mot et évite par la même la confusion.

Il est intéressant de noter que Shoghi Effendi, dans la citation ci-dessus, écrit Kitáb-i-Aqdas plus ou moins phonétiquement, car il n'avait pas encore introduit le système de translitération qu'il adopta plus tard. Il faut dire un mot au sujet de ce livre le plus saint, car, bien qu'il soit la source des Lois de Bahá'u'lláh, il est néanmoins petit en volume et contient beaucoup d'autres sujets. A sa mort, Shoghi Effendi avait déjà donné aux baha'is de l'Occident, dans un excellent anglais, la plupart de ses passages ainsi que les lois qu'il pensait applicables pour le moment pour des baha'is vivant dans des sociétés non baha'ies.

Non seulement il traduisit et diffusa des extraits des enseignements, mais il s'assura aussi que les croyants, par excès de zèle ou manque de prévoyance, n'exagèrent pas dans leur façon d'éditer ou d'imprimer les compilations baha'ies.

En réponse a certaines propositions qu'un ami avait faites concernant l'impression d'un livre complet et détaillé de prières, il écrivit a celui qui avait transmis la proposition: "je suis d'accord avec lui, mais il ne faut pas que la classification aille au-dela de ce que Bahá'u'lláh a prescrit, sinon nous nous enfoncerons dans un credo sévère et fixe".

Ecrire, traduire et publier des livres baha'is étaient un sujet d'intérêt capital pour Shoghi Effendi, un sujet dont il ne se fatigua jamais et qu'il soutint activement. La situation idéale consiste, pour les communautés locales et nationales, a payer pour leur propres activités, mais en cet âge de formation de notre foi, le Gardien se rendait pleinement compte du fait que ce n'était pas toujours possible.

Avec les fonds mis a sa disposition, il aida substantiellement, au cours des ans, au financement de la traduction et de la publication de la littérature baha'ie. En période d'urgence, lorsque l'achèvement des buts chers était en panne, Shoghi Effendi remplissait la brèche, ainsi, en une seule année, aida-t-il l'Assemblée Nationale de l'Inde dans son programme des traductions et publications avec des contributions s'élevant a plus de deux milles Livres Sterling. A la fin de la Conférence Intercontinentale de l'Amérique qui inaugura la Croisade de Dix ans, Shoghi Effendi câbla a l'Assemblée Nationale d'Amérique: "Presse démarches immédiates publication brochures langues allouées Amérique". Deux jours plus tard, il envoya un télégramme similaire au Comité Européen d'Enseignement pour les "langues européennes". Des messages semblables partirent pour l'Inde et la Grande Bretagne, assurant cette dernière qu'il enverrait mille Livres Sterling pour l'aider.

Il se préoccupait constamment de la grande diffusion de la littérature baha'ie dans les différentes langues, depuis les premiers jours de son ministère, et fut le seul responsable de la majorité des traductions entreprises durant les trente-six ans de son Gardiennat. Il saisissait toutes les occasions. Une lettre a un Polonais qui étudiait les enseignements en Pologne est typique de cette attitude: Shoghi Effendi lui dit qu'il lui envoyait les paroles de la Reine Marie de Roumanie au sujet de la foi et lui demande s'il désire les traduire en Polonais et les lui envoyer! C'était en 1926, mais le même enthousiasme et la même persévérance caractérisèrent ses efforts dans ce domaine jusqu'à la fin de sa vie.

En outre il s'attacha, pendant les premières années de son Gardiennat, alors que l'espéranto se propageait rapidement, particulièrement en Europe, a encourager la publication d'une Gazette baha'ie en espéranto, expliquant a ses éditeurs que son intérêt était dû "a mon grand désir de promouvoir dans les parties du monde baha'i où les circonstances le permettent, l'étude d'une langue internationale".

Le Gardien collectionnait la littérature de toutes langues a Haïfa, plaçant des livres dans sa propre bibliothèque, dans celles des deux Maisons des Pèlerins, au Manoir de Bahá'u'lláh a Bahji, et dans les Archives internationales. A ce sujet, il est intéressant de noter la façon dont il les rangeait, car c'était très inédit pour moi, disons qu'il avait quelques livres d'une reliure grise plutôt terne, d'une édition bon marché, et un plus grand nombre en bleu ou toute autre couleur. Avec ceux-ci, il remplissait son étagère dans un certain ordre, cinq rouges, deux bleus, cinq rouges etc., utilisant des variations dans les couleurs et dans les nombres pour ajouter un charme a l'effet général d'une bibliothèque qui, autrement aurait présenté un aspect monotone et peu intéressant.

Dans une lettre a Martha Root, en 1931, il lui dit: "J'ai maintenant dans ma chambre des exemplaires imprimés de sept traductions" (il s'agissait du livre du Dr. Esslemont). Il insiste pour qu'elle active les autres traductions, disant: "je serai seulement trop heureux d'aider a leur éventuelle publication". Un an plus tard, écrivant a Siyyid Mustafa Roumie de Birmanie, le Gardien montre clairement quelle satisfaction lui apportait ces nouvelles publications: "... Joins une somme de neuf Livres sterling pour aider et accélérer l'achèvement de la traduction du livre en birman. Seize traductions imprimées ont été déjà réunies et placées au Manoir de Bahá'u'lláh a Bahji tout près de son Tombeau sacré, et le livre est maintenant en cours de traduction en seize langues supplémentaires dont le birman." En 1935, il est en position d'informer cet ami que ""il y a déjà trente et une versions imprimées de ce livre en circulation dans le monde baha'i."

Il y a d'innombrables télégrammes dans les archives de Shoghi Effendi tel celui-ci adressé a Asgarzadeh a Londres: "Prière câbler coût minimum impression livre Esslemont en russe." Ayant reçu de toute évidence une réponse, il câble une nouvelle fois: "Envoie quarante pounds. Pense cinq cents suffisent. Première partie du manuscrit russe postée aujourd'hui. Reste posté bientôt. Apprécie profondément votre collaboration services continuels".

A Ouskouli de Shanghai, il câblait: "Télégraphiez date publication livre d'Esslemont. Postez cinquante exemplaires. Amour." A tout moment de sa vie occupée et préoccupée, Shoghi Effendi décidait que tel aspect du travail avait besoin d'une impulsion énergique. Un exemple en est ces quatre télégrammes écrits le même jour de 1932, l'un après l'autre, a Martha Root en Europe, a l'Amérique, a la Nouvelle Zélande et a la Birmanie: "Trouve vigoureusement nécessité traduction rapide d'Esslemont en tchèque, hongrois, roumain, grec, comme préliminaire campagne intensive enseignement Europe. Impatient aider financièrement attends estimations. Amour". "Trouve vigoureusement souhaitable entreprendre traduction rapide Esslemont en braille. Prière télégraphier si faisable. Amour."; "Informez B- s'assurer traduction rapide d'Esslemont maori"; "Presse entreprendre rapidement traduction livre d'Esslemont en birman. Amour." S'impatientant du manque de résultats des différents projets qu'il avait mis sur pied, nous trouvons ces câbles envoyés plus tard dans la même année: "Attends impatiemment version kurde livre d'Esslemont"; "Esslemont français est-il traduit? Câblez".

Shoghi Effendi encouragea divers baha'is a écrire au sujet de la foi. En 1927, il télégraphiait a une croyante anglaise, Miss Pinchon: "Votre livre admirable en présentation, exquis en style. Presse publication rapide, envoie dix-neuf pounds"; en 1926, il câblait a Horace Holley: "Prière poster cent exemplaires votre livre. Affectueusement." Shoghi Effendi, non seulement, payait pour publier des livres, mais aussi il les commandait. Il câbla a l'Amérique: "Prière poster immédiatement pour cinquante dollars édition la moins chère livre Esslemont. Poste chèque."

Les faits et les événements restent sans grande signification a moins d'être vus dans leurs perspectives propres. L'un des aspects les plus marqués du génie du Gardien était la manière dont il dégageait le sens d'un événement, d'un phénomène isolé, de son environnement tumultueux et l'associait au développement de la Cause et le plaçait dans son optique historique, focalisant sur lui la lumière de son jugement d'expert et nous faisant comprendre ce qui était advenu et ce que cela signifiait maintenant et a jamais. Ce n'était pas une chose statique, une image des formes et des lignes, mais plutôt une description du mouvement d'un grand navire sur l'océan, le grand navire des mouvements coordonnés a l'intérieur de la communauté des disciples de Bahá'u'lláh sur l'océan de sa Dispensation.

Une Assemblée était formée, quelqu'un était mort, un certificat était reconnu par une obscure administration gouvernementale, des faits isolés en eux-mêmes, mais aux yeux du Gardien, ils faisaient partie d'un modèle qu'il nous faisait voir, ce modèle étant tissé sous nos yeux aussi. Dans les volumes de The Bahá'í World, le Gardien faisait ceci non seulement pour les baha'is mais aussi pour le grand public. Il dramatisait le progrès de la foi et d'une masse de faits éparpillés et de photos sans rapports, il faisait un témoignage de l'universalité de cette foi.

Il est intéressant de noter que la suggestion effective pour un volume de The Bahá'í World lui fut faite par Horace Holley, dans une lettre de février 1924. Toutefois, et je n'ai aucun doute a ce sujet, je pense que c'est le souffle de la vision du jeune Gardien et la forme qu'il avait déjà donnée au travail de la Cause dans ses messages a l'Occident qui, travaillant dans l'esprit créateur d'Horace, l'encouragèrent dans cette idée. Shoghi Effendi saisit cette idée et depuis, Horace devint l'instrument principal de Shoghi Effendi, par ses qualités d'écrivain doué et de secrétaire de l'Assemblée Spirituelle Nationale d'Amérique, pour faire de The Bahá'í World le livre remarquable et unique qu'il devint. Le Volume n° 1, publié en 1925 et appelé Bahá'í Year Book couvrait la période allant d'avril 1925 a avril 1926 et comprenait 174 pages. Avec le deuxième volume il reçut son titre permanent de "The Bahá'í World, A Biennial International Record" (Le Monde Baha'i, un Rapport Biennal International), titre suggéré par l'Assemblée Nationale et approuvé par Shoghi Effendi. Au moment de l'ascension du Gardien douze volumes avaient paru, les plus volumineux comprenant plus de 1000 pages.

Tout en étant préparés sous la supervision de l'Assemblée Nationale d'Amérique, publiés par son comité de publication, compilés par un groupe de rédacteurs et dédiés a Shoghi Effendi, ce serait plus conforme avec les faits de les appeler le livre de Shoghi Effendi. Il fit lui-même office de rédacteur en chef. Les énormes matériaux que chaque volume contient lui étaient envoyés par l'Assemblée américaine avec toutes les photos et la décision finale de ce qui serait mentionné et de ce qui serait éliminé lui appartenait. Comme six de ces volumes furent publiés pendant la période où j'avais le privilège d'être avec lui, je pus observer comment il les éditait. Avec sa capacité infinie de travail, Shoghi Effendi parcourait les paquets de feuilles et de photos qui lui étaient envoyés et éliminait ce qui lui paraissait pauvre ou hors de propos.

Section après section, suivant la table de matières qu'il avait lui-même établie, il les préparait et les mettait de côté jusqu'à ce que le manuscrit entier soit prêt a être envoyé en Amérique pour la publication. Il déplorait toujours que les articles ne soient pas d'un haut niveau. C'est seulement grâce a sa détermination et a sa persévérance que les Bahá'í World sont si brillants et impressionnants. Les rédacteurs (dont certains étaient nommés par Shoghi Effendi) luttaient contre la force d'inertie qui habite tout corps essayant d'arriver a ses fins par la correspondance avec des sources situées a des milliers de kilomètres, et cherchant a travailler le plus souvent avec des organes administratifs inefficaces et inexpérimentés. Dans ces conditions, ils n'auraient jamais pu réussir a rassembler les matières nécessaires sans la direction et l'autorité du Gardien. Après la publication du volume, Shoghi Effendi reprenait le manuscrit et le conservait a Haïfa, au Centre mondial...

Dès la publication d'un volume il commençait lui-même a réunir les matériaux pour le prochain volume. Outre ses rappels répétés a l'Assemblée Nationale d'Amérique, il envoyait d'innombrables lettres et télégrammes aux différentes Assemblées et a des personnes privées, en ce sens. Par exemple, en un seul jour il télégraphia a trois Assemblées Nationales: "Photo Assemblée Nationale pour Bahá'í World essentielle..." Il câblait a des endroits isolés et lointains tels que Shanghai pour obtenir les matériaux qu'il désirait. "Manuscrit Bahá'í World posté; Conseille publication rapide soignée" n'était pas un type de message inhabituel pour l'Assemblée Nationale d'Amérique. C'était Shoghi Effendi qui arrangeait l'ordre du livre, il tapait a la machine, a Haïfa, la table des matières en entier, mettait des titres a toutes les photos, choisissait tous les frontispices, décidait de la couleur de la reliure du volume et par dessus tout, donnait des instructions exactes et détaillées dans de très longues lettres a Horace Holley qu'il avait lui-même choisi, comme la personne la plus douée et la mieux informée pour écrire le "Survol international des activités baha'ies actuelles" auquel il attachait une grande importance. "Lettre détaillée postée pour survol international confinant votre traitement magistral données réunies," lui câblait-il. Un exemple de ce que furent les lettres du Gardien, lettres détaillées et précises, est donné par l'extrait suivant écrit par le secrétaire de Shoghi Effendi a Horace Holley, mais j'en doute un peu, sous la dictée du Gardien:

"Shoghi Effendi a soigneusement examiné ce matériel, il l'a modifié, arrangé, enrichi en ajoutant des matières nouvelles qu'il avait réunies, il les a mis dans leur forme définitive et vous enverra le manuscrit avant la fin de ce mois... Il a consacré un temps considérable a son examen minutieux et a son arrangement et il a trouvé ce travail très exigeant et ardu. Il désire souligner l'importance d'adopter strictement l'ordre qu'il a établi. Il espère que, contrairement au volume précédent rien ne sera déplacé".

Shoghi Effendi a écrit ce qu'il pensait de The Bahá'í World. Pas plus tard qu'en 1927, alors que seul le premier volume avait été publié, il écrivait a un non baha'i: "je vous conseillerais fortement de vous procurer un exemplaire du Bahá'í Year Book... qui vous donnera une idée claire et officielle de ce que sont le but, la revendication et l'influence de la foi." Dans une lettre générale adressée (en 1928) "Aux Bien-Aimés du Seigneur et aux Servantes du Miséricordieux de l'Est et de l'Ouest" et entièrement consacrée a The Bahá'í World, Shoghi Effendi écrit: "J'ai pris, dès le commencement, un intérêt vif et soutenu a son développement, j'ai personnellement participé a la collection de ses matières, a l'arrangement de son contenu et a l'examen minutieux et précis de ce qu'il contient. Je le recommande avec confiance et énergiquement a tout disciple réfléchi et zélé de la foi, de l'Est et de l'Ouest..." Il dit que la matière était lisible, attractive, qu'elle faisait autorité et englobait tout, que le traitement des principes fondamentaux de la Cause était concis et persuasif et ses illustrations vraiment représentatives: qu'aucune autre publication baha'ie similaire ne l'égalait ni ne l'approchait. Shoghi Effendi vit toujours ce livre comme étant, et en réalité il le conçut pour l'être, éminemment convenable pour le public, pour les savants, pour mettre dans les bibliothèques et pour être un moyen, comme il le disait "d'élimination des mauvaises interprétations malicieuses et des malentendus malheureux qui ont si longtemps caché sous un nuage la lumineuse foi de Bahá'u'lláh."

C'était un livre qu'il offrait souvent aux royautés, aux hommes d'Etat, aux professeurs, aux universitaires et aux rédacteurs des journaux non baha'is. Il leur envoyait, en général, avec sa simple carte de visite "Shoghi Rabbani". La réaction de l'un d'eux, un professeur américain, exprime clairement l'impression que produisait ce cadeau de Shoghi Effendi:

"Nous avons reçu deux exemplaires du Bahá'í World... Je ne puis vous dire combien j'apprécie de pouvoir étudier ce livre qui est excessivement intéressant et inspirant dans tous les domaines... Je vous félicite particulièrement d'avoir développé la littérature, et de tenir vivant un tel esprit salutaire parmi les différents groupes qui cherchent auprès de vous la direction". Mais peut-être le plus grand hommage a la grandeur d'une telle publication pour laquelle Shoghi Effendi dépensa, au cours des ans, beaucoup de temps et d'énergie, fut qu'une fière reine écrivit des textes spéciaux consacrés a la foi et consentit que ces hommages et sa photographie apparaissent en frontispice dans les différents volumes de cette publication. "Aucune parole" écrivait Shoghi Effendi a Martha Root en 1931 au reçu d'un de ces hommages écrit par la reine Marie, "ne peut mieux exprimer mon plaisir a la réception de votre lettre contenant la précieuse appréciation qui constituera une contribution saillante et précieuse pour le prochain volume du Bahá'í World".

Il est difficile de comprendre, en passant en revue les oeuvres de Shoghi Effendi, qu'il n'écrivit lui-même qu'un seul livre, en tant que tel, et c'est Dieu passe près de nous, publié en 1944. Même Voici le jour Promis, écrit en 1941, n'est qu'une longue lettre générale de 136 pages aux baha'is de l'Occident. Ce fait seul est une indication réelle du caractère profondément modeste de l'homme. Il écrivait aux baha'is parce qu'il avait quelque chose d'important a dire, parce qu'il était le Gardien de la foi de Baha'u1lah, parce qu'il avait été désigné pour les guider; il était poussé par des forces plus grandes que lui, sur lesquelles il n'avait aucun contrôle. Outre le flot de lettres, d'une longueur modérée, qu'il envoya aux baha'is de l'Occident et a leurs Assemblées nationales, il y a certaines lettres générales de nature différente, adressées aux baha'is des Etats-Unis et du Canada, d'autres aux baha'is de l'Occident, qui ont été réunies dans un volume intitulé "The World Order of Bahá'u'lláh" (L'Ordre Mondial de Bahá'u'lláh). The World Order of Bahá'u'lláh et The World Order of Bahá'u'lláh Further Considerations (l'Ordre Mondial de Baha'u1lah D'autres considérations) ont été écrites respectivement en 1929 et en 1930. Elles étaient destinées a clarifier pour les croyants la vraie signification et le but de leur foi, ses tenants, ses implications, sa destinée et son avenir; et a guider la communauté qui s'étendait et mûrissait lentement en Amérique du Nord et en Occident, vers une meilleure compréhension de ses devoirs, de ses privilèges et de son destin.

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Suivit, alors, en 1931, la lettre générale connue sous le titre de Le But d'un Nouvel Ordre Mondial, qui, avec une maîtrise nouvelle et un ton assuré, s'élève au-dessus du niveau d'une lettre adressée a des collaborateurs dans une activité commune, et commence a refléter la puissance extraordinaire d'exposition de pensée qui doit caractériser un grand leader et écrivain. Dans une lettre, écrite en janvier 1932 de la part du Gardien, son secrétaire, parlant de toute évidence du But d'un Nouvel Ordre Mondial, dit: "Shoghi Effendi a écrit sa dernière lettre générale aux amis occidentaux parce qu'il avait le sentiment que le public devrait pouvoir comprendre l'attitude de la foi baha'ie face aux problèmes politiques et économiques dominants: nous devrions faire connaître au monde le but réel de Bahá'u'lláh." Shoghi Effendi associa cette lettre au dixième anniversaire de l'ascension d'Abdu'l-Bahá et il s'y étend longuement sur la condition du monde et sur les changements qui doivent être apportés a ses parties composantes, a la lumière des enseignements de Bahá'u'lláh et d'Abdu'l-Bahá.

The Golden Age of The Cause of Bahá'u'lláh (l'Age d'Or de la Cause de Bahá'u'lláh) suivit en 1932. Ce fut un exposé magistral de la divinité de sa foi qui, écrivit Shoghi Effendi, se nourrit "de la force céleste des sources cachées". Une fois encore il clarifiait les rapports entre cette Dispensation et celles du passé et expliquait la solution des problèmes actuels que le monde affronte.

En 1933, il donna aux baha'is de l'Amérique du Nord Ametica and the Most Great Peace (l'Amérique et la Plus Grande Paix) qui traitait largement du rôle que cette partie du monde doit jouer, selon la Volonté de Dieu durant cette période de l'histoire, il rappelait les voyages et les services pleins de sacrifices du Maître en Occident et récapitulait les victoires déjà emportées pour la foi par cette communauté favorisée. L'important traité connu sous le titre de La Dispensation de Bahá'u'lláh écrit en 1934, éclata sur les baha'is comme une lumière blanche et aveuglante. Je me rappelle quand je le lus pour la première fois, j'eus l'extraordinaire sentiment que l'univers tout entier se déroulait autour de moi et que je regardais l'éblouissante immensité des étoiles. Toutes les frontières de notre compréhension s'écroulaient, la gloire de cette Cause et le rang véritable de ses figures centrales nous étaient révélées et nous n'étions plus jamais les mêmes.

On pourrait penser que l'étourdissant impact de cette seule communication du Gardien avait tué la petitesse de notre âme pour toujours! Quoi que Shoghi Effendi ait pensé de ses autres oeuvres, je sais d'après ses remarques, qu'il considérait avoir dit tout ce qu'il avait a dire, et de toutes les façons possibles, dans la Dispensation.

En 1936 il écrivit Vers l'Apogée de la Race Humaine. Une fois encore, comme il le fit souvent, Shoghi Effendi le rattacha a l'ascension d'Abdu'l-Bahá. C'était un exposé encore plus approfondi de l'état du monde, de son déclin rapide et évident dans les domaines politique, moral et spirituel; de l'affaiblissement du christianisme et de l'islam; des dangers que courait l'humanité par son inconscience; du remède fort, divin et plein d'espérance que les enseignements de Bahá'u'lláh offraient. Ces importantes et éducatives lettres du Gardien fournissaient, par les riches extraits appropriés des paroles de Bahá'u'lláh que le Gardien traduisait et citait avec prodigalité, une nourriture aux croyants, car nous savons que les paroles de la manifestation de Dieu sont la nourriture de notre âme. Ces lettres contenaient également d'innombrables et très beaux passages des tablettes du Bien-Aimé Maître. Tous ces dons, le Gardien les répandait sur les croyants, fête après fête, nourrissant et élevant une nouvelle génération de serviteurs de la foi. Ses paroles embrasaient leurs imaginations, les mettaient au défi de s'élever a de nouvelles hauteurs, et faisaient pénétrer leurs racines plus profondément dans le sol fertile de la Cause.

C'est en fait, vers 1930 que l'on voit réellement un changement manifeste dans les écrits de Shoghi Effendi. Avec le trait de plume qu'il a maintenant en main, il se révéla être un géant. La où l'on pouvait trouver la trace d'un certain manque de confiance en soi, d'un écho de l'affliction qu'il avait subie après l'ascension du Maître et de son élévation a cette haute charge, des pleurs de son coeur et de son chagrin de la disparition du Bien-Aimé de sa vie, on voit maintenant un changement de ton: un homme parle avec assurance, confiance et force. Le guerrier sait maintenant ce qu'est la guerre. Il avait été surpris, assailli, grièvement blessé par des ennemis vicieux et spirituellement pervers. Quelque chose de tendre, de confiant, de jeune était parti pour toujours. Ce changement est manifeste non seulement dans la nature et la force de ses directives au monde baha'i dans la façon dont il forme l'administration a l'Est et a l'Ouest et soude ensemble les communautés diverses et disparates, mais aussi dans la beauté et l'assurance de son style se couvrant constamment de gloire, au cours des ans.

Shoghi Effendi entreprenait, en même temps que les premières lettres sur les principaux sujets de la foi, la traduction de deux livres. Dans une lettre du 4 juillet 1930, Shoghi Effendi dit: "je me sens excessivement fatigué après une année de travail acharné, en particulier parce que je m'étais organisé pour ajouter a mes travaux la traduction de l'Iqan que j'ai déjà envoyé en Amérique". C'est la première de ses importantes traductions, le grand exposé de Bahá'u'lláh sur le rang et le rôle des manifestations de Dieu et plus particulièrement a la lumière des enseignements et des prophéties islamiques, connu sous le nom de Kitáb-i-1qan ou le Livre de la Certitude. C'était un complément inestimable pour l'étude de la foi que les Occidentaux avaient embrassée et il enrichissait infiniment leur compréhension de la Révélation divine.

La même année, le Gardien commença une autre oeuvre. Une oeuvre qui n'était pas une traduction des paroles de Bahá'u'lláh, ni une lettre générale, mais qui doit être considérée comme un chef d'oeuvre littéraire et un don inestimable pour tous les temps. C'était la traduction de la première partie des chroniques d'un des disciples contemporains du Báb et de Bahá'u'lláh, connu sous le surnom de Nabil, traduction qui fut publiée en 1932 sous le titre The Dawn-Breakers. Si les critiques et les sceptiques étaient tentés de classer la littérature de la foi baha'ie comme typique des meilleurs manuels religieux, destinée a des initiés seulement, ils ne pourraient écarter, ne serait ce qu'un seul instant, un livre de la qualité de l'Histoire de Nabil qui mérite qu'on le compte parmi les classiques des histoires épiques de la langue anglaise, bien que ce soit apparemment une traduction de persan. Cependant on peut dire que Shoghi Effendi le recréa en anglais, sa traduction étant comparable a celle de Fitzgerald des Rubaiyat d'Omar Khayyam qui donna au monde un poème en langue étrangère qui dépassait de loin les mérites de l'original. Les meilleurs et les plus descriptifs commentaires sur ce chef d'oeuvre du Gardien, on les trouve dans les appréciations de non baha'is éminents. Le dramaturge Goldon Bottomley a écrit: "... vivre avec lui a été une des expériences les Plus saillantes de ma vie; mais c'était, en outre, une émouvante expérience de ma propre vie par la lumière psychologique qu'il jette sur l'histoire du Nouveau Testament."

Le savant et humaniste bien connu, le Dr. Alfred W. Martin, de l'Ethical Culture Society, dans sa lettre de remerciement a Shoghi Effendi pour lui avoir envoyé l'Histoire de Nabil écrit: "Votre magnifique et monumentale oeuvre... sera un classique et un modèle pour les temps a venir. Je m'émerveille de votre capacité a préparer une telle oeuvre de publication en plus de toutes les activités que votre position professionnelle régulière vous impose." Un des anciens professeurs, Bayard Dodge, de l'Université Américaine de Beyrouth, après avoir reçu en présent l'Histoire de Nabil dans la traduction faite par le Gardien, lui écrit: "... le dernier livre, (The Dawn-Breakers) est une contribution particulièrement précieuse. Je vous félicite de tout coeur pour sa publication. Vous avez dû travailler très dur pour produire une telle traduction splendide, avec des photos et des notes si intéressantes."

A une date ultérieure, il commente longuement ce livre unique:

J'ai profité des loisirs de l'été pour lire l'Histoire de Nabil... Toute personne intéressée par la religion et par l'histoire vous doit une grande dette de reconnaissance pour avoir publié une si belle oeuvre. La profondeur de cette oeuvre est si impressionnante qu'il me paraît difficile de s'engager a vous féliciter sur les matières pratiques concernant la traduction. Cependant, je ne peux m'empêcher de vous dire combien j'apprécie que vous ayiez pris le temps, dans votre vie si occupée, pour accomplir une si grande tâche.

La qualité de l'anglais et la délicieuse facilité de lecture de la traduction sont extraordinaires, car habituellement les traductions sont difficiles a lire. Vous avez été splendide en rendant le livre si neutre et en ajoutant les annotations qui font de l'oeuvre un matériel scientifique de l'histoire plutôt qu'une quelconque propagande. La force du livre est très grande, car la traduction est si scientifique et la qualité de l'auteur originel si spontanée, que l'ensemble de l'oeuvre doit être regardée comme authentique, même par le critique le plus cynique.

Du point de vue historique, l'oeuvre est de la plus grande valeur. Elle est également très utile, car elle explique la psychologie qui dort dans nos grands mouvements de révélation religieuse. Bien sûr, sa valeur principale est la lumière qu'elle jette sur l'histoire du début du mouvement baha'i. Les vies des premiers convertis sont très inspirantes.

Je prête mon exemplaire au Prof. Crawford et au Professeur Seelye et j'espère que beaucoup de nos professeurs et étudiants trouveront le temps de lire un livre si instructif et encourageant.

Bien qu'une telle appréciation compréhensive, venant d'une telle source, sur ce que représentait son oeuvre, ait dû plaire a Shoghi Effendi et l'ait touché, néanmoins, la lettre de Sir E. Denison Ross, l'Orientaliste bien connu de l'Ecole des Etudes Orientales de Londres, fut l'hommage le plus apprécié qu'il reçut:

"27 Avril 1932
Mon cher Shoghi Effendi,

Cela a été très aimable a vous de vous souvenir de moi et de m'envoyer des exemplaires de vos deux dernières oeuvres et je suis très fier de les posséder, particulièrement venant de votre part. The Dawn-Breakers est vraiment un des plus beaux livres que j'ai jamais vus depuis des années. Le papier, l'impression et les illustrations sont vraiment exquis et en ce qui concerne votre style anglais, il ne pourrait vraiment être amélioré et on ne le lit jamais comme une traduction. Permettez moi de vous exprimer mes plus chaleureuses félicitations pour la réalisation la plus réussie de ce que vous cherchiez quand vous êtes venu a Oxford, a savoir, arriver a une parfaite maîtrise de notre langue.

En plus de cela l'Histoire de Nabil me rendra de très grands services dans les conférences que je donne ici a chaque session sur le Báb et Baha.

Vous espérant en bonne santé, je reste, très sincèrement vôtre

E. Denison Ross.
Directeur."

Shoghi Effendi lui-même, dans une lettre a Martha Root, écrite le 3 mars 1931, décrit ce qu'est le Dawn-Breakers et ce que cette publication signifiait pour lui: "je viens juste de terminer, après huit mois de travail continuel et acharné, la traduction de l'histoire des premiers jours de notre Cause et j'ai envoyé le manuscrit a l'Assemblée Nationale américaine. L'oeuvre comprend 600 pages et 200 pages de notes supplémentaires que j'ai recueillies dans différents ouvrages pendant les mois d'été.

J'ai été si absorbé par ce travail que j'ai été obligé de retarder ma correspondance... Je suis maintenant si fatigué, si exténué, que je peux difficilement écrire... L'histoire est authentique et traite principalement du Bab. Certaines parties ont été lues par Bahá'u'lláh et ont été révisées par 'Abdu'l-Bahá... Je suis si abattu par la fatigue causée par la longue et sévère tension de ce travail que j'ai entrepris, que je dois m'arrêter et m'étendre".

Par anticipation sur la parution prochaine du livre, Shoghi Effendi télégraphiait en octobre 1931 a l'Amérique: "Presse tout croyant de langue anglaise concentrer étude histoire immortelle Nabil comme préliminaire essentiel au renouveau campagne enseignement intensif exigée par finition Mashriqu'l-Adhkar.

Sens fortement large utilisation de ses matières variées riches et authentiques constitue arme la plus efficace pour élever défi d'une heure critique. Recommande sans hésitation a tout prochain visiteur terre natale de Bahá'u'lláh."

Le livre que Shoghi Effendi recommande aux croyants d'étudier a 748 pages et contient plus de 150 photographies. Il contient une généalogie détaillée du Báb préparée par le Gardien de sa propre main et reproduite en fac-similé. Outre le texte original, mais transfiguré par le brillant traitement qu'il a reçu en passant par l'esprit et le vocabulaire de Shoghi Effendi, de nombreuses annotations furent ajoutées par lui en anglais et en français, puisées dans de nombreuses sources, jetant un éclairage sur les événements qu'il raconte et qui rehaussent grandement son intérêt et sa valeur historique. Une édition de luxe de trois cents exemplaires signés et numérotés fut publiée en même temps que l'édition générale. Cela prit a Shoghi Effendi presque deux ans de recherche, de compilation et de traduction pour finir ce livre remarquable.

En 1930, il envoya un photographe baha'i australien en Iran pour retracer minutieusement les pas du Báb dans sa terre natale, son lieu de martyre et de ceux des martyres de ses disciples et de nombreux autres sites historiques. N'aurait-il pas fait cela, que beaucoup de ces lieux sacrés restés plus ou moins dans leur état originel, aurait été perdus a jamais. Outre la sélection des photos, Shoghi Effendi prit des mesures précises pour envoyer a l'Amérique ce qu'il décrivit comme "un dépôt inestimable", rien de moins que les tablettes originales du Báb a ses dix-neuf disciples, et celle infiniment plus précieuse, qu'il adressa a Bahá'u'lláh en tant que: "Celui qui sera rendu manifeste". Ces "Tablettes" étaient reproduites en fac-similé, dans leur totalité. Il choisit comme frontispice une reproduction colorée de l'intérieur du Tombeau du Bab. Enfin, le Gardien avait un cadeau de valeur, entièrement de lui, pour offrir a celle qu'il aimait le plus:

"A la Plus Sainte Feuille, la dernière survivante d'un âge glorieux et héroïque, je dédie cette œuvre comme une marque d'une grande dette de reconnaissance et d'amour."

Les baha'is de l'Ouest émergeaient, de l'étude de cette histoire de la vie de l'époque du Bab, transfigurés. C'était comme si quelque sang précieux de ces premiers martyrs giclait sur eux. Ils saisissaient un peu de la tradition de leur passé, ils voyaient que c'était une foi pour laquelle on portait sa vie a bout de bras, ils comprenaient ce dont parlait Shoghi Effendi et ce qu'il attendait d'eux, lorsqu'ils les appelaient les descendants spirituels des Dawn-Breakers. Les graines que ce livre sema dans les coeurs des disciples occidentaux de Bahá'u'lláh, poussèrent et mûrirent lors de la Croisade de Dix ans, et sa moisson continuera a être engrangée toujours plus abondamment au fur et a mesure que le Plan divin d'Abdu'l-Bahá étendra sa conquête sur le globe.

En 1935, Shoghi Effendi présenta aux baha'is occidentaux un autre magnifique cadeau, publié sous le titre Extraits des Ecrits de Bahá'u'lláh, que le Gardien lui-même décrit, dans une lettre a Sir Herbert Samuel, comme "consistant en une sélection des passages les plus caractéristiques et non encore publiés des oeuvres inestimables de l'auteur de la Révélation baha'ie." Rappelant les insuffisantes pages du Nouveau Testament, les paroles attribuées a Bouddha et la simple poignée de dires de quelques autres flambeaux divins qui ont, néanmoins, transfiguré pour des siècles la vie de millions d'hommes, Les Extraits seuls paraissent fournir une source de direction et d'inspiration suffisante pour la Dispensation spirituelle de tout prophète.

Le Professeur Norman Bentwich, en remerciant Shoghi Effendi pour l'exemplaire qu'il lui avait envoyé, dit: "je l'estime avec les autres fruits de votre ardente piété", vraiment une belle description de la nature du travail de Shoghi Effendi pour porter au monde occidental les paroles de la Manifestation de Dieu en ce jour. Mais sûrement l'hommage le plus précieux rendu a ce livre fut ce que la reine Marie de Roumanie dit a Martha Root: "Même les sceptiques y trouveraient une force puissante, si seulement ils le lisaient et donnaient a leur âme le temps de s'élargir". En janvier 1936, la reine écrit a Shoghi Effendi; après avoir reçu un exemplaire de sa part: "Puis-je vous envoyer mes remerciements les plus reconnaissants pour le magnifique livre dont chaque mot m'est précieux et doublement en ce temps d'anxiété et d'inquiétude" et Shoghi Effendi répondit qu'il sentait que ses efforts pour le traduire avaient été pleinement récompensés parce qu'elle avait dit avoir tiré profit de sa lecture.

Ce livre fut suivi par la traduction de ce qu'on peut appeler son jumeau, comparable en richesse et complémentaire dans sa matière, nommément. "Prayers and Méditations" by Bahá'u'lláh ("Prières et méditations" par Bahá'u'lláh). Nous retrouvons, encore une fois, l'ancien Professeur de Shoghi Effendi, Bayard Dodge, qui lui écrit avec une appréciation exacte de ce que ce travail implique: "La traduction des pensées profondes et poétiques telles que les Prayers and Meditations, exigent une énorme somme de travail acharné... Je vous ai dit auparavant combien je m'émerveille quand je vois la qualité de l'anglais que vous employez"; quand il avait reçu les Extraits le Professeur Dodge avait écrit au Gardien: "Vous avez maîtrisé l'anglais d'une façon si remarquable que je suis sûr que les paroles n'ont pas perdu leur charme et leur signification par la traduction". Et quand la traduction de Shoghi Effendi des Paroles Cachées lui parvint, il lui écrivit, de nouveau, avec une singulière vue pénétrante sur ce qu'un tel travail représentait: "je me rends compte de la difficulté excessive de traduire en anglais les belles pensées orientales et je vous félicite pour la qualité du langage que vous avez employé".

Immédiatement après la publication de cette mine de diamants pour la communion avec Dieu, jamais surpassé par aucune littérature religieuse du monde, Shoghi Effendi entreprit d'écrire une lettre générale plus longue que toutes celles écrites auparavant et qui parut en 1939 sous le titre de The Advent of Divine justice (l'Avènement de la Justice Divine). Elle fut écrite durant l'année où le Gardien resta en Europe a cause des activités terroristes en Palestine et elle était adressée aux baha'is des Etats-Unis et du Canada. Shoghi Effendi y décrit, comme jamais auparavant, le rôle que cette communauté devait jouer dans la destinée future de l'homme sur cette planète. Il y décrit les objectifs du Plan de Sept ans récemment lancé, le premier pas vers l'implantation des clauses du Plan divin d'Abdu'l-Bahá. Il y souligna que du succès de cette entreprise commune des adeptes de Baha'u1lah devait dépendre le sort de toutes les activités futures concernant la promulgation de son Ordre mondial a travers les autres continents du globe. D'une main aimable mais ferme, il tenait devant la communauté nord-américaine le miroir de la civilisation qui l'entourait et l'avertissait de ses maux, en des termes rivant les yeux et refroidissant les coeurs; soulignant une vérité que peu d'entre nous n'avaient jamais méditée, c'est-a-dire, que ces mêmes maux de cette civilisation étaient la raison mystique pour laquelle Dieu avait choisi leur pays comme le berceau de son Ordre mondial en ces jours.

Les avertissements que contient The Advent of Divine Justice font partie intégrale de la vision et de la direction que Shoghi Effendi donna aux fidèles, tout au long de son ministère. Ils ne peuvent pas être passés sous silence si nous voulons obtenir une compréhension correcte de sa propre mission. En des termes précis, il fustigea le relâchement de la morale, la corruption politique, le préjugé racial et le matérialisme corrosif de leur société, la mettant en opposition avec les modèles si élevés, inculqués par Bahá'u'lláh dans ses enseignements et imposés par lui a ses disciples. Il les avertissait de la guerre qui devait bientôt arriver, et les exhortait a rester fermes malgré les épreuves que l'avenir pourrait leur infliger ainsi qu'a leur nation, pour s'acquitter de leur tâche sacrée, en poursuivant jusqu'à son issue triomphale le plan qu'ils avaient récemment commencé dans Hémisphère occidental.

Une autre lettre générale, cette fois adressée a l'ensemble des baha'is de l'Occident, parut sous presse en 1941. Elle fut appelée Voici venu le Jour Promis et ensemble avec The Advent of Divine justice, elles exposent la décomposition, jusqu'à la racine, du monde d'aujourd'hui. Dans Voici venu le jour Promis, écrit durant la seconde année de la guerre, Shoghi Effendi fulmine en condamnant la perversité et la culpabilité de cette génération, employant comme missiles les citations des paroles de Bahá'u'lláh lui-même: "Le temps de la destruction du monde et de ses habitants est arrivé"; "Le jour promis est venu, le jour où des épreuves torturantes, surgissant au-dessus de vos têtes et sous vos pas, clameront: "Voyez ce que vos mains ont forgé". "Bientôt le souffle de son châtiment s'abattra sur vous et la poussière de l'enfer vous recouvrira comme une linceul". "Et lorsque l'heure fixée sonnera, il apparaîtra soudain ce qui fera trembler les membres de l'humanité"; "Le jour approche où ses flammes (celles de la civilisation) dévoreront les cités, où la Langue de Grandeur proclamera: 'Le Royaume est a Dieu, le Tout Puissant, le Glorieux!' - "Le jour bientôt viendra où, appelant a l'aide, ils ne recevront aucune réponse"; "Nous avons fixé une heure pour vous, ô peuple! Si a l'heure désignée, vous manquez de vous tourner vers Dieu ' lui, en vérité, il vous saisira avec violence et il suscitera des afflictions douloureuses qui vous assailliront de tous côtés.

Combien sévère, en vérité, le châtiment par lequel votre seigneur vous punira alors!"; "0 vous, peuples du monde! Sachez, en vérité, qu'une calamité imprévue vous suit et qu'une cruelle punition vous attend. Ne croyez pas que les actes que vous avez commis soient effacés de devant mes yeux. Par ma Beauté! toutes vos actions ont été gravées par ma plume, en caractères clairs sur des Tablettes de chrysolite".

Le Gardien peint une image de la situation où l'humanité a été réduite par son rejet de Bahá'u'lláh, une image terrible, terrifiante et majestueuse: "L'épreuve universelle qui tient dans ses griffes l'humanité" est, écrit-il, tout d'abord un jugement de Dieu prononcé contre les peuples de la terre qui ont pendant un siècle, refusé de reconnaître celui dont l'avènement a été promis a toutes les religions". Shoghi Effendi récapitule les souffrances, les persécutions. les calomnies et les cruautés que le Bab, Baha'u1lah et Abdu'l-Bahá endurèrent et raconte leur innocence, leur patience, et leur courage face a ces épreuves et leur lassitude finale de ce monde quand ils regagnèrent les Royaumes célestes de leur Créateur. Shoghi Effendi énumère les péchés de l'humanité contre ces Etres immaculés et pointe un doigt accusateur sur les dirigeants de l'humanité, sur ses rois, ses plus hautes personnalités ecclésiastiques a qui les deux Manifestations jumelles de Dieu avaient adressé la pleine force de leur message et parce qu'ils avaient négligé leur devoir suprême de prêter attention a l'appel de Dieu, Bahá'u'lláh avait affirmé: "A deux catégories d'hommes le pouvoir a été arraché; aux rois et au clergé".

Les écrits de Shoghi Effendi sont si fascinants, si prodigues, si vastes quant a leurs sujets que, lorsqu'on commence a toucher un livre tel que Voici venu le jour Promis, on se retrouve errant dans la procession des idées qu'il a émises, oubliant que le but de ces pages n'est pas de passer en revue ses livres mais d'essayer de revoir les nombreuses facettes de sa vie et de ses oeuvres. Néanmoins, je ne peux résister a citer une lettre qu'un très humble baha'i lui écrivit quand ce livre fut publié: "Voici venu le jour Promis est la fleur des livres pour moi - je l'aime. Maintenant tout ce dont j'ai besoin c'est une compréhension claire dans mon coeur. Merci Shoghi Effendi, pour votre gentillesse, vous ne pouvez savoir ce que vous avez fait pour moi... Qu'avons-nous fait pour vous? Vous avez tout fait pour nous..."

Entre ces deux lettres générales, The Advent of Divine justice et Voici venu le Jour Promis, Shoghi Effendi donna aux croyants occidentaux sa cinquième et dernière traduction des Ecrits de Bahá'u'lláh. entreprise durant l'hiver 1939-1940, a une période la plus difficile et la plus hasardeuse de sa vie. Il l'envoya a l'Amérique aux fins de publication, a la veille de son départ pour l'Europe en pleine guerre. The Epistle to the Son of the Wolf (l'Epître au fils du Loup), était la dernière oeuvre importante de Bahá'u'lláh et contient une sélection de ses propres Ecrits, faite par Bahá'u'lláh lui-même (certainement un événement unique dans l'histoire religieuse! ) pendant les deux dernières années de sa vie. Il a, par conséquent, une position particulière dans la littérature de notre foi. Dans un télégramme, peu avant la publication du livre, Shoghi Effendi disait: "Sincèrement espère son étude puisse contribuer éclairer plus profondément compréhension vérités dont la poursuite efficace entreprises administratives enseignement finalement dépendent..."

je cite le début de mon propre journal daté du 22 janvier 1944: "Aujourd'hui, les dernières corrections de l'Examen rétrospectif et perspectives d'avenir du dernier chapitre du livre de Shoghi Effendi ont été faites et il sera envoyé a Horace. Il y avait presque deux aux peut-être plus que le Gardien l'avait commencé. Cela a signifié un travail presque continuel pour lui, une charge et un effort terrible, mais cela le méritait certainement! C'est un livre merveilleux." Les grands événements d'une vie finissent souvent par de telles petites notes faites par ceux qui y participent et en sortent exténués, trop fatigués pour dire autre chose que des banalités et des futilités! Ainsi, fatiguée a ce point pour me souvenir qu'il a fallu effectivement plus de deux ans a Shoghi Effendi pour écrire ce que lui et moi, nous appelions "le Livre". Il reçut son beau titre a la fin "God Passes By" (Dieu passe près de nous), l'histoire la Plus brillante et la plus étonnante d'un siècle qui ait jamais été racontée. Il est vraiment "la Mère" des histoires futures, un livre dont chaque mot compte, dont chaque phrase porte une idée, chaque idée ouvre la voie vers un domaine qui lui est Propre. Formé de faits saillants, il a la gamme et la précision des cristaux d'un flocon de neige, chaque forme parfaite en elle-même, chaque thème brillant dans son contour, coordonné, équilibré, contrôlé, un modèle pour ceux qui suivront, étudieront, évalueront et élaboreront le message et l'ordre de Bahá'u'lláh.

Ce fut une des oeuvres les plus concentrées, les Plus prodigieuses de la vie de Shoghi Effendi, le seul vrai livre que nous ayons de sa plume, car toutes les autres publications étaient, sans doute a cause de sa propre modestie et humilité, rédigées sous forme de lettres adressées a une communauté particulière ou a une section du monde baha'i.

La méthode de Shoghi Effendi, en écrivant Dieu passe près de nous consistait a s'asseoir pendant un an et a lire tous les livres des Ecrits baha'is en persan et en anglais, manuscrits ou imprimés, et tout ce que des non baha'is avaient écrits et qui contenaient des références suffisantes a la foi. Je pense que tout cela couvrait l'équivalent de deux cents livres. Il prenait des notes en lisant, compilait et disposait les faits. Quiconque s'est attelé a un travail de nature historique, sait combien la recherche est nécessaire, que souvent il faut décider, a la lumière de pièces justificatives, entre cette date donnée par l'un a un endroit et cette autre donnée par un autre. Comme l'ensemble du travail est éreintant! Combien plus pour le Gardien qui devait, en plus, préparer le prochain centenaire de la foi et prendre des décisions concernant le plan de la superstructure du Mausolée du Bab. Quand tous les éléments de ce livre furent assemblés, Shoghi Effendi commença a les tisser dans une tapisserie décrivant son image de la signification du premier siècle de la Dispensation baha'ie. Il n'avait pas l'intention, disait-il, d'écrire une histoire détaillée de ces cent années, mais plutôt de passer en revue les traits principaux de la naissance et de l'avancement de la foi, l'établissement de ses institutions administratives et les séries de crises qui l'ont propulsée, d'une façon mystérieuse de victoire en victoire, par la libération de la puissance divine. Il nous révéla un panorama des événements que, écrivit-il, "La révolution de cent années... a déroulé devant nos yeux". Il leva le rideau de l'acte premier de ce qu'il affirmait être un "drame invisible, prodigieux et sublime, dont aucune intelligence ne peut percer le mystère, dont aucun oeil ne peut, même faiblement percevoir le point culminant, dont aucune raison ne peut présager de façon adéquate la conclusion."

Combien de centaines d'heures, Shoghi Effendi passa a lire ses sources, a compiler ses notes; combien de jours et de mois a écrire assidûment, en toutes lettres et souvent en réécrivant, la majestueuse procession des chapitres; combien de jours fastidieux, assis derrière sa petite machine portative, la martelant avec quelques doigts, parfois pendant dix heures, alors qu'il tapait la copie finale de son livre!

Et combien d'heures supplémentaires nous passâmes, tard dans la nuit, quand la frappe quotidienne était finie, assis côté a côte, a sa grande table dans sa chambre, chacun avec trois copies devant nous, lisant les épreuves, faisant les corrections, mettant les milliers d'accents sur les mots translitérés que Shoghi Effendi lisait a haute voix, jusqu'à ce que ses yeux deviennent rouges et brouillés, son dos et ses bras raides et fatigués. Ce devait être fait. Il n'y avait aucune possibilité de travailler a une cadence plus lente. Il luttait contre le temps pour présenter aux baha'is d'Occident ce cadeau inestimable a l'occasion de l'anniversaire du centenaire de leur foi. Il envoyait en Amérique le manuscrit corrigé chapitre par chapitre, mais les conditions aux Etats-Unis retardèrent la publication et le livre ne sortit qu'au milieu de novembre 1944.

Il ne suffit pas de dire "regardez ce que l'homme a fait". Il faut se demander dans quelles conditions, il l'a fait. 'Abdu'l-Bahá écrivit les Tablettes du Plan Divin, lorsqu'il était âgé, épuisé et en grand danger, a la fin de la première Guerre mondiale. Shoghi Effendi, déjà écrasé et surchargé par le poids de vingt ans de Gardiennat, alors que les tentacules de la deuxième Guerre mondiale menaçaient de balayer la Terre Sainte et de l'engloutir, lui et le Centre mondial de la foi dans un flux de catastrophes, pendant une période où sa propre maison était bouleversée par les répercussions de la violation du Covenant affectant maintenant sa propre famille, dans ces conditions, il se mit a la tâche d'évaluer, pour tous les temps, la signification des événements du premier siècle de l'Ere baha'ie. A certaines occasions, c'était pour moi un malheur, de le voir pleurer comme si son coeur aller éclater, si grand était son chagrin, si écrasantes les pressions qu'il subissait!

Non content de l'histoire qu'il venait juste de finir en anglais, Shoghi Effendi pensait a la communauté affectueuse et loyale des disciples persécutés et souffrants de Bahá'u'lláh dans sa terre natale et commençait a composer un autre mémoire en persan sur ces cent années de la foi baha'ie. C'était une version comparable, mais plus courte, sur le même sujet, différente dans sa forme mais non moins splendide dans les faits présentés et dans l'éclat du langage. Alors que j'avais participé a une grande partie de la composition de Dieu passe près de nous en anglais, je n'avais pas les capacités nécessaires pour le faire en ce qui concerne cette épître. La différence entre le style de Shoghi Effendi dans ses lettres et discours souvent parsemés d'arabe,

et le persan de tous les jours est comparable entre l'anglais de Shakespeare et celui des journalistes d'aujourd'hui! Ma maîtrise du persan et mon ignorance de l'arabe était telle que je ne pouvais saisir plus de trois mots sur dix. Néanmoins il me lisait ou plutôt me chantait, quelques uns des passages et le flot majestueux de ses paroles, leurs perfections et leur puissance étaient évidentes pour moi, même si je ne suivais pas pleinement leur sens. Je me rappelle, quand je m'approchais de sa chambre, j'entendais sa voix chantant ses compositions. Il chantait une phrase qu'il était en train d'écrire jusqu'à ce qu'il rencontre une rugosité, un mot qui ne s'ajustait pas harmonieusement. L'adorable voix, inconsciente d'elle-même, s'arrêtait et reprenait dès le début de la phrase et s'arrêtait au même point, et si elle n'arrivait pas a franchir cela recommençait jusqu'à ce que la difficulté soit aplanie! C'était comme un oiseau merveilleux s'essayant a ses mélodies, perdu dans ses propres paroles. Cette épître couvre une centaine de pages dans une écriture fine et c'est un autre chef-d'oeuvre de Shoghi Effendi. Ces deux revues du centenaire furent les cadeaux inestimables du Gardien aux baha'is a l'occasion de l'anniversaire du premier siècle. Il les écrivit au prix de beaucoup d'énergie et de santé, et les composa pendant que le monde était remué par sa plus grande guerre.

Les treize ans qui suivirent, Shoghi Effendi ne fit plus de traductions, ni ne rédigea de livres. C'est une grande perte pour nous qu'il n'ait plus eu le temps de le faire. La communauté internationale qu'il avait, avec tant de peine, érigée depuis 1921 avait pris maintenant de telles proportions qu'elle prenait tout son temps et toute son énergie et laissait peu pour le travail intensif et créateur pour lequel il était si richement doté par la nature. Il continua toutefois, a diriger les croyants et les institutions nationales par des lettres, et particulièrement par de longs télégrammes. En 1941, Shoghi Effendi avait déjà commencé a énumérer les victoires remportées dans le monde. Les messages de ce type développaient finalement l'enthousiasme des revues de Ridvan de l'oeuvre accomplie, des revues qui permettaient aux croyants de voir leurs labeurs dans chaque pays comme une partie d'un grand tout...

Depuis le commencement de son ministère, Shoghi Effendi employait de plus en plus les télégrammes et les messages télégraphiques, non seulement parce qu'ils permettaient de gagner du temps, mais aussi comme me l'expliquait Shoghi Effendi, a cause de leur effet psychologique.

Le télégramme porte en soi un sens d'urgence et de drame, il est par conséquent le meilleur moyen de faire sentir les points importants. Shoghi Effendi développa ce qu'on pourrait appeler le langage télégraphique, a un niveau si haut qu'il devenait une oeuvre littéraire. Il envoya, très souvent des télégrammes longs comme des lettres. Il les pensait sous la forme abrégée dans laquelle il les écrivait. Il n'était pas question d'exprimer une idée sous la forme normale d'expression et d'éliminer ensuite tous les mots qui pouvaient l'être sans altérer le sens. Dès le commencement il ne pensait pas ces mots dans son texte. Ainsi, le style est très graphique, puissant et dramatique. On perd le style et souvent la signification exacte quand on interpose entre les termes du télégramme les 'si' les 'de', les "la', les "et' etc... qu'on croit nécessaires pour la clarté du texte. Ajouter de tels mots sans les parenthèses est une interférence injustifiée dans le texte de notre foi, car cela signifie que quelque éditeur a inséré dans les phrases de Shoghi Effendi ce qui rendrait, croyait-il, plus clair ce que Shoghi Effendi voulait dire, d'autre part, insérer quelque chose, même entre parenthèses, paraît impliquer que le lecteur est un imbécile et ne peut comprendre par lui-même ce que le Gardien voulait dire...

jusqu'à la fin de sa vie, Shoghi Effendi continua d'inspirer le monde baha'i par ses instructions et ses idées; de sa plume coulèrent des paroles de grande puissance et signification, globalement équivalentes a plusieurs volumes. Mais une époque était finie avec la fin de la guerre et la croissance de l'activité administrative tout autour de la terre. Quoique sa puissance de direction ne l'ait jamais quitté, que les heures de travail consacrées quotidiennement a la Cause de Dieu n'aient jamais diminué jusqu'à sa mort, Shoghi Effendi était néanmoins très fatigué.

La vie et l'oeuvre de Shoghi Effendi pourraient très bien être divisées en quatre parties: ses traductions des paroles de Bahá'u'lláh, du Bab, d'Abdu'l-Bahá et de l'histoire de Nabil; ses propres écrits comme l'histoire du centenaire, Dieu passe près de nous, ainsi que le flot ininterrompu de communications instructives de sa plume qui soulignaient pour les croyants la signification, le temps et la méthode de leurs institutions administratives; un programme continu pour étendre et consolider les assises matérielles d'une foi mondiale qui comprenait non seulement la finition, l'érection et l'embellissement des lieux saints au Centre mondial

mais aussi la construction des Maisons d'Adoration; l'acquisition des centres nationaux et locaux et des dotations dans les différents pays de l'Orient et de l'Occident; et par dessus tout, une orientation magistrale de la pensée vers les concepts enchâssés dans les enseignements en ce qu'on pourrait très bien décrire comme une large revue panoramique de la signification, des implications de la destinée et du but de la religion de Bahá'u'lláh, en réalité de la vérité religieuse elle-même et la description de l'homme comme l'apogée de la création de Dieu, évoluant vers la conclusion de son développement et l'établissement du royaume de Dieu sur terre.

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Chapitre 11. LE DEVELOPPEMENT DES INSTITUTIONS INTERNATIONALES DE LA FOI

Le développement du Centre mondial de la foi sous l'égide du Gardien, représente une des plus importantes réalisations de sa vie. On peut seulement le comparer a la consolidation de la cause elle-même sur toute la surface du globe. Au sujet de la signification unique de ce centre, Shoghi Effendi écrivait: "C'est la Terre Sainte, le Qiblih d'une communauté mondiale, le coeur d'où partent, en un flot continuel, les influences énergétiques d'une foi vivifiante, et le siège ainsi que le centre autour desquels évoluent les diverses activités d'un Ordre administratif divinement désigné."

En 1921 lorsque Shoghi Effendi commença a assumer les responsabilités qui lui étaient conférées par le Testament d'Abdu'l-Bahá, les propriétés baha'ies a Haïfa et a 'Akka se composaient du Tombeau de Bahá'u'lláh a Bahji appartenant a Afnan, héritiers de la fille de Bahá'u'lláh, dans la maison de qui il avait été inhumé; du tombeau du Báb sur le Mont Carmel, entouré de quelques lopins de terre achetés pendant la vie d'Abdu'l-Bahá et sur l'un desquels fut construit la Maison des Pèlerins orientaux; de la maison d'Abbud, a 'Akka, où Bahá'u'lláh avait vécu pendant quelques années et où il avait révélé le Kitáb-i-Aqdas; du jardin de Ridvan; et de la maison d'Abdu'l-Bahá a Haïfa. Le manoir de Bahá'u'lláh près de son tombeau était occupé par l'archi-briseur du Covenant, Muhammad 'Alf. Les titres de presque toutes les propriétés baha'ies étaient enregistrés soit au nom de divers membres de la famille, soit au nom de certains baha'is. L'insécurité de la position légale de la foi et de ses propriétés était telle que l'oeuvre accomplie par Shoghi Effendi pour sauvegarder et développer ces Lieux saints en augmentant les terrains qui les entouraient, en enregistrant ces terrains au nom des branches locales palestiniennes des diverses Assemblées Nationales baha'ies, et en obtenant l'exonération pour ces mêmes propriétés d'impôts municipaux et gouvernementaux, cette oeuvre n'est rien de moins que miraculeuse.

Quand on se rappelle que la position du Gardien était si précaire en 1922, que Muhammad 'Ali s'était enhardi jusqu'à saisir les clefs du tombeau saint de Bahá'u'lláh, que de nombreux musulmans et chrétiens jaloux de la valeur universelle dont avait joui 'Abdu'l-Bahá vers la fin de sa vie, n'étaient que trop impatients de discréditer son jeune successeur aux yeux des autorités, et que Shoghi Effendi était lui-même écrasé par les problèmes de toute nature venant de l'intérieur et de l'extérieur de la cause, on ne peut alors que s'émerveiller, une fois encore, de la sagesse et de la qualité d'homme d'Etat qui caractérisait sa conduite des affaires au Centre mondial.

L'âge héroïque de la foi était passé. Ce que Shoghi Effendi appelait l'âge de Formation avait commencé avec son ministère et fut façonné, pour toujours par lui. Se rendant pleinement compte que ni son rang, ni ses capacités, n'étaient identiques a ceux du bien-aimé Maître, Shoghi Effendi refusa de l'imiter, de quelque manière que ce soit, dans ses vêtements, dans ses habitudes et manières. Une telle imitation, pensait-il, traduirait un manque complet de jugement et de respect. Un jour nouveau se levait pour la cause, des méthodes nouvelles étaient nécessaires. C'était le jour de l'émancipation de la foi, de la reconnaissance de son statut indépendant, de l'établissement de son Ordre, de l'érection de ses institutions. 'Abdu'l-Bahá était venu en Terre Sainte en tant que prisonnier et exilé. Tout en proclamant au cours de ses voyages en Occident et dans ses lettres ' le caractère indépendant de la cause de son Père, il ne pouvait cependant pas, vers la fin de sa vie, briser les chrysalides des coutumes populaires qui l'avaient lié depuis si longtemps a la communauté musulmane prédominante. Agir avec discourtoisie et de manière blessante ne faisait pas partie des enseignements baha'is. Mais Shoghi Effendi, revenant de ses études en Angleterre, jeune, occidental par son éducation et ses habitudes, étaient en mesure de proclamer localement le caractère indépendant de la foi. Quelque aimé et estimé qu'ait été 'Abdu'l-Bahá, il n'était cependant pas considéré comme le chef d'une religion mondiale indépendante mais plutôt comme un saint protagoniste d'une philosophie spirituelle de la fraternité universelle, un notable distingué parmi tant d'autres en Palestine. Il avait dominé ceux qui l'entouraient par une véritable force de personnalité.

Mais Shoghi Effendi savait qu'il ne pourrait jamais faire de même dans les circonstances qui prévalaient au début de son Gardiennat et ne voulait pas le faire. Sa fonction consistait a gagner partout, et en particulier au Centre mondial la reconnaissance de la cause en tant que religion mondiale, au même titre, jouissant des mêmes statuts et prérogatives, que les autres religions: le christianisme, l'islamisme et le judaïsme.

Dès le commencement, il apprécia a sa juste valeur le fait que s'il voulait et devait établir le Centre mondial sur des bases solides, pendant que la foi devait inévitablement s'étendre a l'étranger, sa position locale, qui n'était pas celle d'un chef local ou national mais celle de chef de cette foi, devrait être fondée sur une base entièrement différente. La Palestine, bien que terre sacrée pour ces trois religions mondiales, n'étaient pour aucune d'entre elles a la fois et en même temps le coeur spirituel et administratif et par conséquent, aucune personne dans le pays n'avait une position comparable a la sienne.

Il devait donc, lui, le chef d'une telle foi et résidant a son centre spirituel et administratif, jouir d'un droit de préséance sur les autres chefs du pays. Tout en étant conscient de ce fait dès le commencement de son ministère, Shoghi Effendi était assez sage pour se rendre compte qu'il n'y avait, a cette époque aucun espoir de faire partager cette opinion aux autres. Il fit un éclat en n'entrant pas dans les activités du Maître et en évitant volontairement de se mêler aux nombreuses fonctions sociales, officielles ou non. Il savait très bien que, parmi les pontifes locaux, il ne pouvait espérer recevoir le droit de préséance que sa position méritait et qu'il serait relégué dans une position secondaire, en tant que représentant baha'i, a cause de sa jeunesse et de la puissance de la grande communauté musulmane. La situation serait alors cristallisée sur un précédent et il lui serait impossible, plus tard, de reprendre sa vraie place en tant que chef d'une religion mondiale.

C'est principalement pour cette raison que, pendant trente six ans, a une ou deux exceptions près, Shoghi Effendi évita toutes réceptions municipales ou gouvernementales, et ne prit aucune part a la vie sociale tout en insistant constamment mais avec tact, pour que lui ou tout autre personne qu'il enverrait devait recevoir la préséance. Vers la fin de sa vie, il avait pratiquement gagné cette longue bataille et, bien que le représentant baha'i n'ait pas toujours reçu la préséance que Shoghi Effendi désirait, il évita efficacement que son représentant reçoive une position mineure a des réceptions officielles.

Il assista lui-même, quelques rares fois, a des réceptions étatiques en Israël et reçut son dû en tant que chef d'une foi mondiale. Abandonner toute vie sociale n'était pas une grande privation pour lui constamment préoccupé par son travail et par les crises répétées, et dont le temps était pris par les demandes des pèlerins. Mais cela ajouta a son isolement et le priva effectivement de tout contact intellectuel et de tout encouragement qu'il aurait pu recevoir en rencontrant des hommes de sa valeur et de son importance.

Pendant les deux premières décennies de son ministère, cependant, Shoghi Effendi eut plus ou moins des contacts privés et personnels avec les différents Hauts-Commissaires et avec les Commissaires de District. C'est ainsi qu'il put reprendre les clés du tombeau de Bahá'u'lláh et affirmer son droit indiscuté de gardiennage de ce lieu sacré, obtenir la possession du Manoir de Bahá'u'lláh, recevoir l'autorisation d'inhumer les proches parents d'Abdu'l-Bahá dans le voisinage du Mausolée du Bab, au centre du quartier résidentiel sur le Mont Carmel, de faire accepter le certificat de mariage baha'i par le gouvernement sur la même base que ceux des juifs, des chrétiens et des musulmans et par-dessus tout, grâce a ses efforts persévérants, réussir a imposer aux autorités britanniques la nature des propriétés et obtenir d'eux l'exonération des taxes municipales et gouvernementales.

La première préoccupation de Shoghi Effendi fut toujours Bahji. Il était décidé a sauvegarder non seulement le tombeau de Bahá'u'lláh, mais aussi la dernière demeure qu'il avait occupée en ce monde ainsi que les bâtiments et les terrains attenants. Depuis l'ascension de Bahá'u'lláh et jusqu'en 1929, Muhammad 'Ali et sa famille étaient en possession de cette demeure appelée "Qasr" ou "Palais" de 'Udi Khammar. C'était une construction unique en Palestine par son style architectural majestueux. Elle avait été achetée pour Bahá'u'lláh vers la fin de sa vie. Ce manoir tombait maintenant en ruines, dans un pitoyable état de délabrement: sale, prenant la pluie, le toit qui s'effondre, les pièces, jadis belles, utilisées comme débarras ou abandonnées. En novembre 1927, Shoghi Effendi écrivait a un de ses amis: "le Qasr est encore occupé par Muhammad 'Ali et Majdiddin (son cousin) a envoyé un message demandant la réparation du toit qui risque de s'effondrer a tout moment.

On lui a répondu énergiquement que nous ne procéderons a aucune réparation tant

qu'ils n'ont pas évacué tout le bâtiment". Finalement, semble-t-il, l'état du manoir atteignit un tel degré de délabrement que les briseurs du Covenant n'eurent d'autres choix que de complaire a la demande de Shoghi Effendi. Le 27 novembre 1929, la veille du huitième anniversaire de l'ascension d'Abdu'l-Bahá, Shoghi Effendi télégraphiait a un membre de sa famille:

"... Qasr évacué. Restauration commencée" et le 5 décembre il écrivait a un de ses amis: "... Le manoir de Bahá'u'lláh, occupé pendant près de quarante ans par Muhammad 'Ali et ses disciples, a été finalement évacué et la photographie ci-jointe indiquera dans quel état ils l'ont laissé. Les travaux de restauration ont commencé; et déjà, les pèlerins visitent la chambre où décéda Bahá'u'lláh et où il passa les jours les plus paisibles et les plus heureux de sa vie." Deux ans plus tard les travaux étaient terminés. Shoghi Effendi avait fait venir un des baha'is qui avait été souvent a Bahji pendant sa jeunesse, et qui était capable et consciencieux, pour superviser les travaux. Le toit, l'ébénisterie, les fresques du balcon, les décorations enchevêtrées imprimées sur les murs de toutes les pièces du premier étage, les belles poutres du plafond, tout fut restauré dans son état originel.

Puis, Shoghi Effendi fit mettre des précieux tapis et carpettes envoyés par les baha'is d'Iran, suspendit aux murs des enluminures rares écrites par le fameux calligraphes baha'i, Mishkin Qalam, meubla le manoir avec des bibliothèques pleines des traductions en différentes langues de la littérature baha'ie et plaça dans les différentes pièces des bâtiments des photos et des documents d'intérêt historique. Il invita ensuite le Haut-Commissaire britannique a venir voir et il l'accompagna dans sa tournée d'inspection. A la fin de la visite, Shoghi Effendi demanda a Son Excellence si elle ne trouvait pas qu'un tel lieu, si sacré pour les baha'is du monde entier, dépasse de loin le droit d'être

considéré comme la résidence d'une personne privée et devrait être conservé comme un lieu de pèlerinage et comme un musée historique. Son Excellence, sans doute autant impressionné par l'avocat que par le témoignage, donna son accord et le manoir resta dans les mains de Shoghi Effendi. En avril 1932, les pèlerins avaient le privilège de passer une nuit dans ce lieu sacré et historique dont les portes étaient également ouvertes aux visiteurs non baha'is qui erraient dans ses belles pièces, regardaient l'étalage impressionnant des témoignages de l'universalité de la cause, les nombreuses photocopies des titres d'incorporation des Assemblées baha'ies, des licences de mariage et autres documents historiques tels que les photos des martyrs et des pionniers de la foi.

Je me rappelle combien, en dépit du fait qu'il possédait le manoir, Shoghi Effendi était constamment contrarié, et ce jusqu'à la fin de sa vie, par le fait que les briseurs du Covenant occupaient encore la maison attenant au manoir. La nuit de l'Ascension de Bahá'u'lláh, lorsque le Gardien a la tête des hommes baha'is, allait au tombeau après avoir visité la chambre du manoir où Bahá'u'lláh était décédé, il était obligé de passer devant la pièce où les briseurs du Covenant tenaient leur propre veillée. Souvent, ils faisaient des commentaires audibles sur lui, a son passage, ajoutant ainsi au chagrin d'une nuit suffisamment triste par les souvenirs qu'elle évoquait. Ce ne fut qu'en juin 1957, qu'il put télégraphier au monde baha'i: "Avec sentiments joie profonde exultation remerciements annonce lendemain soixante cinquième anniversaire ascension Bahá'u'lláh victoire signalée, faisant date remportée sur bande ignoble briseurs son Covenant qui au cours plus six décennies s'était retranchée enceinte plus Saint Mausolée monde baha'i."

Depuis l'époque où, en janvier 1923, il avait écrit au fils aîné de la fille de Bahá'u'lláh lui demandant de déclarer catégoriquement que quelques soient les droits des Aghsans, le Mausolée de Bahji, de par sa nature même, appartenait au Mouvement baha'i; jusqu'à la fin de sa vie, Shoghi Effendi ne cessa de lutter afin de mettre sur des bases solides la position légale de ce lieu sacré. En dépit de l'opposition de cette bande corrompue de la parenté qui résista a tous ses efforts pendant plus de quarante ans, grâce a l'intervention mystérieuse de la Providence, après la Guerre de l'Indépendance et l'exode massif des Arabes comprenant de nombreux ennemis de la foi, Shoghi Effendi sortit finalement victorieux de cette longue lutte. En 1952, le Gardien acquit quelque 145000 m2 de terrains entourant le tombeau et le manoir de Bahá'u'lláh. En 1931; il avait déjà essayé d'obtenir du gouvernement la réquisition d'une partie de ces terrains qui avait appartenu, originellement, au manoir et qui avait été usurpée par les ennemis musulmans de la foi et par les partisans de Muhammad 'Ali. Le. gouvernement de l'époque avait refusé d'intervenir et le prix demandé était dix fois plus que la valeur réelle du terrain.

Le Gardien attendit donc plus de vingt ans jusqu'à ce que le sort de la guerre rendit ce terrain a son propriétaire légitime. Durant les dernières années de sa vie, Shoghi Effendi acquit la Maison des Pèlerins, a 'Akka, (qui avait été sous le contrôle d'Abdu'l-Bahá après l'ascension de Bahá'u'lláh) et un bâtiment, appelé la Maison de thé du Maître, où il recevait les croyants dont le premier groupe de pèlerins venant de l'Ouest. En 1952, le gouvernement d'Israël, arguant que c'était une affaire religieuse, dessaisit la cour civile de Haïfa du cas porté devant elle par les briseurs du Covenant concernant la démolition d'une maison a Bahji. Cela permit au Gardien de triompher une nouvelle fois dans sa lutte contre les ennemis retranchés d'Abdu'l-Bahá qui avaient gardé une base près du mausolée sacré de Bahá'u'lláh. En 1957, avec la coopération des autorités gouvernementales, il obtint un ordre d'expropriation des maisons de ceux qu'il appelait "les misérables restes" des briseurs du Covenant, ordre motivé par la proximité de ces maisons d'un lieu sacré de pèlerinage. Cette expropriation permettait enfin ce qu'il appelait la purification de Haram-i-Aqdas de cette souillure spirituelle. Ils protestèrent vivement contre cet ordre qui impliquait leur éviction définitive de Bahji. Ils portèrent l'affaire devant la Cour Suprême d'Israël et perdirent leur procès. Ils furent donc obligés de partir une fois pour toutes.

Le Gardien désirait superviser la démolition de ces maisons limitrophes du manoir et contiguës au mausolée; mais il ne retourna jamais en Terre Sainte. Lorsque, quelques mois après son ascension, ces maisons furent détruites on vit que le grand jardin qu'il avait fait devant elles était si exactement mesuré et projeté qu'on pouvait le continuer, je suis tentée de dire le dérouler comme un tapis, sur leur emplacement et venir jusqu'au mur même du manoir.

Se souvenant toujours des volontés et instructions du Maître qu'il considérait comme le plus précieux dépôt de son Gardiennat, et désirant les suivre a la lettre, dans la mesure du possible, la seconde préoccupation importante de Shoghi Effendi au Centre mondial était le Mausolée du Bab. Le travail concernant ce second tombeau sacré de la foi baha'ie, avait deux aspects: l'achèvement de la construction elle-même, et la protection et la préservation de son environnement.

Le premier impliquait la construction des trois pièces supplémentaires et d'une superstructure, qui est indubitablement un des plus beaux édifices du bord de la Méditerranée; quant au second aspect, il consistait en l'achat graduel, durant un tiers de siècle, d'une grande ceinture protectrice de terrains entourant le mausolée et allant du sommet au pied du Mont Carmel. Ce domaine de plus de cinquante arpents (20 Hectares) est mieux visible la nuit car il dessine un immense "V" non éclairé au coeur de la ville. En son centre apparaît, épinglé comme une broche en or, le Mausolée du Báb baignant dans la lumière, reposant majestueusement sur le flanc de la montagne et se détachant du noir de velours de ses jardins. Pendant trente-six ans Shoghi Effendi se dévoua au développement de ce lieu sacré sur la montagne de Dieu. Son oeuvre, en ce domaine, fut si impressionnant, unique et d'une telle grandeur qu'il me semble que quelque chose de l'essence du Gardien est incorporé a ses pierres et a cette terre.

Il fallut plus de cent ans a Bahá'u'lláh, 'Abdu'l-Bahá et Shoghi Effendi pour s'acquitter du dépôt sacré des restes du Bab. Ce dépôt commença le jour de son martyre, en 1850, et dura jusqu'à l'achèvement complet du mausolée, en 1953. Depuis l'instant où il apprit l'exécution du Báb jusqu'à son ascension, en 1892, Bahá'u'lláh veilla sur ces cendres sacrées, supervisant ses déplacements d'une cachette a l'autre. Lors d'une visite au Mont Carmel, il désigna du doigt a 'Abdu'l-Bahá le lieu où le corps du Báb devait reposer pour toujours et lui ordonna d'acheter ce morceau de terrain et de faire venir a 'Akka les restes cachés en Iran. 'Abdu'l-Bahá, encore prisonnier, réussit a faire venir, en caravane et en bateau, une petite caisse en bois contenant les restes du Báb et de son compagnon martyr. Lorsque le premier groupe de pèlerins occidentaux lui rendit visite, pendant l'hiver 1898-99, ce précieux cercueil était déjà caché dans la maison d'Abdu'l-Bahá et sa présence était gardée soigneusement secrète.

Un jour, en 1915, alors qu'il se tenait sur les marches de sa maison et regardait le tombeau du Bab, 'Abdu'l-Bahá fit remarquer a un de ses compagnons: "Le Mausolée sublime n'a pas été bâti. Dix, vingt mille pounds sont nécessaires. Ce sera fait si Dieu le veut. Nous avons poursuivi sa construction jusqu'à ce stade". A un pèlerin, il avait dit: "Le Mausolée du Báb sera bâti dans un style des plus majestueux et des plus beaux." Il ordonna même a un Turc de Haïfa de faire un croquis de ce que sera le tombeau une fois terminé. Mais, malgré l'idée claire qu'il avait de la nature du mausolée qu'il voulait tant construire pour le Précurseur de la foi, la tâche finale incomba a Shoghi Effendi.

En 1928, le Gardien avait déjà commencé les travaux d'excavation dans la roche dure de la montagne, derrière le bâtiment existant afin de dégager la place nécessaire aux trois pièces massives, voûtées et hautes de plafond, supplémentaires du rez-de-chaussée. Le 14 février 1929, il câblait a un des Afnans: "Travaux de Maqam commencés" (Maqam est le terme persan employé pour désigner le mausolée du Bab), et en décembre de la même année, il informait un ami: "La construction des trois pièces supplémentaires contiguës au tombeau sur le Mont Carmel sera bientôt terminée et le projet du Maître d'avoir neuf chambres au rez-de-chaussée du mausolée du Báb sera réalisé." Il est intéressant de noter que l'achèvement de la structure originelle d'Abdu'l-Bahá, une entreprise importante en elle-même, et la restauration coûteuse et exacte du manoir de Bahá'u'lláh furent commencés la même année et durèrent a peu près le même temps.

Shoghi Effendi suivait en tout, les travaux, ce qu'il savait être le désir du Maître. En 1907, 'Abdu'l-Bahá n'avait pu terminer que six des neuf pièces qui devaient former un carré au centre duquel reposerait le corps du Báb et déjà, durant cette année, les réunions se tenaient dans cette pièce face a la mer. En 1909, il avait inhumé, de ses propres mains, les restes du héraut-martyr de la foi. L'année suivante, il entreprit ses voyages en Occident, puis survint la Guerre et il décéda peu après. Il avait cependant exprimé sa conception sur la structure finale du mausolée: il devait avoir une arcade entourant les neuf pièces originelles qu'il avait projetées, et serait surmonté d'un dôme. Shoghi Effendi n'abandonna jamais ce projet du Maître, mais sa réalisation restait indéfinie. Quand et comment trouverait-il l'architecte capable de faire les plans d'un tel mausolée et l'argent nécessaire a sa construction?

La réponse a ces questions vint d'une façon mystérieuse. En 1940, ma mère mourut a Buenos-Ayres. Comme j'étais leur unique enfant, mon père restait tout a fait seul. Shoghi Effendi me dit un jour, avec son incomparable gentillesse, que la place de mon père était désormais auprès de nous. Il invita donc mon père a se joindre a nous. Pendant des années, tous les travaux de constructions que Shoghi Effendi avait entrepris sur les propriétés baha'ies avaient été faits avec l'aide occasionnelle d'architecte ou d'ingénieur locaux.

En plus des trois pièces qu'il avait ajoutées au tombeau du Bab, de l'érection de grands monuments dignes sur les tombes de la famille immédiate d'Abdu'l-Bahá, de la restauration du manoir, Shoghi Effendi avait construit une élégante entrée au tombeau de la plus Sainte Feuille, avait démoli la maison de Dumit quand il put l'acheter et avait utilisé ses portes, encadrements de fenêtres et pierres, pour construire une annexe a la Maison des Pèlerins orientaux. Il avait aussi construit un pont sur une rue qui traversait les terrasses devant le mausolée. En 1937, mon père avait fait les plans de quelques pièces supplémentaires pour augmenter celles occupées par le Gardien sur le toit de la demeure d'Abdu'l-Bahá. A l'exception de ces travaux qui avaient exigé l'aide d'un professionnel,

Shoghi Effendi faisait invariablement tout lui-même, mesurant les dimensions des marches et les entrées mineures qu'il plaça dans les jardins. Je n'avais jamais eu d'expériences personnelles en ces choses et je me rappelle quand il voulut construire une rampe d'escaliers plus prétentieuse, flanquée de deux jetées, menant au mausolée du Bab, au fond d'un nouveau sentier, nous travaillâmes pendant des heures sur les dimensions et je lui fis, finalement, un modèle a l'échelle sur papier que nous regardâmes avec inquiétude! Cependant, le résultat ne fut pas seulement intéressant mais aussi satisfaisant. Le fait est que le Gardien n'était pas un professionnel, mais ne voulait pas non plus dépenser inutilement en engageant un architecte, pour une petite chose qui lui posait un problème et qui prenait de son temps. Un jour qu'il revenait des jardins du mausolée, il me demanda ce que je pensais de telle ou telle dimension pour la rampe d'escalier.

Je lui demandai alors pourquoi, quand il avait un des meilleurs architectes du Canada vivant de l'autre côté de la rue, dans la Maison des Pèlerins occidentaux, pourquoi ne demanderait-il pas a Papa de travailler pour lui? je me rappelle, il me regarda avec surprise et me demanda s'il pouvait le faire. Je lui assurai que pour mon père c'était un jeu d'enfant que de faire des plans d'une telle chose et qu'il le ferait tout de suite. Ce n'était pas que Shoghi Effendi n'avait pas confiance en lui comme architecte, il lui avait envoyé a Montréal les photos d'une porte en fer forgé qu'il avait commandée pour la dernière terrasse du mausolée et lui avait demandé d'incorporer cette porte dans un plan d'ensemble et, en fait, il avait beaucoup aimé le projet de mon père; mais il ne put avoir l'agrément de la ville concernant la conjonction de cette terrasse avec la propriété municipale et ce projet ne fut pas réalisé.

C'était simplement parce qu'il ne lui était jamais venu a l'idée, après tant d'années de luttes sur ces problèmes, qu'il avait maintenant quelqu'un qui pouvait faire ces choses pour lui; cela marqua le commencement d'une belle coopération. Je n'ai jamais connu deux personnes qui aient un sens des proportions aussi parfait que Shoghi Effendi et mon père, et des deux le Gardien était le plus fin.

En revoyant la vie du Gardien, il me semble que mise a part la grande envergure de la foi dont les victoires lui étaient si chères, Martha Root d'une certaine façon et Sutherland Maxwell d'une autre lui apportèrent plus de satisfaction personnelle que tout autre croyant. Ils se ressemblaient beaucoup par certain côtés: c'étaient des âmes saintes et modestes qui adoraient Shoghi Effendi et qui lui donnaient avec joie ce qu'ils avaient de mieux comme service et loyauté. Bien que les services de Martha aient été et de loin, plus importants pour la cause, néanmoins le talent de Sutherland fut l'instrument par lequel Shoghi Effendi put exprimer finalement avec facilité le grand côté créateur et artistique de sa nature et cela lui donna beaucoup de bonheur et de satisfaction. Jusqu'à la fin de sa vie, mon père fit des plans pour les escaliers, les murs, les piliers, les lumières et les différentes entrées des jardins du Mont Carmel. Tout en étant architecte expérimenté, il dessinait et peignait très bien et pouvait modeler et sculpter tout ce qu'il avait en main. Je me rappelle une nuit où je portai a Shoghi Effendi le plan qu'il avait demandé pour l'entrée principale de la propriété du mausolée comprenant la porte en fer forgé déjà exécutée pour la terrasse susmentionnée. Il était assis et je lui tendis le dessin colorié. Il le regarda fixement, en silence, et dit: "Ce n'est pas juste." J'étais complètement abasourdie et lui demandai ce qu'il voulait dire. "Comment" dit-il "peut-on résister a quelque chose d'aussi beau?" Il construisit l'entrée et fit encadrer le dessin et le suspendit au mur a côté de son lit.

Ayant testé mon père sur des petits projets et l'ayant jugé parfait, il lui dit soudain, je crois que c'était vers la fin de 1942, qu'il désirait qu'il lui fasse un plan pour la superstructure du mausolée du Bab. Le bâtisseur avait enfin trouvé le moyen de réaliser le projet d'Abdu'l-Bahá.

En revoyant les mois qui suivirent, je m'émerveille que Shoghi Effendi, complètement absorbé par son oeuvre Dieu Passe près de nous, ouvrage qu'il était si pressé de terminer avant le centenaire de la foi, ait pu prêter quelque attention a cet autre important projet.

Au commencement, Shoghi Effendi avait donné a Sutherland quelques indications: le mausolée devait avoir une arcade et un dôme, son style ne devait être ni purement occidental, ni purement oriental, il ne devait ressembler ni a une mosquée ni a une église. Et, il le laissa libre de concevoir son propre plan. Le premier dessin qu'il fit montrait une arcade avec une section en claire-voie surmontée d'un dôme de type pyramidal que Shoghi Effendi n'aima pas. Il discuta avec Sutherland au sujet du dôme et lui dit qu'il aimerait que cela ressemble a celui de St-Pierre de Rome qu'il considérait comme le plus beau dôme du monde. Dieu avait fourni a Shoghi Effendi un architecte. Il avait aussi dans sa bonté infinie, accordé a l'architecte non seulement une bénédiction spirituelle incalculable, mais également une occasion rare, dans la vie professionnelle d'un homme, la chance de concrétiser le fruit mûr de son talent et d'une longue vie d'expériences dans une expression digne de son génie.

Le second projet de mon père, quoique satisfaisant dans ses proportions, fut considéré comme trop européen et mon père, heureux de cette suggestion revint au style du dôme qu'il avait employé dans son projet du temple baha'i d'Amérique, quand il avait participé au concours de cette construction, et qui montrait une influence indienne marquée dans quelques uns de ses détails. Ce plan plut au Gardien, a l'exception de la partie supérieure de la claire-voie qui devait avoir quelque hauteur au niveau des huit angles. Pendant des semaines et des semaines, Sutherland lui soumit croquis sur croquis, finalement les hauts minarets originaux actuels furent approuvés le 25 décembre 1943. Ses suggestions concernant les quatre angles de l'arcade qui devaient être mis plus en valeur furent également approuvées et les plans furent modifiés en conséquence. Shoghi Effendi aima beaucoup le projet dans sa forme finale telle qu'elle apparaissait dans l'élévation coloriée dessinée par mon père. Il dit, néanmoins, qu'il désirait une maquette, avant de prendre la décision finale sur un projet d'une telle importance; car de cette façon, il pourrait mieux voir ce que serait l'édifice. Il avait l'intention, si cette maquette recevait son approbation, de la dévoiler a l'occasion du centième anniversaire de la déclaration du Bab, lors des festivités du Centenaire qui devaient avoir lieu a Haïfa.

A cette époque il était extrêmement difficile de trouver quelqu'un capable d'exécuter une telle maquette.

Bien que nominalement quelqu'un était chargé de la faire, néanmoins dans la pratique la plus grande partie du travail incombait a mon père lui-même qui était très pressé pour la terminer a temps. La maquette fut délivrée en mai. Après l'avoir soigneusement étudiée, Shoghi Effendi prit sa décision et la presse fut informée le 22 mai, que le plan pour terminer le mausolée du Báb avait été choisi et que le tombeau serait construit aussitôt que les circonstances le permettraient. Au cours de l'après-midi du 23 mai, lorsque les baha'is hommes et les visiteurs venus des pays voisins furent réunis en présence du Gardien, pour commémorer le centenaire de l'aube de leur foi, Shoghi Effendi fit apporter la maquette et la plaça sur une table pour que tout le monde la vit. Deux jours plus tard il télégraphiait a l'Amérique: "... Annoncez amis joyeuse bonne nouvelle centième anniversaire Déclaration Mission Héraut Martyr Foi marqué par décision historique compléter structure son sépulcre érigé par 'Abdu'l-Bahá site choisi par Bahá'u'lláh. Maquette dôme récemment dessiné dévoilée présence croyants assemblés. Prie disparition prochaine obstacles consommation plan prodigieux conçu par Fondateur et espérance chérie Centre son Covenant".

Quand cette annonce fut faite, le monde approchait de la fin de la plus terrible guerre de l'histoire. Les baha'is de l'Hémisphère occidental s'efforçaient de remporter les buts de leur premier Plan de Sept Ans. Les croyants étaient affectés par les restrictions économiques qui sévissaient dans de nombreux pays. C'est, sans doute, pour cette raison et parce que le Gardien ne fit aucun effort pour ouvrir un fonds du mausolée, que ce projet vit le jour furtivement et presque sans bruit et qu'on n'en entendit plus parler jusqu'au 11 avril 1946, où Shoghi Effendi ordonna a M. Maxwell de prendre ses dispositions afin de construire le premier étage du Mausolée et écrivit lui-même, un peu plus tard, la lettre suivante aux autorités municipales:

Haïfa 7 decembre 1947

La commission de la construction locale et de la Planification de la Ville de Haifa.

Au Président

Cher Monsieur, Concernant les plans et la demande du permis de construire ci-joints, j'aimerais ajouter un mot d'explication.

La tombe du Báb et d'Abdu'l-Bahá, très bien connue par, le peuple de Haifa comme 'Abbas Effendi, existe déjà sur le Mont Carmel sous une forme inachevée. Dans son état actuel, en dépit des grands jardin3 qui l'entourent, c'est une construction modeste et ressemble, en apparence a une forteresse.

J'ai maintenant l'intention d'achever cette construction en préservant la structure originelle tout en l'embellissant par un monument de grande beauté, ajoutant ainsi a l'amélioration générale de l'apparence des pentes du Mont Carmel.

L'objectif de cet édifice, lorsqu'il sera terminé, reste ce qu'il est a présent. En d'autres termes il servira comme un mausolée contenant les restes du Bab.

Comme vous le verrez sur les plans ci-joints, la structure complète comprendra au premier étage ou rez-de-chaussée une arcade de vingt quatre colonnes en marbre ou autre monolithe surmontée d'une balustrade ornementale. C'est cette partie de la construction dont nous désirons commencer les travaux ' en premier, laissant la section intermédiaire et le dôme qui surmontera l'édifice quand il sera terminé, a plus tard et si possible a une date prochaine après l'achèvement de l'arcade du rez-de-chaussée.

L'architecte de cet édifice monumental est M.W.S. Maxwell, F.R.I.B.A.; F.R.A.I.C.; R.C.A., l'architecte canadien bien connu dont la firme a construit le grand hôtel "Château Frontenac" a Québec, la "House of Parliament" a Régina, la "Art Gallery", la "Church of Messiah" et divers bâtiments bancaires etc, a Montréal. Je pense que la beauté de son plan pour achever le tombeau du Báb ajoutera grandement a l'aspect de notre ville et sera une attraction supplémentaire pour les visiteurs.

Sincèrement vôtre,
Shoghi Rabbani

J'ai cité cette lettre in extenso car elle démontre la manière magistrale, pleine de tact mais claire, avec laquelle Shoghi Effendi agissait avec les autorités et qui lui assura l'indispensable permis de construire. Le 15 décembre, Shoghi Effendi télégraphiait a l'Amérique: "Heureux annoncer achèvement des Plans et spécifications pour érection arcade entourant le sépulture du Báb constituant première étape du processus destiné a culminer par construction dôme anticipé par 'Abdu'l-Bahá et marquant consommation entreprise commencée par lui il y a cinquante ans selon instructions données a lui par Bahá'u'lláh."

Les premiers pas historiques avaient été faits. Mais les obstacles parsemés sur la route de la réalisation de ce grand projet s'élevaient a des hauteurs paraissant infranchissables. Le Mandat britannique touchait a sa fin. La Palestine était secouée par une lutte civile et engloutie bientôt dans une guerre locale. Les recherches montrèrent que les carrières pouvant fournir les pierres convenables pour le tombeau étaient situées près de la frontière libanaise et que les propriétaires n'avaient aucune idée sur la date a laquelle ils pourraient commencer a livrer.

En outre l'énorme matériel taillé pour la construction exigeait de nombreux travailleurs qualifiés pratiquement introuvables dans le pays. En conséquence, Shoghi Effendi vint a prendre une autre décision, typique de son esprit pratique et audacieux: il verrait si une partie de ce travail pouvait être faite en Italie.

Il est impossible d'entrer dans le détail du récit fascinant de la construction du mausolée. Une lettre du 6 avril 1948 que j'écrivis de la part du Gardien au Dr. Ugo Giachery montre clairement la situation de cette époque: " ... M. Maxwell... a cause de nombreuses difficultés... n'a pu placer aucun contrat pour un travail effectif a faire ici, en Palestine. Toutefois, il a été en contact avec une firme italienne de Carrare en vue de conclure des contrats pour les colonnes en granit qui entoureront l'édifice du premier étage. Il part maintenant pour l'Italie, premièrement pour conclure ces contrats et, si l'on peut trouver des pierres convenables égalant les pierres dont on se sert ici, de conclure également des contrats pour les plus importantes de ces pierres et certaines pièces sculptées d'ornementation... M. Benjamin Weeden... accompagnera M. Maxwell afin de veiller sur lui et de faciliter l'expédition du travail la-bas... Comme la situation de ce pays est extrêmement troublée et le futur immédiat paraît des plus incertains, le Gardien désire que les contrats soient conclus en Italie le plus rapidement possible et que M. Maxwell et M. Weeden soient de retour ici, avant qu'ils ne soient coupés de nous temporairement.

En conséquence, il apprécierait beaucoup si vous consacriez tout le temps qui vous est possible, a les aider, a leur servir d'interprète et a veiller a ce qu'ils soient en contact avec des sociétés italiennes sérieuses travaillant honnêtement... Malheureusement, toutes les communications étant rompues avec Jérusalem, M. Weeden n'a pu contacter le Consul italien et obtenir un visa. Il devra aller avec le même vol a Genève (a moins que vous, ou lui, ne puissiez obtenir un visa a Rome) ... et revenir joindre M. Maxwell... M. Maxwell ayant maintenant 74 ans, quoique en très bonne santé, nous espérons que vous prendrez grand soin de lui... La situation ici est si aiguë, qu'il est extrêmement important qu'ils terminent leurs affaires et reviennent en Palestine...

Le 15 du même mois, j'écrivais a Horace Holley, secrétaire de l'Assemblée Nationale américaine, de la part du Gardien, l'informant en détail de ce voyage en Italie et du fait que les fonds du Gardien étaient bloqués en Palestine a cause d'un contrôle strict des changes.

"En conséquence, il envisage de lancer un emprunt aux amis, ceux dont la situation financière le leur permet, afin de conclure ces contrats... Il désire qu'il soit considéré lui-même comme le garant en cette matière et il remboursera cet emprunt le plus tôt possible. Il désire qu'il n'y ait point de malentendu a ce sujet. Il finance ces travaux du fonds international de la Cause et considérera seulement un arrangement par lequel il remboursera cette dette temporaire... Comme la situation, ici, est très incertaine, et a tout moment, le courrier et même le télégramme peuvent être suspendus temporairement, il se hâte de vous donner ces informations... Si des arrangements convenables peuvent être trouvés et des contrats signés, M. Giachery agira en tant que son représentant en cette matière. Il recevra les sommes que vous lui enverrez des Etats-Unis, surveillera les travaux en Italie et assumera généralement les responsabilités la-bas, si nous sommes tous coupés les uns des autres... Il a insisté pour que M. Maxwell et M. Weeden soient de retour en Palestine dans trois semaines, si possible, car il craint que nous soyons entièrement coupés d'eux... Il est magnifique de penser que le travail effectif du tombeau est maintenant avancé et de voir que les opérations de constructions vont, probablement commencer bientôt. Mais d'énormes obstacles doivent être surmontés et, il en est certain, ils seront surmontés."

Par un tel orage, une autre étape de l'histoire incroyablement troublée des restes du Báb et de la construction de sa tombe fut franchie. Ce n'était pas rassurant de voir, le lendemain, 16 avril, mon père et M. Weeden partir dans un taxi entièrement couvert de tôle de blindage, une fente de la largeur d'un demi pouce constituant la visibilité du chauffeur. Nous n'avions aucune idée sur leur sort, jusqu'à la réception de leur télégramme d'Italie. A mi-chemin, sur la route de l'aéroport, ils avaient été obligés de descendre du taxi, de marcher sur une centaine de mètres en portant leurs lourdes valises et prendre un autre taxi. Une épreuve tout a fait inutile mais typique de ce que les gens du pays devaient subir a cette époque. Ils prirent l'un des derniers avions a partir de Lydda Airport avant que celui-ci ne soit attaqué et pris et que tous les vols ne soient suspendus pour un temps. Pendant leur absence, la guerre de l'Indépendance avait commencé et le pays traversait les jours difficiles d'une trêve armée.

En 1948, Shoghi Effendi entreprit, pour la deuxième fois en vingt ans, l'excavation des roches de la montagne, derrière le tombeau afin d'élargir suffisamment le domaine pour la construction de l'arcade.

C'était un travail énorme. Il fallait enlever de grandes quantités de pierres sur des centaines de mètres carrés. L'ingéniosité de Shoghi Effendi éclata continuellement avec l'avancement de ces travaux: il avait acheté, en seconde main, des rails et un fourgon et les avaient placés en bas du sentier, parallèle au tombeau et devant celui-ci. La matière enlevée était dirigée vers le bas par une glissière en bois, portée en fourgon, vers l'extrémité orientale de la terrasse et jetée la pour étendre la surface de la terrasse elle-même. Tôt le matin jusqu'à tard dans la soirée, restant souvent plus de huit heures sur pieds, jour après jour et mois après mois, il dirigea ce travail. Ce n'était pas nécessairement a lui de le faire, mais il était décidé non seulement a s'assurer de la rapidité du travail, mais encore a ce qu'il soit fait de façon économique. Il n'y avait personne d'autre, ayant la puissance de volonté et la résistance physique nécessaires pour prendre sa place. C'est par des moyens tels que ceux-ci, avec une détermination infatigable et une persévérance inlassable, que Shoghi Effendi fit des Lieux Saints du Centre mondial, ce que nous voyons aujourd'hui.

J'ai noté dans mon journal daté du 24 février 1949 ce qui suit: "Dimanche M.- (l'entrepreneur) commence les fondations des angles sud-est et de l'ouest. Une semaine après la mise en place des pierres du seuil. Ainsi, le travail va enfin réellement commencer." Les longs mois de peine de Shoghi Effendi touchaient a leur fin et l'édifice pouvait maintenant s'élever! Avec acharnement, Shoghi Effendi construisit le mausolée qui, disait il, était "la consommation du dessein irrésistible de Bahá'u'lláh d'ériger un mémorial convenable et permanent a son Héraut Divin et au Co-Fondateur de sa Foi". Non seulement il le construisit, mais encore il dramatisa cette construction a un tel point que cela devint une expérience vivante pour tous les baha'is. Un projet auquel leur coeur, comme le coeur du Gardien, étaient attachés. Il rendit enthousiasmant les travaux ordinaires de la construction d'un édifice. Lorsqu'il annonçait l'arrivée d'une cargaison de pierres d'Italie et donnait le nombre de tonnes reçues; lorsqu'il annonçait l'érection d'une nouvelle partie, ou nous informait que le dôme avait une surface de deux cent cinquante mètres carrés; lorsqu'il décrivait la beauté de quelques détails, son verbe magique et l'enthousiasme qu'il révélait nous submergeaient d'une marée de joie et nous sortaient de nous mêmes. Il nous faisait sentir que nous partagions avec lui quelque chose de grand et d'enthousiasmant.

Ce qui était normalement un fait morne dans un monde morose rapporté a des gens ternes, embrasait notre imagination et nous faisait nous identifier profondément a notre foi. Peu de gens s'étonnent que les croyants, préoccupés par leurs affaires nationales dans le monde de l'après-guerre, se soient ralliés autour de lui et l'aient aidé a achever, en cinq ans, une "entreprise vraiment universelle" d'un montant de trois quarts de millions de dollars.

Initialement, Shoghi Effendi avait envisagé la possibilité de n'ériger que l'arcade du mausolée et de laisser la superstructure proprement dite a une date ultérieure. Mais la réponse remarquable des baha'is de partout dans le monde se ralliant a supporter financièrement l'édifice sacré, l'aggravation générale de la situation internationale, les tendances économiques allant vers une augmentation des prix, et le fait que les mêmes travailleurs hautement qualifiés et habiles qui avaient exécuté les travaux de l'arcade avec perfection, étaient encore disponibles pour la société italienne qui avait passé les contrats de la taille des pierres, le décidèrent de continuer sans interruption la construction.

Une telle entreprise s'étendant sur plusieurs années était accaparante et fertile en peines et difficultés. Dans les négociations avec l'ingénieur qui supervisait les travaux et avec l'entrepreneur, je représentais le Gardien. Souvent, elles étaient excessivement difficiles, car personne ne pouvait abuser ou tromper Shoghi Effendi. Chaque fois que le prix estimé était trop élevé, il refusait tout net et même a une occasion, il affirma qu'il arrêterait les travaux indéfiniment. Il n'avait pas l'intention de payer un prix qu'il trouvait exorbitant. Il fraya son chemin a travers tous les obstacles et je trouvais souvent, a ma grande surprise, que j'étais son épée! Non seulement toutes les pierres taillées furent importées d'Italie mais aussi, pendant un certain temps, le ciment et l'acier devaient venir de la bas a cause de la grande pénurie locale. C'était une nouvelle source de complications et d'inquiétudes.

En plus des problèmes de cette nature, il y eut un autre qui préoccupa Shoghi Effendi longtemps et entraîna même un retard dans la construction de la superstructure a proprement parler du mausolée. Il faut se rappeler que l'arcade entoure simplement le bâtiment originel et n'est pas construite sur elle.

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Afin de construire le reste du mausolée, huit piliers en béton armé devaient être coulés dans huit murs intérieurs et atteindre la roche du fond. C'était la source d'un grand souci pour le Gardien: les dimensions exactes du caveau où les restes d'Abdu'l-Bahá sont inhumés ne sont pas connues et il y avait un danger réel qu'en descendant on viole la tombe elle-même.

J'ai plus appris sur la révérence, la dignité et la sainteté par l'attitude du Gardien a cette occasion que durant toute ma vie. Shoghi Effendi disait que si on devait violer le caveau, le corps du Maître devait être enlevé. Pour moi cela paraissait simple: il l'aurait transféré temporairement ailleurs. Comme il parlait alors merveilleusement! J'aimerais me rappeler ses paroles exactes. Il disait que les restes du Maître ne pouvaient être traités avec un tel sans gêne. Ils doivent être convenablement exhumés, en grande cérémonie, et déposés avec dignité dans un autre lieu et être inhumés a nouveau avec un égal respect après. Où trouvera-t-il, se demandait Shoghi Effendi, les personnes qui seraient présentes a une occasion si solennelle et sacrée, avec une communauté locale tiède comprenant principalement des serviteurs, et toutes les frontières vers les pays voisins fermées. Et par dessus tout, où trouvera-t-il un lieu convenable pour garder les restes sacrés d'Abdu'l-Bahá temporairement en attendant l'achèvement des travaux a l'intérieur du mausolée? Sa voix même exhalait le respect. J'appris beaucoup de chose au sujet de la religion après cet événement. Finalement, après de multiples sondages des murs et des planchers faits par mon père et par l'ingénieur, après avoir écouté plusieurs baha'is anciens raconter leurs souvenirs sur l'endroit où se trouvait le caveau, il apparut très invraisemblable qu'un pilier, coulé aussi près que possible des murs puisse violer la tombe effective et le travail put commencer.

En mars 1952, Sutherland Maxwell mourut après deux ans de maladie. Sa mort ne pouvait plus empêcher l'achèvement des plans qu'il avait conçus pour le mausolée, mais elle priva la section du dôme du bénéfice des plans a grande échelle faits par lui jusqu'ici et de cette touche d'ultra-perfection que produisait son traitement détaillé du travail. En reconnaissance des services que lui et le Dr. Giachery avaient rendu au mausolée du Báb Shoghi Effendi donna leur nom aux deux portes encore sans appellation du bâtiment originel d'Abdu'l-Bahá et a une date ultérieure il donna a la porte donnant sur l'octogone le nom de M. Ioas qui supervisa la construction du cylindre intermédiaire et du dôme.

Lorsque le mausolée qu'il avait construit avec tant d'amour et de soucis fut terminé, Shoghi Effendi voyant en lui une qualité essentiellement féminine de beauté et de pureté, l'appela "La Reine du Carmel". Il l'a décrite comme "intronisée sur la Sainte Montagne de Dieu, couronnée d'or brillant, habillée de blanc et ceinte d'émeraude verte, une vue qui enchante les yeux, qu'elle soit regardée du ciel, de la mer, de la plaine ou de la colline". Des nombreux passages où Shoghi Effendi exalte et explique la signification profonde et spirituelle de ce lieu, nul n'est plus frappant ni plus puissant que celui où il visualise les restes du Héraut Martyr de la foi comme le centre d'un tourbillon spirituel.

Le Báb que Bahá'u'lláh a décrit comme "Le Point autour duquel gravitent les réalités des prophètes et des messagers," dans le royaume de l'esprit, est, a dit Shoghi Effendi, dans les cendres sacrées de sa forme physique laissées sur terre, le centre et le coeur de neuf cercles concentriques: le cercle le plus extérieur est la planète elle-même, a l'intérieur de laquelle s'étend la Terre-Sainte, décrite par 'Abdu'l-Bahá comme "le Nid des Prophètes" a l'intérieur de ce nid, se trouve la Montagne de Dieu, le Vignoble du Seigneur, la Retraite d'Elie dont le Báb symbolise le retour; contenus sur cette montagne, ce sont les enceintes sacrées et les terrains des dotations internationales de la foi; ce sont leurs jardins et leurs terrasses qui constituent la cour la plus Sainte; a l'intérieur de cette cour, debout dans toute sa splendeur exquise, est le mausolée du Bab, la Coquille; a l'intérieur de cette coquille est la perle de grand prix, le Saint des Saints, la tombe originelle construite par le Maître lui-même; et préservée a l'intérieur de ce Saint des Saints le Caveau ou le Tabernacle, la pièce centrale du mausolée; a l'intérieur de ce caveau est le sarcophage d'albâtre, le cercueil le plus sacré "dans lequel", a écrit Shoghi Effendi, "est déposé cet inestimable joyau, les cendres sacrées du Bab".

Le mausolée, disait encore Shoghi Effendi, est une "institution". On ne saurait trop insister sur le rôle que cette institution devrait jouer dans le "développement du Centre mondial administratif de la foi de Bahá'u'lláh et dans l'efflorescence de ses plus hautes institutions constituant l'embryon de son futur Ordre mondial". Alors que la superstructure s'élevait dans toute sa majesté, Shoghi Effendi révélait de plus en plus la vraie signification du mausolée.

Il était, écrivit-il, non seulement le premier et le plus sacré édifice établi au Centre mondial de la foi, mais aussi "la première institution internationale annonçant l'établissement du corps législatif suprême du Centre administratif mondial..."

Les cendres de Bahá'u'lláh, le "Point d'adoration" ou "Qiblih" du fidèle, étaient trop sacrées par leur essence, infiniment trop exaltées par leur rang, pour servir de dynamo spirituelle aux institutions de son ordre mondial. Les cendres du Bab, cependant, (le Báb qui a décrit son propre rang par rapport a Bahá'u'lláh comme celui d'une "bague dans la main de Celui que Dieu rendra manifeste", qui "la tourne comme il lui plaît, pour ce qu'il lui plaît") ont été désignées par Bahá'u'lláh lui-même pour être le centre autour duquel ses institutions administratives seront rassemblées et sous l'ombre duquel elles fonctionneront. En effet, il a choisi le site du Mont Carmel, où les restes du Báb devaient reposer et il a ordonné a 'Abdu'l-Bahá d'acheter ce lieu et de faire venir les restes de l'Iran et de les inhumer a cet endroit. Nous devons nous souvenir que ce fut le Báb qui lança l'appel de clairon du "Nouvel Ordre". Quoi donc de plus approprié et de plus significatif que le choix de ses restes dans ce but? Shoghi Effendi expliquait clairement cette distinction quand il se référait a la double nature des nombreux édifices du Centre mondial, aux deux mausolées et aux deux centres administratif et spirituel de la foi.

Il est presque certain qu'en lisant le Testament d'Abdu'l-Bahá, la première pensée de Shoghi Effendi fut d'établir rapidement le Corps administratif suprême de la foi baha'ie, la Maison Universelle de Justice. Un de ses premiers actes, en 1922, fut de convoquer a Haïfa des croyants anciens et éminents afin de discuter avec eux sur ce sujet. Il en parlait de façon répétée, dans ses communications et, en fait, dans sa première lettre a l'Iran, écrite en janvier 1922, il s'y réfère et affirme qu'il annoncera aux amis, plus tard, les arrangements préliminaires pour cette élection. Dans son esprit, la question de la fonction et de l'importance de la Maison Universelle de justice ne se posa jamais. En mars 1922, il la décrivait comme "le conseil suprême qui guidera, organisera et unifiera les affaires du Mouvement a travers le monde". En ces premiers jours de son ministère, deux forces travaillaient indubitablement dans le Gardien: la première c'était son impatience juvénile de mener rapidement a bien toutes les instructions de son bien-aimé Maître dont l'établissement de la Maison Universelle de Justice.

La seconde c'était la direction divine et la protection que le Testament lui promettait. Cette dernière force modifia la première. Plus d'une fois Shoghi Effendi essaya d'entreprendre ne serait-ce que les préliminaires nécessaires a l'élection de ce Corps suprême, et plus d'une fois la main de la Providence manipula les événements de telle sorte que toute action prématurée fut impossible. Lors des consultations tenues en 1922, il dut soudain se rendre compte du danger que représentait, a une telle époque, même une étape préliminaire vers la formation de la Maison Universelle de justice, quelque hautement désirable qu'une telle étape puisse être en soi. La ferme fondation administrative exigée pour élire et supporter cette institution manquait, ainsi qu'un réservoir de croyants qualifiés et bien informés pour l'animer.

Ayant trouvé que la porte pour la formation de la Maison Universelle de justice était fermée, Shoghi Effendi essaya d'établir au moins une forme préliminaire qui pourrait procéder a son élection. Lorsqu'il chercha, dans les premières années de son ministère, a attirer a Haïfa des gens pouvant l'aider dans son travail, il avait en vue la formation d'un corps défini au Centre mondial. Cela ressort de ses propres paroles. Le 30 août 1926, il écrivait a un baha'i: "J'étudie sérieusement les voies et les moyens pour la formation d'un secrétariat efficace et compétent a Haïfa... J'y ai beaucoup pensé et j'explore encore, cherchant un associé compétent, de confiance, méthodique et expérimenté qui puisse, sans contrainte et sans malaise se consacrer des mois durant a une tâche aussi importante et responsable. Quand cela sera réalisé, je chéris de plus grands espoirs pour renforcer les liens vitaux qui lient le Centre de Haïfa a toutes les Assemblées du monde Baha'i. Le 7 décembre de la même année, il informait un membre de sa parenté que deux baha'is l'avaient rejoint a Haïfa et que "nous espérons former une sorte de Secrétariat International baha'i..." Toutefois, la vraie signification de ce Secrétariat qu'envisageait Shoghi Effendi, est explicitement affirmée dans une lettre écrite deux semaines plus tard a M. Abramson, le Commissaire du District Nord de la Palestine. Après avoir mentionné leur nom Shoghi Effendi écrivait que ces "deux représentants baha'is... Je leur ai demandé de venir ici afin de considérer avec moi et avec d'autres baha'is venant de l'Est la formation d'un Secrétariat International baha'i comme une étape préliminaire a l'établissement du Conseil International baha'i".

Un pèlerin indien note dans une lettre a un ami, lettre écrite le 15 juin 1929: "Shoghi Effendi dit... tant que les différentes Assemblées Nationales ne sont pas stabilisées, avec des positions bien organisées, il serait impossible d'établir même une Maison de Justice officieuse. Il nous demande de terminer d'abord la constitution de l'Assemblée Nationale dans la même ligne que celle de l'Amérique et de l'enregistrer auprès du Gouvernement indien, si possible comme un corps religieux, sinon comme un corps commercial... Shoghi Effendi a insisté dans ses récentes lettres aux pays orientaux pour que les Assemblées soient reconnues comme des tribunaux religieux par les gouvernements locaux..."

Il est intéressant de noter que dans une lettre a Mme Stannard qui avait la charge du Bureau International baha'i a Genève, un bureau qui devait promouvoir en Europe les affaires de la foi et stimuler ses fonctions internationales et qui était constamment encouragé et dirigé par le Gardien dans son travail, Shoghi Effendi écrivait, en août 1926, qu'il désirait que le bulletin baha'i publié par ce bureau le soit "dans les trois langues dominantes de l'Europe c'est-a-dire l'anglais, le français et l'allemand... J'ai exprimé dans mon télégramme a vous, ma disponibilité de vous apporter une aide régulière et financière afin que la circulaire proposée soit publiée dans les trois langues officielles reconnues de la partie occidentale du monde baha'i... Votre centre en Suisse et le Bahá'í Espéranto Magazine publié a Hambourg sont tous deux destinés a épauler certaines des fonctions et des responsabilités qui seront a l'avenir entreprises par l'Assemblée Internationale Baha'ie quand elle sera formée".

De nombreux passages tels que ceux-ci, particulièrement pendant les dix premières années de son ministère, révèlent que Shoghi Effendi anticipe constamment sur la formation d'une sorte de Secrétariat ou de conseil International, en attendant l'élection de la Maison Universelle de justice, dont les fonctions, l'importance et la signification grandissaient dans son esprit. Durant l'été 1929, le Gardien conçut un temps l'idée de convoquer une conférence internationale baha'ie où les amis s'assembleraient, de manière non-officielle, et discuteraient des voies et moyens nécessaires a hâter la formation des Assemblées nationales en Orient ainsi que de l'Administration en général, afin de hâter le jour où la Maison de justice pourrait être élue comme envisagée par 'Abdu'l-Bahá.

Mais quelques baha'is anciens avaient une conception différente de ce qui devait se faire a cette conférence: ils désiraient l'élection d'une sorte de corps intérimaire. Ayant appris ce fait, Shoghi Effendi télégraphia immédiatement, le 12 décembre 1929, aux deux personnes engagées dans l'organisation de cette conférence et l'annula péremptoirement. Elle serait, dit il, "une source de confusion, de malentendus et même de controverses". Il recula devant le danger qu'il prévoyait: voir des gens peu mûrs, non encore trempés dans la compréhension de l'Ordre administratif qu'il développait et érigeait, assumer un rang et un pouvoir qu'ils étaient certainement incapables de tenir sainement. Il laissa dans l'ombre pendant plus de vingt ans l'ensemble de cette idée. Il cessa de mentionner la formation de la Maison Universelle de justice, jusqu'à la création du Conseil International Baha'i, composé des membres qu'il nomma lui-même. Pour moi, il n'y a aucun doute, d'après ce qu'il me dit a différentes reprises, qu'il sentit, dans les premières années de son Gardiennat, que quelques croyants éminents désiraient être membres de la Maison Universelle de Justice ou de quelque institution intérimaire. Shoghi Effendi voyait dans ses personnes une dépréciation de ses capacités et de son jugement et une tentative de saisir les rênes de la cause; ces hommes étaient suffisamment âgés pour être son père et, quels qu'aient pu être leur sentiment envers le Testament du Maître, ils regardaient le Gardien comme une jeune homme inexpérimenté.

Shoghi Effendi, dès le commencement, se concentra a multiplier, a renforcer "les différentes Assemblées nationales et locales". Dès 1924, il affirmait qu'elles constituaient "la roche de fond sur la solidité de laquelle, la Maison Universelle devait être solidement établie et érigée dans l'avenir". Plus tard, chaque fois que le Gardien appelait pour la formation de nouvelles institutions nationales, il employait presque invariablement des phrases telles que celle de son télégramme a la quatrième Conférence Européenne d'Enseignement de 1951: "'... Edifice future Maison Universelle de justice dépend pour sa stabilité de solidité soutien piliers érigés communautés diversifiées Est-Ouest, devant tirer puissance supplémentaire par émergence trois Assemblées nationales... attend érection établissement institutions similaires principaux pays européens

Par anticipation sur l'élection de ce corps auguste, Shoghi Effendi fit des déclarations qui, ajoutées aux Paroles de son Fondateur, Bahá'u'lláh, et aux pouvoirs et prérogatives nets et clairs que lui confère 'Abdu'l-Bahá dans son Testament, ne peuvent qu'étayer le pouvoir et faciliter les tâches de cette Maison Universelle pour au moins mille ans. Shoghi Effendi dit que la Maison Universelle de justice sera '"le noyau et le précurseur" du nouvel Ordre mondial; il dit "que la future Maison" était une Maison "que la postérité regardera comme le dernier refuge d'une civilisation chancelante"; qu'elle serait "la dernière partie couronnant la structure embryonnaire de l'Ordre Mondial de Bahá'u'lláh"; qu'elle était "le corps législatif suprême dans la hiérarchie de la foi" et son "institution élective suprême". Il affirma qu' "aux mandataires de la Maison de Justice", Bahá'u'lláh "assigne le devoir de légiférer sur les matières non expressément fournies dans ses Ecrits, et promet que Dieu les inspirera de ce qu'il veut"; et il écrivit que "... les pouvoirs et les prérogatives de la Maison Universelle de justice, possédant le droit exclusif de légiférer sur les matières non explicitement révélées dans le livre le plus saint; l'ordonnance dispensant ses membres de toute responsabilité envers ceux qu'ils représentent, et de toute obligation de se conformer a leurs vues, convictions ou sentiments; les clauses spécifiques exigeant l'élection libre et démocratique, par la masse des croyants, du Corps qui constitue le seul organe législatif de la Communauté Universelle baha'ie; ce sont la des traits parmi d'autres qui tendent a distinguer l'Ordre qui s'identifie a la Révélation de Bahá'u'lláh de tout système existant de gouvernement humain".

Soudain, un jour de novembre 1950, en Suisse, a l'époque où mon père avait, comme l'annonça Shoghi Effendi, "miraculeusement" recouvré la santé après une sérieuse maladie, le Gardien s'assit et, a mon grand étonnement, envoya des câbles invitant a Haïfa le premier groupe de ceux qui devinrent plus tard les membres du Conseil International Bahá'í Comme dans toutes les choses qu'il faisait, cela commença a poindre, puis le soleil de son concept finit par se lever a l'horizon. A notre retour en Terre Sainte, lorsque Lotfullah Hakim (le premier arrivé), Jessie et Ethel Revell, suivis de Amélia Collins et Mason Remey étaient tous réunis, un jour, a la table de la Maison des Pèlerins occidentaux, avec Gladys Weeden et son mari Ben qui y vivaient déjà, le Gardien nous annonça son intention de constituer, parmi ce groupe, un Conseil International, Nous étions tous paralysés par la nature sans précédent de ce pas qu'il franchissait et par la grâce infinie qu'il conférait a ceux présents ainsi qu'au monde baha'i dans son ensemble.

Cependant, il n'annonça cette nouvelle que le 9 janvier 1951 dans un télégramme historique: "Proclame Assemblées Nationales Est-Ouest décision faisant fortement époque formation premier Conseil International Bahá'í précurseur institution administrative suprême destinée émerger plénitude temps intérieur enceinte sous ombre Centre spirituel mondial foi déjà établi cités jumelles 'Akka Haïfa."

L'accomplissement des prophéties de Bahá'u'lláh et d'Abdu'l-Bahá par l'établissement d'un Etat juif indépendant après deux mille ans, le développement de cette prodigieuse entreprise historique qu'était la construction de la superstructure du mausolée du Bab, la maturité adéquate des neufs Assemblée,., Nationales fonctionnant vigoureusement, tout était combiné a l'induire a prendre cette décision historique qui était la borne importante jalonnant l'évolution de l'Ordre administratif depuis trente ans. Dans ce télégramme Shoghi Effendi disait que cette nouvelle institution avait trois fonctions: forger les liens avec les autorités de l'Etat nouvellement formé, l'aider dans la construction du mausolée ( seule l'arcade était alors terminée) et mener les négociations avec les autorités civiles concernant le statut personnel. D'autres fonctions seraient ajoutées a celles-ci lorsque cette première "Institution Internationale embryonnaire" évoluera vers une cour de justice baha'ie officiellement reconnue, sera transformée en un corps élu et atteindra son épanouissement final dans la Maison Universelle de Justice; celle-ci, en retour, verra sa fructification dans l'érection des nombreuses institutions auxiliaires constituant le Centre mondial administratif. Ce message, si palpitant par sa portée, éclata dans le monde baha'i comme un coup de tonnerre. Shoghi Effendi, comme un ingénieur habile enclavant ensemble les parties composantes de sa machine, avait maintenant mis en place l'ossature qui finalement supportera la couronne: la Maison Universelle de Justice.

Le 8 mars 1952, quatorze mois plus tard, Shoghi Effendi annonça au monde baha'i dans un long télégramme, l'élargissement du Conseil International Baha'i: "Membres présents comprenant maintenant Amatu'l-Baha Ruhiyyih choisie liaison entre moi et Conseil - Mains Cause Mason Remey, Amelia Collins, Ugo Giachery, Leroy loas, respectivement, Président, Vice-Président, Membre a l'extérieur, Secrétaire Général - Jessie Revell, Ethel Revell, Lotfullah Hakim, trésorière, Assistants Secrétaires occidental et oriental."

Les membres d'origine étaient changés par le départ de Mr et Mme Weeden, pour raison de santé, l'arrivée de M. loas qui avait offert ses services au Gardien, et l'inclusion du Dr. Giachery qui continuait a résider en Italie et a superviser la construction du mausolée, dont chaque pierre était extraite de la carrière, coupée, taillée et sculptée dans ce pays et envoyée par bateau a Haïfa et dont les tuiles dorées du dôme étaient commandées en Hollande. M. Giachery agissait comme l'agent de Shoghi Effendi et commandait et achetait les nombreuses choses nécessaires en Terre Sainte. En mai 1955, le Gardien annonça qu'il avait élevé le nombre des membres du Conseil International Bahá'í a neuf par la désignation de Sylvia Ioas. Dans ses fonctions, le Conseil International Bahá'í agissait comme ce Secrétariat que, bien des années auparavant, le Gardien désirait former; ses membres recevaient leurs instructions individuellement de Shoghi Effendi, dans l'ambiance non officielle des dîners a la Maison des Pèlerins et non en tant qu'un corps officiel. Les réunions du Conseil étaient rares car tous les membres étaient constamment occupés par les nombreuses tâches que leur allouait le Gardien lui-même, Très habilement, Shoghi Effendi utilisait cette nouvelle institution pour créer dans l'esprit des autorités l'image d'un corps international ayant en mains les affaires administratives du Centre mondial. Le public ne se demandait pas si l'autorité de ce corps était grande ou petite; mais nous qui en faisions partie, nous savions que Shoghi Effendi était tout; cependant le public commença a voir une image qui pouvait évoluer ultérieurement vers la Maison Universelle de Justice.

Entre les deux messages de Shoghi Effendi informant le monde baha'i de la formation et de la composition du Conseil International Baha'i, le Gardien franchissait un nouveau pas dans le développement du Centre mondial de la foi en annonçant officiellement, le 24 décembre 1951 la désignation du premier contingent au nombre de douze, des Mains de la Cause de Dieu, réparties également entre la Terre Sainte et les continents asiatique, américain et européen. Les personnes élevées a ce rang illustre, a cette époque, étaient: Sutherland Maxwell, Mason Remey et Amélia Collins, en Terre Sainte; Valiyu'Ilah Varqa Tarazu'Ilah Samandari et 'Ali-Akbar Furiîtan en Asie; Horace Holley, Dorothy Baker et Leroy loas en Amérique; George Townshend, Herman Grossman et Ugo Giachery, en Europe.

Deux mois plus tard, le 29 février 1952, Shoghi Effendi annonçait aux amis de l'Est et de l'Ouest qu'il avait porté le nombre des Mains de la Cause de Dieu a dix-neuf par la nomination de Fred Schoflocher au Canada, Corinne Truc aux Etats-Unis, Zikrullah Khadem et Shuaullah Alaï en Iran, Adelbert Mühlschlegel en Allemagne, Musa Banani en Afrique et Clara Dunn en Australie. En désignant ces Mains de la Cause, Shoghi Effendi dit que l'heure était venue pour lui de franchir ce nouveau pas selon les clauses du Testament d'Abdu'l-Bahá et que cela allait de pair avec les mesures préliminaires de la formation du Conseil International Bahá'í destiné a culminer par l'émergence de la Maison Universelle de justice. Il annonça que ce corps auguste des Mains était investi, conformément au Testament d'Abdu'l-Bahá, des deux fonctions sacrées de la propagation de la foi et de la préservation de son unité.

Dans son dernier message au monde baha'i, daté d'octobre 1957, Shoghi Effendi annonçait qu'il avait nommé '"un autre contingent de Mains de la Cause de Dieu... Les huit personnes nouvellement élevées a ce rang sont: Enoch Olinga, William Sears et John Robarts en Afrique d'Ouest et du Sud; Hassan Balyuzi et John Ferraby aux Iles Britanniques; Collis Featherstone et Rahmatullah Mahajir, dans les régions du Pacifique et Abul-Qasim Faizi dans la Péninsule arabique, un groupe choisi dans les quatre continents du globe et représentant les Afnan ainsi que les races blanche et noire et dont les membres sont issus des origines chrétienne, musulmane et païenne."

Le Gardien, en 1952, sur une période de deux mois, créa un corps d'un Vahid (dix-neuf ) de Mains de la Cause de Dieu et garda ce nombre jusqu'en 1957 quand il ajouta huit autres Mains portant ainsi leur nombre a trois fois neuf. Chaque fois qu'un des dix-neuf premiers décédait, Shoghi Effendi désignait une autre Main. Deux des Mains ainsi nommées furent élevées a la position occupée par leur père, le "manteau" de mon père tomba ainsi sur mes épaules, en mars 1952, après la mort de Sutherland Maxwell; et Ali Muhammad Varqa fut désigné pour succéder a son père en novembre 1955 et devint aussi le dépositaire de Huqùq a sa place. Après la mort accidentelle de Dorothy Baker, Paul Haney fut fait Main de la Cause le 19 mars 1954 et après le décès de Fred Schopflocher, Jalal Khazeh fut élevé au même rang le 7 décembre 1953; peu après la mort de George Towshend, le Gardien désigna Aghès Alexander le 17 mars 1957.

Ainsi donc le nombre de dix-neuf fut maintenu jusqu'à la désignation du troisième contingent de Mains dans son dernier Message celui de mi-parcours de la Croisade mondiale.

Entre le 9 janvier 1951 et le 8 mars 1952 des transformations remarquables et profondes eurent lieu dans l'Ordre administratif de la foi et a son Centre mondial; des, transformations qui, écrivit Shoghi Effendi, signifiaient a long terme l'érection de "tous les rouages de ses plus hautes institutions", "les organes suprêmes de son Ordre en marche" qui se développaient maintenant, dans "leur forme embryonnaire", autour des mausolées sacrés. Shoghi Effendi avait souligné dans ses écrits que les progrès et le développement de l'Ordre mondial de Bahá'u'lláh étaient guidés par les puissances spirituelles dégagées par trois puissantes "Chartes". La première nous était donnée par Bahá'u'lláh lui même dans la Tablette du Carmel; les deux autres étant de la plume du Maître, nommément, son Testament et ses Tablettes du Plan divin. La première opérait "dans une terre", affirma Shoghi Effendi, "qui, géographiquement, spirituellement et administrativement constitue le coeur de la planète entière", "la Terre Sainte, le centre et le pivot autour desquels gravitent les institutions divinement désignées et rapidement croissantes d'une foi avançant sans répit et encerclant le monde", "la Terre Sainte, le Qiblih d'une communauté mondiale, le coeur d'où coulent continuellement les influences énergétiques d'une foi vivifiante, et le siège et le centre autour desquels les activités diversifiées d'un Ordre administratif désigné gravitent". Le moyeu de cette Tablette du Carmel était ces paroles de Bahá'u'lláh: "Avant longtemps Dieu conduira Son Arche sur toi et manifestera le peuple de Baha, qui a été mentionné dans le Livre des Noms". Le "peuple de Baha" expliqua Shoghi Effendi, signifiait les membres de la Maison Universelle de justice.

Tandis que la Charte du Testament du Maître opérait partout dans le monde par l'érection de ces institutions administratives qu'il avait si clairement définies, et la Charte de ses Tablettes du Plan divin concernait la conquête spirituelle de la planète entière par les enseignements de Bahá'u'lláh. La Tablette du Carmel jeta littéralement son illumination et ses grâces sur le Mont Carmel, sur Il ce lieu consacré qui," écrivit Shoghi Effendi, Il sous les ombrages et la protection du sépulcre du Bab,... est destiné a évoluer vers le centre local de ces institutions administratives qui secouent le monde, embrassent le monde et dirigent le monde, ordonnées par Bahá'u'lláh et anticipées par 'Abdu'l-Bahá et qui doivent fonctionner en concordance avec les principes qui gouvernent les deux institutions jumelles du Gardiennat et de la Maison Universelle de Justice".

L'importance de la "gloire grandissante" de ces institutions du Centre mondial se reflétaient dans les nombreux messages envoyés par Shoghi Effendi pendant les dernières années de sa vie. Ces messages émurent un homme comme George Townshend a tel point qu'il écrivit au Gardien le 14 janvier 1952, en le remerciant pour la grâce d'être nommé Main de la Cause: "Permettez-moi de vous rendre un humble hommage de la plus grande admiration et gratitude, pour avoir rapproché, presque par votre seul pouvoir, la vision de la victoire de Dieu que vous avez propagée devant un monde baha'i étonné".

Au cours de ces messages Shoghi Effendi révéla a la fois le rang et quelques unes des fonctions de ce corps des Mains nouvellement créé. Il salua le développement de cette "auguste institution" pendant les "années d'ouverture" de la seconde époque de l'âge de formation de cette Dispensation. Cette institution que Bahá'u'lláh avait annoncée, dont quelques membres avaient été nommés durant sa vie, et qu'Abdu'l-Bahá avait fermement établie dans son Testament. Les Mains de la Cause de Dieu en Terre Sainte aidaient le Gardien dans l'érection du mausolée du Bab, le renforcement des liens avec l'Etat d'Israël, l'extension des Dotations internationales en Terre Sainte et en prenant les mesures préliminaires a l'établissement du Centre administratif mondial baha'i.

Elles assistèrent également aux quatre grandes Conférences Internationales d'enseignement, tenues durant l'Année Sainte, d'octobre 1952 a octobre 1953, en tant que représentants du Gardien de la foi. Après ces conférences, sur les instructions de Shoghi Effendi, ces Mains voyagèrent en Amérique du Nord, en Europe, en Asie et en Australie. En avril 1954, Shoghi Effendi déclara que ce Corps des Mains entrait maintenant dans la seconde phase de son évolution, marquée par la formation des liens entre les Mains et les Assemblées spirituelles nationales engagées dans la poursuite du Plan de Dix Ans. Les quinze Mains qui résidaient en dehors de la Terre Sainte devaient désigner, pendant la période de Ridvan, dans chaque continent, des Corps Auxiliaires dont les membres agiraient comme les "délégués", les "assistants" et les "conseillers" des Mains et les aideraient de manière croissante dans la promotion du Plan de Dix ans.

Ces corps devaient comprendre neuf membres chacun en Amérique, en Europe et en Afrique, sept membres en Asie et deux en Australie. Ces Corps étaient responsables devant les Mains de leurs continents respectifs. Les Mains, pour leur part étaient également en étroit contact avec les Assemblées nationales de leur région et informaient ces dernières des activités de leurs Corps Auxiliaires. Les Mains étaient également en contact étroit avec les Mains de la Cause en Terre Sainte qui devaient agir comme agent de liaison entre elles et le Gardien. A cette époque, Shoghi Effendi inaugura les Fonds continentaux baha'is pour le travail des Mains, en contribuant lui-même pour mille pounds a chacun d'eux.

Un an plus tard, Shoghi Effendi désigna les treize Mains de la Cause qui devaient le représenter aux treize Conventions nouvelles se tenant en 1957. Depuis l'époque où il désigna formellement les Mains, jusqu'à sa mort il les utilisa constamment a cette fin. En 1957, exactement quatre mois avant son ascension, Shoghi Effendi dans un long câble informa les croyants que "Consommation triomphale séries entreprises historiques" et les "évidences croissantes hostilités extérieures" et les "machinations persistantes intérieures" annonçant "terribles luttes destinées ranger Armée Lumière forces ténèbres a la fois séculières religieuses" nécessitaient une association plus étroite entre les Mains des cinq continents et les Assemblées Nationales pour rechercher conjointement "activités scélérates ennemis internes adoption mesures sages efficaces contrecarrer leurs combinaisons perfides" afin de protéger la masse des croyants et d'arrêter la propagation des influences néfastes de ces ennemis.

Au commencement de ce câble, Shoghi Effendi souligne qu'en plus de leurs responsabilités nouvelles d'aider les Assemblées spirituelles nationales dans l'exécution de la Croisade spirituelle mondiale, les Mains doivent maintenant accomplir "leur obligation première" de surveiller et de protéger la Communauté mondiale baha'ie, en étroite collaboration avec les Assemblées Nationales. Il termine ce prodigieux message par ces mots: "Appelle Mains Assemblées Nationales chaque continent séparément établit désormais contact direct délibérer chaque fois faisable aussi fréquemment possible échanger rapports devant être soumis par leurs Corps Auxiliaires Comités nationaux exercer vigilance sans relâche poursuivre sans fléchir devoirs inéluctables sacrés - Sécurité précieuse foi préservation santé spirituelle communautés baha'ies - vitalité foi ses membres - individuels - fonctionnement correct ses institutions laborieusement érigées - fructification ses entreprises mondiales - accomplissement sa destinée ultime - tout dépend directement exécution convenable lourdes responsabilités maintenant reposant membres ces deux institutions occupant avec Maison Universelle de Justice, juste après institution Gardiennat, plus haut rang hiérarchie administrative divinement ordonné Ordre mondial Bahá'u'lláh".

Le dernier grand message de Shoghi Effendi, daté d'octobre mais effectivement conçu en août, insiste encore sur la signification et l'importance de l'institution des Mains de la Cause. Shoghi Effendi y désigne non seulement le dernier contingent des Mains, mais franchit également un nouveau pas en inaugurant un nouveau Corps Auxiliaire dans chaque continent: "Cette dernière addition au groupe des officiers de haut rang d'un Ordre administratif évoluant rapidement, impliquant une plus grande expansion de l'institution auguste des Mains de la Cause de Dieu, pour pouvoir assumer leur responsabilité récente et sacrée comme protecteurs de la foi, la désignation par ces Mains dans chaque continent séparément, d'un Corps Auxiliaire supplémentaire, égal en nombre a celui déjà existant, et chargé du devoir spécifique de veiller a la sécurité de la foi, complétant ainsi la fonction du Corps originel dont le devoir sera désormais exclusivement d'aider a l'exécution du Plan de Dix ans."

Il est presque inconcevable d'imaginer l'état dans lequel le monde baha'i aurait été plongé, après la mort de Shoghi Effendi, s'il n'avait pas parlé en ces termes des Mains de la Cause de Dieu et s'il n'avait pas clairement chargé les Assemblées nationales de collaborer avec les Mains dans leur fonction première de protecteurs de la foi. Ne pouvons-nous discerner, dans ces derniers messages, un nuage noir de la dimension d'une main d'homme a l'horizon?

C'était le devoir et le droit de Shoghi Effendi, explicitement 1ffirmés dans le Testament du Maître, de désigner les Mains de la Cause. A une exception près, il fit des désignations posthumes pendant les trente premières années de son ministère. C'était le plus grand honneur qu'il pouvait conférer a un croyant, vivant ou mort. Il nomma ainsi de nombreux baha'is de l'Est et de l'Ouest après leur mort.

La plus éminente de ces Mains fut Martha Root, qu'il qualifia de première en rang des Mains du premier siècle baha'i, depuis le commencement de l'âge de formation. La seule exception fut Amélia Collins. Il lui télégraphia le 22 novembre 1946: "Vos magnifiques services internationaux dévotion exemplaire et maintenant ce service insigne me poussent vous informer votre élévation rang Main Cause Bahá'u'lláh. Vous êtes première recevoir vivante cet honneur. Quant au moment annonce laissez-le a ma discrétion". Shoghi Effendi avait l'habitude d'informer chaque Main de son élévation a ce rang au moment où il rendait public son choix. A Fred Schopflocher et Musa Banani, qui étaient en pèlerinage et a moi même, il nous l'apprit de vive voix. Il est impossible d'essayer de décrire les sentiments de stupéfaction, d'indignité et. de crainte des récipiendaires. Chaque coeur reçut cet honneur comme une flèche soulevant en lui un plus grand amour et une plus grande loyauté envers le Gardien.

Les longues années de préparation (a l'extérieur de la Terre Sainte, dans le corps du monde baha'i par l'érection de la machinerie de l'Ordre administratif, et a l'intérieur, par l'érection de la superstructure du mausolée du Báb et par la consolidation générale du Centre mondial) avaient impliqué la création d'un lieu digne du "Centre focal' , comme le qualifia Shoghi Effendi, des plus importantes institutions de la foi. Ce lieu n'était rien de moins que les tombes de la mère, de la soeur et du frère d'Abdu'l-Bahá. Ces "trois âmes incomparablement précieuses", comme il les appela, "qui, près des trois figures Centrales de notre foi, dominent en rang au-dessus de la vaste multitude des héros, des Lettres, des martyrs, des Mains, des enseignants et des administrateurs de la Cause de Bahá'u'lláh".

La plus Sainte Feuille avait toujours désiré reposer près de sa mère qui était enterrée a 'Akka, de même que son frère Mihdi. Mais quand Bahiyyih Khanum décéda, en 1932, elle fut dignement inhumée sur le Mont Carmel près du mausolée du Bab. Shoghi Effendi conçut alors l'idée de transférer les restes de la mère et du frère de la plus Sainte Feuille, inhumés de manière si peu digne a 'Akka. En 1939, il commanda en Italie deux monuments en marbre, similaires en style a celui érigé sur la tombe de la plus Sainte Feuille. Fort heureusement, ces monuments arrivèrent sans dommages a Haïfa, malgré la guerre. Loin d'être une simple procédure, "la consommation de cet espoir ancien et profondément chéri" fut extrêmement difficile. Je citerai un extrait de mon propre récit publié sur ces événements, car j'étais naturellement présente a Haïfa a cette époque:

"Alors qu'on était en train de creuser leur tombe dans la roche dure de la montagne, Shoghi Effendi apprit que les briseurs du Covenant avaient protesté contre le droit des baha'is de transférer les restes de la mère et du frère d'Abdu'l-Bahá a leurs nouvelles tombes, ayant la témérité effective de représenter au gouvernement leur soi-disant droit en tant que parents des défunts. Toutefois, aussitôt que les autorités civiles apprirent la vérité sur l'état des faits, que ces mêmes parents avaient été les pires ennemis du Maître et de sa famille, qu'ils avaient abandonné la vraie cause de Bahá'u'lláh pour suivre leur propre inclination et qu'ils avaient été dénoncés par 'Abdu'l-Bahá dans son Testament, ces mêmes autorités approuvèrent le plan du Gardien et délivrèrent immédiatement les papiers nécessaires a l'exhumation des corps... Sans autre délai, Shoghi Effendi, deux jours plus tard, transféra lui-même la Branche la Plus Pure et sa mère sur le Mont Carmel".

A l'aube, accompagné de quelques baha'is, Shoghi Effendi partit pour 'Akka, ouvrit une tombe après l'autre et ramena les corps a Haïfa. Il me dit plus tard, que cela avait été une expérience éprouvante pour ses nerfs. Il y avait d'abord le risque réel de voir les briseurs de Covenant venir avec une partie de leurs partisans au cimetière et essayer d'empêcher par la force l'exhumation; en cela ils auraient eu la sympathie des musulmans qui considèrent l'ouverture des tombes comme une grande profanation. Ils n'ouvrent en effet la tombe que pour infliger la plus grande insulte aux gens. Ce danger mis a part, voir ouvrir une tombe, quelque soit la noblesse de l'intention, est une expérience terrifiante, et combien plus pour une personne aussi sensible que Shoghi Effendi. Quand la terre fut enlevée de dessus du cercueil de la mère du Maître, il découvrit que le bois était encore intact, sauf pour le fond qui était pourri. Aussi ordonna t'il de soulever le cercueil doucement. Il me dit que le visage de la mère d'Abdu'l-Bahá, enveloppé dans son linceul, y reposait avec des contours si nets qu'on pouvait presque discerner ses traits; mais au premier toucher il tomba en poussière ainsi que les os. Il descendit dans la tombe et de ses propres mains il aida a mettre le squelette dans le nouveau cercueil préparé a cet effet. Le cercueil fut alors fermé et chargé sur un véhicule qui attendait. On se rendit alors au second cimetière arabe où la Branche la plus Pure était inhumé.

Comme il avait été enterré deux décennies avant sa mère et que l'inhumation avait été faite a la hâte, pendant les jours où Bahá'u'lláh était strictement confiné dans la Caserne Prison d'Akka, le cercueil avait été complètement désintégré. Shoghi Effendi ramassa, encore une fois, les os et les poussières restants et les plaça dans le second cercueil. Tout fut mené a bien, mais cela prit des heures terribles de tension et d'inquiétude. Je citerai encore une fois un extrait de ce que j'écrivais a l'époque, car c'est beaucoup plus vivant que tout ce que je pourrais réécrire aujourd'hui sur ces événements: "Le crépuscule est tombé sur le Mont Carmel et le voile de l'obscurité s'est épaissi sur le baie d'Akka. Un groupe d'hommes attend, debout vers la porte, en bas des escaliers. Soudain, il y a un mouvement. Le jardinier court allumer l'entrée et au milieu des rayons blancs de la lumière, une procession apparaît. Un homme habillé de noir porte un lourd cercueil sur ses épaules. C'est le Gardien de la Cause. Il porte les restes mortels de la Branche la plus Pure, le fils bien-aimé de Bahá'u'lláh. Lentement, lui et les autres porteurs montent l'étroit sentier et s'approchent, en silence, de la maison contiguë au tombeau de la plus Sainte Feuille. Un serviteur dévoué court devant et avec un tapis et un candélabre des mausolées saints prépare rapidement la pièce. Le visage aimable et puissant du Gardien apparaît, alors qu'il entre par la porte, le précieux poids toujours sur ses épaules. Le cercueil est posé temporairement dans une humble pièce, face a Bahji, le Qiblih de la foi. De nouveau, ces serviteurs dévoués, conduits par leur Gardien, retournent vers la porte et remontent a nouveau le sentier portant une autre charge sacrée, cette fois le corps de la femme de Bahá'u'lláh, la mère du Maître".

Le 5 décembre lorsque cette tâche fut accomplie en toute sécurité, l'Assemblée de l'Amérique recevait le câble suivant de Shoghi Effendi: "Restes bénis Branche plus Pure et mère du Maître transférés sécurité enceinte sacrée Mausolées Mont Carmel. Humiliation longtemps affligée balayée. Machinations briseurs Covenant échouées; plan déjoués. Désir chéri Feuille Plus Sainte accompli. Soeur, frère, mère, femme, 'Abdu'l-Bahá réunis un lieu destiné constituer centre focal institutions administratives baha'ies au centre mondial de foi. Communiquer joyeuse nouvelle corps croyants Américains. Shoghi Rabbani". Le Gardien avait dû signer de son nom en entier, car nous étions en guerre et toutes les correspondances étaient censurées.

Le goût exquis et le sens des proportions, caractéristiques de tout ce que le Gardien créa, se révèlent plus que jamais dans les monuments en marbre érigés sur les quatre tombes des proches parents d'Abdu'l-Bahá. Dessinés en Italie selon les instructions du Gardien et exécutés la-bas dans le marbre blanc de Carrare, ils furent envoyés par bateau a Haïfa et érigés entre 1932 et 1942. Autour de ces tombes; il créa les magnifiques jardins que nous appelons communément les "jardins des Monuments" et qui entourent le centre de cet arc sur le Mont Carmel aux abords duquel devront être réunis dans l'avenir les Institutions internationales de la foi.

Pendant trois semaines ces restes précieux demeurèrent dans cette pièce, jusqu'au 26 décembre où Shoghi Effendi télégraphia: "Veille Noël restes bien-aimées Branche plus Pure et mère 'Abdu'l-Bahá exposés. Mausolée sacré du Bab. Jour Noël confiées sol sacré Carmel. Cérémonie profondément émouvante présence représentants croyants Proche-Orient. Poussé associer grande entreprise américaine Sept Ans mémoire impérissable ces deux âmes saintes qui près fondateurs jumeaux foi et Parfait Exemple dominent ensemble avec Plus Sainte Feuille au-dessus assemblée entière fidèles. Me réjouis privilège engager mille pounds ma contribution Fonds Bahiyyih Khanum destiné inauguration issue finale assurer conclusion contrat avril prochain dernier étage restant construction Mashriqu'l-Adhkar. Temps presse occasion précieuse puissante aide providentiellement promise indéfectible".

Le génie du Gardien pour faire les choses convenablement, suivant toujours fidèlement les traces de son grand-père bien-aimé, est encore mieux démontré ici: il accomplit l'inhumation de ces deux âmes saintes qui avaient été tant aimées par Bahá'u'lláh avec un honneur et une révérence extrêmes. Cet événement est unique dans l'histoire religieuse; et je sens qu'il faut qu'il reçoive son dû. Je me rapporte encore une fois a l'article susmentionné: "la dernière pierre est posée dans les deux caveaux, les fonds sont pavés de marbre, les plaques de nom fixées pour marquer les têtes, la terre enlevée, le sentier qui mène a leur tombeau construit... Et maintenant, une nouvelle fois sur les épaules du Gardien ils sont portés pour être exposés dans la tombe Sacrée du Bab. Côte a côte, bien plus grands que les grands de ce monde, ils sont posés sur ce seuil sacré, face a Bahji, avec des cierges brûlant a la tête et des fleurs aux pieds...

Le lendemain, au coucher du soleil nous nous réunissons, une nouvelle fois, au Mausolée sacré... Lentement, soulevés par les mains des fidèles, conduits par Shoghi Effendi qui n'abandonne jamais sa précieuse charge... ils tournent une fois autour du mausolée. Le cercueil du bien-aimé Mihdi porté par le Gardien, suivi par celui de la mère d'Abdu'l-Bahá, passe lentement près de nous. Gravitant autour du mausolée, avançant dans le jardin illuminé, descendant le sentier blanc, sortant et traversant la route éclairée par la lune, cette procession solennelle passe. Hauts, paraissant se mouvoir seuls, au-dessus de la tête des fidèles les cercueils s'acheminent... Ils passent devant nous, se profilant contre le ciel nocturne... Ils s'approchent, le visage du Gardien contre cette charge précieuse qu'il porte. Ils vont vers les caveaux qui attendent. Ils posent maintenant la Branche la Plus Pure, glissant doucement le cercueil vers sa place prédestinée. Il répand sur lui des fleurs, sa main est la dernière a le caresser. La mère du Maître est alors placée de la même façon par le Gardien dans le caveau voisin... Les maçons sont appelés pour sceller les tombes... des fleurs sont jetées sur les caveaux et le Gardien les asperge d'essence de rose... Et maintenant la voix de Shoghi Effendi s'élève: il chante des Tablettes révélées par Bahá'u'lláh et destinées par lui a être lues sur leurs tombes".

Quand on se rappelle que ces événements d'une nature si délicate, créateurs de tant d'attente et d'anxiété et agissant, chaque jour sur les nerfs eurent lieu deux mois a peine après que le Gardien ait quitté le lit a la suite d'une de ses plus graves maladies, nous ne pouvons que nous émerveiller, une fois encore, sur sa vie pathétique et sa détermination de fer et sur le courage et la dévotion qui l'animaient dans toutes les choses qu'il faisait.

Enfin, Shoghi Effendi, si puissamment guidé d'en haut, avait réussi a établir son "centre focal". Mais ce ne fut que quatorze ans plus tard, qu'il put informer le monde baha'i qu'il franchissait maintenant le pas qui "inaugurerait l'établissement du Centre administratif mondial de la foi sur le Mont Carmel, l'Arche a laquelle fait allusion Bahá'u'lláh dans les passages terminant sa Tablette de Carmel". Ce pas ne fut autre que l'érection des Archives internationales baha'ies.

Peu après la construction des trois pièces supplémentaires du mausolée du Bab, au commencement des années trente, Shoghi Effendi avait établi les Archives du Centre mondial, dans ces lieux.

Il s'agissait des reliques précieuses de Bahá'u'lláh et d'Abdu'l-Bahá qui étaient déjà en possession de la famille du Maître et des nombreux anciens baha'is vivant en Palestine. Les visiter, c'était une expérience émouvante et profonde. "Si on pouvait marcher dans un musée de reliques authentiques de l'époque et de la vie du Christ", ai-je écrit en 1937, après les avoir vues pour la première fois, "qu'auraient-elles signifié pour les chrétiens croyants? S'ils avaient vu ses sandales, poussiéreuses par la route entre Bethléem et Jérusalem, ou le manteau couvrant ses épaules ou l'habit protégeant sa tête du soleil, quelle atmosphère de certitude, d'étonnement et même d'adoration aurait remué les héritiers de sa foi. Si leurs yeux pouvaient se poser sur une ligne même fragmentaire écrite par sa main... pour la plupart des gens du monde la signification de ces choses est au dela de leur imagination, mais pour les baha'is, croyant dans la plus récente révélation de la volonté de Dieu jusqu'ici révélée a toute l'humanité sur la planète, cet inestimable privilège a été sauvegardé".

Au fur et a mesure que les croyants apprenaient davantage sur ces archives et que les pèlerins, en nombre toujours croissant, les visitaient et voyaient de quelle manière ces objets historiques et sacrés étaient préservés, avec quelle beauté ils étaient exposés, avec quelle vénération disposés, ils commençaient a envoyer d'Iran des articles vraiment précieux associés aux figures centrales de la foi, ainsi qu'a ces martyrs et héros. Parmi ces objets supplémentaires, fortement bienvenus, il y avaient ceux appartenant au Bab, offerts par les Afnans qui enrichirent grandement la collection. Ces archives prirent une telle dimension, qu'il fallut transformer la petite maison où les restes de la Branche la plus Pure et de sa mère furent déposés avant leur inhumation, en une annexe de musée. Les deux endroits furent appelés, pour la facilité de l'expression "Grande" et '"Petite" Archives ou encore "l'Ancienne" et "la Nouvelle".

Ce fut en 1954, durant la première année de la Croisade mondiale que Shoghi Effendi décida de commencer ce qu'il appela "le premier et le principal édifice destiné a constituer le siège du Centre administratif mondial baha'i qui devrait s'établir sur le Mont Carmel". Son choix se porta sur un bâtiment qu'il considérait nécessaire, urgent et faisable, nommément, un bâtiment pour héberger les reliques historiques et sacrées réunies en Terre Sainte et qui étaient dispersées jadis dans six pièces et deux bâtiments séparés. Avec Naw Ruz 1954, l'excavation des fondations commença.

Shoghi Effendi était guidé dans le choix des plans pour les édifices de l'importance de celui qu'il avait en vue, par trois considérations: Il devait être beau, il devait être digne et il devait avoir une valeur perpétuelle et ne pas refléter le style transitoire (et selon lui en général très laid) des édifices modernes construits dans un temps d'expérimentation et de recherche de formes nouvelles. 11 était un grand admirateur de l'architecture grecque et considérait le Panthéon d'Athènes comme un des plus beaux édifices jamais construits. Il choisit les proportions du Panthéon comme modèle mais transforma l'ordre dorique des chapiteaux en chapiteaux ioniques. Il approuva le plan final lorsque ses nombreuses suggestions y furent incorporées; et "cet édifice imposant et saisissant fut terminé en 1957. Cela coûta approximativement un quart de million de dollars. Comme pour le mausolée du Bab, il fut entièrement sculpté en Italie et envoyé par bateau a Haïfa. Non seulement chaque pierre était numérotée, mais des cartes montrant l'emplacement de chacune d'elles, facilitait la mise en place. Sauf pour les fondations, le ciment armé, les murs et le plafond il ne serait pas incorrect de dire que c'est un bâtiment fabriqué entièrement a l'étranger et monté localement,

Aucun travail entrepris par le Gardien ne peut mieux illustrer son originalité, son indépendance envers les idées reçues et les conseils des autres et sa détermination de faire les choses rapidement. Il passa d'abord beaucoup de temps a étudier sur le terrain, avec des ficelles tendues, les dimensions du bâtiment, la position exacte qu'il voulait pour l'édifice. Cette position changea de nombreuses fois jusqu'à ce qu'il soit satisfait. Il s'occupa ensuite du paysage, traçant les sentiers, plantant des arbres et des gazons. Il informa Leroy Ioas, qui devait superviser le travail localement (comme Ugo Giachery supervisait l'autre partie des travaux en Italie) que l'édifice devait être construit par l'arrière. Il ajusta la façade avec les jardins qui entouraient pratiquement le bâtiment de trois côtés, ne laissant qu'une marge de cinq mètres pour les travaux! Il en résulta que l'édifice s'élevait dans un jardin planté qui avait poussé et mûri lorsque le bâtiment fut terminé, et le site loin d'avoir cet aspect désolé de terre tassée habituel aux chantiers, paraissait avoir toujours été la. Ce que le Gardien fit la était vraiment providentiel, car sous sa direction, avec son goût impeccable, son sens parfait des proportions, tout était terminé a sa mort. En fait, il avait si bien préparé et terminé tout, que lorsqu'il fallut placer les meubles et les objets d'art' (en français dans le texte)qu'il avait choisis et achetés, tout ce qui était nécessaire était sous la main et les reliques et les objets d'intérêt historique rassemblés si assidûment dans les grande et petite archives furent placés a l'emplacement qu'il avait désigné pour eux, plus ou moins comme il l'aurait fait lui-même.

Dans son dernier message de Ridvan au monde baha'i, la satisfaction de Shoghi Effendi en ce qui concerne le bâtiment des Archives qu'il avait choisi et érigé apparaît clairement. Après avoir annoncé la fin des travaux, il écrivait que cet édifice "contribue, a un degré sans précédent, par sa couleur, son style classique et ses proportions gracieuses, et en conjonction avec le mausolée majestueux et couronné d'or qui s'élève plus loin, a la gloire grandissante des institutions centrales d'une foi mondiale tapies au coeur de la Montagne sacrée de Dieu".

Dans un message adressé au monde baha'i, le 27 novembre 1954, une nouvelle fois a l'occasion de l'ascension de son bien-aimé Maître, Shoghi Effendi insiste sur l'importance de cet édifice, affirmant que la possession d'un morceau de terrain longtemps désiré et qu'il avait enfin acquis rendait possible de procéder a l'érection des Archives internationales baha'ies. "L'érection de cet édifice, poursuivait-il, annoncera en retour, la construction, au cours des époques successives de l'âge de formation de la foi, plusieurs autres structures qui serviront de sièges administratifs et des institutions divinement ordonnées telles que le Gardiennat, les Mains de la Cause, la Maison Universelle de Justice. Ces édifices, sur un grand arc élancé, et suivant un style architectural harmonieux, entoureront les tombeaux de la Plus Sainte Feuille, dont le rang est plus élevé parmi les membres de son sexe dans la Dispensation baha'ie, de son frère, qui fut offert comme rançon par Bahá'u'lláh pour l'animation du monde et son unification, et leur mère, proclamée par Bahá'u'lláh comme son 'épouse dans tous les mondes de Dieu'. L'achèvement final de cette prodigieuse entreprise marquera le sommet du développement d'un Ordre administratif mondial, divinement désigné, dont le commencement peut être tracé aussi loin que les années clôturant l'âge héroïque de la foi."

Si grande était l'importance que Shoghi Effendi attachait a cet "arc", dont il avait étudié soigneusement les lignes sur le terrain et qui s'étend sur la montagne sous la forme d'un gigantesque arc de cercle, ceinturant les tombes des plus proches parents d'Abdu'l-Bahá et sur le côte droit duquel se tient maintenant le bâtiment des Archives, qu'il annonça son achèvement dans son dernier message de Ridvan, en 1957: "Le plan destiné a assurer l'extension et l'achèvement de l'arc servant comme base a l'érection des édifices futurs du Centre administratif mondial baha'i, a été mené avec succès."

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Chapitre 12. L'EDIFICATION DU CENTRE MONDIAL

Souligner, renforcer et, en fait, rendre souvent réalisables des grandes entreprises telles que l'érection de la superstructure du mausolée du Bab, la construction des Archives, l'aménagement des terrasses sur le Mont Carmel, et de nombreuses autres activités comme l'achat des terrains a Haïfa et 'Akka, c'était la une tâche a laquelle Shoghi Effendi attachait beaucoup d'importance et qu'il poursuivit tout au long de son ministère. Il avait réussi, avant sa mort, a créer un anneau protecteur de terrains autour du mausolée le plus saint, la tombe de Bahá'u'lláh et autour des tombeaux du Bab, d'Abdu'l-Bahá, de sa mère, sa soeur et son frère. En outre, il avait choisi et acheté le terrain sur le Mont Carmel qui servira au futur temple baha'i. Si nous considérons qu'a l'époque de l'ascension d'Abdu'l-Bahá, la superficie des propriétés 'baha'ies sur le Mont Carmel n'excédait probablement pas 10.000 mètres carrés, et qu'elle s'élevait, en 1957, a 230.000 mètres carrés, et qu'a Bahji, ces chiffres étaient de 1.000 mètres carrés en 1921 et 270.000 mètres carrés au moment de l'ascension du Gardien en 1957, nous obtiendrons alors une idée de ses réalisations en ce domaine, Grâce a la générosité des baha'is, a leurs legs, a leurs réponses a ses appels en temps de crise, a l'emploi des fonds qu'il détenait, Shoghi Effendi réussit a acheter ces terrains et a métamorphoser ainsi la situation de la foi a son Centre mondial.

En mai 1931, le Gardien télégraphiait a l'Assemblée Spirituelle Nationale des Bahá'ís des Etats-Unis et du Canada: "Assemblée américaine incorporée comme corps religieux reconnu en Palestine détient titre propriété comme mandataire croyants américains. Poste titre acte propriété déjà transférée leur nom. Prestige foi grandement rehaussé ses fondations consolidées. Amour."

C'était le premier pas vers la constitution des Branches palestiniennes, qui devinrent ultérieurement des Branches israéliennes, des différentes Assemblées Nationales, et l'enregistrement a leur nom des propriétés baha'ies en Terre Sainte. Bien que le pouvoir de disposition de ces propriétés appartînt au Centre mondial, néanmoins le prestige de la foi était grandement rehaussé par ces changements de noms, les Lieux Saints consolidés et sauvegardés et son caractère mondial accentué aux yeux des autorités. Les communautés nationales baha'ies étaient en même temps encouragées et fortifiées. Les messages de Shoghi Effendi sur ce thème reflètent clairement sa politique en cette matière: "Branche palestinienne Assemblée Nationale, première institution légalement constituée secteur oriental monde baha'i... "; " ... reconnaissance éminents services enrichissant continuellement annales réalisations associées éminente communauté monde baha'i me dispose transférer propriété grande valeur acquise enceinte mausolée Mont Carmel nom Branche palestinienne Assemblée américaine"; "Tout effort sera exercé en Terre Sainte, comme un hommage a l'esprit superbe animant les croyants australiens et néo-zélandais et a leurs labeurs incessants... pour hâter le transfert d'une partie des Dotations internationales baha'ies au nom de la branche israélienne nouvellement constituée de votre Assemblée, un acte qui, en premier lieu, dispensera a votre Assemblée un grand bénéfice spirituel et matériel et qui renforcera les liens l'attachant au Centre mondial..."

Avant sa mort Shoghi Effendi avait déjà établi neuf de ces Branches nommément, celles des Etats-Unis, du Canada, de l'Australie, de la Nouvelle Zélande, des Iles Britanniques, de l'Iran, du Pakistan, de l'Alaska et celle de l'Assemblée Spirituelle Nationale des baha'is de l'Inde et de Birmanie.

Ayant construit les trois pièces supplémentaires du mausolée du Bab, et achevé la restauration du Manoir de Bahá'u'lláh, produisant ainsi des preuves locales et tangibles de la force de la communauté baha'ie et démontrant aux autorités britanniques, par les victoires remportées sur les briseurs du Covenant, qu'il avait le soutien des baha'is du monde, Shoghi Effendi s'attacha a obtenir pour les Lieux Saints baha'is l'exonération des impôts municipaux et gouvernementaux. Ce n'était pas très difficile d'obtenir cette exonération pour un bâtiment, de toute évidence un lieu sacré et visité par les pèlerins. Mais l'obtenir pour tous les terrains acquis par la foi et pour la plupart enregistrés au nom des personnes privées, était une autre affaire.

Les gouvernements et les municipalités sont toujours réticents quand il s'agit de la perte d'une source de revenus. Ils craignent également de créer un précédent et de voir les autres communautés se précipiter pour obtenir les mêmes avantages. C'est pourquoi, l'exonération totale, y compris les droits de douane, obtenue par Shoghi Effendi peut être considérée comme une grande réalisation. Les plus importantes victoires, en ce domaine, furent toutes remportées a l'époque du Mandat britannique, le gouvernement israélien acceptant le statut obtenu par les baha'is, avant 1948.

Dans ses premiers efforts pour l'obtention de cette forme de reconnaissance, Shoghi Effendi fut aidé, au commencement des années trente, par Sir Arthur Wauchope, le Haut Commissaire de la Palestine a cette époque. Ce Haut-Commissaire semble avoir été, a en juger d'après ses lettres a Shoghi Effendi, un homme courtois, aimable et noble d'esprit. Le 26 juin 1933, nous le voyons écrire a Shoghi Effendi: "J'ai reçu votre lettre du 21 juin et je me hâte de vous écrire pour vous en remercier et pour vous assurer que lorsque le cas que vous mentionnez me sera adressé pour décision, sous la rubrique (des Lieux Saints) de la Palestine en Conseil, il recevra ma plus attentive considération". Presqu'un an plus tard le 10 mai 1934, Shoghi Effendi câblait a l'Amérique: "Négociations prolongées autorités Palestine abouti exonération taxe tout domaine entourant dédiés Mausolées Mont Carmel." Il ajoutait que ce pas était équivalent a l'assurance reconnaissance indirecte caractère sacré Centre international foi.

A ce sujet, il y a deux lettres, l'une du 16 mai 1934 de Sir Arthur a Shoghi Effendi où il dit: "J'espère que cette exonération vous aidera a poursuivre votre belle oeuvre". La seconde lettre est du Gardien a Sir Arthur dans laquelle il affirme: "L'agréable nouvelle vient juste de me parvenir par le Commissaire de District de Haïfa que l'exonération d'impôts pour les propriétés baha'ies sur le Mont Carmel a été accordée par le gouvernement". Il ajoute son appréciation et celle de la communauté baha'ie pour l'intérêt porté par son Excellence a cette affaire et dit que cette décision ouvre la voie 'la notre projet d'embellir graduellement cette propriété pour l'usage et la joie du peuple de Haïfa..."

En lisant ces fins heureuses d'histoires on n'obtient aucune idée sur ce que Shoghi Effendi traversa concernant l'achat, l'exonération des taxes et la sauvegarde des propriétés au Centre mondial.

Un télégramme du 28 mars 1935 a l'Assemblée Nationale de l'Amérique, donne un des innombrables exemples de ce qui se passait réellement: "Contrat pour achat et transfert a Branche palestinienne Assemblée américaine propriété Dumit située centre domaine dédié aux Mausolées sur le Mont Carmel signé. Quatre ans litige impliquant pétitions monde baha'i Haut Commissaire Palestine abandonné. Propriétaires exigent quatre mille pounds. Moitié somme disponible. Croyants américains unis contribueront-ils ensemble mille pounds avant fin mai et mille pounds restant dans neuf mois. Suis contraint appeler corps entier communauté américaine subordonner intérêts nationaux de foi a ses exigences urgentes primordiales de son Centre mondial". L'Assemblée américaine répondit deux jours plus tard, que la communauté baha'ie américaine il accomplira d'un seul coeur glorieux privilège conféré a elle par le bien-aimé Gardien."

Combien de fois Shoghi Effendi n'a-t-il pas parlé de la Terre Sainte comme le "coeur et le centre nerveux" de la foi! Le protéger, le développer et répandre sa gloire faisaient partie de ses fonctions de Gardien. En plus de ses contacts officiels avec les autorités gouvernementales et municipales il maintint des relations courtoises et amicales avec de nombreuses personnalités non baha'ies. L'esprit de tolérance qui caractérisait si fortement le Gardien, son manque total de préjugé et de fanatisme, la sympathie et la courtoisie qui le distinguait, toutes ces qualités se reflètent dans ses lettres et messages a ces personnalités. Pendant les premières années de son ministère, il fut longtemps en correspondance avec le Grand Duc Alexandre de Russie pour qui, d'après le ton de ses lettres, il avait une évidente affection. Il s'adresse a lui comme "mon vrai frère dans le service de Dieu". "Le grand Duc était très intéressé par un mouvement appelé l'Unité des Ames" (Unity of Souls) et Shoghi Effendi l'encourageait: "je suis de plus en plus impressionné écrit-il, par la similitude frappante de nos buts et principes et j'implore le Tout-Puissant de bénir ses serviteurs dans leur service a la cause de l'humanité souffrante". Le Grand Duc, dans une lettre au Gardien écrit: il... Je dois vous confesser, mon cher frère et collaborateur, que dans mon modeste travail, je me sens occasionnellement découragé... la puissance des forces du mal sous l'influence desquelles vit la majorité de l'humanité, est éprouvante." Shoghi Effendi répond a cette lettre magnifiquement:

"... J'assure mon cher collaborateur, dans le service de Dieu, que moi aussi, je me sens souvent opprimé par la montée de la vague d'égoïsme, de matérialisme grossier qui menace d'engloutir le monde, et je sens que, quelque pénible que soit notre tâche commune, nous devons persévérer jusqu'à la fin et prier continuellement et ardemment pour que l'esprit éternel de Dieu remplisse si bien l'âme des hommes qu'ils se lèvent avec une nouvelle vision pour servir et sauver l'humanité. Prière et effort persistant individuel, je crois, doivent recevoir une importance plus grande et plus large en ces jours de violences et de ténèbres..."

Shoghi Effendi était en contact non seulement avec la Reine Marie de Roumanie et un certain nombre de sa parenté, mais également avec d'autres personnes de lignée royale comme la Princesse Marina de Grèce, qui devint plus tard la Duchesse de Kent, et la Princesse Kadria d'Egypte. A beaucoup de ces personnes ainsi qu'a des hommes éminents comme Lord Lamington, un certain nombre des premiers Hauts Commissaires de la Palestine, des orientalistes, des professeurs d'université, des éducateurs etc, Shoghi Effendi avait l'habitude d'envoyer des exemplaires des derniers volumes du Bahá'í World, ou une de ses traductions récemment publiée, avec une carte de visite (pratiquement la seule occasion où il s'en servait, la principale fonction des cartes de visite paraissant être pour lui celle d'un bloc notes! ) Il était toujours très méticuleux, dans la mesure où il s'agissait d'une relation de mutuelle courtoisie et d'estime, pour envoyer des messages de condoléances a une connaissance qui avait subi un deuil, exprimant sa "sincère sympathie" pour la "grande perte" subie. Ces messages étaient souvent envoyés par câbles ou télégrammes. Ils touchaient profondément les destinataires et lui créaient une réputation démentant l'image que les briseurs du Covenant essayaient, de leur mieux, de donner de lui. Il félicitait également souvent les gens a l'occasion d'un mariage ou d'une promotion.

En plus de ces contacts personnels, Shoghi Effendi était en relation, bien plus qu'on ne le suppose communément, avec des organisations non baha'ies. C'était particulièrement vrai pour les Espérantistes, dont l'unique but était d'oeuvrer a la réalisation d'un des principes baha'is: une langue auxiliaire universelle doit être adoptée dans l'intérêt de la paix mondiale.

Nous avons les copies de ses messages personnels aux Congrès Universels des Espérantistes tenus en 1927, 1928, 1929, 1930, et 1931, et sans doute il envoya de nombreux autres messages similaires a d'autres occasions. Shoghi Effendi non seulement répondait chaleureusement si une ouverture lui était faite, mais encore il prenait souvent l'initiative d'envoyer des représentants baha'is, choisis par lui, a diverses conférences dont l'objet coïncidait avec celui des baha'is. Ainsi nous le voyons écrire, en 1927, a l'Association Universelle Espérantiste, que Martha Root et Julia Goldman assisteront a leur Congrès de Dantzig comme les représentantes officielles baha'ies et qu'il a confiance que cela "servira a fortifier les liens de communion qui existent entre les Espérantistes et les adeptes de Bahá'u'lláh dont l'un des principes cardinaux... est l'adoption d'une langue internationale auxiliaire pour toute l'humanité". Dans sa lettre adressée aux délégués et aux amis assistant a ce dix-neuvième Congrès Universel Espérantiste, il écrit:

"Mes chers collaborateurs au service de l'humanité:

Je prends un grand plaisir a m'adresser a vous et a vous souhaiter... du fond du coeur un réel succès dans l'oeuvre que vous accomplissez pour la promotion et le bien de l'humanité.

Il vous intéressera, j'en suis sûr, d'apprendre qu'a la suite des admonitions répétées et emphatiques d'Abdu'l-Bahá, ses nombreux disciples, même dans les villages et les hameaux les plus reculés de l'Iran ' où la lumière de la civilisation occidentale a péniblement pénétré jusqu'aujourd'hui, ainsi que dans de nombreuses autres régions de l'Est, ont entrepris, vigoureusement et avec enthousiasme, l'étude et l'enseignement de l'espéranto, pour l'avenir duquel ils chérissent les plus hautes espérances..."

Le Gardien lui-même était tenu en grande estime par des personnes travaillant pour des idéaux semblables a ceux des baha'is. En 1926, Sir Francis Younghusband lui écrivait au sujet du "World Congress of Faiths" (Congrès Mondial des Fois): "Maintenant je désire vous demander une grande faveur. Une fois encore je veux essayer de vous persuader a venir en Angleterre et a assister au Congrès. Votre présence, ici, aurait une grande influence et serait hautement appréciée. Et, nous payerions volontiers les dépenses que vous pourriez avoir". Le Gardien déclina cette invitation mais prépara un article pour être présenté. Ses propres projets et travaux l'empêchaient, trouvait-il, d'ouvrir une telle porte.

En 1925, le Zionist Exécutive (I'Exécutif Sioniste) de Jérusalem l'invita a assister a une manifestation prévue a l'occasion de l'établissement d'une université dans cette ville.

Shoghi Effendi leur câbla, le 1er avril: "Apprécie aimable invitation Regrette incapacité être présent. Bahá'ís espèrent et prient l'établissement de ce siège du savoir puisse contribuer a la renaissance d'une terre de tant de souvenirs sacrés pour nous tous et pour laquelle Abdu'l-Bahá chérissait les plus hautes espérances". A ce message ils répondirent dans des termes cordiaux: "Zionist Executive apprécie beaucoup votre message amical et bons voeux. Nous sommes confiants que université nouvellement établie peut contribuer non seulement avancement sciences et savoir mais aussi a meilleure compréhension entre hommes lequel idéal est si bien servi par baha'is". Vingt cinq ans plus tard, le lien établi existait encore: "L'université hébraïque a été vraiment très reconnaissante de recevoir votre chèque de 100 pounds, comme une contribution de Son Eminence Shoghi Effendi Rabbani a l'oeuvre de cette institution... Nous sommes très heureux de savoir que Son Eminence est consciente de l'importance de l'oeuvre que cette université accomplit et de recevoir ce don généreux d'appréciation de sa part..."

Un câble de Shoghi Effendi, envoyé en Inde en décembre 1930, est d'un intérêt particulier parce qu'il montre comment, jusqu'à la fin de sa vie, il associait tendrement la Plus Sainte Feuille aux messages qui lui paraissaient convenables: "Transmettez Conférence Indienne Femmes Asiatiques de la part Plus Sainte Feuille soeur Abdu'l-Bahá et moi-même notre intérêt véritablement profond leurs délibérations. Puisse Tout Puissant guider bénir leur haute entreprise".

En plus de cette large correspondance avec des personnalités éminentes et des nombreuses associations, Shoghi Effendi avait l'habitude de recevoir chez lui des personnes distinguées comme Lord et Lady Samuel, Sir Ronald Storrs, un autre ami d'Abdu'l-Bahá, Moshe Sharett, qui devint plus tard un des personnages officiels d'Israël des plus aimés et des plus éminents, Professeur Norman Bentwich, des écrivains, des journalistes et des notables...

Quelque importants qu'aient été ces contacts et échanges, les plus importants de tous furent, cependant, ceux qu'il maintenait avec les personnalités officielles aussi bien pendant le Mandat britannique que plus tard, après la guerre de l'Indépendance et l'établissement de l'Etat d'Israël. Bien que cordiaux, ces contacts avec les représentants des deux gouvernements auraient été encore plus cordiaux sans l'influence insidieuse et persistante exercée par toutes sortes d'ennemis de la foi.

Il faut aussi ajouter que la plupart des collaborateurs de Shoghi Effendi manquaient d'envergure. Une fois il me fit remarquer qu'il était vraiment dommage que tant de personnes de bien manquent de jugement, et tant de personnes intelligentes manquent de caractère, soulignant que l'idéal serait une personne de bien qui soit en même temps intelligente. Il eut sa pleine part des deux extrêmes en tant que Gardien, mais il trouva rarement chez les personnes qui le servaient la combinaison qu'il désirait. Je me rappelle qu'il me dit une fois qu'un proverbe persan dit qu'il vaut mieux avoir un ennemi sage qu'un ami idiot! Un exemple de ce que le Gardien devait supporter est fourni par cette histoire que m'a racontée un membre de sa famille. Il m'a dit qu'un Anglais (pas n'importe qui) lui avait dit qu'il aimerait rendre visite a Shoghi Effendi, et cette personne lui avait répondu qu'il était bienvenu a le faire, mais qu'il ne devait pas s'attendre a ce que le Gardien le lui rende, car il ne le faisait jamais. On peut facilement comprendre que des remarques sans tact et irréfléchies comme celle-ci élevaient un mur d'incompréhension autour de

Shoghi Effendi, qui, combinées avec les flèches des gens réellement mal intentionnés, le desservaient auprès du public et l'éclairaient sous une détestable lumière. Si cet Anglais avait rencontré Shoghi Effendi, il aurait été si impressionné qu'il n'aurait jamais pensé si le Gardien allait lui rendre sa visite ou non. Mais naturellement après cette remarque il n'approcha jamais le Gardien. Le jugement du Gardien était cependant si parfait qu'en dirigeant strictement ses prétendus collaborateurs et subordonnés il accomplissait, dans des situations compliquées et sans espoir, des miracles. Sans avoir lui-même un esprit tortueux, il pouvait voir fonctionner celui des autres. Aussi évitait-il d'insister imprudemment sur un sujet au mauvais moment afin de ne pas se voir signifier un refus catégorique qui aurait mis la cause dans une impasse de laquelle il n'aurait pu la sortir que fort longtemps après.

Quand on pense a Shoghi Effendi, a ce qu'il était, a la grandeur de son rang et de ses capacités, on ne peut que ressentir un immense regret qu'il ait été privé de la compagnie des grands hommes de ce monde. Cette compagnie du moins dans une faible mesure, aurait pu être intéressante et encourageante pour lui. Souvent, dans les remarques qu'il me faisait, je sentais que de telles relations lui manquaient.

Shoghi Effendi voyait très clairement a travers les gens, avec une perspicacité plutôt divine qu'humaine.

Dès le commencement, Shoghi Effendi chercha a démontrer, dans toutes ses relations avec les officiels, que la foi était une religion indépendante et universelle dont le Centre mondial spirituel et administratif était situé en Terre Sainte. Il passa trente six ans pour faire reconnaître ce fait et pour obtenir les droits qu'un tel statut donnait a la foi baha'ie. Il devait, en particulier, recevoir dans les occasions officielles, ce qui lui était dû en tant que Chef héréditaire d'une telle foi. De nombreuses raisons parmi lesquelles, l'insignifiance numérique de la communauté baha'ie en Palestine, le défi lancé a son autorité par les briseurs du Covenant immédiatement après l'ascension du Maître, la répugnance des autorités a être impliquées dans des affaires religieuses firent que les deux gouvernements britannique et israélien étaient peu enclins a accorder a Shoghi Effendi le respect et la préséance légitimement dûs a sa charge unique. C'est pour cette raison que, a de très rares exceptions près, le Gardien évita d'assister a des manifestations officielles. Abdu'l-Bahá, ne se rendit jamais a Jérusalem par ce que, disait Shoghi Effendi, "Il n'aurait pas été traité de la façon que son rang élevé et l'importance historique de sa visite méritaient. Cela nous donne une idée des implications de cette lutte."

Au commencement de son ministère, une expérience fit comprendre a Shoghi Effendi les pièges qui l'attendaient s'il acceptait les invitations que les autorités locales lui envoyaient a telle ou telle occasion, par exemple la visite officielle d'une personnalité a Haifa. Il me raconta qu'il assista a une réception donnée par le Commissaire du District en l'honneur du Haut Commissaire. En entrant dans la pièce, Shoghi Effendi trouva que le seul siège vacant, a part celui réservé au Haut commissaire au centre et en haut de la pièce, était celui qui se trouvait a la droite de celui-ci, sans hésiter le Gardien alla s'y asseoir. Ce siège était réservé pour le Commissaire du District qui, ne voulant pas demander publiquement a Shoghi Effendi de l'évacuer, fit venir un autre siège pour lui-même. Shoghi Effendi savait très bien qu'a une autre occasion similaire on ne permettrait pas qu'un tel incident se renouvelle et il n'assista plus jamais a de telles manifestations.

Il paraît faire allusion a ceci ou du moins au dilemme qui se posait a lui, dans une lettre au Colonel Stewart B. Symes, ancien gouverneur de Haïfa, transféré a Jérusalem et nommé Secrétaire Général de l'Administration de la Palestine. Le 17 mai 1925, Shoghi Effendi lui écrivit et le félicita pour sa nomination. Il paraît alors que le Colonel Symes vint a Haïfa pour une visite officielle car nous voyons Shoghi Effendi lui écrire, une nouvelle fois, le 25 du même mois: "En raison des considérations diverses soulevées par le statut non encore défini de la Communauté baha'ie il m'est impossible, a mon grand regret, de participer en personne aux diverses manifestations publiques organisées en votre honneur. Je me vois ainsi privé du grand plaisir et privilège d'élever ma voix non seulement au nom de la communauté locale mais aussi de la part des baha'is du monde entier, en reconnaissance et appréciation de la bonne volonté et du haut sens de la justice qui ont caractérisé votre attitude envers les différents problèmes qui se sont soulevés par l'ascension soudaine d'Abdu'l-Bahá.

Je suis sûr que vous comprendrez que mon absence forcée de ces réunions n'implique en aucune façon un manque de cordialité ou d'amitié envers le représentant d'une administration que les baha'is ont toutes les raisons de regarder avec une grande estime et une confiance profonde". Il poursuit en invitant le Colonel et Mme Symes ainsi que sa mère a venir prendre le thé dans les jardins, et si cela ne se pouvait il irait leur rendre visite chez eux. Il est intéressant de noter, qu'un quart de siècle plus tard ou presque, une situation similaire se créa, mais cette fois a l'occasion de la visite du Premier Ministre Ben Gourion, et que les mêmes raisons conduisirent le Gardien a prendre une attitude similaire.

Shoghi Effendi était en excellents termes avec le Colonel Symes qui n'était autre que ce Gouverneur de la Phénicie qui parla aux funérailles du Maître et assista a la réunion du quarantième jour dans sa maison. C'est au Colonel Symes que Shoghi Effendi avait écrit, le 5 avril 1922, au moment de sa retraite: "Comme je suis contraint de quitter Haïfa, pour raison de santé j'ai nommé comme représentant pendant mon absence la soeur d'Abdu'l-Bahá, Bahfyyih Khanum" et il poursuit: "Pour l'aider dans la conduite des affaires du Mouvement baha'i dans ce pays et ailleurs, j'ai également nommé un comité composé des baha'is suivant (huit hommes de la communauté locale dont trois gendres d'Abdu'l-Bahá) ... Le président de ce comité, qui sera bientôt élu par ses membres, avec la signature de Bahfyyih Khanum a mon autorité pour conclure quelque affaire qu'il serait nécessaire de considérer et de décider pendant mon absence.

Je regrette infiniment de ne pouvoir vous voir avant mon départ, pour exprimer de manière plus adéquate la satisfaction que je ressens de savoir que votre sens de justice sauvegardera les intérêts de la cause de Bahá'u'lláh chaque fois qu'il sera fait appel a vous".

Les relations cordiales entre Symes et Shoghi Effendi et l'estime qu'il avait, de toute évidence, pour le caractère du Gouverneur sont reflétés dans la lettre qu'il lui écrivit a son retour: "C'est un devoir agréable pour moi de vous informer de mon retour en Terre Sainte après une période de repos, de méditation et de préparation a mes fonctions officielles". Et il poursuit: "je me suis senti, après le décès de mon grand-père bien-aimé, trop exténué, écrasé et triste pour pouvoir conduire efficacement les affaires du Mouvement baha'i. Maintenant que je me sens, une nouvelle fois, restauré, reposé et en position de réassumer mes pénibles obligations, je désire vous exprimer a cette occasion ma reconnaissance sincère et mon appréciation pour la considération sympathique que vous avez montrée envers le Mouvement pendant mon absence".

La lettre exprime, dans le paragraphe suivant, une chaleur inhabituelle de sentiment: "C'est un grand plaisir et un privilège pour moi de renouveler mes relations avec vous et Mme Symes, relations qui, je l'espère, grandiront avec le temps vers une amitié chaleureuse et durable". Shoghi Effendi termine cette lettre par "ses sincères amitiés et meilleurs voeux et signe simplement "Shoghi".

L'échange de correspondance avec le Colonel Symes (qui fut fait, plus tard, Chevalier et devint le Gouverneur Général de Soudan, avant et pendant la seconde guerre mondiale) se poursuivit durant des années, même après sa retraite.

En 1927, Shoghi Effendi lui écrivait: "je prends la liberté de joindre, pour votre information, un exemplaire de ma dernière communication aux baha'is des pays occidentaux et concernant la situation en Egypte... Nous sommes très réconfortés par la pensée qu'a un moment où nous devons faire face a des problèmes délicats et embarrassants, la Palestine est sous une administration animée par des motifs les plus élevés de rectitude et de justice, et de laquelle, nous, les baha'is, nous avons toutes les raisons d'être satisfaits et reconnaissants. Je suis heureux que le Bahá'í Year Book vous ait intéressé...

(Photo)

"Et il termine en envoyant ses sincères amitiés a lui et a Mme Symes. Le 27 décembre 1935, nous trouvons Symes (maintenant Sir Stewart) écrivant a Shoghi Effendi du 'Palace' a Khartoum": "Merci infiniment pour votre aimable voeu de Noël et pour le livre..." Du Soudan également, un an plus tard, le 9 avril 1936: "je vous remercie de m'avoir si aimablement envoyé le volume V du Bahá'í World. Je souhaite que quelque peu de l'esprit baha'i vienne transformer les affaires nationales et internationales! J'espère que tout va bien pour vous et pour votre oeuvre..."

La dernière lettre de Symes a Shoghi Effendi que nous trouvons dans les archives du Gardien, est écrite en juillet 1945; elle témoigne de la permanence des rapports toujours chaleureux et courtois du Gardien envers ceux qui répondaient a ses ouvertures. Il apprit que le fils de Symes avait été tué pendant la guerre. "Ma femme et moi" lui écrit Symes, "avons été émus par votre câble. C'était vraiment aimable a vous de vous souvenir de nous dans notre chagrin..." et il termine sa longue lettre au Gardien: "Si vous deviez visiter l'Angleterre, j'espère que vous nous en aviserez, car ce sera un grand plaisir pour nous de vous rencontrer une nouvelle fois, avec nos meilleurs souvenirs et amitiés..."

Une autre personnalité officielle qui était, de par sa position, directement impliquée dans les affaires de la Communauté baha'ie a son Centre mondial, c'était le Commissaire de District. Pendant ces années où Shoghi Effendi recherchait a obtenir la reconnaissance de la foi par des privilèges tangibles, Edward Keith-Roach, O.B.E., occupait ce poste. C'était un homme d'une envergure bien différente de celle de Symes, mais il était amical et serviable et paraissait avoir de l'affection pour Shoghi Effendi. La correspondance entre Shoghi Effendi et Keith-Roach va de 1925 a 1939. Keith-Roach, sans doute parce qu'il savait que les autorités supérieures l'approuvaient, était très coopératif non seulement en facilitant et expédiant les affaires de Shoghi Effendi, mais aussi en émettant des suggestions que le Gardien adoptait parfois. La première copie que nous trouvons d'une lettre de Shoghi Effendi a ce commissaire est si simple et si typique de la chaleur avec laquelle Shoghi Effendi répondait a ceux qui lui faisait une ouverture dans un bon esprit, que je ne puis m'empêcher de la citer. Elle est datée du 25/12/25 et dit: "Mon cher M. Keith-Roach: je suis touché par votre agréable message de bons voeux et d'amitié et je me hâte a répondre pleinement par des sentiments réciproques a votre lettre.

Avec mes meilleurs voeux de joyeux Noël, je suis sincèrement vôtre. Shoghi Rabbani."

Il apparaît des nombreuses lettres échangées entre Shoghi Effendi et Keith-Roach, qu'ils se rencontraient souvent. En 1935, quand Keith-Roach était hospitalisé a Jérusalem, Shoghi Effendi lui écrivit: "Merci beaucoup pour vos lettres... Je suis heureux d'apprendre que votre santé va s'améliorant et j'espère que vous pourrez, a votre retour, venir prendre le thé avec moi dans les nouveaux jardins entourant le Tombeau." On trouve souvent dans sa correspondance avec Symes et Keith-Roach, des invitations pour un thé dans les jardins du Mont Carmel; pour Symes, ces invitations concernaient parfois Mme Symes également. Ce n'était pas seulement une façon de Shoghi Effendi d'offrir l'hospitalité a ces personnages officiels, mais aussi une manière de leur montrer, en les amenant au milieu des propriétés baha'ies, les derniers développements et les plus récents agrandissements de ces jardins. Il profitait, je n'en doute pas, de leur présence pour leur indiquer les projets futurs et pour rechercher leur aide et sympathie. En fait beaucoup de ces rendez-vous ne furent pris que dans cette intention.

Shoghi Effendi avait l'habitude, depuis le commencement de son Gardiennat et jusqu'aux années quarante, de voir lui-même les personnalités officielles, les ingénieurs, les avocats et d'autres personnages non baha'is. Il les rencontraient, non pas a leurs bureaux, mais a leurs résidences, et le plus souvent, il les recevait a sa maison ou dans les propriétés du Tombeau. Les événements de 1932 illustrent ce que cette coopération amicale permettait. Le 19 novembre 1932, le monument en marbre de la tombe de la Plus Sainte Feuille arrivait au port de Haïfa. Le 20, Shoghi Effendi écrivait a Keith-Roach: "Puis-je demander votre aide en ce qui concerne le monument en marbre qui doit être érigé sur la tombe de la soeur d'Abdu'l-Bahá et qui a été débarqué intact hier après midi. Un officier subalterne des services des Douanes veut bien l'exonérer des droits de douane si l'autorisation nécessaire lui est accordée par les autorités supérieures, En conséquence, j'en appelle a vous et je suis confiant que vous ferez tout ce que vous pouvez pour faciliter l'entrée en Palestine d'une oeuvre d'art qui, a certains égards, peut être considérée comme unique dans ce pays. Avec ma profonde gratitude et appréciation. Très sincèrement vôtre".

Le 22 novembre, Shoghi Effendi lui écrivait une nouvelle fois: "Puis-je vous offrir mes sincères remerciements pour votre réponse aimable et rapide a ma requête. Le monument a été délivré intact et j'ai donné les instructions nécessaires pour son érection immédiate. Vous remerciant encore une fois et avec mes sincères amitiés et meilleurs voeux... ". L'entrée de ce monument, sans payer les droits de douane, créa un précédent qui, au cours des décennies a venir, permit au Centre mondial de la foi d'obtenir des exonérations de plus en plus étendues se terminant par les concessions accordées par l'Etat d'Israël, concessions qui n'auraient pu être obtenues sous le Mandat.

Quatre jours plus tard, Shoghi Effendi rappelle au Commissaire de District une demande d'une importance bien plus grande que celle qu'il lui avait adressée. Toute la lettre, qui fut expédiée immédiatement après les deux autres citées plus haut, illustre une magistrale diplomatie (on est tenté de dire la diplomatie de Dieu et de Shoghi Effendi, car le premier fournit la séquence des événements et le second saisit l'occasion qu'ils offraient):

Haïfa 26 nov. 1932.
Cher Mr. Keith-Roach:

Je suis sûr qu'il vous intéressera de savoir que j'entreprends les premières démarches nécessaires en vue de l'extension des terrasses faisant partie intégrale du Mausolée et menant a la Colonie allemande.

J'ai contacté l'ingénieur municipal et je l'ai trouvé très sympathique et favorable. En conséquence, j'ai l'intention de soumettre a la Commission d'urbanisation de la ville une déclaration officielle sur les conditions dans lesquelles nous sommes prêts a ouvrir et a étendre les terrasses a nos propres frais et suivant le plan général déjà adopté.

J'espère sincèrement qu'avant la fin de l'année 1933, le voeu que vous avez exprimé et a la réalisation duquel je travaillerai de tout coeur, sera complètement réalisé.

Je suis sûr que la demande que je vous ai récemment adressée concernant le caractère sacré du Manoir a Bahji qui fait

partie intégrale du Mausolée de Bahá'u'lláh, recevra votre considération sympathique et que le certificat nécessaire a l'exonération des droits de douanes pour tout article destiné a ce bâtiment, sera accordé.

De toute évidence, Shoghi Effendi non seulement tenait le Commissaire du District complètement informé, mais il lui demandait d'une façon courtoise, amicale et magistrale, d'assurer a la foi les privilèges qu'il estimait de droit.

Keith-Roach, s'étant sans doute assuré que l'Administration de Jérusalem regardait avec sympathie l'oeuvre de Shoghi Effendi, l'aidait activement par ses suggestions et sa coopération. Ainsi trouvons-nous Shoghi Effendi lui écrire, le 2 février 1934, une lettre qui constitua un des maillons principaux de sa latte pour l'exonération d'impôts des propriétés baha'ies:

Cher Mr. Keith-Roach,

Sur votre suggestion, je joins la déclaration officielle que j'ai signée en ma qualité de Gardien de la foi baha'ie et qui, je l'espère, facilitera l'exonération d'impôts des domaines entourant le Mausolée international baha'i sur le Mont Carmel.

Je vous serais reconnaissant, si vous délivriez l'autorisation exigée pour l'exonération des droits de douane concernant la porte ornementale dorée qui fait partie de l'entrée du tombeau de la Plus Sainte Feuille.

Je joins la clef de la porte supérieure du Mausolée que, je l'espère, vous utiliserez quand vous passez a travers les jardins.

Vous assurant de ma reconnaissance perpétuelle et de mon appréciation sincère pour votre aide et considération sympathique des intérêts de la communauté baha'ie,

Je suis très sincèrement vôtre.

Trois mois plus tard, le 10 mai, le Gardien lui écrivait: "je désire vous exprimer ma profonde appréciation pour l'action que vous avez entreprise afin d'exonérer tout le domaine qui est dédié au Mausolée international baha'i sur le Mont Carmel et qui l'entoure." L'une des grandes victoires dans le développement du Centre mondial avait été remportée.

Dans une autre lettre, datée du 21 juin 1935, Shoghi Effendi attirait l'attention de Keith-Roach sur un cas juridique et ajoutait: "Toute aide que vous penserez pouvoir nous apporter dans ce cas serait, j'en suis sûr, très appréciée par moi-même et par les différentes Assemblées baha'ies dont je représente les intérêts". Tout au long de son ministère, Shoghi Effendi fit très clairement savoir aux officiels qu'il était le Chef de la foi et que derrière lui se tenait une grande foule de baha'is, dans de nombreux pays, prêts a soutenir de toute leur force ses revendications et demandes. Souvent en exprimant ses remerciements il ajoutait les sentiments de reconnaissance et d'appréciation des baha'is.

Tout en n'assistant pas aux réceptions officielles pour des raisons déjà mentionnées, Shoghi Effendi recherchait souvent a rencontrer les officiels en privé. Nous le voyons écrire a KeithRoach: "... Je serais heureux de prendre le thé avec vous, demain après midi chez moi et nous pourrions discuter de... Je peux également aller a l'Hospice, si cela vous convient mieux et a tout moment que cela vous conviendra."

Le 27 décembre 1936 KeithRoach écrivait ses remerciements "... pour vos voeux de Noël très appréciés et qui étaient a la fois beaux et parfumés." Non seulement il remerciait Shoghi Effendi pour un bouquet de fleurs mais aussi très souvent, pour les livres baha'is qu'il lui envoyait. Après le mariage du Gardien, en mars 1937, Keith-Roach lui écrivait: "Puis-je féliciter votre épouse et vous-même, avec une réelle sincérité et vous souhaiter a tous deux une vie riche au service de la grande tâche que Dieu vous a chargé d'accomplir. Quand pourrai-je venir vous voir? Avec ma profonde amitié..."

A cette lettre personnelle et chaleureuse Shoghi Effendi répondit le jour même, le 23 avril: "Je suis profondément touché par les sentiments que vous m'avez exprimés a l'occasion de mon mariage. J'apprécie grandement votre message de bons voeux et je me rappellerai toujours avec un sentiment de gratitude de l'aide que vous m'avez apportée dans ma tâche ardue. Je serai très heureux de vous souhaiter la bienvenue chez moi le jour qui vous conviendra. Vous remerciant chaleureusement de votre message..." Peu après Keith-Roach fut fait Commissaire de District a Jérusalem. Mais le lien amical subsista et quelques années plus tard nous le félicitons pour son mariage dont il nous avait prévenu dans une lettre. J'ai parlé de cette correspondance avec Keith-Roach en détail parce que nous n'avons aucun récit sur l'attitude de Shoghi Effendi envers les non baha'is avec qui il entretenait des relations amicales; et parce qu'elle révèle un aspect des mille facettes de la personnalité du Gardien.

Dès son retour en Terre Sainte, après l'ascension du Maître, Shoghi Effendi adopta la politique de tenir informées les autorités locales, en particulier celles du Siège du Gouvernement a Jérusalem, au sujet de ses projets et des différents problèmes et crises qui surgissaient au sein de la cause comme la saisie des clés du mausolée de Bahá'u'lláh, la saisie de sa demeure a Baghdad, les persécutions et les injustices que subissait la foi. Ce contact avec le gouvernement, commençant par sa première lettre du 16 janvier 1922 a Sir Herbert Samuel, l'ami d'Abdu'l-Bahá et Haut Commissaire de la Palestine, il le maintint jusqu'à la fin de sa vie, d'abord avec les Anglais ensuite avec les représentants juifs. Au printemps de 1922, quand Shoghi Effendi quitta la Palestine, affligé et malade, il informa Sir Herbert des mesures qu'il avait prises pour protéger la cause durant son absence.

Il revenait a Haïfa, le 15 décembre de la même année et le 19, il télégraphiait a Sir Herbert: "Prie accepter mes meilleurs voeux a mon retour en Terre Sainte et reprise de mes obligations officielles".

En mai 1923, nous voyions Shoghi Effendi informer le Haut Commissaire et le Gouverneur de Haïfa de certains événements: dans une lettre au Gouverneur, il écrit que l'Assemblée Spirituelle baha'ie de Haïfa "avait été officiellement reconstituée et, en collaboration avec moi, elle dirigera les affaires locales dans cette région. J'ai déjà informé S.E. le Haut Commissaire a ce sujet..." La lettre a laquelle il fait allusion, datée du 21 avril, affirmait qu'il lui envoyait une copie d'une lettre circulaire adressée aux communautés baha'ies de l'Est, "Comme vous avez exprimé, dans votre dernière lettre, le désir de connaître les mesures qui avaient été prises pour fournir une organisation stable au mouvement baha'i... Je ne serai que trop heureux d'éclairer davantage Votre Excellence sur tout autre sujet portant sur les intérêts du mouvement en général."

Il est impossible d'étudier en détail trente-six ans de relation avec les autorités. Il réussit a gagner et a maintenir leur bonne volonté et leur coopération dans ses nombreuses entreprises au Centre Mondial, a obtenir la reconnaissance de ce Centre comme le coeur historique de la foi baha'ie devant jouir des mêmes droits que les Lieux Saints des autres religions, et en fait, a certains égards, plus que les autres; et cela malgré l'agitation continuelle et malveillante des nombreux ennemis de la foi qui, soit ouvertement soit en cachette, s'opposaient constamment a tout ce que le Gardien entreprenait. Cette réussite est un hommage a la sagesse et a la patience extraordinaires qui caractérisaient la direction de la cause de Dieu par Shoghi Effendi.

Quand le mandat de Sir Herbert Samuel toucha a sa fin, le Gardien lui envoya, le 15 juin, un des messages qui forgent efficacement les liens de bonne volonté avec le gouvernement, exprimant les sentiments de reconnaissance durable de lui-même et des baha'is pour "l'attitude noble et amicale que Votre Excellence a prise envers les nombreux problèmes qui ont surgi depuis la disparition d'Abdu'l-Bahá... Les baha'is... se souvenant des actes de sympathie et de bonne volonté que l'Administration de la Palestine sous votre direction a montré dans le passé, s'efforceront avec confiance a contribuer leur pleine part a la postérité matérielle et a l'avancement spirituel d'une terre si sacrée et si précieuse pour eux tous."

Sir Herbert répondit a cette lettre en ces termes: "... J'ai été heureux, durant mes cinq années de service, de maintenir des relations très amicales avec la communauté baha'ie en Palestine et j'ai beaucoup apprécié la bonne volonté qu'ils ont toujours montrée envers l'Administration et envers moi-même."

Lorsqu'en 1929, il y eut un début de troubles en Palestine, le Gardien écrivit au Haut Commissaire de l'époque, Sir John Chanallor, le 10 septembre, une lettre très significative:

Votre Excellence,

J'ai appris avec un profond regret les événements lamentables de la Palestine, et je me hâte, étant a l'étranger, d'offrir a Votre Excellence ma sympathie sincère dans la difficile tâche que vous affrontez.

La communauté baha'ie de la Palestine qui, de par sa foi est profondément attachée a ce sol, déplore vraiment ces violents déchaînements du fanatisme religieux, et ose espérer que, grâce a l'approfondissement et a l'extension des idéaux baha'is, elle pourra, dans les jours a venir, apporter une aide croissante a votre Administration dans la promotion de l'esprit de bonne volonté et de tolérance parmi les communautés religieuses en Terre Sainte.

J'aimerais offrir a votre excellence, de la part des baha'is, la somme ci-jointe, comme une contribution au soulagement des souffrances et des nécessiteux, sans égards a leur race ou croyance...

C'était pendant la même année de 1929 que Shoghi Effendi grâce a une pétition officielle du 4 mai, des baha'is de Haïfa, obtint l'autorisation d'administrer selon les lois baha'ies les affaires de la Communauté dans les domaines du statut individuel tel que le mariage, la mettant ainsi sur un pied d'égalité a cet égard, avec les autres communautés religieuses, juive, musulmane et chrétienne, de la Terre Sainte. Shoghi Effendi salua ceci comme "un acte d'une importance prodigieuse et tout a fait sans précédent dans l'histoire de la foi dans tous les pays." Le propre mariage du Gardien, exclusivement baha'i, fut enregistré et devint légal en application de cette reconnaissance qu'il avait gagnée pour la foi.

Un des hommes qui occupa l'important poste de Haut Commissaire en Palestine, durant ces années où la cause commençait a gagner de façon si tangible la reconnaissance de son statut indépendant, fut Sir Arthur Wauchope. C'était un homme qui, a l'instar du Colonel Symes, avait une amitié personnelle pour Shoghi Effendi et qui avait compris, on le suppose, combien était lourd le fardeau de cet homme jeune qui était le chef de la foi baha'ie.

Sa période d'administration qui coïncide partiellement avec l'époque où Keith-Roach était le Commissaire de District a Haïfa fut marquée par la plupart des grandes concessions obtenues des autorités, dont la plus importante, après le droit des baha'is a obéir a leurs propres lois en matière de statut individuel, fut l'exonération d'impôt de tous les terrains entourant le mausolée du Báb sur le Mont Carmel. Contrairement a la plupart des Hauts Commissaires, il semble que Sir Arthur ait rencontré personnellement Shoghi Effendi, car il y fait allusion dans quelques unes de ses lettres.

Dans une lettre du 26 juin 1933, Sir Arthur affirme: "j'ai reçu votre lettre du 21 juin et je me hâte de vous écrire pour vous en remercier et pour vous assurer que lorsque le cas que vous mentionnez me sera adressé pour décision, sous la rubrique (des Lieux Saints) de la Palestine, il recevra ma plus attentive considération. J'ai également reçu le Bahá'í World de 19301932. Je vous suis très reconnaissant pour ce livre extrêmement intéressant. J'espère avoir le plaisir de vous rencontrer lors d'une autre visite aux magnifiques jardins sur le flanc de la colline a Haïfa."

Le 13 mars 1934, Shoghi Effendi lui écrivait: "... Comme le cas récemment référé a Votre Excellence concernant les Mausolées baha'is sur le Mont Carmel a une importance vitale internationale, j'ai demandé a Mr.- de venir en Palestine et de conférer avec moi sur ce sujet. J'apprécierai fort si Votre Excellence lui accordait une entrevue afin de clarifier un ou deux points que je ne comprends pas très bien et desquels dépendent mon action future sur ce sujet." Le let mai de la même année, Shoghi Effendi lui écrivait encore: "J'ai profondément apprécié l'aimable message de sympathie et de soutien que vous m'avez envoyé par l'intermédiaire de Mr.-, concernant le projet de la Communauté baha'ie d'embellir les pentes du Mont Carmel. Il m'encouragera grandement dans mon action. Malheureusement il y a des influences fortes et intéressées qui cherchent a obstruer ce projet. Ce sont principalement de vrais spéculateurs qui, dans leur étroitesse de vue, font leur possible pour développer la partie nord des pentes du Mont Carmel pour leur bénéfice immédiat. Plus difficiles et dangereux pour nos projets, toutefois, ce sont ceux qui cherchent toujours a faire échouer les efforts des disciples de Bahá'u'lláh dans tous ce qu'ils entreprennent.

Nous croyons que ces gens sont derrière la plainte portée contre nous par les Domets (Dumit), par exemple. C'est pour cette raison que nous avons pensé justifié de nous efforcer a retirer ce cas de la juridiction des tribunaux et de la soumettre a la considération personnelle de Votre Excellence... Avec mes sincères amitiés et l'expression renouvelée de ma chaleureuse appréciation pour la sympathie et le soutien de Votre Excellence..." L'affaire en question qui impliqua quatre années de litige fut finalement abandonnée et en 1935 un contrat pour l'achat du terrain de Dumit fut signé et Shoghi Effendi câbla a l'Assemblée Nationale de l'Amérique qu'il envisageait de l'enregistrer au nom de leur Branche Palestinienne. Il est intéressant de noter que pour les baha'is, il écrit le nom (Dumit) translitéré mais non pour le Haut Commissaire.

Shoghi Effendi s'était efforcé depuis quelque temps a obtenir l'exonération des impôts pour les propriétés baha'ies entourant le Mausolée du Bab. Il apprit finalement que cette exonération était accordée. Entre les lignes officielles de cette lettre a Sir Arthur, écrite le 11 mai 1934, on peut sentir sa jubilation intérieure pour cette victoire:

Votre Excellence,

L'agréable nouvelle vient juste de me parvenir par le Commissaire de District de Haïfa que l'exonération d'impôts pour les propriétés baha'ies sur le Mont Carmel a été accordée par le Gouvernement.

Je me hâte d'exprimer a Votre Excellence, au nom de la Communauté mondiale baha'ie et en mon nom propre, notre profonde appréciation pour l'intérêt sympathique et effectif que Votre Excellence a pris en cette matière et qui, je le sais, a dû contribuer dans une large mesure a l'obtention de ce résultat. Et je m'aventure a espérer la continuation de l'aide et de la sympathie de Votre Excellence pour notre projet d'embellir graduellement cette propriété pour l'usage et la joie du peuple de Haïfa, auquel, cette décision du Gouvernement ouvre la voie.

Cinq jours plus tard, Sir Arthur répond en personne a cette lettre:

Cher Shoghi Effendi,

Merci pour votre lettre du Il mai et les aimables paroles qu'elle contenait. J'ai toujours eu une grande sympathie pour votre projet d'embellissement des pentes du Mont Carmel et j'espère que cette exonération vous aidera a poursuivre votre belle oeuvre.

Très sincèrement vôtre, Arthur Wauchope.

Dans une lettre, le Haut Commissaire écrivait: '"Je vous suis très reconnaissant pour votre présent de 'Dawn-Breakers'. Je lirai le livre avec beaucoup d'intérêt, car vous savez comment cette magnifique histoire m'a remué lorsque je l'entendis pour la première fois en Iran. Le livre est magnifiquement fait et les illustrations et les reproductions ajoutent a son attrait. Encore une fois, merci infiniment pour vos aimables pensées et pour votre agréable cadeau...". Il y a des lettres similaires remerciant le Gardien pour les Extraits et pour le Bahá'í World. La dernière lettre de cet homme qui aida, par son haut poste, Shoghi Effendi a remporter les principales victoires du Centre Mondial, est datée de février 1938 et illustre ses qualités de courtoisie et d'amabilité: ".. J'avais l'intention de vous rendre visite a Haifa où j'espérais voir les progrès de votre jardin et vous dire adieu en personne. Malheureusement mon emploi du temps très chargé rendait cela impossible. Je saisis donc cette occasion pour prendre congé et exprimer mes meilleurs voeux a la communauté baha'ie". A la fin de cette lettre, il ajoute de sa propre main: "j'ai entendu dire que vos jardins embellissaient chaque année davantage".

A l'époque où le Mandat tirait a sa fin et les gens troublés de la Palestine se préparaient a le combattre, les Nations Unies désignèrent une Commission Spéciale pour la Palestine présidée par Justice Sandstrom. Le 9 juillet, il écrivit de Jérusalem a Shoghi Effendi que cette commission était chargée d'étudier minutieusement les intérêts religieux de l'islam, du judaïsme et de la chrétienté en Palestine et ajoutait: "j'apprécierais si vous m'avisiez si vous désirez soumettre la preuve, dans une déclaration écrite, des intérêts religieux de votre Communauté en Palestine".

Vue l'importance historique de la réponse de Shoghi Effendi, je la cite entièrement:

M. Justice Sandstrom
Président

Commission Spéciale des Nations Unies pour la Palestine

Monsieur,

Votre aimable lettre du 9 juillet m'est parvenue et je désire vous remercier pour l'occasion que vous m'offrez de vous présenter ainsi qu'a vos estimés collègues une déclaration sur le rapport qui existe entre la foi baha'ie et la Palestine et sur notre attitude envers les changements futurs du statut de cette terre sacrée et très disputée.

Je joins a cette lettre, pour votre information, une esquisse brève de l'histoire, des objectifs et de l'importance de la foi baha'ie, ainsi qu'une petite brochure énonçant des vues sur l'état présent du monde et sur la ligne de conduite, nous l'espérons et le croyons, qu'il doit suivre et qu'il suivra.

La position des baha'is dans ce pays est, dans une certaine mesure, unique: tandis que Jérusalem est le centre spirituel de la chrétienté, elle n'est le centre administratif ni de l'Eglise Romaine ni d'aucune autre dénomination chrétienne. De même, bien que regardée par les Musulmans comme un lieu où l'un de leurs mausolées les plus sacrés est situé, néanmoins les Lieux Saints de la foi muhammadane et le centre de ses pèlerinages se trouvent en Arabie et non en Palestine. Seuls les Juifs offrent, a certains égards, une similitude a l'attachement que les baha'is ont pour ce pays, dans la mesure où Jérusalem contient les restes de leur Temple sacré et fut le siège des institutions religieuses et politiques associées a leur histoire ancienne. Mais même leur cas diffère en un point de celui des baha'is: car c'est dans la terre de la Palestine que les Trois Figures centrales de notre religion sont inhumées, et ce n'est pas seulement le centre des pèlerinages baha'is du monde, mais aussi le siège permanent de notre Ordre administratif dont j'ai l'honneur d'être le Chef.

La foi baha'ie est totalement apolitique. Nous ne prenons pas parti dans la tragique dispute qui a lieu au sujet de l'avenir de la Terre Sainte et de ses peuples. Nous n'avons aucune déclaration a faire ni aucun conseil a donner sur le régime politique que ce pays devrait avoir. Notre but est l'établissement de la paix universelle et notre désir est de voir la justice prévaloir dans tous les domaines de la société humaine, y compris dans le domaine politique. Comme de nombreux adhérents de notre foi sont d'extraction juive ou musulmane, nous n'avons aucun préjugé envers ces groupes et nous sommes très désireux de les réconcilier dans leur intérêt mutuel et pour le bien de ce pays.

Cependant, ce qui nous intéresse dans les nombreuses décisions affectant l'avenir de la Palestine, c'est que soit reconnu, par quiconque exercera la souveraineté sur Haïfa et Acre, qu'a l'intérieur de cette région existe le centre administratif et spirituel d'une foi mondiale et l'indépendance de cette foi. Nous désirons que le droit de diriger les affaires internationales de la foi a partir de ce lieu, que le droit des baha'is de chaque pays et de tous les pays du globe de le visiter en tant que pèlerins (jouissant des mêmes privilèges en cela que les musulmans, les juifs et les chrétiens qui visitent Jérusalem) soient reconnus et sauvegardés de manière permanente.

Le sépulcre du Báb sur le Mont Carmel, la tombe d'Abdu'l-Bahá au même endroit, l'hôtel des Pèlerins pour les baha'is orientaux dans leur v9isinage, les grands jardins et les terrasses qui entourent ces places (qui sont tous ouverts aux visites du public de toute dénomination), l'Hôtel des pèlerins pour les baha'is occidentaux au pied du Mont Carmel, la résidence du Chef de la Communauté, plusieurs maisons et jardins a Acre et ses alentours associés a l'incarcération de Bahá'u'lláh dans cette ville, sa tombe sacrée a Bahji avec son Manoir qui est maintenant conservé comme un site historique et un musée (tous deux également ouverts a un publie de toute dénomination), ainsi que les propriétés de la plaine d'Acre, ce sont la l'essentiel des biens baha'is en Terre Sainte.

Il faut également noter que toutes ces propriétés ont été exonérées d'impôts gouvernementaux et municipaux de par leur nature religieuse. Certaines de ces possessions appartiennent a la Branche Palestinienne de l'Assemblée Spirituelle Nationale des Etats-Unis et du Canada, incorporée comme une association religieuse selon les lois du pays. Dans l'avenir, d'autres Assemblées Nationales baha'ies, par l'intermédiaire de leurs Branches Palestiniennes, posséderont une partie des Dotations internationales de la foi en Terre Sainte.

En raison des informations ci-dessus, j'aimerais vous demander ainsi qu'aux autres membres de votre commission, de prendre en considération la sauvegarde des droits baha'is dans n'importe quelle recommandation que vous pourriez faire aux Nations-Unies concernant l'avenir de la Palestine.

Puis-je saisir cette occasion pour vous assurer de ma profonde appréciation pour l'esprit dans lequel vous et vos collègues, vous avez conduit vos investigations, dans des conditions troublées de cette Terre sacrée. J'espère et prie que vos délibérations donneront une solution équitable et rapide aux problèmes très épineux qui ont surgis en Palestine.

Fidèlement vôtre Shoghi Rabbani.

Il faut se rappeler que le seul notable oriental d'une certaine importance qui ne fuit pas la Palestine avant la Guerre de l'Indépendance, fut Shoghi Effendi. Ce fait n'échappa pas aux autorités du nouvel Etat. Par des actes comme celui-ci, le Gardien avait réussi a impressionner les non baha'is qui n'avaient aucune raison de ne pas lui faire confiance ne serait-ce qu'a cause de sa solide intégrité et de sa stricte adhésion a ce qu'il croyait être juste qui caractérisèrent sa direction de la foi de Bahá'u'lláh. Cette attitude et le fait que l'avant-garde ' du mouvement juif pour l'indépendance connaissait les enseignements baha'is, rendirent les autorités du nouvel Etat très coopératives. Alors que les combats continuaient encore, ces nouveaux dirigeants placèrent une pancarte sur le Mausolée de Bahá'u'lláh, plus isolé que les autres Mausolées a Haïfa, portant la mention de Lieu Saint afin qu'il soit traité avec respect par les juifs.

Cependant, l'attitude du Gardien restait la même en ce qui concernait sa participation aux réceptions officielles. En janvier 1949, M. Ben Gourion, le Premier Ministre du Gouvernement Provisoire vint a Haïfa en visite officielle.

Le Maire de Haïfa invita naturellement Shoghi Effendi a la réception donnée en l'honneur du Premier Ministre. Cela posa un dilemme a Shoghi Effendi, s'il ne se rendait pas a cette invitation, son absence serait interprétée, avec quelque raison, comme un acte d'hostilité, s'il s'y rendait il serait inévitablement noyé dans la masse et tout protocole serait balayé. (ce fut en fait le cas, d'après ce que rapporta mon père qui fut le représentant de Shoghi Effendi a cette réception). Le Gardien décida finalement qu'il ne s'y rendrait pas, mais désirant être courtois envers le Premier Ministre du nouvel Etat, il acceptait de le rencontrer en privé. Grâce aux bons offices du Maire de Haïfa, Shabatay Levy, et en dépit de nombreuses difficultés - nous étions a la veille des premières élections générales du nouvel Etat et Ben Gourion restait très peu de temps a Haïfa- cette rencontre eut lieu.

L'entrevue eut lieu le vendredi 21 janvier, dans la soirée, dans une maison privée sur le Mont Carmel où Ben Gourion séjournait. Elle dura environ quinze minutes. Ben Gourion s'enquit au sujet de la foi, des relations de Shoghi Effendi et de la foi et demanda s'il y avait un livre d'histoire qu'il pourrait lire. Shoghi Effendi répondit a ses questions et promit de lui envoyer son propre livre "Dieu Passe près de nous", ce qu'il fit quelques jours plus tard. Ben Gourion accusa réception du livre et remercia le Gardien.

Le 20 décembre 1948, parut dans le plus important journal de langue anglaise d'Israël un long article sur la foi. L'auteur exposait dans des termes les plus favorables les enseignements baha'is et expliquait le rang de Shoghi Effendi comme le Chef mondial de la cause. Comme toujours dans l'histoire de la cause et illustrant les problèmes qui l'ont toujours assailli, le lendemain, paraissait dans le même journal, dans la rubrique du courrier des lecteurs, un petit entrefilet extraordinaire signé "observateur baha'i aux N.U.". L'auteur réfutait simplement l'article précédent, affirmait que "M. Rabbani n'est pas le Gardien de la foi baha'ie, ni son leader mondial". Comme il n'y avait aucun "observateur baha'i aux N.U." cette action était simplement inspirée par les briseurs du Covenant qui espéraient et cherchaient a ternir la réputation de Shoghi Effendi, au commencement du nouveau régime et voulaient détourner l'attention du public du rang et de la position du Gardien en faisant allusion a Ahmad Sohrab et a son groupe en Amérique.

En 1952, les briseurs du Covenant portèrent plainte devant les tribunaux contre Shoghi Effendi a cause de la démolition d'une vieille bâtisse près du Manoir. Sohrab chercha ' une fois encore, a discréditer les revendications des baha'is et fit pression auprès du Ministre israélien des Affaires Religieuses en ce sens. C'est a des attaques comme celle-ci que Shoghi Effendi devait répondre, alors qu'il était au seuil d'une nouvelle phase de développement du Centre mondial.

De nombreuses communications reflètent la cordialité des autorités envers le Gardien et la foi baha'ie. Ce n'était pas seulement une question de mots, mais aussi des preuves tangibles de la reconnaissance par l'Etat du statut de la foi et de son centre international.

Shoghi Effendi désirait depuis longtemps prendre possession du Manoir de Mazra'ih où Bahá'u'lláh avait vécu après avoir quitté définitivement les murs de la cité prison d'Akka. Cette propriété était une dotation religieuse musulmane qui était maintenant abandonnée. Le gouvernement envisageait de la transformer en une maison de repos pour les fonctionnaires. Tous les efforts auprès des autorités concernées pour acheter cette propriété furent inutiles. Finalement, Shoghi Effendi en appela directement a Ben Gourion, exprimant son importance pour les baha'is et son désir de le voir visiter par les pèlerins comme un lieu étroitement lié a Bahá'u'lláh. Le Premier Ministre intervint en faveur des baha'is et le Manoir fut cédé aux baha'is en tant que site historique. Le 16 décembre 1950, Shoghi Effendi informa avec fierté le monde baha'i qu'après plus de cinquante ans, nous avions enfin les clés de cette possession, clés remises par les autorités israéliennes.

Les affaires de la communauté baha'ie a son Centre mondial étaient placées sous la juridiction du Ministère des Affaires Religieuses et étaient traitées par le chef du département des affaires islamiques. Shoghi Effendi protesta contre ce fait qui impliquait une certaine identification de la foi a l'Islam. Le 13 décembre 1953, après négociations, le Ministre des Affaires Religieuses s'adressait a "Son Eminence, Shoghi Effendi Rabbani, Chef Mondial de la foi baha'ie" disant:

"... J'ai le plaisir de vous informer de ma décision d'établir dans mon ministère un Département séparé pour la foi baha'ie. J'espère que ce département pourra vous aider dans les matières concernant le centre baha'i dans notre Etat.

"Au nom du Ministre des Affaires Religieuses de l'Etat d'Israël, j'aimerais assurer Votre Eminence qu'une protection totale sera accordée aux Lieux Saints ainsi qu'au Centre mondial de la foi baha'ie".

Cette victoire était des plus appréciée parce qu'elle venait après la plainte judiciaire sus-mentionnée déposée par les briseurs du Covenant contre Shoghi Effendi concernant la démolition d'une maison contiguë au mausolée et au Manoir a Bahji. Jamais fatigués a chercher a humilier et a discréditer publiquement le Chef mondial de la foi, que ce soit Abdu'l-Bahá ou le Gardien, ils avaient eu la témérité de citer comme témoin Shoghi Effendi devant le Tribunal. Soucieux pour l'honneur de la cause, Shoghi Effendi en appela, encore une fois, directement au Premier Ministre. Il envoya comme représentants: le président, le secrétaire général et le membre a l'extérieur (qu'il avait convoqué spécialement a Haïfa) du Conseil International baha'i a Jérusalem. Ils s'y rendirent plusieurs fois et appliquèrent la stratégie conçue par le Gardien lui-même. Ces représentations furent bénéfiques et le Gouvernement, se basant sur le fait que c'était une affaire religieuse, dessaisit le tribunal civil. Les plaignants voyant que leur plan d'humilier le Gardien avait échoué, manifestèrent le désir de négocier. Le Gouvernement et les baha'is étaient naturellement heureux de cette conclusion. Cela apparaît clairement dans les lettres écrites au Gardien par deux membres du Cabinet du Premier Ministre, deux hommes a qui la foi doit beaucoup pour leurs efforts et leur sympathie:

CABINET DU PREMIER MINISTRE
Jérusalem, le 19 mai 1952.
Son Eminence Shoghi Rabbani
Chef mondial de la foi baha'ie
Haïfa
Votre Eminence,

J'ai reçu des instructions pour vous accuser réception de votre lettre du 16 mai adressée au Premier Ministre.

Comme vous le savez sans doute, le différend entre vous, en tant que le Chef mondial de la foi baha'i et les membres de la famille du fondateur de la foi, a trouvé sa solution; et il n'est plus nécessaire, par conséquent de prendre des mesures administratives a cet effet.

Puis-je vous exprimer notre reconnaissance pour votre attitude sage et bienveillante dans ce différend qui nous permit d'imposer une solution juste et, nous l'espérons, finale, au groupe dissident?

Le Premier Ministre vous assure de son estime personnelle et vous envoie ses meilleurs voeux...

Sincèrement vôtre S. Eynath Conseiller Juridique.

La seconde lettre écrite le lendemain venait de Walter Eytan, Directeur Général au Ministère des Affaires Etrangères:

... Ayant fait de mon mieux pour être de quelque aide a Votre Eminence dans la solution de ces problèmes vexants, j'ai appris avec une grande satisfaction ce matin qu'un agrément complet avait été trouvé. J'espère sincèrement que cela mettra une fin a une période d'inquiétude pour Votre Eminence et que vous pourrez maintenant poursuivre vos projets sans ingérence d'aucune part.

Il faut noter que ces lettres sont adressées a "Son Eminence". Ce titre, bien en dessous de ce que la position de Shoghi Effendi méritait, avait été introduit dès les premiers jours du Gardiennat, mais n'avait jamais été réellement utilisé par les officiels avant la formation de l'Etat Juif.

La cordialité des rapports entre le Gardien et les personnalités officielles de l'Etat juif, encouragea Shoghi Effendi a s'assurer si le Président acceptait de visiter les Mausolées baha'is a Haïfa. Ayant reçu une réponse positive, il l'invita officiellement et le directeur du Cabinet du Président écrivit au Gardien que le Président ferait sa visite officielle le 26 avril au matin. Le Président et Mme Ben Zvi et leur suite arrivèrent a la Maison du Maître et prirent un léger rafraîchissement. Le Gardien offrit un album a couvertures en miniature persane et relié d'argent, contenant quelques photos des Mausolées. La suite présidentielle et Shoghi Effendi allèrent ensuite aux jardins sur le Mont Carmel. Le Président et les autres personnalités montrèrent le plus grand respect au Mausolée, enlevant leurs chaussures, comme nous le faisons avant d'entrer. C'était un moment émouvant que de voir le Président Ben Zvi et Shoghi Effendi côte a côte, le premier avec son chapeau européen, le second avec son fez noir, devant le seuil sacré. Après quelques mots d'explications du Gardien, nous sortîmes tous, marchant pendant quelques minutes, dans les jardins, avant de prendre congé devant la porte de la Maison des Pèlerins orientaux où la voiture du Président attendait. C'était la première fois dans l'histoire de la cause que le Chef d'une nation indépendante rendait officiellement visite a ces Lieux sacrés.

C'est une autre borne jalonnant la longue route du développement du Centre mondial de la foi. Le 29 avril, le Président écrivit personnellement au Gardien: "J'aimerais vous exprimer mes remerciements pour votre aimable hospitalité et pour les intéressants moments que j'ai passés avec vous a visiter les magnifiques jardins et le remarquable Mausolée... J'apprécie l'amitié de la communauté baha'ie envers Israël et c'est mon espoir sincère que nous puissions tous vivre pour voir le renforcement de l'amitié entre tous les peuples de la terre." Le 5 mai, le Gardien répondit chaleureusement a cette lettre: "... Ce fut pour moi un grand plaisir de rencontrer Votre Excellence et Mme Ben Zvi et de pouvoir montrer nos lieux de pèlerinage baha'i en Israël... Si cela vous convient, Mme Rabbani et moi, accompagnés de M. Ioas, aimerions rendre visite a Votre Excellence et a Mme Ben Zvi a Jérusalem... "Cette visite eut lieu le 26 mai dans l'après-midi.

Nous prîmes le thé avec le Président et Mme Ben Zvi au cours d'une conversation plaisante et amicale. Mme Ben Zvi était, a sa manière, aussi agréable et avait une personnalité aussi marquée que son mari. Dans l'intervalle de ces deux visites, Shoghi Effendi envoya au Président des livres baha'is qu'il lui avait promis et le Président en accusa réception en assurant qu'il les lirait avec intérêt. Le 3 juin, Shoghi Effendi écrivit, une nouvelle fois au Président: "J'aimerais vous remercier ainsi que Mme Ben Zvi pour votre aimable visite et je suis sûr que cette opportunité que nous avons eue de vous voir visiter les Lieux Saints baha'is et de vous rendre visite dans la capitale d'Israël, a servi a renforcer les liens d'affection et d'estime qui unissent les baha'is au peuple et au gouvernement d'Israël. Avec mes sincères amitiés pour vous et Mme Ben Zvi..." Ainsi se termina un chapitre du long processus engagé pour la reconnaissance de la foi a son Centre mondial.

Les questions importantes touchant le Centre mondial étaient habituellement traitées avec les hauts fonctionnaires de Jérusalem, mais les affaires courantes étaient discutées et négociées avec les municipalités d'Akka et surtout de Haïfa. Il est intéressant de noter que le premier contact entre les ingénieurs municipaux de Haïfa et la communauté baha'ie eut lieu au temps du Maître. A cette époque, un certain Dr. Ciffrin avait soumis a Abdu'l-Bahá le plan d'une avenue en escalier, bordée de cyprès, allant de la vieille colonie des Templiers au pied du Mont Carmel, jusqu'au Mausolée du Bab.

Le Maître avait approuvé ce schéma, accordé le terrain nécessaire a sa réalisation, et s'était inscrit en tête des souscripteurs pour "l'escalier monumental du Bab" comme on avait appelé ce projet, pour une somme de 100 livres sterling.

Tout en luttant pour l'obtention des concessions des fonctionnaires municipaux et la reconnaissance du statut unique de la foi baha'ie a Haïfa et 'Akka, Shoghi Effendi maintint des relations amicales et de coopération avec le Maire de Haïfa dans les nombreuses activités municipales, ou celles du Commissariat du District, dans leurs oeuvres de charité et de bienfaisance.

La lettre qu'il écrivit le 7 février 1923 au Colonel Symes illustre mieux que tout autre discours, l'attitude et la politique de Shoghi Effendi en cette matière: "je viens d'apprendre que Mme Symes organise un bal de charité pour aider les pauvres de Haïfa. Sachant combien leur cause était constamment soutenue par mon bien-aimé grand-père et m'efforçant sincèrement de suivre ses traces, je joins la somme de 20 £, comme une contribution a ce fonds... J'espère que vous avez eu un séjour agréable en Egypte et espérant vous rencontrer ainsi que Mme Symes un jour prochain...". Deux ans plus tard, dans une autre lettre au Colonel Symes, il exprime les mêmes sentiments et la même sollicitude: "La lecture de votre lettre circulaire du 16 février 1925 au sujet de l'établissement d'un fonds de charité a Haïfa, m'a rappelé le grand intérêt qu'Abdu'l-Bahá portait aux institutions charitables. Animé par les mêmes sentiments et désireux de marcher sur les traces de mon grand-père bien-aimé, je m'empresse de joindre la somme de 20 £ pour le soulagement des souffrances des pauvres de Haïfa."

Chaque fois qu'une calamité survenait, Shoghi Effendi répondait avec sollicitude aux besoins. En avril 1926, il écrivait au Commissaire du District Nord: "Très au courant des souffrances intenses causées par les troubles récents et me souvenant des soins affectueux dispensés par Abdu'l-Bahá envers les souffrants et les nécessiteux, j'ai le grand plaisir de joindre la somme de 30 £, comme ma contribution au soulagement des pauvres et des sans abris... Je vous serais reconnaissant si de temps a autre vous vouliez bien m'informer, lorsque de tels besoins se font sentir, en quelque endroit ou pour quelque dénomination que ce soir." En 1927, il envoie au Secrétariat du Gouvernement a Jérusalem la somme de 100 £ comme sa contribution au fonds pour le soulagement des victimes d'un séisme.

Tout au long des ans, en envoyant de petites ou grandes sommes, il suivit l'exemple du Maître qui avait été appelé "le père des pauvres". Ces contributions étaient évidemment chaleureusement accueillies: le commissaire du District Nord remerciait, en 1934, Shoghi Effendi pour "sa généreuse contribution pour le soulagement des affligés du Tibéria" et pour son message de sympathie que je transmettrai au Commissaire du Tibéria." En 1950, le président du Conseil Municipal de Haïfa, le maire, remercie Shoghi Effendi pour les 500 £ "la contribution généreuse de Votre Eminence pour le soulagement des pauvres de Haïfa, a l'occasion du 100ème anniversaire du Martyre du Bab. Invariablement, quand il envoyait de telles contributions, le Gardien ajoutait qu'elles devaient "être également distribuées aux nécessiteux de toutes les communautés, sans égard a leur race ou religion".

La politique générale de la foi en matière de charité fut clairement expliquée dans une lettre que Shoghi Effendi écrivit, le 7 mai 1929, au Maire de Haïfa. Il accusa réception de sa circulaire relative a la prévention de la mendicité dans la ville de Haïfa et ajoute: "Heureusement, c'est un problème qui n'affecte pas la Communauté baha'ie, car selon nos lois, la mendicité est strictement prohibée. J'apprécie, toutefois, l'importance et l'opportunité des mesures que vous envisagez et j'ai le plaisir de joindre un chèque de 50 £ a votre ordre, de la part de la communauté baha'ie par anticipation sur quelque plan que la municipalité pourrait envisager afin d'adoucir la pauvreté et d'aider les nécessiteux de Haïfa. Soyez assuré que la communauté observera rigidement toute réglementation qui serait promulguée".

De 1940 a 1952, où la restriction affectait les populations de la Palestine et plus tard d'Israël, le Gardien donna plus de dix mille dollars a la municipalité de Haïfa pour les pauvres de toute dénomination. En plus de ces contributions aux agences municipales et gouvernementales, il répondit également aux nombreux appels a la charité et donnait individuellement a ceux qu'il estimait méritants. Il envoyait même, parfois, des sommes pour des fonds spécifiques comme la mosquée de Haïfa. Le plus souvent il donnait spontanément. Il envoya ainsi la somme de 100 pounds au Gouvernement Lunatic Asylum, a 'Akka, (précédemment les casernes turques) lorsque la pièce occupée par Bahá'u'lláh revint sous la garde des baha'is. Il offrit également une certaine somme pour la construction de l'Institut de Physique que le Weizman National Mémorial avait entreprise.

Shoghi Effendi montrait sa bonne volonté envers les autorités locales par d'autres gestes également. En général, a n'importe quelle demande, il trouvait qu'il pouvait répondre avec cordialité. L'échange de correspondances avec Aba Khoushy, maire de Haïfa, en 1952, en est un exemple. Un symposium national sur les problèmes des illuminations devait avoir lieu a Haïfa, au collège technique hébreu. Cette manifestation coïncidait avec la fête juive de Hanukka, la fête de la Lumière. A ce sujet, Son Honneur écrivait au Gardien: "je vous serais reconnaissant, si vous pouviez donner des instructions pour que le beau Mausolée de votre foi, sur les pentes du Carmel, soit illuminé joyeusement pendant la semaine du 12 au 19 décembre, inclusivement." Comme toujours quand on l'approchait avec courtoisie, Shoghi Effendi répondit chaleureusement le 7 décembre:

Votre Honneur,

J'ai reçu votre lettre du 30 novembre a mon retour de Bahji, et je désire vous assurer que la communauté baha'ie sera heureuse de coopérer a l'illumination et a l'embellissement de la ville de Haïfa a l'occasion du symposium qui se 1.,endra au Collège technique hébreu sur les problèmes des illuminations, particulièrement comme ce symposium aura lieu durant Hanukka.

Je donnerai des instructions pour que, pendant cette période, (le Mausolée était toujours baigné de lumière un court moment au coucher du soleil) la durée d'illumination de notre Mausolée soit étendue. Je désire également inviter, par l'intermédiaire de Votre Honneur, les délégués et les visiteurs assistant au symposium a pénétrer dans notre Mausolée, un soir, lors d'une visite de la ville, pour profiter de cette illumination. Les dispositions nécessaires a l'ouverture des portes des jardins et du Mausolée peuvent être prises, si nous sommes informés a l'avance.

Sincèrement vôtre, Shoghi Rabbani
Chef mondial de la foi baha'ie

Un autre exemple significatif de cet esprit de coopération avec lequel Shoghi Effendi répondait aux causes méritoires portées a son attention est illustré par le fait suivant: en 1943, le Commissaire du District de Haïfa écrivit au Gardien qu'il manquait de place pour héberger l'école des enfants et demandait a louer huit pièces de la Maison d'Abbùd (un grand bâtiment et un lieu de pèlerinage). Shoghi Effendi autorisa l'école a occuper certaines pièces mais répondit qu'il n'acceptait aucun paiement pour cela.

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Chapitre 13. L'EDIFICATION DE L'ORDRE ADMINISTRATIF

Durant ces années où le Gardien posait les bases matérielles et tangibles de la foi au Centre mondial, et obtenait des autorités gouvernementales du pays où se trouvait ce Centre, et des autorités municipales des villes où ses plus importantes institutions devaient établir leurs états-majors, la reconnaissance de la foi, il réalisait en même temps une oeuvre similaire a l'extérieur. Des années plus tard il définit ce que fut un effort triple et mondial: démontrer le caractère indépendant de la foi, élargir ses frontières et augmenter le nombre de ses adeptes. Pour accomplir cette tâche, toutefois, il avait besoin d'instruments clairement fournis dans les enseignements: les Assemblées nationales et locales, la pierre angulaire de l'Ordre administratif. Il est intéressant de noter que dans une lettre de 1943 a un nonbaha'i, il définit clairement ses relations avec cette oeuvre de première importance: "... L'ordre administratif que je me suis efforcé d'établir et de développer en tant qu'interprète responsable désigné par Abdu'l-Bahá... selon les instructions explicites écrites par Abdu'l-Bahá dans son Testament...". Voulant de toute évidence supprimer toute ambiguïté, il reformule sa pensée dans la même lettre en ajoutant qu'il en "avait reçu le pour voir" et qu'il était '"appelé" a l'établir.

Shoghi Effendi parlait très rarement de lui-même et employait encore plus rarement le mot "je" dans ses messages généraux. Cependant, les pouvoirs que lui conférait le Testament étaient tels que sans lui, l'Ordre administratif baha'i n'aurait pu être édifié et les fondations de l'Ordre mondial de Bahá'u'lláh n'auraient jamais été posées. Avec la multiplication des institutions locales et nationales de la Cause et le renforcement de leurs relations, la position du Gardien devenait de plus en plus évidente non seulement aux baha'is les plus anciens, qui l'avaient toujours reconnue, mais aussi aux nouveaux et souvent inexpérimentés qui n'avaient pas encore saisi sa vraie signification et ses implications.

Dans une lettre, afin de protéger la foi, il fut obligé de développer ses propres pouvoirs administratifs. C'était en réponse a une lettre singulièrement ignorante du secrétaire d'une Assemblée nationale. Fait encore plus rare il n'ajouta aucun post-scriptum de sa main mais simplement: "lu et approuvé, Shoghi". Cette réponse disait:

De même que l'ASN a pleine juridiction sur ses Assemblées locales, de même le Gardien a pleine juridiction sur toutes les Assemblées nationales. Il n'est pas tenu de les consulter s'il croit une décision bonne pour les intérêts de la cause. C'est lui qui juge la sagesse et l'opportunité de ses décisions. Une lecture attentive du Testament rendra ce principe tout a fait clair. Il est le Gardien de la cause, dans toute la plénitude du terme, et l'interprète désigné des enseignements et il est guidé dans ses décisions pour faire ce qui protège la cause et favorise son bien et ses plus hauts intérêts.

Il a toujours le droit d'intervenir dans les décisions d'une Assemblée spirituelle nationale ou de la contre amender. S'il n'avait pas ce droit, il serait absolument incapable de protéger la foi; comme l'Assemblée spirituelle nationale qui, si elle était privée du droit de contre amender les décisions d'une Assemblée locale, serait incapable de surveiller et de guider le bien-être de la communauté baha'ie.

Cela arrive très rarement, mais cela arrive quand même, qu'il se sente poussé a changer une décision importante (comme vous le dites) d'une Assemblée spirituelle nationale, et si nécessaire, il le fera toujours sans hésitation; et l'Assemblée en question doit l'accepter avec joie et sans hésitation comme une mesure destinée au bien de la foi que ses représentants élus cherchent avec tant de dévouement a servir.

Il n'est pas étonnant que Shoghi Effendi ait qualifié cette période de la Dispensation baha'ie inaugurée par l'ascension d'Abdu'l-Bahá comme "l'Âge de Fer", "l'Âge de transition", "la période de formation de la foi". C'était l'âge dans lequel les institutions de la cause, aussi bien locales que nationales et internationales, étaient créées, ces institutions qui, disait Shoghi Effendi, constituent le modèle embryonnaire qui devra de toute nécessité évoluer, pendant l'Âge d'Or de la Dispensation Baha'ie, vers un Commonwealth Universel. "L'esprit vivifiant du monde" de la foi, écrivit-il, avait atteint le point où il était prêt a 14 s'incarner dans des institutions conçues pour canaliser ses inépuisables énergies et a stimuler sa croissance". Les principes, gouvernant cet Ordre Administratif, établis dans le Testament, il les avait définis, pendant les premières années de son ministère, dans un flot de lettres envoyées aux croyants, partout dans le monde.

Il expliquait clairement les fonctions des Assemblées, les domaines de leur juridiction et ce qui était encore plus essentiel, l'esprit qui devait les animer si elles voulaient réaliser leurs objectifs, dans le futur immédiat.

Les institutions administratives peuvent être comparées aux veines et aux artères du corps. Elles charrient le flot vital des enseignements de Bahá'u'lláh dans toutes les parties du monde. Elles aident la naissance d'une société recréée, "ce Royaume promis du Christ, cet Ordre mondial dont l'impulsion génératrice n'est autre que Bahá'u'lláh lui-même, dont le domaine est la planète entière, dont le mot d'ordre est l'unité, dont le pouvoir animateur est la force de la justice, dont le but est le règne de la droiture et de la vérité, dont la gloire suprême est la félicité durable, complète et sans trouble de tout le genre humain".

Après les définitions purement techniques de la façon dont les Assemblées doivent être élues et doivent diriger les affaires, les admonitions du Gardien traitent souvent de l'unité. Si "le mot d'ordre" de la société future est "l'unité", elle devrait donc, de toute évidence, être assidûment cultivée par les baha'is. En 1923, il écrivait a une Assemblée locale: "Une harmonie et une compréhension totale parmi les amis, a l'extérieur et a l'intérieur de l'Assemblée Spirituelle; une confiance implicite de la part des non-membres dans toute décision prise par leurs représentants élus; la détermination de ceux-ci a négliger leur propre préférence et aversion et a ne considérer que l'intérêt général du Mouvement; tout ceci constitue la seule fondation solide sur laquelle quelqu'oeuvre constructive pourrait être bâtie dans l'avenir et qui rendrait service aux intérêts de la cause." Ses lettres aux Assemblées nationales n'étaient pas moins énergiques, comme en témoignent ces extraits de deux lettres écrites en 1925: "La première exigence, toutefois, de toute entreprise dans laquelle les amis pourraient être engagés c'est le maintien d'un esprit immaculé de compagnonnage, de coopération sincère et loyale... l'esprit de vrai baha'i, le seul a nous ôter les nombreuses perplexités de la vie, le seul a résoudre ces inévitables problèmes que nous rencontrerons au cours de nos travaux pour notre bien-aimée cause."

"Une Assemblée spirituelle nationale active, unie, harmonieuse, correctement et consciencieusement élue, fonctionnant avec vigueur, alertée et consciente de ses nombreuses et pressantes responsabilités, en contact étroit et continuel avec le centre international en Terre Sainte, et très attentive au développement en tout sens de son champ d'activité toujours plus étendu, une telle Assemblée est sûrement en ce jour, d'une nécessité urgente et d'une importance capitale; car elle est la pierre angulaire sur laquelle l'édifice de l'administration divine doit finalement reposer."

Lentement, patiemment, avec un amour et une compréhension infinies Shoghi Effendi éduqua les Assemblées de l'Est et de l'Ouest, afin qu'elles conduisent les affaires de la cause de Dieu sur des bases correctes et selon les enseignements. Les membres de ces institutions vraiment naissantes, tels des enfants, étaient parfois enclins a chahuter entre eux; mais le Gardien ne permettait jamais qu'ils mettent les intérêts de la cause en danger. Lorsqu'une fois, une des plus importantes Assemblées nationales, mécontente d'un de ses membres vota l'exclusion de celui-ci de l'Assemblée, Shoghi Effendi télégraphia un avertissement énergique, disant que cette attitude pourrait avoir des "répercussions mondiales infliger préjudice irréparable cause Bahá'u'lláh" et que la personne en question devait rester membre de l'Assemblée et que toute critique et discussion abandonnées et oubliées car elles "altéraient l'autorité indivisible de l'institution de l'Assemblée nationale".

Cette façon d'agir n'était pas inhabituelle au Gardien; il savait très bien que le monde, les croyants et les Assemblées n'avaient pas encore atteint la maturité nécessaire. L'administration de la "justice" - en elle-même un sujet extrêmement complexe - présuppose un certain degré de maturité, d'expérience, de connaissance profonde des enseignements, de la part de ceux qui sont concernés Elle demande aussi beaucoup de temps. Souvent, tout au long de son ministère, le Gardien refusa d'arbitrer les différends qui lui étaient soumis, insistant auprès des personnes concernées de s'élever au-dessus des contingences, d'oublier le passé et de pardonner, de se concentrer sur les besoins urgents et importants de la foi qui étaient d'accomplir les buts du Plan en cours et de propager ce message sauveur parmi tout le genre humain. Lorsqu'il s'agissait de divorces, de différends financiers et autres matières tangibles, il conseillait aux amis de s'en rapporter a leurs Assemblées et insistait auprès de ces institutions d'étudier ces cas et d'arriver a une décision. En fait, au fur et a mesure que les corps administratifs gagnaient en maturité, il encourageait les baha'is a leur soumettre leurs problèmes, de cette façon les baha'is et les Assemblées pouvaient acquérir de l'expérience et apprendre a rendre effectif le merveilleux Ordre de Bahá'u'lláh dans leur vie personnelle et communautaire.

Néanmoins, lorsque le manque d'harmonie, la médisance et la méfiance mutuelle étaient a l'origine d'une situation donnée, il demandait toujours aux amis de s'élever au-dessus de cet état de faits dans l'intérêt et pour le bien de la cause. Ses conseils et appels dans de telles circonstances avaient l'effet d'une main fraîche sur un front fiévreux: ils calmaient et réconfortaient les contestataires fâchés et vexés, les calmaient jusqu'à ce que leur amour essentiel pour la foi coule, une nouvelle fois, dans leur coeur et les guérisse de leurs blessures.

Dès qu'une Assemblée nationale était correctement élue et fonctionnait, il s'attachait a la mettre sur une base légale, sans équivoque et claire. Grâce a ses encouragements, l'une des plus importantes bornes marquant le cours de l'histoire baha'ie fut posée en 1927, cinq ans après le commencement du Gardiennat. Cette borne n'était autre que "la rédaction et l'adoption de la constitution nationale baha'ie, la première conçue et promulguée par les représentants élus de la communauté baha'ie américaine". Il la décrivit comme le premier pas vers "l'unification de la Communauté mondiale baha'ie et la consolidation de l'Ordre administratif". Il dit que c'était "un exposé fidèle et digne des bases constitutionnelles des communautés baha'ies dans tous les pays, préfigurant l'émergence finale du Commonwealth mondial baha'i de l'avenir. "

Ce document devint "la Charte" de toutes les Assemblées nationales et fut traduit dans toutes les langues employées dans le monde baha'i: l'arabe, le persan, le français, l'allemand et l'espagnol. Ses clauses (basées sur les lignes directrices que Shoghi Effendi avait tracées dans ses écrits en interprétant les enseignements de la foi, étaient, comme il l'écrivit, "le système complet de l'administration mondiale implicite dans les enseignements de Bahá'u'lláh") furent résumées par le Gardien en ces termes: "Le texte de cette constitution comprend une Déclaration dont les articles énoncent le caractère et l'objet de la communauté baha'ie nationale; établissent les fonctions, désignent le siège et décrivent le sceau officiel du corps de ses représentants élus; et un règlement intérieur qui définit le statut, le mode d'élection, les pouvoirs et les devoirs des Assemblées nationales et locales; décrit la relation de l'Assemblée nationale avec la Maison Internationale de justice, ainsi qu'avec les Assemblées locales et les croyants individuels; délimite les droits et les obligations de la Convention nationale et ses relations avec l'Assemblée nationale; dévoile le caractère des élections baha'ies et détermine les conditions pour être membre votant dans toutes les communautés."

La rédaction du règlement intérieur de l'Assemblée Spirituelle des Bahá'ís de New York, en 1931, et l'incorporation de cette Assemblée, un an plus tard, furent un autre grand pas dans l'évolution de l'Ordre administratif. Au sujet de ce règlement intérieur, Shoghi Effendi écrivit qu'il "servirait de patron a toutes les Assemblées locales en Amérique et de modèle a toutes les communautés locales partout dans le monde baha'i.

La formulation de ce prototype de constitution nationale, et la rédaction du règlement intérieur pour toute Assemblée spirituelle locale posaient des bases solides sur lesquelles les Assemblées baha'ies locales et nationales pouvaient être incorporées ou enregistrées selon les lois du pays dans lequel elles fonctionnaient. Elles pouvaient dès lors posséder les titres des dotations de la foi telles que terrains, centres locaux ou national, sites historiques et parfois Maison d'Adoration qui sont des étapes auxquelles Shoghi Effendi attachait la plus grande importance. En 1928, le Gardien commença a insister auprès des Assemblées nationales orientales pour qu'elles formulent leur constitution nationale, sur le modèle américain, et cherchent, en outre, a être reconnues en tant que Cours religieuses habilitées a appliquer les lois baha'ies dans les matières du statut personnel comme le mariage, le divorce, la succession etc... matières qui dans la plupart des pays islamiques ne tombent pas sous la juridiction des tribunaux civils.

Tout ceci impliquait, en premier lieu, la lutte d'une foi indépendante pour obtenir la reconnaissance pleine et entière de sa position dans l'histoire et afin d'être traitée sur un pied d'égalité avec les autres religions mondiales. Dans le processus constant de l'orientation des destinées des communautés baha'ies vers leur but commun de devenir un corps international uni, dirigé par un Centre mondial et travaillant a la réalisation de rien de moins que la fraternité universelle, la paix mondiale et finalement un Commonwealth mondial des nations dans ce processus, Shoghi Effendi saisit l'occasion de la formation des Nations Unies comme un moyen pour hâter la concrétisation et servir les intérêts de cet objectif suprême...

Dès qu'il devint apparent que l'ossature de ce corps international permettait a des organisations non-gouvernementales d'envoyer des représentants accrédités aux diverses conférences organisées sous les auspices de l'O.N.U., Shoghi Effendi instruisit l'Assemblée Spirituelle Nationale des baha'is des Etats-Unis et du Canada de demander ce statut. Elle l'obtint en 1947. Tout en adressant sa demande d'admission, cette Assemblée soumettait a l'organisation internationale une Déclaration baha'ie des Droits et Obligations de l'Homme ainsi qu'une Déclaration baha'ie des Droits de la femme. Un comité Bahá'í des Nations-Unies fut désigné et un observateur assista aux sessions des Nations-Unies. Le statut obtenu par l'Assemblée américaine étant très limité dans sa portée, on chercha les voies et moyens pour l'améliorer. Durant l'hiver 1947-48, sept Assemblées Spirituelles nationales autorisèrent l'Assemblée américaine a agir comme leur représentant sous la dénomination de Communauté Internationale Baha'ie, dûment reconnue comme une organisation internationale accréditée auprès des Nations-Unies. Cela rehaussa le prestige de la foi et augmenta les privilèges des représentants officiels baha'is qui participèrent régulièrement aux diverses conférences des Nations-Unies ouvertes aux organisations jouissant de ce statut. Au fur et a mesure que de nouvelles Assemblées nationales se formaient, elles rejoignaient et renforçaient l'organisation représentant le monde baha'i.

L'importance de ce lien rattachant la cause au plus grand appareil international jamais forgé de toute l'histoire humaine est illustré par les propres paroles du Gardien: "cela marque un important pas en avant dans la lutte de notre foi bien-aimée pour recevoir aux yeux du monde son juste dû et pour être reconnue comme une religion mondiale indépendante. En fait, ce pas devrait avoir une réaction favorable pour le progrès de la cause partout, et particulièrement dans ces parties du monde où elle est persécutée, amoindrie ou méprisée et notamment en Orient". Lorsqu'une vague de persécution intense déferla sur la communauté baha'ie de l'Iran, en 1955, les relations soigneusement établies et entretenues avec les Nations-Unies portèrent leurs fruits. Suite a la documentation détaillée des torts et des atrocités que les disciples de Bahá'u'lláh avaient soufferts dans son pays natal, documentation qui fut soumise au Secrétaire Général des Nations-Unies, celui-ci désigna une commission d'enquête conduite par le Haut Commissaire aux Réfugiés et donna des instructions nécessaires pour contacter le gouvernement iranien et obtenir l'assurance formelle que les droits de la minorité baha'ie seraient sauvegardés.

Le Gardien attachait une telle importance a cette relation que l'un des vingt-sept buts du Plan International d'Enseignement et de Consolidation de Dix Ans, la Croisade mondiale, était "le renforcement des liens rattachant la communauté mondiale baha'ie aux Nations-Unies".

"On peut dire que l'histoire de la cause", écrivait Shoghi Effendi, "si elle est bien lue, peut se ramener a une série de pulsations, une alternance de crises et de triomphes, l'approchant toujours plus de son destin divinement fixé". Certes, l'ascension de chaque figure centrale de la foi, le Bab, Bahá'u'lláh et Abdu'l-Bahá, avait précipité inévitablement une crise, mais la plupart des chocs qui poussèrent en avant la cause étaient le fait des persécutions qu'elle souffrit habituellement, mais non exclusivement, des mains de ses ennemis invétérés, les ecclésiastiques musulmans. Pendant les trente-six ans du ministère de Shoghi Effendi, les troubles violents, brutaux et sanglants éclatèrent en Perse; les adeptes de la foi furent persécutés et injustement accusés en Turquie; les disciples de la cause subirent des attaques sur leurs personnes, leurs biens, leurs cimetières et leurs droits légaux, en Egypte; les baha'is virent leurs Assemblées dissoutes, leurs propriétés confisquées et furent eux-mêmes pour la plupart déportés ou exilés, en Russie; la communauté baha'ie de l'Allemagne fut officiellement dissoute et ses activités furent interdites en 1937, ses archives nationales furent confisquées et certains de ses membres interrogés et même arrêtés.

Ces événements affligeaient Shoghi Effendi, prenaient beaucoup de son temps et ajoutaient au fardeau d'un coeur déjà surchargé. L'Iran était toutefois la grande question. C'était le pays où une "communauté longtemps maltraitée, piétinée, durement éprouvée" luttait perpétuellement pour son existence même, face a une persécution continuelle. Cette "communauté chèrement aimée", comme l'appelait souvent le Gardien avec amour, préoccupa Shoghi Effendi dès les premiers jours de son ministère. Il inonda ses membres et son institution nationale élue sous un flot constant de communications. C'était un sujet fréquent de sa sollicitude, dans ses communications aux baha'is de l'Occident, a qui il demandait d'aider, de défendre cette communauté qui, disait-il, avait animé l'Âge héroïque de la foi; et il leur expliquait les raisons pour lesquelles elle était si amèrement attaquée par le peuple de son pays natal.

Le fait que la Manifestation suprême de Dieu soit apparue en Iran, et que ce pays soit, par conséquent, "le berceau de notre foi et l'objet de nos plus tendres affections", comme le dit Shoghi Effendi; le fait que, comme il le dit encore, l'avenir "doive témoigner de l'ascendance spirituelle et matérielle de l'Iran sur toutes les nations du monde", ne signifie pas qu'actuellement le caractère national soit changé a tel point qu'il promette l'accomplissement rapide de cette prophétie." "Seul un observateur proche et impartial", écrivait-il dans une de ses lettres générales, "des coutumes et des habitudes du peuple persan... peut vraiment estimer l'immensité de la tâche qu'affronte chaque croyant consciencieux de ce pays" a cause des "tendances dominantes des différentes couches de la population", tendances qui se nomment: apathie, indolence, absence du sens de devoir public et de loyauté envers un principe, manque d'effort concerté et de constance dans l'action, habitude de s'abandonner aveuglément et silencieusement a un clergé ironique et fanatique. Le message de Bahá'u'lláh doit changer le monde, il changera aussi son pays natal qui, lorsqu'il sera sous son ombre, aura un grand avenir.

Il fut un temps où Shoghi Effendi espéra que le fondateur de la nouvelle dynastie Pahlavi, qui introduisit dans le pays de nombreuses réformes nécessaires, inaugurerait une nouvelle phase dans le développement de la foi de Bahá'u'lláh dans son pays; en 1929, Shoghi Effendi écrivait que les croyants iraniens "'goûtaient les premiers fruits de leur émancipation longtemps rêvée". En vue de ce processus de réformes, il conseilla a l'Assemblée nationale de demander l'autorisation d'imprimer des livres et d'établir une Maison d'Editions Baha'ies. Cette demande ayant été refusée, il télégraphia a l'Amérique en janvier 1932: "Insiste transmettre rapidement intermédiaire Assemblée Téhéran deux communications écrites gouvernement persan et Shah exprimant au nom croyants américains vive appréciation réformes intérieures récentes bénéfiques insistant liens spirituels réunissant deux pays et plaidant instamment levée interdiction entrée littérature baha'ie soulignant leur haute valeur morale avec référence particulière a Nabil et Bahá'í World." Les espoirs de Shoghi Effendi durèrent peu. Les réformes n'étaient pas suffisamment profondes pour englober une communauté détestée et cette requête fut rejetée.

Décidé a ne pas abandonner la partie sans une lutte réelle, le Gardien câbla, cinq mois plus tard, a l'Amérique: "presse adresser pétition écrite de la part croyants américains au Shah présentant Ramson-Kehler représentante choisie habilitée faire appel entrée littérature Baha'ie Iran. Souligner appréciation générale réformes intérieures et liens spirituels réunissant deux pays, insister haut tribut payé écrits baha'is a Islam et leur valeur morale pour Iran. Poster pétition Assemblée Nationale Iran."

Cette affaire nous fournit un excellent exemple de la façon dont le Gardien saisissait tout outil a portée de sa main et l'utilisait au service des intérêts de la foi. Mme Keith Ramson-Kehler, une croyante américaine et une femme de grande capacité de caractère, était venue a Haïfa en tant que pèlerin. Shoghi Effendi décida de l'envoyer en Iran. Avant d'être baha'ie, elle avait été ministre d'une Eglise Chrétienne. Elle était un orateur capable et enflammé. Elle resta de nombreuses semaines a Haïfa, et Shoghi Effendi lui parla de la Perse, de ce qu'il voulait et espérait, lui disant que sa tâche consistait a essayer d'obtenir une plus grande liberté pour la foi et au moins une mesure tendant a la faire connaître. La mission confiée a Mme Ramson-Kehler échoua, car le Shah refusa de la recevoir; néanmoins la visite de cet émissaire du Gardien en Iran eut un effet historique sur la communauté baha'ie persane, car elle avait reçu des instructions concernant le développement de l'Ordre administratif dans ce pays, et elle put remuer une communauté souvent intimidée, toujours piétinée et quelques fois apathique. Elle lui fit prendre conscience de sa mission future et de l'urgence de ses devoirs immédiats.

Mais, comme dans le cas du Dr. Esslemont, cet instrument nouvellement choisi fut arraché des mains du Gardien. Le 28 octobre 1933 il télégraphiait a l'Amérique: "Vie précieuse Keith offerte en sacrifice cause bien-aimée dans pays natal Bahá'u'lláh. Sur terre persane pour intérêt Perse elle releva défi et combattit forces des ténèbres avec haute distinction volonté indomptable loyauté inébranlable exemplaire. Masse ses frères faibles persans pleure perte soudaine leur vaillante émancipatrice croyants américains reconnaissants et fiers 'souvenir leur premier et distingué martyr. Affligé et frappé je me lamente séparation terrestre collaboratrice inestimable conseillère sûre et amie fidèle et estimée. Presse Assemblées Locales organiser réunions souvenirs dignes a la mémoire celle dont services internationaux lui ont procuré rang éminent parmi Mains de Cause de Bahá'u'lláh."

La grande perte que cette mort entraînait pour la Perse, devenait un grand gain pour l'Amérique.

L'émissaire de Shoghi Effendi était digne des honneurs posthumes qu'il amoncela sur elle. Ce mérite apparaît nettement dans les paroles qu'elle écrivit, en Iran, lorsqu'elle sentit l'échec de sa mission première: "je suis tombée, et pourtant je n'ai jamais chancelé. Mon rapport: des mois d'efforts sans avoir rien obtenu. Si quelqu'un, plus tard, devait s'intéresser a cette aventure contrariée qui fut mienne, lui seul pourra dire si mon vieux corps fatigué est tombé près ou loin des sommets apparemment inexpugnables de complaisance et d'indifférence. La fumée et le tumulte de la bataille sont aujourd'hui trop denses pour m'assurer si je suis allée de l'avant ou si j'ai été tuée dans les tranchées. Rien au monde n'est sans signification, la souffrance moins que tout autre. Le sacrifice, avec son escorte d'angoisse, est un germe, un organisme. L'homme ne peut en abîmer le fruit, comme il le peut avec les graines dans la terre. Une fois semé, le sacrifice fleurit, je pense pour toujours, dans les doux champs de l'éternité. Le mien sera une très modeste fleur, peut-être comme ce petit myosotis, abreuvé du sang de Quddus, que j'ai cueilli dans le Sabz-i-Maydan de Barfurush; si jamais il devait attirer un regard, que celui qui semble lutter en vain le conserve

au nom de Shoghi Effendi et le chérisse en son cher souvenir." En décembre 1934, Shoghi Effendi télégraphia a l'Assemblée Nationale de l'Iran: "Ecole Tarbiyat a-t-elle été fermée définitivement enquêtez et télégraphiez". L'origine de cette question apparaît dans la réponse de cette Assemblée au Gardien: "Suite votre demande deux écoles Tarbiyat Téhéran fermées jour Martyre du Bab, en conséquence Ministère Education imposa fermeture deux écoles et demanda pourquoi nous n'avons pas dissimulé..." On peut citer cette affaire comme un exemple classique de la lutte des baha'is persans, constamment éperonnés et guidés par Shoghi Effendi, afin d'obtenir au moins une mesure raisonnable de liberté dans la pratique de leur religion qui, numériquement, est la plus importante du pays après l'Islam. Les écoles mixtes Tarbiyat appartenaient aux baha'is et étaient dirigées par eux depuis trente six ans. Fondées en 1898, au temps d'Abdu'l-Bahá, elles avaient été un projet très cher a son coeur. Elles avaient toujours eu une excellente réputation et, quoique leurs élèves fussent principalement des baha'is, les enfants de toute origine y étaient admis.

Ces écoles avaient toujours fermé les neufs jours saints baha'is. Et, maintenant, sous prétexte qu'elles appartenaient a une religion non-officiellement reconnue en Iran, le Ministère de l'Education avait soudain exigé que ces écoles restent ouvertes pendant ces jours. Cela signifiait un recul au lieu d'un progrès dans la bataille que menait la cause, si désespérément, pour son émancipation. Shoghi Effendi refusa net et demanda a l'Assemblée de fermer ces écoles le jour de l'anniversaire du Martyre du Bab. Comme il ne voulait ni ne conseillait aux amis de dissimuler leur foi, ni garder ouvertes les écoles les jours saints baha'is et que le gouvernement refusait également de changer d'attitude, les écoles Tarbiyat, deux des meilleures écoles de l'Iran, furent fermées et restent encore fermées actuellement.

Le lendemain de la réception de la réponse de Téhéran, Shoghi Effendi annonçait ces mauvaises nouvelles aux baha'is du pays qui jouissait de la plus grande liberté dans le monde. Le courroux du Gardien apparaît dans chaque liste qu'il dresse des indignités et des souffrances infligées aux baha'is de l'Iran: "Information juste reçue indique efforts délibérés miner toutes institutions baha'ies en Perse. Ecoles fermées a Kashan, Qazvin, Sultanabal. Dans plusieurs centres importants comprenant Qazvin Kirmanshah ordres donnés suspendre activités enseignement, interdisent réunions, ferment Hall baha'i, dénient droit funérailles dans cimetières baha'is. Bahá'ís de Téhéran contraints sous peine prison s'enregistrer musulmans cartes d'identité. Haut clergé incitant population. Pétitions Assemblées Nationales Téhéran au Shah non délivrées rejetées. Faire sentir Ministre Persan gravité situation intolérable."

Ces attaques injustifiées venaient a un moment où on pouvait logiquement s'attendre a ce que la politique plus libérale appliquée a l'ensemble du pays serait étendue aux membres d'une foi qui constituait, depuis l'époque de Darius et de ses successeurs, le seul renom sérieux auquel cette nation pouvait prétendre. C'est pourtant a ce moment que les baha'is persans réunissaient une convention dont les délégués étaient suffisamment représentatifs de la communauté baha'i pour élire une Assemblée Nationale que Shoghi Effendi fit figurer dans ses statistiques comme étant formée en 1934. En fait, déjà en 1927 avait eu lieu ce que le Gardien appela "leur première conférence historique représentative de nombreux délégués" qui avait décidé de tenir des réunions annuelles similaires.

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En 1928, Shoghi Effendi avait commencé a appeler les Assemblées élues par ces conférences l'Assemblée Spirituelle Nationale de l'Iran. Une des raisons principales de ce long retard apporté a des élections correctes, "selon le modèle et la méthode suivis par leurs frères aux Etats-Unis et au Canada", comme il l'exprima, c'était que l'Assemblée n'avait pas pu appliquer ses instructions et établir soigneusement une liste de tous les croyants du pays nécessaire a toute procédure administrative de l'élection d'une institution nationale.

En 1931, Shoghi Effendi avait donné l'ordre d'acheter un terrain pour le futur Mashriqu'l-Adhkar et de commencer la construction d'une Haziratu'l-Quds a Téhéran. C'était sans doute a cause de ces affirmations de son droit a l'existence, qu'un gouvernement irrité, loin de reconnaître la foi, s'était raidi dans sa détermination de lui dénier ce droit. Et ce, malgré la patience du Gardien et de la communauté qui essayaient, avec un effort raisonnable, de ne pas provoquer les autorités et le peuple inutilement. Cette modération est illustrée, par exemple, par le fait que le Gardien, afin d'éviter les troubles, demanda aux femmes baha'ies de ne pas prendre la tête du mouvement d'émancipation des femmes que le Shah avait entrepris. Cette émancipation impliquait l'abandon du voile et était tout a fait en accord avec les enseignements du Báb et de Bahá'u'lláh.

La situation des baha'is en Orient et particulièrement en Iran n'est jamais vraiment paisible. Elle est toujours dans un déséquilibre précaire, toujours prête a s'enflammer dans une persécution violente et fréquemment sanglante. Il y avait souvent des cas isolés de baha'is tués, dont quelques uns étaient mentionnés par le Gardien comme des martyrs. Il y avait constamment une fièvre de persécution, quelquefois plus chaude ici, parfois plus brûlante la, mais toujours présente. Aux vicissitudes affligeant les amis persans, le Gardien répondait toujours avec des messages affectueux, des sommes d'argent pour soulager les victimes, des instructions a l'Assemblée Nationale de l'Amérique pour qu'elle intervienne et réclame justice. Des communications telles que la suivante n'étaient pas rares et reflètent l'esprit de ses messages: "Conseille... tenir réunion dévotion auditorium Temple suppliant assistance des armées invisibles Royaume Abha pour émancipation terre natale Bahá'u'lláh. Puissent combats incessants et efforts redoublés Amérique compenser inactivité forcée, section si large corps organisé ses disciples."

Cependant, la pire des crises expérimentée par la communauté baha'ie iranienne, durant les trente-six ans du ministère du Gardien, survint en 1955. Ce fut, comme il le télégraphia, une détérioration soudaine dans les affaires de la plus grande communauté du monde baha'i. Dans un long câble, daté du 23 août 1955, il informa les Mains de la Cause et les Assemblées Nationales de ce qui se passait en Iran: après la saisie par les autorités gouvernementales du Centre national a Téhéran son grand dôme ornemental avait été démoli (une destruction au cours de laquelle un chef religieux et un général en activité prirent eux mêmes la pioche). Les centres locaux administratifs baha'is étaient saisis sur toute l'étendue du territoire. Le Parlement avait mis hors la loi la cause.

Une campagne virulente a travers la presse et la radio, déformant l'histoire de la foi, calomniant ses fondateurs, défigurant ses enseignements, ternissant ses buts et objectifs, était déchaînée. Une série d'atrocités était ensuite perpétrée contre les membres de cette communauté cruellement éprouvée. Résumant ces terribles événements et ces "actes barbares" Shoghi Effendi citait entre autres des faits tels que: la profanation de la demeure du Báb a Shiraz, le premier Mausolée de la foi en Perse qui avait été sérieusement endommagé; l'occupation de la maison ancestrale de Bahá'u'lláh; le pillage des boutiques et des fermes appartenant aux croyants; la mise a sac de leurs maisons; la destruction de leurs provisions. On brûla leur récolte, on éventra et profana les cimetières baha'is; on battit les adultes; on enleva les jeunes femmes a leurs maris et on les obligea a épouser des musulmans. Les enfants furent raillés, injuriés, battus et expulsés des écoles; les commerçants boycottèrent les baha'is et refusèrent de leur vendre des vivres. Une fille de quinze ans fut violée et un enfant de onze mois foulé aux pieds. On fit pression sur les croyants pour qu'ils abjurent leur foi. Plus récemment, poursuivait-il, une meute forte de deux mille personnes avait coupé en morceaux avec des haches et des pelles au son de la musique des tambours, une famille de sept personnes, le plus âgé avait quatre-vingts ans et le plus jeune dix-neuf.

Les baha'is, plus de milles groupes et Assemblées partout dans le monde, suivant les instructions du Gardien, protestèrent contre ces actes injustes, en envoyant des télégrammes et des lettres aux autorités iraniennes. En plus, toutes les Assemblées nationales adressèrent des lettres au Shah, au Gouvernement et au Parlement, protestant contre cette persécution injustifiable d'une communauté innocente pour des raisons purement religieuses.

Comme aucune réponse ne vint des sphères officielles, le Gardien donna instruction a la Communauté Internationale Baha'ie accréditée auprès des Nations-Unies en tant qu'organisation internationale non-gouvernementale de porter la question auprès de l'institution de Genève. Il désigna ceux qui devaient être les représentants de la Communauté dans cette importante occasion. On distribua des copies de l'appel baha'i aux représentants des nations membres du Conseil Economique et Social, au Directeur de la Division des Droits de l'Homme, ainsi qu'a certaines agences des Organisations non-gouvernementales ayant un statut Consultatif. L'Assemblée nationale américaine et toutes les Assemblées locales et tous les groupe de l'Amérique en appelèrent également au Président de l'O.N.U. en faveur de leurs frères et soeurs en Iran.

C'était la première fois, dans son histoire, qu'une foi attaquée pouvait combattre et se défendre avec des armes d'une certaine valeur. Shoghi Effendi fit clairement ressortir l'importance de ce fait: quelque "navrant" que soient les effets de ces événements, ils avaient cependant mis en lumière un fait majeur: la foi de Dieu, encore dans l'enfance, qui depuis l'ascension d'Abdu'l-Bahá s'était donné les rouages de son ordre administratif, qui s'était employée par l'intermédiaire, de ces institutions nouvellement nées a propager systématiquement la cause grâce a une série de plans nationaux culminant dans la Croisade mondiale, cette foi de Dieu était maintenant sortie de l'obscurité, dans le sillage de cette épreuve, bouleversant la majorité écrasante de ses disciples. Les répercussions mondiales de ces événements seraient saluées par la postérité comme le "puissant souffle de la trompette de Dieu" qui, par l'intermédiaire des "adversaires les plus anciens, les plus redoutables, les plus pervers, les plus fanatiques" de la cause, devait éveiller l'attention des gouvernements et des Chefs d'Etat de l'Est et de l'Ouest a l'existence et aux implications de la foi. Les circonstances entourant ces événements furent si orageuses en Iran et leurs répercussions a l'étranger si impressionnantes que le Gardien affirma qu'ils étaient destinés a paver la voie de l'émancipation de la foi du joug de l'orthodoxie dans les pays islamiques et de la reconnaissance finale, dans sa propre patrie, du caractère indépendant de la révélation de Bahá'u'lláh.

Pour soulager les souffrances et améliorer la condition pitoyable des croyants persans, Shoghi Effendi inaugura un fonds "d'aide aux persécutés" en contribuant lui même l'équivalent de 18.000 dollars a "cette noble fin". Non content de cette preuve de solidarité baha'ie il lança la construction a Kampala, dans le coeur de l'Afrique, du "Temple mère" du continent comme une "consolation suprême" des "masses oppressées" de nos il vaillants frères" du berceau de la foi. Il fit face aux forces des ténèbres grouillant dans le plus ancien bastion de la foi, avec des armes a sa disposition: les forces du progrès créateur, de la lumière et de la foi.

Il est difficile de réaliser qu'un homme, tout seul dans sa retraite suisse, sans aucun conseiller pour l'aider ou le réconforter, supporta le choc de cette violente vague de persécutions qui déferla soudain sur l'Iran, en 1955. Il établit, seul, sa stratégie, câbla a ses capitaines, les différentes Assemblées nationales, les actions qu'ils devaient entreprendre, nomma ceux qui devaient représenter les intérêts de la foi auprès de la plus haute institution internationale, les Nations-Unies, réconforta les piétinés, leva de l'argent pour les secourir et lança son trident a gauche et a droite pour les défendre.

Quant a la question de la liquidation de la foi en Russie, il faut d'abord se rappeler que dès la fin du siècle dernier, une communauté baha'ie existait au Caucase et en Turkistan. De nombreux Persans, fuyant les persécutions de leur pays natal, avaient trouvé dans ces régions un refuge sûr. Ils s'étaient établis dans plusieurs villes et en particulier a Ishqabad où ils avaient érigé le premier temple du monde baha'i et ouvert des écoles qui fonctionnaient depuis plus de trente ans. En 1928, ils avaient plusieurs Assemblées spirituelles (dont une a Moscou) et deux Assemblées Centrales qui, en attendant des élections représentatives, nationales et correctes, administraient leurs affaires et figuraient sur les listes publiées aux Etats-Unis comme les Assemblées Nationales du Caucase et du Turkistan. En septembre 1927, Shoghi Effendi écrivait a l'Assemblée Spirituelle Locale d'Ishqabad de préparer graduellement la réunion des délégués de toutes les Assemblées Locales a Ishqabad afin d'élire l'Assemblée nationale. Le 22 juin 1928, Shoghi Effendi recevait le télégramme suivant de l'Assemblée d'Ishqabad: "En application agrément général 1917 gouvernement soviétique a nationalisé tous temples mais sous conditions particulières les loue gratuitement aux communautés religieuses respectives.

Concernant Mashriqu'l-Adhkar gouvernement a donné mêmes conditions agrément a l'Assemblée supplions directives par télégramme." Le Gardien câbla immédiatement a l'Assemblée de Moscou "intercéder énergiquement autorités empêcher expropriation Mashriqu'l-Adhkar. Demander détails Ishqabad..." et a Ishqabad "réie7rer Assemblée Moscou adresser pétition autorités au nom tous baha'is Russie. Agissez fermement vous assure prières"...

Il faut cependant faire une nette distinction entre ces événements de la Russie et les persécutions de l'Iran. En Perse, les croyants étaient les victimes choisies de toutes sortes d'injustices parce qu'ils étaient des disciples de Bahá'u'lláh et uniquement pour cette raison. Tandis qu'en Russie, les baha'is ne faisaient l'objet d'aucune discrimination, mais la politique gouvernementale combattait toutes les communautés religieuses.

En septembre 1928, dans une lettre a Martha Root, Shoghi Effendi indiquait ce qui se passait en Russie et comme il en était affecté personnellement: "L'été, cette année, a été très déprimant pour moi, car la situation de la cause en Russie empire de jour en jour. Le Mashriqu'l-Adhkar a été saisi par l'Etat, fermé et scellé. On demande des amis une grande somme, en cas de location, sinon, on menace de le vendre, en partie a d'autres. La situation est très critique et de nombreuses familles ont émigré en Iran. Les réunions sont suspendues, les Assemblées dissoutes, de lourdes restrictions et pénalités imposées... cela et d'autres faits aussi m'ont rendu réellement déprimé et triste." Le Gardien n'approuvait pas le retour des baha'is de Russie en Iran. Il informa l'Assemblée d'Ishqabad que le "départ des amis pour l'Iran est excessivement nuisible". Il leur dit que, si nécessaire, ils devraient changer de nationalité et adopter la nationalité russe. Auparavant, il avait pressé les immigrants en Russie d'apprendre la langue russe et de traduire la littérature baha'ie en cette langue. En 1929, il écrivit a l'Assemblée Nationale de l'Iran que les amis d'Ishqabad devaient rester dans cette ville, ne pas désespérer et attendre que les nuages de l'injustice passent et que le soleil de la justice réapparaisse.

Les persécutions sont toujours exacerbées par le manque de sagesse des victimes elles-mêmes et par l'imprudence des subordonnés exécutant les instructions des supérieurs (qui sont peut-être ou ne sont pas mal disposés), c'est la un système que nous ne résoudrons probablement jamais. Toutefois, il ne me semble pas déraisonnable de supposer qu'au moins en partie nos malheurs sont amplifiés par nos propres actes.

Le premier janvier 1929, dans une longue lettre aux baha'is de l'Ouest, Shoghi Effendi expliquait les événements de la Russie. Les baha'is subissaient enfin "l'application rigide des principes déjà énoncés par les autorités étatiques et imposés universellement a toutes les autres communautés religieuses." Les baha'is, comme il "convient a leur position de citoyens loyaux et respectueux de la loi", avaient obéi aux il mesures que l'Etat, dans le libre exercice de ses droits légitimes avait choisi d'appliquer".

Les mesures que les autorités avaient prises "Fidèles a leur politique d'expropriation au profit de l'Etat de tous les édifies a caractère religieux" les avaient conduit a exproprier et a assumer les droits de propriété et de contrôle sur "cette possession la plus chérie, et universellement admirée, le Mashriqu'l-Adhkar d'Ishqabad." En outre, "les ordres gouvernementaux, oralement et par écrit" avaient "été officiellement communiqués aux Assemblées baha'ies et aux croyants individuels, suspendant les réunions... supprimant les comités de toutes les Assemblées baha'ies nationales et locales, interdisant la levée des fonds... exigeant le droit d'inspection totale et fréquente des délibérations... des Assemblées baha'ies... suspendant les périodiques baha'is.

A tout ceci", affirmait Shoghi Effendi, "les disciples de la foi de Bahá'u'lláh s'étaient soumis avec un sentiment brûlant d'angoisse et un courage héroïque, sans animosité ni réserve, se rappelant toujours les principes directeurs de la conduite baha'ie qui veulent qu'en matière d'activités administratives (la suspension desquelles ne constituent pas en elle-même un manque de loyauté envers la foi), les jugements délibérés et les arrêtés arbitraires décrétés par les dirigeants responsables, soient minutieusement respectés et loyalement obéis, peu importe si cette immixtion dans les activités administratives affecte gravement le cours de l'extension du Mouvement." Il ajoutait que les baha'is du Turkestan et du Caucase, ayant épuisé tous les moyens légaux pour alléger ces restrictions, avaient décidé "d'exécuter consciencieusement le jugement délibéré de leur gouvernement reconnu" et "avec un espoir qu'aucune puissance terrestre ne peut affaiblir... (ils avaient) confié les intérêts de la cause a la garde de ce vigilant, de ce divin Libérateur Tout-Puissant..."

Dans ce même message, Shoghi Effendi assurait qu'il demandera l'intervention du monde baha'i, lorsqu'il la jugera opportune.

En avril 1930, le Gardien pensa qu'il fallait intervenir: par suite d'une série de mesures supplémentaires et très dures, les baha'is risquaient de perdre définitivement le contrôle du précieux temple qu'ils avaient réussi a louer après sa confiscation. Il télégraphia a l'Assemblée Nationale d'Amérique: fi... action prompte exige. Soulignez caractère international temple..." Il avait déjà défini, dans une précédente lettre, ce que devrait être l'attitude des croyants de l'extérieur dans cette éventualité: les Assemblées Nationales et Locales du monde, dans un geste de solidarité baha'ie, réfuteraient tout dessein politique ou autre qui pourrait être imputé a leurs frères de ce pays et attireraient l'attention des autorités russes sur "la nature humanitaire et spirituelle de l'oeuvre accomplie par les baha'is de tout pays et toute race" et sur le caractère international de cet édifice, la première Maison Universelle d'Adoration de Bahá'u'lláh, dont les plan avaient été conçus par Abdu'l-Bahá lui-même, et qui avait été construit sous sa direction et financé par des contributions collectives des croyants du monde entier.

Mais les dés étaient jetés. Shoghi Effendi télégraphia finalement a l'Assemblée d'Ishqabad: "s'incliner devant la décision autorités Etat". Ce cas concernant le premier des deux temples baha'is érigés sous l'égide d'Abdu'l-Bahá, illustre notre devoir envers le gouvernement, quelque soit la nature de ce gouvernement, et constitue un modèle pour les Assemblées baha'ies et une source d'informations pour les croyants.

Deux autres pays, la Turquie et l'Egypte, formèrent avec l'Iran, l'Allemagne et la Russie la scène des répressions et des restrictions contre la foi. La Turquie menait, depuis la chute du Califat, comme l'écrivit Shoghi Effendi, "une politique intransigeante ayant pour but la sécularisation de l'Etat et sa séparation de l'Islam". De grandes réformes civiles qui avaient la sympathie des baha'is, étaient en cours. Le nouveau régime avait découvert que, dans le passé, des groupes soi-disant religieux couvraient l'agitation politique. Une communauté baha'ie bien organisée, poursuivant ses activités ouvertement et enseignant la foi, attira donc les soupçons et la méfiance du gouvernement. On perquisitionna dans de nombreuses maisons baha'ies; on saisit des livres; on fit subir des interrogatoires sévères a quelques amis et finalement on emprisonna de nombreux baha'is. Une grande publicité fut faite a la foi, quelque peu a l'étranger, mais surtout en Turquie, où la presse réagit favorablement.

Et lorsque, le 13 décembre 1928, l'affaire parvint devant le Tribunal Criminel, la Cour prêta une oreille impartiale a la cause des accusés. Ces événements marquèrent un nouveau départ de l'extension de la cause: "jamais auparavant, dans l'histoire baha'ie", écrivait Shoghi Effendi, "les disciples de Bahá'u'lláh n'avaient été appelés par les officiels d'un Etat... a exposer l'histoire et les principes de leur foi... '.

Il est intéressant de noter que les autorités trouvèrent dans les papiers de l'Assemblée de Constantinople (actuellement Istanbul) un des hommages de la Reine Marie dont les implications n'échappèrent pas aux juges. Le président de l'Assemblée Spirituelle de Constantinople, en témoignant devant les juges, exposa brillamment les principes de la foi et cita ces paroles de Bahá'u'lláh: "Devant la Justice, dites la vérité et ne craignez rien". En conclusion, les baha'is devaient payer une amende pour infraction aux lois sur les associations (celles-ci devaient être enregistrées et devaient obtenir l'autorisation de tenir des réunions publiques). Mais ils étaient acquittés de toute autre accusation. Le 12 février 1929, dans une lettre générale aux Bahá'ís de l'occident, Shoghi Effendi, résuma ainsi le verdict de la Cour:

"En ce qui concerne le verdict... il est clairement affirmé que quoique les disciples de Bahá'u'lláh dans leur conception innocente du caractère spirituel de leur foi, aient trouvé inutile de solliciter une autorisation pour la conduite de leurs activités administratives et soient ainsi condamnés au payement d'une amende, néanmoins ils ont non seulement établi, a la satisfaction des représentants légaux de l'Etat, l'innocence de la cause de Bahá'u'lláh, mais se sont aussi méritoirement acquittés de la tâche de revendiquer son indépendance, son origine divine, son aptitude de répondre aux circonstances et aux exigences du présent âge."

Ce fut le premier grand épisode impliquant les baha'is en Turquie, depuis la chute du Califat. Ce ne fut pas la dernière. Le pouvoir séculier était toujours sur ses gardes contre les forces réactionnaires et la mémoire officielle est courte. En 1933, les mêmes suspicions et accusations furent reprises. Le 27 janvier, Shoghi Effendi câblait a l'Assemblée Nationale américaine: "Bahá'ís Constantinople et Adana au nombre environ quarante emprisonnés accusés motifs subversifs. Presse persuader Ministre turc Washington faire représentations immédiates son gouvernement relâcher disciples respectueux foi apolitique.

Conseille également Assemblée Nationale câbler autorités Angora approcher Département d'Etat". Il télégraphia en même temps a l'Assemblée Nationale iranienne: "Presse représentations immédiates Ambassadeur turc au nom baha'is emprisonnés Stamboul et Adana accusés motifs politiques". Le lendemain, il télégraphiait a un Turc éminent:

Son excellence Ismat Pacha
Ankara

En tant que chef foi baha'ie ai appris avec étonnement emprisonnement disciples de Bahá'u'lláh a Stamboul et Adana. Respectueusement appelle intervention Votre Excellence au nom disciples d'une foi les engageant loyauté envers votre gouvernement pour réformes historiques duquel ses adeptes monde entier nourrissent admiration illimitée."

Les baha'is, mis au courant de la situation grâce aux lettres détaillées du Gardien sur l'affaire précédente, réagirent immédiatement. Leurs représentations auprès des autorités turques, et sans doute les efforts faits en Turquie en faisant connaître le verdict donné par la Cour Criminelle lors de l'affaire précédente, aboutirent après plusieurs mois au relâchement et a l'acquittement des amis. Le 5 mars, le Gardien informait l'Assemblée américaine: "Amis Istambul acquittés, 53 encore emprisonnés Adana presse renouveler énergiquement représentations relâchement immédiat" et le 4 avril, il câblait: "Amis Adana relâchés. Conseille transmettre appréciation Ambassadeur turc."

Ces derniers événements de la Turquie se déroulaient au moment où Shoghi Effendi luttait pour obtenir quelque liberté pour les baha'is d'Iran, alors que Mme Ranson Kehler était dans ce pays. Cela nous donne une faible idée du nombre et de la nature des problèmes que le Gardien devait constamment traiter. Malgré une recrudescence régulière de la suspicion des autorités turques envers la foi, Shoghi Effendi put établir, durant sa vie, des fondations solides dans ce pays, et la communauté baha'ie turque, après l'ascension du Gardien, put achever un des buts du Plan de Dix ans: l'élection de l'Assemblée Nationale des Bahá'ís de la Turquie.

Les événements d'Egypte, un des premiers pays a recevoir la lumière de la révélation divine, pendant la vie même de Bahá'u'lláh, survinrent trois ans avant la première affaire turque. Commençant par une attaque féroce contre un groupe de baha'is dans un petit village de la Haute-Egypte, ces attaques se terminèrent par ce que Shoghi Effendi qualifia du "premier pas vers l'acceptation universelle de la foi baha'ie en tant qu'un des systèmes religieux indépendants et reconnus du monde."

Dans presque tous les pays islamiques les lois concernant le statut personnel sont administrées par des tribunaux religieux. Lorsque les baha'is de ce village formèrent leur Assemblée Spirituelle, le Chef du village, mû par un fanatisme religieux aveugle, souleva le sentiment populaire contre trois hommes mariés qui étaient devenus baha'is. On demanda par des moyens légaux le divorce de leurs femmes musulmanes, attendu qu'elles étaient mariées a des hérétiques. Le cas vint donc par devant la Cour d'Appel religieuse de Beba qui rendit son jugement le 10 mai 1925. La Cour condamnait très fortement les hérétiques pour avoir violé les lois et les ordonnances de l'Islam et annulait leurs mariages. Cette condamnation était en soi très importante, mais le Gardien attachait encore plus d'importance au texte du jugement qui "allait même aussi loin que de faire l'assertion positive, saisissante et en fait historique selon laquelle la foi embrassée par ces hérétiques devait être regardée comme une religion distincte, entièrement indépendante des systèmes religieux qui l'avaient précédée." En résumant le verdict, Shoghi Effendi citait les termes effectifs de ce jugement d'une importance historique pour les baha'is:

"La foi baha'ie est une religion nouvelle, entièrement indépendante avec des croyances, des principes et des lois qui lui sont propres et qui différent des croyances, principes et lois de l'Islam et qui les contredisent. Aucun baha'i, par conséquent, ne peut être regardé comme un musulman ou vice-versa, de même qu'aucun bouddhiste, brahman ou chrétien ne peut être considéré comme musulman ou vice-versa."

Même si ce verdict était resté un phénomène isolé d'un obscur tribunal local d'Egypte, il aurait été une arme appréciable dans les mains des croyants du monde entier qui cherchaient a affirmer justement cette indépendance énoncée si clairement par ce jugement. Mais l'affaire n'en resta pas la, le verdict fut ratifié et maintenu par les plus hautes autorités ecclésiastiques du Caire. Il fut imprimé et distribué par les musulmans eux-mêmes.

Le Gardien qui était toujours a l'affût du plus fragile instrument, que ce fût des êtres humains ou des morceaux de papiers, pour s'en saisir comme une arme dans sa lutte pour l'obtention de la reconnaissance et de la libération de la foi, empoigna cette nouvelle épée que les ennemis de la cause lui fournissaient et s'en servit toute sa vie.

"C'était" affirma-t-il, "la première charte de l'émancipation de la cause des chaînes de l'Islam". En Orient, les baha'is l'employèrent, sous sa direction avisée, comme un levier afin d'arracher a leurs ennemis le fait que la foi baha'ie n'était pas une hérésie a l'intérieur de l'Islam. En Occident, ils l'utilisèrent comme un désavoeu de la même accusation. Ce jugement fut même cité par le Gardien comme une des raisons le poussant a demander avec insistance au Ministère des Affaires religieuses d'Israël que les affaires de la Communauté baha'ie ne soient pas traitées par le Directeur du Service des Affaires islamiques. Il souligna que cela créait l'impression que la cause était une branche de l'islam et déclara qu'il préférait que les affaires baha'ies soient placées sous la juridiction du chef du Service des Affaires chrétiennes, car de cette façon il ne pourrait y avoir d'ambiguïté quant au caractère indépendant de la foi. Cette argumentation amena le Ministère des Affaires religieuses a créer un Service des Affaires baha'ies distinct des autres Services du Ministère et ayant un Directeur a part entière.

L'Assemblée Spirituelle des baha'is d'Egypte combattit pendant de longues années, avec en main le puissant levier du jugement de Beba, pour obtenir ne serait-ce qu'une très modeste reconnaissance de son statut religieux. L'Assemblée publia, afin de faciliter cette reconnaissance, une compilation des lois baha'ies relatives au statut personnel et par la force de ce document et les incidents répétés provoqués par les fanatiques, elle réussit a obtenir du gouvernement égyptien des terrains dans les villes où il y avait un grand nombre de croyants, terrains officiellement accordés a l'Assemblée pour servir de cimetière exclusif aux baha'is.

Cette compilation des lois relatives au statut personnel fut traduite en persan et en anglais et servit comme un guide dans la conduite des affaires baha'ies dans les pays où il n'y avait pas de lois civiles couvrant ces matières. Malgré certaines concessions arrachées aux autorités, dans les pays musulmans comme l'Egypte, l'Iran, la Palestine et l'Inde, le fait demeurait que la situation légale des baha'is, particulièrement en Egypte et en Iran, était très ambiguë. Souvent, les baha'is n'avaient aucun droit, vivant dans une sorte de "no man's land" légal. C'était particulièrement vrai pour leur mariage et divorce qui étaient enregistrés auprès de leurs Assemblées et selon les lois baha'ies, mais qui étaient considérés comme inexistants aux yeux du gouvernement de leurs pays.

Le fait que 'de grandes communautés de croyants acceptaient fièrement cette situation, refusant de se voir humiliées aux yeux de leurs compatriotes moqueurs et continuant jusqu'à ce jour a lutter pour la reconnaissance de leurs droits dans ces matières fondamentales, c'est le plus grand hommage a l'esprit de foi que les enseignements de Bahá'u'lláh avaient engendré dans leur coeur et a la loyauté avec laquelle ils exécutaient les instructions de leur bien-aimé Gardien, sans se soucier "d'aucune vague d'impopularité, de troubles ou de critiques qu'une adhésion stricte a leurs idéaux pouvait provoquer".

En récapitulant ces événements, qui doivent finalement conduire a la reconnaissance et a la libération de la foi, dans Dieu passe près de nous, Shoghi Effendi écrit ces paroles mémorables: "A toutes les réglementations administratives que les autorités temporelles ont établies de temps a autre... la communauté baha'ie, fidèle a ses obligations sacrées envers son gouvernement et consciente de ses devoirs civiques, s'est soumise et continuera a se soumettre avec une obéissance absolue... Mais elle refusera obstinément de s'incliner devant des ordres impliquant une abjuration de leur foi de la part de ses membres ou constituant un acte de déloyauté envers les principes et préceptes spirituels, fondamentaux et venant de Dieu, préférant l'emprisonnement, la déportation et toute forme de persécution, y compris la mort (déjà subie par vingt mille martyrs qui ont laissé leur vie dans le chemin de ses fondateurs) plutôt que d'obéir aux diktats d'une autorité temporelle exigeant le renoncement a sa fidélité a la cause."

En administrant les affaires de la foi, Shoghi Effendi avait cette qualité, caractérisant tout dirigeant vraiment grand, d'intransigeance sur les points essentiels et de flexibilité sur ce qui était non-essentiel. Tandis que sur les matières fondamentales, il ne peut y avoir de compromis, il peut et il doit y avoir, lorsqu'on administre les affaires d'une communauté mondiale, une reconnaissance du fait que les peuples sont a des stades différents de l'évolution. Un exemple de cette sagesse et habileté de Shoghi Effendi est la façon dont il traitait les différentes communautés.

Il ne permettait jamais a une communauté - fut elle celle d'une des plus grandes métropoles du monde ou celle d'un village de paysans analphabètes - de mésestimer les enseignements fondamentaux de Bahá'u'lláh, mais reconnaissant en même temps qu'on ne doit pas exiger d'un enfant de cinq ans ce qu'on exige d'un adolescent ou demander la même sagesse, obéissance et expérience d'un jeune homme de 21 ans que d'une personne ayant passé plus de soixante ans a l'école de la vie. C'est a cause de cette compréhension des différentes étapes de l'inexpérience et de la maturité, suivant le cas, que Shoghi Effendi traitait la communauté baha'ie d'Iran, la plus ancienne, la plus éprouvée par le feu des épreuves avec le plus de sévérité, attendant de ces croyants privilégiés qu'ils soient un exemple de fidélité et d'obéissance aux lois de Bahá'u'lláh dans toutes les circonstances.

C'est a cause de cette politique qu'il prépara les baha'is Nord-Américains, la plus ancienne communauté occidentale du monde, a suivre les lois, (peu nombreuses, mais essentielles) qu'il leur donna finalement, c'est pour cette raison qu'il patienta, pendant de nombreuses années, avec eux, les éduquant jusqu'à ce qu'ils veuillent et puissent accepter et appliquer ces lois. C'est d'après cette même attitude compréhensive qu'il ordonna aux Assemblées nationales engagées dans l'enseignement de la foi dans les nombreux pays ouverts a la cause pendant la Croisade mondiale, pays dont les habitants étaient pour la plupart d'origine païenne, d'exiger des nouveaux adeptes de la cause de Bahá'u'lláh un minimum de connaissance de ses enseignements et lois avant de les accepter dans la Communauté du Plus Grand Nom.

Aucun exemple mieux que la dernière lettre du Gardien a une des grandes Assemblées régionales d'Afrique, ne peut illustrer cette différenciation dans les stades du développement des différentes communautés baha'ies actuelles. Cette lettre datée du 8 août 1957, fut écrite sur les instructions du Gardien par son secrétaire et elle souligne l'essence même de ses idées sur cet important sujet:

"Pendant la visite de Mme X.... le Gardien a discuté avec elle du travail de l'enseignement a Y... où il y a une telle réponse au Message et où les gens des régions lointaines paraissent impatients de s'enrôler. Il pense que les personnes responsables de l'acceptation de ces nouveaux croyants devraient considérer que la qualification la plus importante et fondamentale pour l'acceptation c'est la reconnaissance du rang de Bahá'u'lláh en ce jour de la part du candidat.

Nous ne pouvons pas attendre des gens illettrés (ce qui n'a aucun rapport avec leurs capacités mentales) d'étudier d'abord les enseignements, surtout lorsqu'il y a si peu de littérature disponible dans leur langue, et d'en saisir toutes les ramifications, comme on peut l'attendre d'un Africain, disons, de Londres. La chose importante, c'est l'esprit de la personne, la reconnaissance de Bahá'u'lláh et de sa position dans le monde actuel. Par conséquent, les amis ne doivent pas être trop stricts, sinon ils verront se refroidir la grande vague d'enthousiasme affectueux avec lequel les peuples de l'Afrique se sont tournés vers la foi, beaucoup d'entre ceux qui ayant déjà accepté la foi, étant très sensibles, trouveront, de quelque manière subtile, qu'ils sont l'objet de rebuffades et le travail de la foi en souffrira.

"Le but des nouvelles Assemblées Nationales en Afrique, et le but de tout corps administratif, c'est de porter le message aux gens et d'enregistrer les personnes sincères sous la bannière de Bahá'u'lláh.

"Votre Assemblée ne doit jamais perdre cela de vue et doit continuer courageusement a augmenter le nombre des membres des communautés sous votre juridiction, a éduquer graduellement les amis dans les enseignements et dans l'administration. Rien ne serait plus tragique si l'établissement de ces grands corps administratifs devait étouffer ou enliser le travail de l'enseignement. Les premiers croyants d'Orient et d'Occident, nous devons toujours nous en souvenir, ne savaient pratiquement rien par rapport a ce que sait le baha'i moyen aujourd'hui; et pourtant ce sont eux qui ont versé leur sang et qui se sont levés et ont dit: "je crois", ne demandant aucune preuve, et souvent n'ayant jamais lu le moindre mot des enseignements. Par conséquent, les personnes responsables de l'acceptation des nouvelles déclarations doivent s'assurer d'une seule chose: que le coeur du candidat a été touché par l'esprit de la foi. Tout le reste peut être construit graduellement sur cette fondation.

"Il espère que durant l'année a venir, il sera de plus en plus possible a des enseignants baha'is africains de circuler parmi les baha'is nouvellement enrôlés et d'approfondir leur connaissance et compréhension des enseignements."

Le jugement équilibré de Shoghi Effendi, une de ses qualités les plus marquantes, est mieux illustré dans les instructions qu'il donnait dans cette même lettre:

"En ce qui concerne la question de pratiques tribales, le Gardien désire que vous soyez très indulgents et patients en détachant les baha'is des anciennes coutumes.

Cela ne peut se faire qu'en prenant chaque cas individuellement lorsque cela se présente, en employant la plus grande sagesse et amabilité et en n'essayant pas d'imposer rigoureusement toutes les lois baha'ies, dans les moindres détails actuellement.

"Certes, il est évident qu'un baha'i ayant déjà une femme ne peut en prendre une autre, quelque soit la loi tribale. Votre Assemblée doit distinguer entre ce point fondamental et les autres éléments de la vie tribale dans laquelle le nouveau baha'i est encore profondément impliqué et de laquelle il ne peut se soustraire tant que l'élément baha'i dans sa communauté n'est pas suffisamment fort pour constituer une puissance a part entière.

Il est d'accord avec votre Assemblée que commencer par imposer la dure sanction du retrait de droit de vote serait très imprudent en ce moment. La meilleure politique est celle d'une éducation affectueuse. "

Shoghi Effendi nous fit comprendre que le grand arbre de l'Ordre mondial de Bahá'u'lláh n'est au commencement, lorsqu'on la plante, qu'une petite graine: croire en lui. Petit a petit, comme toute chose vivante, il poussera, deviendra de plus en plus grand. Propager la foi partout dans le monde et enrôler sous sa bannière tous les peuples de la terre, était pour Shoghi Effendi sa plus grande tâche: c'était appliquer les instructions données par Abdu'l-Bahá dans son Testament. Il savait que pour construire la société future, il fallait d'abord assembler la matière première. Certes d'autres choses étaient nécessaires pour modeler cette société, des choses, de toute évidence, essentielles et indispensables a la création même de cette civilisation future. Mais il n'en restait pas moins vrai que les masses devaient d'abord venir sous l'ombre de Bahá'u'lláh avant que son ordre mondial puisse émerger dans toute sa gloire.

Le Gardien passa seize ans pour poser une fondation ferme et un modèle pour toutes les institutions baha'ies en Amérique du Nord, le berceau de l'Ordre administratif. Nous dirons, dans notre terminologie moderne, qu'il construisit une base de lancement a partir de laquelle il pouvait lancer ses fusées: les grands plans d'enseignement qui prirent tellement de son temps dans les deux dernières décennies de sa vie.

Shoghi Effendi expliqua clairement que "l'administration de la foi doit être conçue comme un instrument et non comme un substitut a la foi de Bahá'u'lláh, qu'elle doit être regardée comme un canal par lequel ses bénédictions promises peuvent couler, qu'elle doit se garder d'une rigidité qui entraverait et enchaînerait les forces libératrices dégagées par sa révélation..." "Sûrement", poursuit-il, "ceux a qui un héritage aussi inestimable a été confié doivent dévotement veiller de crainte que l'instrument ne remplace la foi elle-même, de crainte qu'un souci indu des détails mineurs de l'administration de la cause n'obscurcisse la vision de ses promoteurs, de crainte que la partialité, l'ambition et la mondanité ne tendent, au cours des ans, a ternir la radiance, a salir la pureté, a affaiblir l'efficacité de la foi de Bahá'u'lláh."

En janvier 1922, quatre ans après sa première correspondance avec les baha'is de l'Est et de l'Ouest, Shoghi Effendi commença a souligner ce point qu'il considéra, de toute évidence, comme un danger depuis le commencement jusqu'à la fin de son ministère. En janvier 1926, il écrivit a l'Assemblée Spirituelle Nationale des baha'is des Etats-Unis et du Canada: "comme le travail administratif de la cause augmente constamment, comme ses différentes branches grandissent en importance et en nombre, il est absolument nécessaire que nous gardions a vue ce fait fondamental que toutes ces activités administratives, quelque harmonieusement et efficacement qu'elles soient conduites, ne sont que des moyens pour une fin, et doivent être regardées comme un instrument direct pour la propagation de la foi baha'ie. Prenons garde de crainte que dans notre grand souci de la perfection des rouages de l'administration de la cause, nous ne perdions de vue l'objectif divin pour lequel elle a été créée."

En 1957, lors de la formation des premières Assemblées régionales d'Europe, ces corps intermédiaires qui devaient administrer quelques uns des dix pays buts du second Plan de Sept ans, en attendant la formation des Assemblées Nationales indépendantes, le Gardien écrivit a chacune de ces institutions une lettre soulignant, une fois encore, comme il l'avait fait pendant des années avec toutes les Assemblées nationales, cette question que l'administration est un moyen et non une fin en soi. "Tout l'objectif des corps administratifs baha'is, en ce moment, est d'enseigner, d'accroître le nombre des membres, d'augmenter les Assemblées nationales, et a une autre: "le but fondamental de l'administration Baha'ie est actuellement d'enseigner la foi. L'administrer c'est seulement coordonner ses activités et la protéger. Les amis doivent garder clairement cela en mémoire.

Et il sent qu'il doit souligner a votre Assemblée, s'embarquant juste dans ses tâches historiques, ce qu'il a maintes fois souligné aux corps nationaux anciens et éprouvés, que vous devriez rigoureusement éviter d'introduire des règles et règlements qui compliqueraient le travail régulier de la foi dans votre région, handicaperaient les baha'is sans nécessité et les embrouilleraient. Mise a part l'essentiel, qui est déjà mentionné dans les enseignements et clairement disponibles, les institutions nationales doivent faire tout ce qui est en leur pouvoir pour encourager les amis a enseigner individuellement, a ouvrir des nouveaux centres, a transformer les groupes en Assemblées ......

Après avoir formulé et lancé le premier Plan de Sept ans, le Gardien sachant toujours clairement ce qu'il faisait et comment ce devait être fait, informa, en 1939 les Bahá'ís de l'Amérique du Nord qui étaient les exécutants de ce Plan qu'ils "favorisaient la croissance et la consolidation du mouvement de pionnier pour lequel tout le rouage de leur Ordre administratif avait été primitivement conçu et érigé".

Dans une galaxie stellaire, il y a de nombreux univers dans les différents stades de l'évolution, de même dans la galaxie Planétaire de la cause de Dieu, les différentes parties du monde baha'i étaient a des stades différents du développement. Les communautés du Moyen-Orient étaient très avancées pour l'application des lois baha'ies dans la vie des croyants, mais elles n'étaient ni émancipées, ni reconnues, ni libres. Les communautés occidentales en Amérique, en Europe et en Australie étaient libres, mais a cause de leur passé culturel et du fait que dans leurs pays les lois relatives au statut personnel étaient administrées par des tribunaux civils et non religieux, elles étaient loin

derrière l'Orient dans l'application des nombreuses lois de leur foi, et dans l'observation de ses ordonnances. Les nouveaux Bahá'ís dans de nombreux pays moins évolués étaient libres, au sens qu'ils n'étaient pas, comme leurs frères orientaux, victimes de gouvernements fanatiques dont la religion d'état était l'islam, mais ils ne pouvaient pas toujours appliquer les lois baha'ies a cause de sociétés tribales dans lesquelles ils vivaient; ils étaient également handicapés, du moins temporairement, par le fait que leurs origines historiques étaient totalement différentes, de celles des gens d'ascendance juive, chrétienne ou musulmane de l'origine commune desquelles la foi baha'ie elle-même était issue.

A cause de ces facteurs, Shoghi Effendi, comme un grand chef d'orchestre, s'assurait que chaque communauté du monde baha'i jouait sa note dans la symphonie de l'ensemble.

Les partitions étaient différentes, mais chacun devait suivre les notes qui lui étaient données. A moins que nous ne saisissions cette image du monde baha'i dans le stade actuel de son développement, nous ne pourrions jamais comprendre correctement ce que Shoghi Effendi créa et accomplit durant son ministère, ni combien ses oeuvres sont émouvantes.

Ces différents exemples indiquent que, bien que l'humanité soit une et la foi une, bien que son ordre administratif soit un et son ordre mondial un, néanmoins la mise en application des lois, des ordonnances et des procédures administratives de la cause doit nécessairement progresser a des vitesses différentes selon les lieux. Il fallut longtemps aux baha'is, en Orient comme en Occident, pour atteindre une maturité et acquérir une compréhension suffisante de l'ordre administratif, pour que Shoghi Effendi introduise, par exemple, les sanctions. Il consacra de nombreuses années a édifier, sur des fondations déjà créées par le Maître, un système organisé dans lequel un baha'i était clairement différencié d'un non baha'i. Puis, il franchit l'étape suivante: instituer un moyen pour s'assurer qu'a l'intérieur des communautés, les baha'is faisaient l'effort raisonnable pour suivre les enseignements baha'is et que s'ils les desservaient d'une manière trop flagrante, il y aurait un moyen de punition, une sanction, afin qu'ils ne mettent pas en danger le bon renom et le caractère indépendant de la foi. Cette sanction consistait dans le retrait des droits administratifs d'un croyant. Elle signifiait que le croyant concerné ne pouvait plus voter lors des élections baha'ies, ni être élu membre des Assemblées baha'ies ou désigné membre des comités, il ne pouvait divorcer ou se marier selon les lois baha'ies, assister a des réunions où les baha'is, en tant que communauté, étaient assemblés.

Shoghi Effendi expliqua clairement aux croyants que cette sanction est la plus lourde punition administrative que les baha'is possèdent; qu'elle ne doit pas être appliquée a la légère, mais plutôt comme une mesure extrême et (en Occident) seulement après l'approbation de l'Assemblée nationale. Il ne faut pas confondre ce retrait des droits administratifs avec la violation du Covenant et l'excommunication qui l'accompagne qui est l'isolement dû a une maladie spirituelle. En Orient où de nombreuses lois relatives au statut personnel étaient appliquées, cette sanction intervenait lors de la non-application de certains clauses de l'Aqdas;

En Occident, elle concernait l'obéissance aux lois que le Gardien considérait que les baha'is devaient suivre actuellement: obtention du consentement des parents pour le mariage, la célébration du mariage baha'i et l'observance des lois relatives au divorce. Cette sanction étaient également invoquée dans les cas où un baha'i, négligeant complètement les enseignements de la foi, faisait de la politique, ou encore dans les cas que le Gardien qualifia très précisément d' "immoralité flagrante" qui entraînait une mauvaise réputation pour toute la communauté; ou encore dans le cas des infractions sérieuses a ce qu'il appelait les principes directeurs et régulateurs de la croyance baha'ie" que "les défenseurs de la cause... se sentent tenus, alors que leur ordre administratif se développe et se consolide, d'affirmer et d'appliquer avec vigueur." Shoghi Effendi expliqua que le retrait des droits de vote ne doit jamais être employé a la légère et que son emploi doit être évité autant que possible, a la fois pour protéger les baha'is individuels contre les représailles hâtives d'institutions irritées et pour permettre aux amis de comprendre qu'en étant baha'is, ils avaient des privilèges et des responsabilités et qu'en perdant leurs droits de vote ils perdaient quelque chose d'important et de précieux.

Shoghi Effendi appliqua universellement cette importante procédure aux baha'is du monde entier, sans tenir compte de types de société dans laquelle ils vivaient. Cette procédure faisait partie de l'implantation graduelle des lois et des principes ordonnés par Bahá'u'lláh "qui constituent", affirmait-il, "la chaîne et la trame des institutions sur lesquelles la structure de son ordre mondial doit finalement reposer".

Cette direction de la foi a partir de son Centre mondial qui nécessitait rigidité et universalité dans les matières fondamentales et qui permettait et même encourageait la fluidité sur les matières secondaires, est un sujet fascinant d'observation. Le ministère de Shoghi Effendi fut une suite de ruptures constantes des maillons liant les baha'is a leur passé, et aux sociétés dans lesquelles ils vivaient et une construction continuelle de leurs connaissances dans la foi et des institutions administratives de la cause. Comme un médecin habile, le Gardien donna des règles générales de santé tout en administrant des remèdes particuliers Pour les cas spécifiques. Les exemples sont nombreux mais nous ne pouvons en citer que quelques uns ici.

En 1923, Shoghi Effendi écrivait a l'Assemblée Nationale de l'Inde et de la Birmanie que les femmes devaient participer a toute les activités administratives au même titre que les hommes; les femmes de ces parties du monde jouissaient déjà d'une plus grande liberté qu'on ne pensait généralement en Occident. Mais dans les pays du Moyen-Orient comme l'Iran, l'Egypte et l'Irak où les femmes étaient complètement absentes de la vie sociale, le Gardien ne désirant pas provoquer inutilement la population musulmane par une mesure hautement provoquante, ne permit qu'un quart de siècle plus tard aux femmes de prendre part a l'administration de la foi. Malgré les chaleureux hommages aux femmes baha'ies, malgré le témoignage d'Abdu'l-Bahá disant que "les femmes ont montré une plus grande audace que les hommes, une fois qu'elles ont embrassé cette foi", malgré le principe fondamental énoncé dans les enseignements baha'is selon lequel les hommes et les femmes sont égaux, Shoghi Effendi estima que l'application de ce principe dans les rouages de l'ordre administratif était secondaire et relativement peu importante face a la nécessité primordiale de faire avancer les intérêts supérieurs de la foi dans les pays islamiques et a la sauvegarde de son existence même.

Un autre exemple excellent est la façon dont il modifia ses propres instructions explicites a certaines Assemblées nationales exécutant les Plans sous sa direction. L'acquisition des dotations et des centres nationaux faisait partie des buts du Plan de Dix ans. Il demanda aux Assemblées nationales d'éviter l'achat des dotations ou des centres locaux afin de ne pas drainer les ressources limitées de la foi, ressources qui devaient déjà supporter un très lourd programme. N'aurait-il pas donné ces instructions que ces importants buts n'auraient jamais été atteints. Cependant, en été 1957, son secrétaire écrivait de sa part a une des Assemblées régionales d'Afrique: "Maintenant que le travail, partout dans le monde baha'i, progresse remarquablement et que de ce fait les Haziratu'l-Quds et les dotations nationales ont été achetées, il pense que les amis doivent être libres d'acheter des Haziratu'l-Quds et des dotations supplémentaires où ils désirent."

C'est grâce a une telle politique que le Gardien réussit, bien avant son ascension, a édifier l'administration de la foi dans le monde entier et a créer une telle organisation internationale fonctionnant avec régularité. Il n'aurait jamais pu la réaliser durant sa vie s'il n'avait pas eu un aussi remarquable sens des proportions.

Il a toujours su quand il pouvait laisser libre cours a la pression des événements sans préjudice pour la foi, et quand il devait insister afin qu'a tout prix, tel principe soit méticuleusement suivi, car agir autrement aurait compromis un point fondamental. Prenons les instructions qu'il donna, a diverses occasions, sur le même sujet: la Convention nationale. En 1932, l'Assemblée américaine proposa de supprimer la Convention nationale pour l'année en cours et de procéder aux élections par correspondance, a cause de la nécessité absolue de faire des économies Shoghi Effendi câbla: "Avantages spirituels tirés des délibérations des délégués réunis en Convention dépassent considérations financières. Presse éliminer dépenses inutiles". A une autre occasion, en 1937, lorsqu'il inaugura le premier Plan de Sept ans des croyants nord-américains, il adressa un télégramme a la Convention, alors qu'elle était en session, demandant aux délégués de prolonger la Convention afin d'avoir le temps de considérer les détails de ce plan qu'ils devaient formuler et lancer.

Et pourtant, en 1934, lorsqu'il ordonna la formation de l'Assemblée Nationale de l'Australie et de la Nouvelle Zélande, il devait parfaitement savoir que les deux pays étaient éloignés l'un de l'autre et que la traversée était coûteuse, et que l'Assemblée Nationale pouvait avoir des difficultés a se réunir. De toute évidence, il considérait que les avantages dépassaient les inconvénients. Les baha'is d'Australie et de la Nouvelle Zélande eurent une Convention en 1934, une en 1937 et une en 1944, au total trois Conventions en dix ans. Ils dirigèrent leurs activités principalement par correspondance, un quorum opérant en Australie dans des cas urgents.

Cet exemple, totalement différent du conseil donné aux croyants américains, révèle de quelle façon Shoghi Effendi, grâce a sa sagesse et son jugement, contribua au développement rapide de la foi, ne permettant jamais que des considérations mineures le gênent, ou fassent échouer son objectif. La formation de nouvelles Assemblées, aussitôt qu'une base raisonnable pour leurs élections était établie, était d'une importance primordiale; il était désirable que les Conventions se tiennent annuellement, désirable qu'autant de délégués que possible y prennent part, désirable que l'Assemblée se réunisse aussi souvent que possible afin de délibérer, mais ce n'était pas fondamental, l'objectif pouvait être réalisé, si nécessaire, par d'autres moyens.

L'attitude de Shoghi Effendi envers les fonds baha'is est un autre exemple de son merveilleux équilibre en tout.

Bahá'u'lláh avait pris des dispositions pour le soutien financier de la cause de Dieu et Abdu'l-Bahá les avait souvent rappelées, mais ce n'est qu'en 1923 que Shoghi Effendi entreprit de poser les fondations pour un soutien financier systématique des activités. Le 12 mars de cette même année, il écrivit une lettre générale adressée "Aux bien-aimés du Seigneur et aux servantes du Miséricordieux partout en Amérique, la Grande Bretagne, l'Allemagne, la France, la Suisse, l'Italie, le japon et l'Australie" où il affirmait: "Comme le progrès et l'extension des activités spirituelles dépendent des moyens matériels et sont conditionnés par eux, il est d'une nécessité absolue qu'immédiatement après l'établissement des Assemblées locales et nationales, un Fonds baha'i soit établi... C'est une obligation sacrée pour tout serviteur fidèle de Bahá'u'lláh qui désire voir progresser sa cause, de contribuer librement et généreusement a l'accroissement de ce Fonds." Et le 6 mai, il écrivait a l'Assemblée américaine qu'afin de renforcer la vitalité nécessaire de la campagne d'enseignement qu'elle entreprenait et pour mener correctement et efficacement les nombreuses activités dont elle était responsable, il était "urgent et nécessaire d'établir un Fonds central qui, s'il est généreusement soutenu et alimenté par les amis individuellement et par les Assemblées locales, vous rendra bientôt a même d'exécuter vos plans avec rapidité et vigueur". Au mois d'octobre de la même année, il exprimait sa préoccupation de l'urgence du travail que les amis devaient entreprendre en ces termes: "La cause qui a un douloureux besoin d'aide et d'assistance matérielles".

Il était évident que d'une part, l'Ordre rédempteur de Bahá'u'lláh ne pourra, en aucune façon, être établi sans de grandes dépenses financières; et d'autre part, il fallait respecter deux principes sur lesquels, Shoghi Effendi attira l'attention des baha'is: deux principes qui, s'ils ne sont pas correctement compris, pourraient militer contre le flot tant nécessaire des contributions aux différents fonds. Le premier voulait que les baha'is, ayant reçu la grâce de connaître et d'accepter Bahá'u'lláh et étant devenus, en conséquence, son peuple, et ayant le privilège d'édifier son royaume divin sur terre, les baha'is devaient donc faire bénéficier gratuitement a leurs prochains ce don: on ne peut pas demander aux gens de payer pour quelque chose, dans notre cas les multiples institutions de la foi baha'ie, qu'on leur offre comme un cadeau! Dès 1929, Shoghi Effendi clarifia ce point:

"Nous devrions, je crois, considérer cela comme un axiome et un principe directeur de l'administration baha'ie: dans la conduite de toute activité spécifique baha'ie... seuls ceux qui se sont déjà identifiés avec la foi et se sont considérés comme ses soutiens avoués et sans réserve devraient être invités a nous joindre et a collaborer avec nous. Car, sans tenir compte des complications embarrassantes et facilement concevables que l'association des non baha'is au financement des institutions d'un caractère spécifiquement baha'i peut engendrer... il faut se rappeler que ces institutions spécifiquement baha'ies, qui doivent être regardées comme un don de Bahá'u'lláh au monde, ne peu vent mieux fonctionner et exercer plus puissamment leur influence dans le monde que si elles sont construites et maintenues par le seul soutien de ceux qui sont conscients des revendications inhérentes a la révélation de Bahá'u'lláh et s'y soumettent sans réserve." C'est le grand principe spirituel qui intervient dans ce monde.

La conséquence pratique et matérielle qui créerait "des complications embarrassantes" est la suivante: si on acceptait de l'argent des non baha'is pour les écoles baha'ies, les temples baha'is et les autres institutions baha'ies, y compris les nombreuses activités entreprises par les Assemblées, on risquerait de voir ces bienfaiteurs, que ce soit des gouvernements ou des individus, des associations ou des philanthropes, se croire un quelconque droit de regard pour savoir où va leur argent ou avoir leur mot a dire sur la conduite des affaires purement baha'ies. Le Gardien affirma donc que les baha'is pouvaient seulement accepter de l'argent des non baha'is pour des objectifs purement humanitaires comme les actions charitables envers les gens de toute race et religion et non seulement envers les baha'is.

Le second principe qu'il appela "le principe cardinal" dans son message a l'Assemblée Nationale d'Amérique en 1926, était "que toutes les contributions au Fonds doivent être purement et strictement volontaires. Il doit être clair et évident a chacun que toute forme de contrainte, aussi légère et indirecte qu'elle soit, frappe la racine même du principe étayant l'établissement du Fonds depuis son commencement." Cette instruction était le résultat logique de l'attitude baha'ie: le message de la manifestation de Dieu est un don offert aux peuples du monde; tous les hommes sont appelés par Lui a entrer dans le divin bercail et Pour cela, ce n'est pas l'argent qui est demandé mais la foi. Contrairement a tant d'églises, il n'y avait pas de droit d'entrée, pas de contributions forcées.

Le pauvre pouvait y trouver un refuge et le riche était également le bienvenu.

Ces deux principes expliquent, quels étaient les devoirs des Bahá'ís envers le Fonds. Car soutenir financièrement la cause était un devoir fort et indéniable: Shoghi Effendi l'expliqua clairement et abondamment: "Pourvoir au Fonds" écrivit-il a l'Assemblée Nationale d'Amérique en 1935, "pour soutenir la Trésorerie nationale, constitue actuellement le sang de la vie de ces institutions naissantes que vous érigez laborieusement. Son importance, assurément, ne peut être surestimée." Dans ce même passage, il dit que le Fonds national était "la roche de fond sur laquelle toutes les autres institutions doivent nécessairement reposer et être établies".

Il dit que le fonds "devrait être soutenu d'une manière croissante par le corps entier des croyants, a la fois par leurs capacités individuelles et par leurs efforts collectifs, qu'ils soient organisés en groupe ou en Assemblée locale." Le Gardien par ses injonctions et son exemple, éduqua les baha'is sur une période de plus d'un tiers de siècle, il leur donna une compréhension claire de ce qu'était un fonds baha'i, comment le soutenir et comment l'employer. De même que le coeur fait circuler le sang par des pulsations rythmées a travers les réseaux des artères et des vaisseaux pour donner vie a chaque cellule, de même les fonds, qu'ils soient international, national ou local, reversent dans le corps des croyants les avantages que leurs contributions ont rendues possibles.

Les institutions internationales proclament le renom et créent le coeur de la communauté mondiale; les institutions nationales, les temples baha'is, les Ecoles d'été, les Dotations, les Instituts d'enseignements, la littérature, les journaux remplissent les mêmes fonctions a l'échelle nationale; le fonds local permet aux croyants d'avoir des lieux de réunion, de poursuivre leurs activités d'enseignement et plus généralement de favoriser et de faire progresser les intérêts de la foi dans leur cité, village ou hameau. Shoghi Effendi expliqua qu'un des devoirs et des privilèges des disciples de Bahá'u'lláh était de supporter financièrement son oeuvre dans le monde. Il expliqua que le fait de donner est plus important que la somme donnée; les sous d'un homme pauvre qui pourrait représenter un réel sacrifice pour lui et sa famille, étaient aussi précieux, aussi nécessaires et aussi respectables qu'une contribution des centaines de milliers de dollars qu'un baha'i prospère pourrait faire. Il souligna plus d'une fois ces deux choses: l'universalité dans le don, la participation de tous comme un symbole de notre amour commun et notre solidarité dans la foi, et le sacrifice dans le don.

Au moment où le grand temple-mère de l'Occident avait un besoin urgent de contributions pour continuer sa construction, le Gardien écrivit: "On ne peut nier que les émanations de la puissance spirituelle et de l'inspiration, destinées a rayonner de cet édifice central de Mashriqu'l-Adhkar dépendront dans une large mesure, du degré et e la variété des croyants qui contribuent ainsi que de la nature et du degré des sacrifices que leurs offrandes non-sollicitées comporteront." Il est difficile au riche de sacrifier parce qu'il a tant; mais il est facile au pauvre de sacrifier parce qu'il a si peu. L'argent donné a la cause lorsque le donateur fait un sacrifice porte en lui une bénédiction particulière.

Il me souvient d'un exemple de ce don du pauvre et de l'humble au royaume de Dieu auquel le Gardien fait allusion dans Dieu Passe près de nous: "... La scène émouvante où Abdu'l-Bahá, recevant des mains d'un ami persan, récemment arrivé d'Ishqabad a Londres, un mouchoir de coton contenant un morceau de pain noir sec et une pomme ridée (offrande d'un pauvre ouvrier baha'i de cette ville), ouvrit ce mouchoir devant ses hôtes réunis et laissant son déjeuner intact, rompit ce pain en morceau, le partagea lui-même, et en donna a tous ceux qui étaient présents." Le premier temple baha'i érigé en Russie, le temple-mère de l'Occident en Amérique, et les trois autres maisons d'adoration en Europe, Afrique et Australie ont tous été construits grâce aux contributions des croyants de partout dans le monde, ces contributions représentaient souvent des sacrifices réels de la part des hommes, des femmes et même des enfants.

Dès le début, lorsqu'il donna des instructions en vue de l'établissement du fonds national et des fonds locaux, Shoghi Effend, ' dans son télégramme de 1923 sur ce sujet souligna un autre principe: "Individuels ont liberté spécifier objet leurs dons. Mais principe général contributions libres et fréquentes par individuels et Assemblées locales au fonds central pour utilisation a discrétion Assemblée nationale hautement recommandé." Brièvement et simplement, comme a l'accoutumée, il posa chaque chose a sa place; les fonds des Assemblées, locales ou nationales, avaient besoin d'être alimentés fréquemment et librement, mais le principe de la liberté individuelle, inhérente a la foi, était souligné.

Shoghi Effendi aida lui-même financièrement de nombreuses activités... Peu après l'ascension du Maître, il commença a contribuer pour le Temple de l'Amérique, en 1957, il annonça qu'il payerait lui-même le tiers du prix de l'érection des trois nouveaux temples baha'is qui devaient être construits durant la Croisade mondiale, il aida beaucoup financièrement la traduction et l'impression des livres baha'is. Il contribua a l'achat des cimetières et de nombreux centres baha'is. Il donnait ainsi l'exemple a tous les croyants, et a toutes les institutions baha'ies, les incitant a donner et a participer avec les autres dans la joie pour mener a leur terme les plans de la cause de Dieu. Sa franchise totale en ces matières, son aveu a certaines occasions qu'il n'avait pas l'argent nécessaire pour faire telle chose qu'il désirait faire pour la cause, les mots touchants avec lesquels il envoyait une petite somme pour le temple de l'Amérique: "je prie de joindre mon humble contribution de 19 pounds, comme ma part des nombreuses donations qui sont parvenues au Trésorier du temple l'année dernière", tout cela fournit non seulement un exemple mais aussi un réel encouragement aux croyants, riches ou pauvres, a suivre ses traces, heureux d'avoir une trace a suivre.

En encourageant les baha'is a se lever et a propager leur foi parmi les multitudes spirituellement affamées, le Gardien rappelait fréquemment l'injonction de Bahá'u'lláh lui-même: "Concentrer vos énergies sur la propagation de la foi de Dieu. Celui qui est digne d'un si haut appel, qu'il se lève et le propage. Celui qui ne le peut, il est de son devoir de désigner celui qui, a sa place, proclamera cette révélation..." et disait que ceux qui ne pouvaient aller s'établir dans les lieux où les baha'is étaient nécessaires, ils devraient, en se rappelant ces paroles de Bahá'u'lláh, "décider... de désigner un délégué qui, de la part de ce croyant, se lèvera et exécutera une si noble entreprise." Plus d'une fois, il délégua lui-même, par l'intermédiaire d'une Assemblée nationale un certain nombre de baha'is pour remplir des buts spécifiques.

Le Gardien donna aux baha'is du monde ce que j'aime appeler des lignes directrices de la pensée, différents thèmes dans différents domaines. Ces lignes, pour employer une métaphore simple et graphique, étaient comme des rails qui retiennent le train sur sa route et lui permettent d'arriver a destination. Certains de ces thèmes doivent être rappelés, si nous voulons apprécier vraiment l'oeuvre de toute une vie de Shoghi Effendi et si nous voulons étudier comment il réussit a ériger les institutions naissantes de la société future.

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Chapitre 14. LIGNES DIRECTRICES

Une compréhension correcte de l'évolution de la cause ne peut être obtenue a moins que certaines vérités fondamentales qu'elle enchâsse ne soient clarifiées. Abdu'l-Bahá affirma l'une d'elles, lorsqu'il écrivit: "Depuis le commencement des temps jusqu'au jour présent, la lumière de la révélation divine s'est levée a l'Est et a répandu son rayonnement sur l'Ouest. L'illumination ainsi répandue a toutefois acquis, en Occident, une brillance extraordinaire." C'était l'affirmation d'un principe général, fié au phénomène religieux sur cette planète. Mais dans la dispensation baha'ie' le travail évident et spécifique de ce principe a été mis a nu, sous nos yeux, sur une période de plus de cent vingt-cinq ans. Le Bab, dans son premier et le plus important de ses livres, le Qayyùmu'l-Asma, appela les peuples de l'Ouest a quitter leurs villes et a assurer le triomphe de sa cause.

Bahá'u'lláh, dans son livre le plus saint, le Kitáb-i-Aqdas, s'adressa aux dirigeants du continent américain et les appela a se lever et a répondre a son Appel. A la force vitale libérée par ces premières déclarations des Manifestations jumelles de Dieu, fut ajoutée l'attention concentrée et personnelle du Centre du Covenant. Depuis l'époque où, immédiatement après l'ascension de Bahá'u'lláh, il fut mention de lui, pour la première fois, a l'Exposition Universelle de Columbia tenue en 1893 a Chicago, l'Amérique du Nord a été baignée par les vagues des épanchements divins émanant de la plume et de la personne d'Abdu'l-Bahá, et plus tard par les directives incessantes et les encouragements de Shoghi Effendi. Le Gardien nous dit que le Plan divin d'Abdu'l-Bahá prenait son inspiration des paroles de Bahá'u'lláh dans le Kitáb-i-Aqdas et était le résultat du contact direct du Maître avec les croyants canadiens et américains, au cours de son voyage en Amérique du Nord.

La combinaison de l'amour du Père pour le premier né, la première nation d'Occident a répondre a son message avec la vitalité du Nouveau-monde lui-même, paraît avoir investi, d'une manière belle et mystérieuse, les Bahá'ís de l'Amérique du Nord d'une position et de pouvoirs sans parallèles dans l'histoire. Abdu'l-Bahá lui-même leur conféra le titre "d'Apôtres de Bahá'u'lláh" et ils furent "l'objet" écrivit Shoghi Effendi , de la tendre sollicitude d'Abdu'l-Bahá... le centre de ses espoirs, le destinataire de ses promesses et le bénéficiaire de ses bénédictions..." Tout au long du ministère de Shoghi Effendi, ils reçurent affection et des encouragements égaux a ceux du Maître. En fait ce fut la continuation du même amour et de la même politique. Le Gardien disait en parlant d'eux: "L'infatigable communauté baha'ie américaine qui progresse irrésistiblement, qui se développe majestueusement", le berceau et la citadelle" de l'Ordre administratif, "choisie par le Tout-Puissant pour recevoir une mesure si unique de faveur".

Il s'adressa a eux, dans ses nombreuses lettres, comme "ses frères les plus estimés et les mieux aimés", "si chèrement aimés, richement dotés, inflexiblement résolus". Ils avaient été investis, dit-il, de "la suprématie spirituelle" par Abdu'l-Bahá, et étaient "les dépositaires désignés et principaux" du Plan divin "divinement conçu, enveloppant le monde" qui leur conférait une mission mondiale qui était "le patrimoine sacré des disciples américains de Bahá'u'lláh". Bien plus, ils n'étaient pas seulement les exécutants de ce mandat enchâssé dans ce Plan, mais les "Exécuteurs du Testament d'Abdu'l-Bahá" et pour ces raisons, ils étaient "les bâtisseurs champions de l'Ordre embryonnaire de Bahá'u'lláh" et les "porte-flambeaux d'une civilisation mondiale" et les "rédacteurs et les gardiens privilégiés de la constitution de la foi de Bahá'u'lláh".

Dans ces observations sur l'accomplissement des vérités contenues dans les enseignements, Shoghi Effendi souligna qu'il y avait des forces en travail "qui, par un remarquable balancement de pendule, avaient entraîné le centre administratif de la foi a graviter loin de son berceau, aux bords du continent américain." "A leurs frères persans qui au cours de l'Âge héroïque de la foi avaient remporté la couronne du martyre, les croyants américains, précurseurs de son Age d'or, succédaient maintenant dignement"; ils étaient devenus les descendants spirituels des héros de la cause de Dieu". C'était leur destinée et la destinée de cette communauté "très aimée", "vaillante et magnanime", "choisie par Dieu", ce "bras invincible, cet organe puissant" de la foi, alors qu'elle poursuit sa "mission unique", "d'être acclamée comme le créateur et le bâtisseur champion de l'Ordre mondial de Bahá'u'lláh".

La naissance de la communauté américaine fut, considérait Shoghi Effendi, un des épisodes les plus nobles de la foi; son développement était directement dû au Testament du Maître. Ce que le Gardien négligeait d'ajouter, selon son habituel et extrême effacement personnel, c'était sa propre exécution du Testament, sa fidélité envers celui-ci et sa mise en oeuvre des directives qu'il contenait.

En 1923, dans une de ses premières lettres, en tant que Gardien, a l'Assemblée Spirituelle de New-York, Shoghi Effendi définit en quelques mots son attitude envers l'Amérique, une attitude qui ne changera jamais: "Conscient des prédictions nettes et emphatiques de notre bien-aimé Maître concernant le rôle éminent que l'Occident est appelé a jouer pendant les premières étapes du triomphe universel du mouvement, j'ai tourné, depuis son ascension, mes yeux, dans une attente pleine d'espérance, vers les rivages lointains de ce continent." "Combien souvent", écrivit-il a l'Assemblée Nationale d'Amérique cette même année, "j'ai souhaité et désiré ardemment d'être plus près du champ de vos activités et de pouvoir ainsi être en contact de façon plus constante et plus étroite avec chaque détail des nombreux services que vous rendez."

Une relation de tendresse et de confiance mutuelle grandit entre le jeune Gardien et ceux qu'il appelait "les enfants d'Abdu'l-Bahá". Lorsque les clauses du Testament du Maître furent connues, après leur lecture officielle le 7 janvier 1922, l'institution nationale, encore connue sous le nom de "Bahá'í Temple Unity" ou "Executif Board", lui câbla le 20 janvier". "Amérique se réjouit désignation - Vous offre ses services dévoués coopération". Tous deux étaient jeunes, le Gardien et la communauté américaine, et il y a quelque chose de profondément émouvant dans le fait qu'ils ont grandi ensemble au cours de son ministère. Après sa dépression et sa retraite temporaire en 1922, il télégraphia a l'Amérique a son retour, le 16 décembre, "la marche en avant de la cause n'a pas été et ne peut jamais être arrêtée. Je prie le Tout Puissant que mes efforts, maintenant reposé et rassuré, conduisent avec votre soutien constant, a une glorieuse victoire".

L'Assemblée nationale répondit le 19: "Votre message a rafraîchi et revivifié chaque coeur semblable au refonctionnement du corps de l'unité - Puisse le pouvoir d'une unité maintenue en Amérique être votre aide toujours présente Notre amour loyauté coopération unité et bonheur pour VOUS.

Une de ses premières lettres a l'Amérique, en elle-même très révélatrice de son état d'esprit, est libellée ainsi: "Aux membres de l'Assemblée Spirituelle Nationale, les représentants élus de tous les croyants de tout le continent américain". Cette lettre est datée du 23 décembre 1922, et mentionne après le libellé ci-dessus, les noms des membres de l'Assemblée. Shoghi Effendi y affirme entre autres choses: "... la façon efficace dont vous avez exécuté mes modestes suggestions a été une source de grand encouragement pour moi et a revivifié la confiance dans mon coeur... J'ai lu et relu les rapports de vos activités, j'ai étudié minutieusement les mesures que vous avez prises en vue de consolider les fondations du mouvement en Amérique, et j'ai appris avec un sentiment de satisfaction les plans que vous envisagez pour la poussée et la propagation de la cause dans votre grand pays..." Il n'attend pas seulement, assure-t-il, "toutes les joyeuses nouvelles sur l'approfondissement et la propagation de la cause pour laquelle notre bien-aimé Maître a donné son temps, sa vie, son tout", mais encore, il se souvient de leurs "efforts d'amour et de service chaque fois que je pose ma tête sur les Seuils sacrés." Et, il signe: "Votre frère dans son service".

Nous devons toujours nous rappeler que c'est cette association avec l'Amérique, inhérente a la destinée de la foi, qui conduisit a l'établissement et au développement de l'ordre administratif partout dans le monde... La matrice de cet ordre fut perfectionnée en Amérique, et quoique sous une forme embryonnaire, elle existait déjà au temps d'Abdu'l-Bahá. Shoghi Effendi ne changea jamais d'attitude envers l'Amérique. En 1923 il écrivait: "je vous assure encore de ma disponibilité et de mon désir d'être de quelque aide et service a ces serviteurs fidèles et dévoués de Bahá'u'lláh dans ce pays". En 1939 il écrivait: "Pour ma part, je suis décidé a renforcer l'élan qui pousse ses membres en avant a la rencontre de leur destin."

A l'ascension d'Abdu'l-Bahá, les baha'is d'Amérique étaient en pleine crise de violation du Covenant. Au choc de sa disparition et a la vague d'angoisse et de désespoir qui déferla sur eux, succéda une vague d'espérance et d'amour lorsqu'ils fixèrent leurs regards sur leur jeune Gardien.

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Toute aide dépend de deux facteurs: elle dépend de celui qui en a besoin et désire la recevoir et de celui qui désire aider et peut le faire. Shoghi Effendi trouva une Amérique impatiente et disponible et la guida activement. Il télégraphia a la Convention de 1923: "Que la Convention de cette année puisse... inaugurer une campagne sans pareille d'enseignement est en vérité mon ardente prière. Que le message de Ridvan soit: Unissez-vous, approfondissez-vous, levez-vous." Le capitaine avait le gouvernail en main. Dans les tempêtes et en eau calme, durant les années d'épreuves et en temps de guerre et de paix, dans sa jeunesse, a l'âge mûr et vers la fin de sa vie, Shoghi Effendi ne cessa jamais de guider, d'aimer, d'admonester et d'encourager cette "éminente communauté du monde baha'i", une communauté qui avait été, l'écrivit-il une fois, "choisie par le Tout-Puissant pour recevoir une mesure si unique de faveur... distinguée de ses communautés soeurs par la révélation d'un Plan émanant directement de l'esprit et de la Plume de ses fondateurs", "reconnue comme la citadelle inexpugnable de la foi de Dieu et le berceau des institutions naissantes de son Ordre mondial", "dont l'élévation sur le trône de l'empire éternel a été anticipée avec confiance par le Centre du Covenant. "

"Chaque fois", écrivit Shoghi Effendi a une des Assemblées locales d'Amérique le 6 janvier 1923, un an après la lecture du Testament d'Abdu'l-Bahá, "que je me remémore les messages d'amour, de confiance et d'espérance que notre Bien-Aimé a exprimés en des termes si ardents dans ses innombrables Tablettes aux bien-aimés d'Amérique, je sens que tôt ou tard le secret de cet amour illimité doit apparaître et le grand continent si proche et si cher a son coeur doit bientôt se déployer totalement vers la gloire de sa révélation".

Il est impossible de séparer l'édification de l'ordre administratif dans le monde de l'évolution de la communauté baha'ie américaine et particulièrement des croyants des Etats-Unis, car ces deux procédures ne font pratiquement qu'une seule et même chose. A quelques exceptions près, pendant trente-six ans, le modèle en matière administrative, les grandes directives concernant l'enseignement; les concepts façonnant le monde et les plans contenus dans les lettres générales du Gardien, furent adressés a cette communauté, publiés et relayés par elle. Cela ne signifie pas que le Gardien ignorait la Perse et les autres communautés baha'ies, loin de la.

Il avait des relations indépendantes, très personnelles et affectueuses avec chacune d'elles, relations formées, avec les communautés les plus anciennes, en même temps qu'avec l'Amérique, relations qui ne furent jamais négligées et qui ne fléchirent jamais, par le passage des ans. Il fut toujours le Gardien de tous. Mais le corps des fidèles de l'Amérique fut, par l'oeuvre mystérieuse de la Providence, chargé de responsabilités uniques, et le destinataire d'honneurs sans pareil. Dans The America and the Most Great Peace (l'Amérique et la Plus Grande Paix), écrit en 1933, Shoghi Effendi affirme la position de l'Amérique dans des termes sans équivoques: "L'Administration de la foi invincible de Bahá'u'lláh" écrit-il, est née de l'angoisse qui suivit l'ascension du Maître. La disparition d'Abdu'l-Bahá libéra "les énergies potentielles" qui "se cristallisèrent dans cet organe suprême et infaillible pour l'accomplissement d'un objectif divin". Le Testament d'Abdu'l-Bahá énonça ses traits et modalités, l'Amérique épousa la cause de l'administration. "Il lui fut donné, a elle seule... de devenir la championne intrépide de cette administration, le pivot de ses institutions nouvellement nées et le principal promoteur de son influence. "

Aministrateur né, d'un esprit et d'un tempérament ordonné et précis, Shoghi Effendi entreprit d'organiser les affaires de la foi d'une manière systématique. Les deux cu trois premières années, il tenait une liste de sa correspondance. Plus tard, l'augmentation du volume de cette correspondance, les problèmes, la fatigue et le manque d'aides valables rendirent cela impossible. Cette liste nous apprend qu'il écrivait a ces endroits: Amérique, Grande Bretagne, France, Allemagne, japon, Mésopotamie, Caucase, Iran, Turkestan, Turquie, Australie, Suisse, Inde, Syrie, Italie, Birmanie, Canada, Iles du Pacifique, Egypte, Palestine, Suède. Il écrivait également a de nombreux centres dispersés en Amérique, Europe, Afrique du Nord, Moyen et Extrême-Orient. Il dénombre soixante-sept centres en 1922-23; quatre-vingt-huit en 1923-24, quatre-vingt-seize en 1924-25. Nous le voyons retrousser ses manches, tremblant littéralement a cause de la maladie et de la fatigue, et saisir les rênes des affaires du royaume étendu de Bahá'u'lláh dont il devint l'héritier en 1921.

La grande majorité des Bahá'ís résidaient encore en Iran et dans les pays voisins. Il y avait une petite communauté loyale et dévouée en Amérique du Nord, d'autres communautés, encore plus petites, en Europe, en Afrique, dans le sous-continent indien et dans les régions du Pacifique.

La plupart de ces croyants, y compris certains membres de la famille d'Abdu'l-Bahá, ne savaient pas exactement ce qu'était exactement la foi, n'avaient aucune idée de la forme qu'elle allait prendre a la suite des instructions du Maître dans son Testament et comprenaient encore moins son ordre administratif. Certains corps étaient appelés Assemblées spirituelles, mais leurs fonctions et leurs membres étaient le plus souvent vagues et elles avaient peu de ressemblance avec ce que nous connaissons aujourd'hui comme Assemblées spirituelles. L'institution nationale des Etats-Unis qui existait depuis 1908 était connue sous le nom de "Bahá'í Temple Unity". Elle fut incorporée en 1909 et se donna un "Exécutive Board"; en plus des délégués a la Convention nationale, il y avait des "délégués suppléants". L'Assemblée de Chicago était connue sous le nom de "La Maison de la Spiritualité des baha'is de Chicago", qui a un moment donné comptait neuf membres et deux "membres consultants".

A New-York, il y avait un corps de neuf personnes appelé "The Board of Consultation - NewYork Metropolitan District"; les baha'is d'une ville de la Californie écrivirent a Shoghi Effendi qu'ils avaient élu un comité de douze personnes comme leur Assemblée locale. Bien que des élections aient eu lieu depuis plus d'une décennie avant l'ascension d'Abdu'l-Bahá, ces soi-disant institutions administratives étaient des formations fonctionnant au hasard, embryonnaires dans le vrai sens du terme. En Iran, la situation était non seulement confuse, mais de plus, la grande masse amorphe des croyants était si persécutée, si opprimée, qu'il fallut de nombreuses années au Gardien pour mettre de l'ordre dans ce chaos. D'autres pays étaient également ignorants des principes de l'ordre administratif de la cause. Les baha'is britanniques avaient spontanément formé, en 1922, un "Conseil baha'i pour prendre en charge les affaires nationales. L'Inde avait, sous une certaine forme, une Assemblée nationale, car en 1923, Shoghi Effendi déclarait que "quoique la Birmanie ait son propre "Conseil Central" elle reste néanmoins sous la juridiction de "l'Assemblée Nationale de tous les Indiens". En 1921, l'Allemagne avait tenu une Convention nationale, mais un corps national ne fut élu qu'en 1922. Pendant ces premières années, les affaires baha'ies en Iran, au Caucase et en Turkestan furent administrées, dans chacun de ces pays, par une Assemblée locale remplissant les fonctions d'une Assemblée nationale ou d'un Conseil national, en attendant qu'une Convention nationale représentative et libre puisse avoir lieu.

C'est ainsi qu'Abdu'l-Bahá, avant son ascension, Shoghi Effendi et les baha'is, immédiatement après cet événement, avaient pu porter l'enfant nouveau-né de l'administration baha'ie. En 1922, il n'y avait, dans tout le monde baha'i, qu'une institution nationale, celle de l'Amérique, qui pouvait ressembler vaguement a une Assemblée nationale, nationalement élue telle que nous le concevons aujourd'hui.

La masse dispersée, hétérogène, non organisée mais loyale des croyants dans le monde avait, en plus, d'autres handicaps a surmonter. Les amis iraniens, pleinement conscients de l'indépendance totale de leur foi, une indépendance a laquelle ils avaient sacrifié largement leur vie, n'étaient pas encore parvenus a se libérer de certaines coutumes nationales et de se guérir des maux en opposition complète avec les enseignements de la cause. L'Iran était encore une terre crépusculaire baignée par les traditions de l'islam et par de nombreux abus que son déclin général avait créé au cours des siècles. Le principe de la monogamie n'était ni strictement pratiqué ni correctement compris. La consommation des boissons alcoolisées était encore largement répandue, l'interdiction catégorique de Bahá'u'lláh concernant l'emploi des narcotiques n'avait pas été pleinement saisie dans un pays empoisonné par l'usage de l'opium et des autres drogues.

A l'Ouest, particulièrement en Amérique où l'on trouvait le plus grand groupe des croyants d'Occident, les baha'is quelque attachés qu'ils fussent a cette nouvelle foi qu'ils avaient adoptée, étaient encore empêtrés dans des affiliations a des églises et des sociétés; affiliations qui ne servaient qu'a dissiper leurs ressources extrêmement limitées, a dilapider leurs capacités au lieu d'une activité concentrée pour la cause de Dieu, a affaiblir leurs revendications sur le caractère indépendant de la foi. Ni en Orient, ni en Occident, on ne trouvait des baha'is ayant une vue claire sur la non-affiliation et la non-participation aux partis et activités politiques. Shoghi Effendi s'attaqua de deux façons a cette situation quelque peu nébuleuse du monde baha'i Il créa d'abord une méthode universelle, cohérente et consistante pour diriger la vie du monde baha'i et pour organiser ses affaires, méthode basée sur les enseignements et les exposés du Maître. Il éduqua aussi les croyants, leur faisant comprendre les objectifs, les implications et les vérités de leur religion.

Le génie d'organisation de Shoghi Effendi, (indubitablement un des traits marquants de son caractère qui lui était divinement accordé pour faire face aux besoins de l'âge de formation de la foi) lui permit de créer très rapidement un système uniforme et précis d'assemblées nationales et locales dans tout le monde baha'i. Le premier pas en ce sens fut de faire en sorte que l'institution nationale en Amérique soit correctement nommée et dûment élue en tant que telle. Immédiatement après l'annonce des clauses du Testament d'Abdu'l-Bahá un certain nombre de baha'is éminents d'Amérique se rendirent a Haïfa pour visiter les Mausolées et pour voir le Gardien. Le 4 mai 1922, Corinne True, qui était au nombre de ces baha'is, écrivait au Gardien:

L'esprit de la Convention a été très merveilleux et une nouvelle ère dans la cause a été inaugurée par votre lettre. Les délégués de soixante-cinq centres du Canada et des Etats-Unis étaient présents... J'ai essayé de présenter a ces amis le plan que vous m'avez ordonné, quand j'étais a Haïfa... le résultat de cette Convention a été l'élection de 'l'Assemblée Spirituelle Nationale' ou Bureau Exécutif... Ces neuf hommes et femmes sont vos serviteurs a tout moment, demandant la confirmation du Centre du Covenant, afin qu'ils puissent vous rendre des services fidèles en toute chose pour l'avancement de la cause..." Mme True ainsi que quelques uns des autres baha'is qui avaient reçu les instructions du Gardien a Haïfa, pendant les premiers mois du Gardiennat avaient été élus dans cette assemblée.

Le 4 avril 1923, Shoghi Effendi télégraphiait a cette nouvelle institution nationale "Insiste fortement réélection toutes Assemblées locales premier Ridvan 21 avril". Les répercussions de cette insistance de Shoghi Effendi sur la nécessité d'un système, sur l'uniformité des élections baha'ies, sur le titre correct des institutions, semblent avoir atteint tout le monde baha'i. Partout, il y avait un mouvement, constamment encouragé et favorisé par Shoghi Effendi, pour élire de nouvelles assemblées locales et pour les f aire fonctionner selon les principes qu' Abdu'l-Bahá avait posés. Malgré ces premiers efforts pour assurer la formation effective des assemblées, ce fut une tâche que Shoghi Effendi dût poursuivre activement pendant des années, car très souvent les amis négligeaient d'élire ou de réélire leur institution locale. Les baha'is, impatients mais quelque peu embrouillés, accueillirent avec joie les directives du Gardien. En expliquant les choses, elles devenaient plus claires pour lui aussi.

Dans deux copies de ses lettres écrites en décembre 1922, aux représentants nationaux, on trouve les termes de "Assemblée Nationale Spirituelle" et "Assemblée Locale Spirituelle". Plus tard, il adopta définitivement les titres plus descriptifs de "Assemblée Spirituelle Nationale" et "Assemblée Spirituelle Locale". Le même mois, il avait écrit aux croyants de Paris, en France: "Ce serait pour moi une véritable satisfaction et une joie d'apprendre l'établissement d'une Assemblée Spirituelle Locale, correctement constituée fonctionnant efficacement et officiellement reconnue par les membres de la grande famille baha'ie. J'aimerais fortement insister auprès de vous, si une telle assemblée n'a pas été encore formée, pour établir un tel centre défini et fixe pour la cause, centre qui, quoiqu'il puisse paraître au départ purement formel remplira néanmoins un vide dans l'administration uniforme du mouvement dans le monde et, j'en suis certain, formera un noyau autour duquel s'assembleront de nombreuses âmes dans le futur..." Approchant les baha'is avec un tel amour, tact et franchise, comme nous le montre l'extrait de cette lettre, qui n'était certes pas unique, il n'est pas surprenant que Shoghi Effendi ait rencontré une coopération universelle. Lorsque la réponse a son appel lui parvenait, il félicitait et congratulait très rapidement les amis. Dans le cas de Paris, il attendit plus d'un an pour pouvoir lui envoyer le câble suivant: "Félicitations sincères inauguration d'Assemblée spirituelle ".

Quelques communautés avaient déjà, a la suite des encouragements d'Abdu'l-Bahá, établi des comités. Les correspondances du Gardien avec l'Assemblée Nationale d'Amérique des années 1922, 1923, montrent qu'il existait alors des Comités nationaux d'enseignement, de publication et de révision, de bibliothèque, d'éducation des enfants, de Star of the West, d'Amitié des races et des Archives nationales. Il est a la fois étonnant et fascinant de constater que tout ce qui existait a la fin de son ministère, était déjà la a son commencement. Au cours des ans, il amplifia ses pensées, élabora ses thèmes, mûrit, et la cause mûrit avec lui, mais tout était complet, en embryon, lorsqu'il commença a diriger les affaires de la foi. Les instructions qu'il avait données aux premières institutions nationales et aux communautés, étaient différentes par leur qualité, mais non dans leur genre, de celles qu'il donna a la fin de sa vie. Prenons par exemple son télégramme a la Convention nationale américaine de 1923.

"... Vous êtes, a cette heure pleine de défis de l'histoire de la cause, au seuil d'une nouvelle ère; les fonctions que vous êtes appelés a remplir sont fertiles en possibilités immenses; les responsabilités que vous portez sont graves et importantes; et les yeux de beaucoup de gens sont tournés... vers vous, attendant de voir poindre le jour qui témoignera de l'accomplissement de sa divine promesse". Presque tous les événements des trente-cinq ans a venir sont contenus dans ces courtes phrases.

L'éducation des baha'is selon les principes étayant le système social de Bahá'u'lláh devint, pendant de nombreuses années, la préoccupation principale du Gardien. Les baha'is avaient l'habitude de croire dans les enseignements, d'essayer de les propager parmi leur prochain, d'avoir, au moins, une petite vie communautaire par l'intermédiaire des fêtes, des réunions, des commémorations des jours saints. Mais ils n'avaient pas l'habitude de travailler d'une manière coordonnée en tant que membres d'une organisation au vrai sens du terme. Ils n'avaient pas non plus l'habitude de garder ouvert le système de communication a l'intérieur de la foi. Shoghi Effendi comprit dès le commencement que le travail qui l'attendait exigeait qu'il ait une connaissance précise de ce qui se passait dans les communautés baha'ies, de l'état de leurs activités et de leurs efforts pour l'édification du système administratif de la cause.

Ceci nécessitait non seulement une correspondance régulière avec les institutions nationales, mais aussi avec toutes les Assemblées locales. Les institutions nationales étaient faibles ou pratiquement inexistantes, les Assemblées locales, en général, encore plus faibles. Il sentit qu'il était essentiel d'être en contact avec elles toutes. En décembre 1922, il informait l'Assemblée Nationale d'Amérique: "je serais heureux et reconnaissant, si vous pouviez informer toutes les différentes assemblées spirituelles locales de mon désir et souhait de recevoir aussitôt que possible de chaque assemblée locale un rapport détaillé et officiel sur leurs activités spirituelles, sur le caractère et l'organisation de leur assemblée respective, des récits sur leurs réunions publiques et privées, sur la position effective de la cause dans leur province et sur leurs plans et dispositions pour l'avenir... Je vous prie de transmettre a chacune d'elles mes meilleurs voeux et l'assurance de mon aide sincère a leur travail au service de l'humanité." Un an plus tard, il écrivait a l'Assemblée Nationale allemande: "je suis très désireux de recevoir de l'Assemblée Spirituelle Nationale des rapports fréquents, complets et a jour sur la position présente de la cause en Allemagne, avec un récit des activités des différents centres baha'is récemment établis partout dans ce pays."

Il n'avait pas seulement l'intention de recueillir des informations au Centre mondial, mais encore d'encourager et de stimuler les communautés oppressées d'Orient en leur faisant parvenir les bonnes nouvelles de leurs communautés soeurs d'Occident. Il le dit clairement dans une lettre a l'Assemblée Locale de New York écrite en février 1924: "Comme je l'ai déjà indiqué dans ma première lettre a l'Assemblée Spirituelle Nationale, je serai très heureux de recevoir de chaque centre baha'i d'Amérique des rapports réguliers et complets sur la position de la cause et sur l'activité des amis. Je les transmettrai avec joie aux amis partout en Orient qui, a l'heure présente d'inquiétude et de tourments, seront heureux, j'en suis sûr, d'apprendre la croissance constante et pacifique de la foi dans votre pays... attendant vos joyeuses nouvelles..."

Ce système devait fonctionner de deux façons, comme il l'avait déjà écrit au "Conseil National" des baha'is britanniques, en décembre 1922: "je commence maintenant a correspondre avec chaque centre local baha'i de l'Est et je ne manquerai pas de donner des instructions et de presser les croyants de partout pour qu'ils envoient directement par l'intermédiaire de leur Assemblée locale, les joyeuses nouvelles du progrès de la Cause, sous forme de rapports réguliers et détaillés, aux différentes Assemblées de leurs frères et soeurs spirituels de l'Ouest." Il écrivit aux baha'is de Leipzig: "J'attends affectueusement et impatiemment vos lettres".

Il écrivit aux croyants du japon: "Mon espoir est que les amis du japon m'écrivent dorénavant des lettres fréquentes et détaillées et me donnent leurs projets de services futurs a la cause de Bahá'u'lláh". Il en fit de même avec les amis des Iles du Pacifique. Ces sentiments étaient exprimés maintes fois dans les premières lettres du Gardien aux centres locaux des différents pays. Mais ce n'était pas facile d'encourager la réponse concrète qu'il cherchait. Il passa tout au long de son ministère, la majeure partie de son temps a rappeler aux baha'is leurs devoirs et leurs tâches. "Attends rapports fréquents et complets d'Assemblée Nationale;" télégraphiait-il a l'Amérique en 1923. De tels rappels n'étaient aucunement rares. "Aucune lettre de l'Assemblée Nationale ces deux derniers mois" télégraphiait-il en 1924; "Attends impatiemment rapports fréquents et détaillés de l'Assemblée Nationale" câblait-il en Inde en 1925.

Dans leurs coeurs, les baha'is, un groupe d'hommes et de femmes sincères et affectueux ayant foi en Bahá'u'lláh et croyant en lui, étaient conscients de leur lien international d'unité dans la foi. Mais ce n'était pas suffisant. Le temps était venu pour une conscience dynamique, agissante et quotidienne de ce fait. En Plus des rapports et des lettres que Shoghi Effendi envoyait et recevait, il renforça, ranima et encouragea certaines publications déjà existantes et soutenues par Abdu'l-Bahá même. Le Star of the West, publié en Amérique, était le plus ancien et le plus connu de ces périodiques. Il y avait en outre The Sun of Truth, publié en Allemagne, The Dawn, publié en Birmanie, The Bahá'í News of India, publié en Inde, et le Khorshid-i-Khavar publié en Ishqabad. Le Gardien donna une aide enthousiaste a toutes ces publications.

Il écrivit aux baha'is de la Syrie, en février 1923, qu'ils devraient souscrire aux magazines baha'is The Star of the West, The Bába'i News of India et Khorshid-i-Khavar. Sa conception de ces publications étaient éloquemment énoncée dans une lettre aux rédacteurs de The Dawn de 1923: "Universel dans ses exposés, progressif et pratique dans les mesures qu'il préconise, fidèle aux traditions sacrées et aux principes de la cause, précis dans ses méthodes, impartial dans ses vues, élevé et impressionnant dans son style, puisse-t-il progresser résolument et sans encombres vers l'accomplissement de sa destinée."

Pendant ces premiers mois, il écrivit au rédacteur des Bahá'ís News de l'Inde: "J'ai récemment demandé aux amis d'Iran, de Turkestan, du Caucase, d'Iraq, d'Egypte, de Turquie, d'Amérique, de Grande-Bretagne, d'Allemagne, de Syrie et de Palestine de contribuer régulièrement aux Bahá'ís News de l'Inde, d'envoyer des rapports de leurs activités et des articles soigneusement écrits sur les sujets spirituels, espérant ainsi élargir sa sphère d'influence et rehausser sa valeur en tant qu'un important organe de la communauté baha'ie du monde... Je suivrai chaque étape de son progrès avec espoir et intérêt et je ne manquerai pas de contribuer ma part et d'aider a la noble tâche qu'il s'est proposé d'accomplir." Des lettres similaires étaient envoyées a l'Amérique et a l'Allemagne, insistant sur la même politique concernant leurs périodiques. Il pressa souvent et fréquemment les différentes communautés baha'ies d'envoyer des nouvelles et des articles appropriés a ces différentes publications afin de les aider a propager la foi et a inspirer les amis.

En outre, Shoghi Effendi inaugura une "lettre circulaire que l'Assemblée Spirituelle Baha'ie de Haïfa envoie chaque dix-neuf jours a tous les centres baha'ies de l'Est". Cette lettre circulaire était en persan. Elle avait un équivalent en anglais. "L'Assemblée Spirituelle qui a été établie a Haïfa, écrivit-il aux baha'is suisses en février 1923, "vous enverra a partir de maintenant, régulièrement des nouvelles de la Terre Sainte...". Ce bulletin d'information de Haïfa, étroitement supervisé par le Gardien, rédigé avec les matières fournies par lui, fut envoyé a l'extérieur jusqu'à la dissolution de l'Assemblée Spirituelle de Haïfa par le Gardien, lorsqu'il renvoya la communauté locale en 1938-1939.

Ces mesures avaient l'effet d'une cuillère géante avec laquelle il remuait toute la communauté des fidèles dans le monde, les unissant, les encourageant, lançant a ses différents composants un défi pour une plus grande action, coopération et compréhension.

Mais quelle était donc cette administration a l'édification de laquelle le Gardien travaillait sans relâche? Nous devrions nous arrêter pour poser la question. Au fur et a mesure qu'elle se développait, dit-il, elle "incarnerait, sauvegarderait, et entretiendrait l'esprit de cette foi invincible. Elle était unique dans l'histoire, divinement conçue et différente de tout système ayant existé dans les religions du passé. Elle était fondamentalement le véhicule d'un Ordre mondial et d'une civilisation mondiale future qui constituerait rien de moins qu'un Commonwealth mondial de toutes les nations de cette planète. Bien que la structure entière de ses institutions élues soit basée sur le principe du suffrage universel et d'élections a bulletins secrets, néanmoins son fonctionnement était conçu dans une optique différente. Contrairement au grand principe de la démocratie selon lequel les élus sont constamment responsables devant leurs électeurs, les institutions baha'ies sont toujours responsables devant le fondateur de leur foi et ses enseignements. Tandis qu'en démocratie le facteur déterminant au sommet ne peut aller plus haut que le conseil des élus dont les décisions sont sujettes aux scrutins et a l'approbation de ceux qu'ils représentent, ce facteur déterminant dans la cause de Dieu est avant tout le serviteur de tous les serviteurs de Dieu (en d'autres termes le corps des fidèles) mais responsable devant un facteur plus élevé, divinement guidé et inspiré, le Gardien ou le seul interprète et la Maison Universelle de justice, Corps suprême élu et seul législateur.

Dans ce système, le peuple libéré des influences corruptrices de la nomination, de la propagande politique et électorale, et de la violence des désillusions et des désenchantements si facilement engendrés par la seule application des principes démocratiques, est libre de choisir ceux qu'il estime les mieux qualifiés pour diriger leurs affaires et pour sauvegarder leurs droits d'une part et protéger et servir les intérêts de la cause de Dieu d'autre part.

Les institutions baha'ies élues peuvent être comparées a un réseau de conduits d'irrigation choisis et assemblés par le peuple pour son propre profit. Mais l'eau qui donne la vie coule du Trés-Haut dans ce réseau, indépendamment des gens, indépendamment des volontés des conduits, et ce sont les conseils divinement guidés et inspirés du Gardien et du Corps Suprême de la cause qu'ils reçoivent, dans cette dispensation baha'ie, d'une source non moindre que les Manifestations jumelles de Dieu. Le système de Bahá'u'lláh écrivit Shoghi Effendi, "ne peut jamais dégénérer en une quelconque forme de despotisme, d'oligarchie ou de démagogie qui doivent tôt ou tard corrompre les rouages de toutes les institutions politiques essentiellement défectueuses conçues par l'homme."

Déjà en 1934, Shoghi Effendi pouvait écrire sur ce système qui devait si rapidement croître et s'enraciner de plus en plus dans le monde baha'i, qu'il avait fait preuve d'un pouvoir qu'une "société désillusionnée et tristement secouée" pouvait difficilement ignorer. La vitalité de ses institutions, les obstacles surmontés par ses administrateurs, l'enthousiasme de ses enseignants itinérants, les sommets de sacrifice atteints par ses champions bâtisseurs, la vision, l'espérance, la joie, la paix intérieure, l'intégrité, la discipline et l'unité que manifestaient ses vaillants défenseurs, la façon dont les gens si divers étaient purifiés de leurs préjugés et fusionnaient dans la structure de ce système, tout témoignait, écrivit Shoghi Effendi, de la puissance de cet Ordre de Bahá'u'lláh toujours en expansion.

Shoghi Effendi avait des qualités d'un véritable homme d'Etat. A l'inverse de nombreux baha'is qui, hélas, agissent comme Icare, voulant prendre leur envol sur des ailes maintenues par de la cire, n'ayant comme bagage que l'espoir et la foi; Shoghi Effendi forgeait sa machine a voler dans des matériaux aérodynamiques, la construisant soigneusement, pièce par pièce. Dès les toutes premières années de son ministère, il avait créé l'uniformité dans les matières essentielles de l'administration baha'ie.

Il avait posé la roche de fond formée d'Assemblées locales et d'un corps national, chaque fois qu'une communauté était assez forte pour supporter une telle institution. En 1930, il y en avait neuf qui figuraient sur la liste du "Bahá'í Directory" de l'Assemblée nationale américaine. Ces neuf Assemblées étaient celles du Caucase, de l'Egypte, de Grande-Bretagne, d'Allemagne, de l'Inde et de Birmanie, d'Irak, d'Iran, du Turkestan et celle des Etats-Unis et du Canada. Les Assemblées du Caucase, du Turkestan et l'Iran furent, pendant de nombreuses années, d'une nature différente des autres, en ce sens qu'aucune Convention nationale ne pouvait se tenir pour permettre aux délégués de se rencontrer librement et d'élire leur corps national. Néanmoins, un corps dirigeant existait (le Gardien en parlait, dans ses communications anglaises, comme d'une Assemblée nationale, mais en persan il employait un terme différent de celui qu'il utilisa lorsque des élections nationales eurent lieu). Et ce corps traitait des affaires nationales de la communauté. Cependant, la situation en Russie conduisit a la dissolution des Assemblées Nationales du Caucase et du Turkestan.

Shoghi Effendi fut secondé dans ses efforts pour établir l'Ordre Administratif par des collaborateurs dévoués et capables d'Est et d'Ouest, collaborateurs qui paraissaient avoir été créés par Dieu dans le but de saisir la vision du Gardien, de répondre a ses instructions, d'intervenir dans son raisonnement avec des suggestions constructives, et rapides a exécuter ses désirs et a les adapter aux besoins locaux.

Simultanément a cette rapide unification de l'Ordre administratif, Shoghi Effendi engageait l'autre processus: l'éducation des croyants selon la vraie signification et les implications de la foi. Une éducation que personne d'autre que lui, interprète des enseignements, ne pouvait donner. Comme on ne peut séparer, en ce domaine, le contenu de son contenant, essayons de saisir, ne serait-ce qu'un faible aperçu, quelques unes des vérités essentielles sur lesquelles, Shoghi Effendi attira notre attention.

Shoghi Effendi avait cette merveilleuse faculté de pousser toujours plus loin les horizons et les limites de notre pensée. Il voyait la cause a partir de l'Everest de sa compréhension globale des implications de la foi. Bahá'u'lláh était l'inaugurateur d'un cycle prophétique de cinq cent mille ans et l'aboutissement d'un cycle de six mille ans commencé par Adam. Simultanément, sa Révélation n'était qu'un maillon d'une chaîne infinie.

Le Gardien résuma cette conception dans sa déclaration a la commission spéciale des Nations-Unies pour la Palestine: "Le principe fondamental énoncé par Bahá'u'lláh... est que la vérité religieuse n'est pas absolue mais relative, que la Révélation divine est un processus continu et progressif, que toutes les grandes religions du monde sont d'origine divine, que leurs principes fondamentaux sont en complète harmonie, que leurs objectifs et buts sont un et identiques, que leurs enseignements ne sont que les facettes d'une seule vérité, que leurs fonctions sont complémentaires, qu'elles ne diffèrent que par les aspects non-essentiels de leurs doctrines et que leurs missions représentent les étapes successives de l'évolution spirituelle de la société humaine. Le but de Bahá'u'lláh... n'est pas de détruire mais d'accomplir les révélations du passé... Son objectif... est de restaurer les vérités fondamentales qu'elles contiennent afin qu'elles soient conformes aux besoins... de l'époque dans laquelle nous vivons. Bahá'u'lláh ne prétend pas a la finalité, pour sa propre révélation; mais affirme plutôt qu'une mesure plus pleine de vérité... sera nécessairement dévoilée au cours des étapes de l'évolution constante et sans limite du genre humain".

Dans cette même déclaration, il définit l'Ordre administratif en des termes clairs comme le jour: "L'Ordre administratif de la foi de Bahá'u'lláh qui est destiné a évoluer vers un Commonwealth mondial baha'i... contrairement aux systèmes qui se sont développés après la mort des fondateurs des différentes religions, est d'origine divine... La foi que cet ordre sert, protège, fait promouvoir, il faut le noter a ce sujet, est essentiellement surnaturelle, supranationale, complètement apolitique. et non partisane, elle est diamétralement opposée a toute politique ou école de pensée qui cherche a exalter quelque race, classe ou nation particulière. Dépourvue de toute forme de sacerdoce, elle n'a ni prêtre, ni rite et elle est soutenue uniquement par les contributions volontaires de ses adhérents déclarés".

La finalité de ce concept était exprimée, a une autre occasion, dans une des communications du Gardien aux Bahá'ís de l'Ouest: "Un système de fédération mondiale, régissant la terre entière... incarnant et unissant les idéaux de l'Orient et de l'Occident, libéré de la malédiction de la guerre... un système dans lequel la force sera mise au service de la justice et dont la vie sera soutenue par la reconnaissance universelle d'un seul Dieu et par son allégeance a une révélation commune, tel est le but vers lequel les forces unifiantes de la vie poussent l'humanité."

Et cependant, le monde souffrait. Shoghi Effendi nous expliqua cela aussi, dans Voici venu le Jour Promis: "Dieu a accordé un répit de tout un siècle au genre humain afin qu'il puisse reconnaître le fondateur d'une telle révélation, embrasser sa cause, proclamer sa grandeur et établir son Ordre. Dans une centaine de volumes... le porteur d'un tel message a proclamé, comme aucun prophète ne l'avait fait avant lui, la mission que Dieu lui avait confiée... Nous pouvons nous demander comment le monde, l'objet d'une telle sollicitude de la part de Dieu, a-t-il répondu a celui qui avait tout sacrifié pour son bien? "Le message de Bahá'u'lláh, écrivit-il, rencontra une indifférence totale de l'élite, la haine implacable du clergé, le mépris du peuple d'Iran, le dédain absolu de la plupart des dirigeants a qui il adressa son message, l'envie et la malveillance des peuples des pays étrangers. C'étaient les évidences du traitement infligé a un tel message de la part "d'une génération plongée dans l'autosatisfaction, indifférente a son Dieu, oublieuse des prophéties, des avertissements et des admonitions révélés par ses messagers." L'homme devait donc récolter ce que ses propres mains avaient semé. Il avait refusé de prendre la route directe le menant a sa grande destinée, en refusant d'accepter le Promis de ce jour. Il avait choisi la longue route, amère, sanglante, ténébreuse, le conduisant littéralement a travers l'enfer, avant de pouvoir approcher une nouvelle fois du but qui était originellement a sa portée.

Les paroles de Bahá'u'lláh nous expliquent abondamment ce qui attend une humanité qui a refusé d'accepter sa révélation:

"Nous avons fixé un temps pour vous, ô peuple! Si vous manquez, a l'heure désignée, de vous tourner vers Dieu, lui, en vérité, vous saisira avec violence et il suscitera des afflictions douloureuses qui vous assailliront de toutes parts. Combien sévère, en vérité, sera le châtiment par lequel votre Seigneur nous punira alors!"; "Le jour promis est venu, le jour où des épreuves torturantes auront surgi au dessus de vos têtes et sous vos pieds..." ' -

"Bientôt le souffle de son châtiment s'abattra sur vous et la poussière de l'enfer vous enveloppera comme un linceul."

Dès le commencement de son ministère, Shoghi Effendi, imprégné des enseignements, pressentit le cours des événements qui devaient fatalement arriver. En janvier 1923, dans une lettre a une Assemblée locale américaine, il dépeignait l'avenir en ces termes:

"Les personnes et les nations sont balayées par un tourbillon d'hypocrisie et d'égoïsme qui, si on n'y résiste pas, peut mettre en péril ou plutôt détruire la civilisation elle-même. C'est notre tâche et notre privilège d'attirer graduellement et de manière persistante l'attention du monde par la sincérité de nos motifs, par la largesse de nos vues, par le dévouement et la ténacité avec lesquels nous poursuivons notre oeuvre au service de l'humanité." Non seulement il était clair, quant a la situation de l'humanité et au remède qu'il lui fallait, mais encore assez perspicace pour douter de la possibilité - après 80 ans de négligence de la part de l'humanité - de conjurer une catastrophe universelle. "Le monde" écrivait-il en février 1923, allait "apparemment a la dérive, de plus en plus loin de l'esprit des enseignements divins.

Shoghi Effendi rappelait souvent, dans ses écrits comme dans ses conversations avec les pèlerins, ce redoutable avertissement de Bahá'u'lláh :

"La civilisation si souvent vantée par les représentants érudits des arts et des sciences, apportera de grands maux aux hommes, si on lui permet de franchir les limites de la modération. Ainsi vous avise celui qui sait tout. La civilisation, si elle est poussée a la démesure, sera une source aussi prolifique de mal, qu'elle l'a été de bien, lorsque retenue dans les limites de la modération... Le jour approche où ses flammes dévoreront les cités."

Dès le début, Shoghi Effendi se rendit compte qu'un énorme cancer dévorait les organes vitaux de l'humanité: un matérialisme qui était arrivé a un tel point de développement en Occident, qu'il dépassait la décadence qu'il avait invariablement engendrée dans les civilisations du passé. Comme de nombreuses personnes ne connaissent pas la signification du matérialisme, il ne serait pas inutile de citer Webster qui définit certains de ses aspects comme suit: "La tendance de donner une importance indue aux intérêts matériels; dévotion a la nature matérielle et ses besoins," et dit qu'une autre définition en est la théorie selon laquelle le phénomène humain doit être considéré et interprété en des termes physiques et selon des causes matérielles plutôt que des causes spirituelles et éthiques. L'attitude de Shoghi Effendi sur ce sujet, sur les maux qui l'ont produit et les maux que le matérialisme produira en retour, est définie dans ses innombrables écrits commençant en 1923 et jusqu'en 1957. En 1923, il fait allusion a la "confusion et au matérialisme grossier dans lesquels l'humanité est actuellement plongée..." Quelques années plus tard, il parle de "l'apathie, le matérialisme grossier et le caractère superficiel de la société d'aujourd'hui."

En 1927, il écrivait a l'Assemblée Nationale américaine: "'... au coeur de la société elle-même, où les signes précurseurs d'extravagance et de débauche croissants ne font qu'apporter une énergie nouvelle aux forces de la révolte et de la réaction qui deviennent chaque jour plus évidentes..." En 1933, dans une lettre générale aux baha'is américains, il parle des "folies et furies, les expédients, les impostures et les compromis qui caractérisent l'époque actuelle." En 1934, dans une lettre générale aux baha'is de l'Ouest, il parle des "signes d'une catastrophe imminente, nous rappelant fortement la chute de l'Empire romain en Occident, qui menace d'engloutir toute la structure de la civilisation actuelle..." Dans ce même message, il dit: "Combien inquiétantes sont l'anarchie, la corruption, l'incroyance qui dévorent les organes vitaux d'une civilisation chancelante!"

Dans sa lettre générale de 1936 aux baha'is de l'Ouest, il dit: "de quelque côté que nous tournions nos regards... nous ne pouvons manquer d'être frappés par les évidences d'une décadence morale que les hommes et les femmes autour de nous exhibent dans leurs vies privées comme dans leurs capacités collectives..." En 1938, il nous avertit du "défi de ces temps, si chargés de périls, si pleins de corruption..." et parle de la racine de tous les maux: "... alors que le froid de l'irréligion rampe furtivement et inexorablement le long des membres de l'humanité..." et "d'un monde obscurci par l'extinction de la lumière de la religion", un monde où le nationalisme était aveugle et triomphant, où les persécutions raciales et religieuses étaient impitoyables, un monde où les théories et les doctrines erronées menaçaient de supplanter l'adoration de Dieu, bref, un monde "aveuli par un matérialisme violent et brutal, se désintégrant sous l'influence d'une décadence morale et spirituelle".

En 1941, Shoghi Effendi fustigeait la marche de la société en des termes ne laissant planer aucun doute: "la propagation de l'anarchie, de l'intempérance, des jeux d'argent et du crime, l'amour démesuré du plaisir, de la richesse et autres vanités terrestres, le relâchement de la morale se révélant dans une attitude irresponsable envers le mariage, dans l'affaiblissement du contrôle familial, dans la marée montante du divorce, dans la détérioration du niveau de la littérature et de la presse, et dans le plaidoyer en faveur des théories qui sont la négation même de la pureté, de la moralité et de la chasteté, ces preuves d'une décadence morale envahissant l'Orient et l'Occident, pénétrant dans toutes les couches de la société et instillant leur poison aux membres des deux sexes jeunes et vieux, noircissent encore davantage le parchemin sur lequel sont inscrites les nombreuses transgressions d'une humanité impénitente."

En 1948, il stigmatise, une nouvelle fois, la société moderne qui est: "politiquement bouleversée, économiquement en faillite, socialement corrompue, moralement décadente et spirituellement moribonde ...... Par ces paroles, fréquemment répétées, le Gardien cherchait a protéger les communautés baha'ies et a les mettre en garde contre les dangers qui les entouraient.

Cependant ce fut vers la fin de sa vie que Shoghi Effendi traita plus ouvertement et plus fréquemment de ce sujet. Il souligna que l'Europe avait été le berceau de cette "civilisation athée, hautement vantée et lamentablement défectueuse." Et pourtant, le premier protagoniste de cette civilisation était aujourd'hui les Etats-Unis où, a l'heure actuelle, ses manifestations avaient atteint un tel degré de matérialisme débridé que cela représentait un danger pour le monde entier. En 1954, dans une lettre aux baha'is des Etats-Unis, rédigée en des termes qu'il n'avait jamais employés auparavant, il récapitulait les privilèges extraordinaires dont l'Amérique avait joui, les victoires qu'elle avait remportées, et ajoutait qu'elle était dans un tournant le plus critique de son histoire, non seulement l'histoire de la communauté Baha'ie, mais aussi celle de toute la nation américaine, une nation qu'il décrivit comme: "la coquille qui renferme un membre si précieux de la communauté mondiale des disciples de Bahá'u'lláh". Il soulignait dans cette lettre que le pays où vivaient les baha'is américains "traverse une crise qui, par son aspect spirituel, moral, social et politique, est d'une extrême gravité, une gravité qu'un observateur superficiel est enclin a sous-estimer dangereusement.

"La détérioration constante et alarmante du niveau de la moralité illustrée par l'effroyable croissance des crimes, par la corruption politique de cercles de plus en plus larges et de plus en plus élevés, par le relâchement des liens sacrés du mariage, par la soif démesurée du plaisir et de la distraction et par la diminution marquée et progressive de l'autorité des parents, est sans aucun doute l'aspect le plus frappant et le plus affligeant d'un déclin du destin de toute la nation qui a commencé et qui peut être nettement perçu.

"Parallèlement se répand dans tous les secteurs de la vie un mal que cette nation, et en fait, toutes les nations du système capitaliste quoique a un degré moindre, partagent avec l'état et ses satellites qui sont considérés comme les ennemis jurés de ce système: un matérialisme grossier qui insiste excessivement et de plus en plus sur le bien-être matériel, oublieux de ces choses de l'esprit sur lesquelles seules, une fondation sûre et stable peut être posée pour la société humaine. C'est ce même cancer de matérialisme, né originellement en Europe, porté a l'excès dans le continent nord-américain, contaminant les peuples et les nations de l'Asie, étendant ses tentacules menaçantes sur les bords de l'Afrique et envahissant maintenant le coeur même de ce continent, que Bahá'u'lláh dénonça dans ses écrits en un langage énergique et sans équivoque, le comparant a une flamme dévorante et le considérant comme le facteur principal de la précipitation des terribles ordalies et des crises ébranlant le monde, qui doivent nécessairement impliquer l'incendie des cités, la propagation de la terreur et la consternation dans le coeur des hommes".

Shoghi Effendi nous rappelait qu'Abdu'l-Bahá, lors de sa visite en Europe et en Amérique, avait élevé la voix, du haut des tribunes et des chaires, avec une "persistance pathétique" contre ce "pénétrant, et pernicieux matérialisme" et soulignait qu'au fur et a mesure que "cet inquiétant relâchement de la moralité, cette insistance sur la recherche du bien-être matériel de l'homme" continuaient, l'horizon politique noircissait toujours davantage comme en témoignait l'élargissement du gouffre séparant les protagonistes de deux écoles de pensée antagonistes qui, quelque divergentes qu'elles soient par leur idéologie, doivent être toutes les deux condamnées par les défenseurs de la bannière de la foi de Bahá'u'lláh, pour leurs philosophies matérialistes et leur négligence de ces valeurs spirituelles des vérités éternelles sur lesquelles une civilisation stable et florissante peut, seule, être finalement établie."

Le Gardien a attiré constamment notre attention sur le fait que les objectifs, les idéaux et les pratiques du monde d'aujourd'hui étaient, pour la plupart, opposés a ce que les baha'is croient et cherchent a établir, ou en étaient une forme corrompue. Les indications qu'il nous a données en ces matières n'étaient pas seulement confinées aux questions brûlantes et aussi désagréables a entendre que celles mentionnées dans les citations ci-dessus.

Il nous a aussi instruit, si nous acceptons d'être éduqués par lui, sur les matières de bon goût, du jugement sain et de la bonne éducation. Il disait souvent: c'est une religion du juste milieu) de la voie moyenne, ni un extrême ni l'autre. Il n'entendait pas par la le compromis, mais l'essence même de l'idée contenue dans ces paroles de Bahá'u'lláh: "Ne dépassez pas les bornes de la modération;" "Ceux qui s'attachent a la justice ne peuvent, en aucune circonstance, transgresser les limites de la modération." Nous vivons dans la société la plus immodérée que probablement le monde ait jamais vue, secouée et brisée en morceaux parce qu'elle a tourné le dos a Dieu et a rejeté son messager.

Shoghi Effendi ne voyait pas cette société avec les mêmes yeux que nous. Sinon il n'aurait pas pu être notre guide et notre bouclier. Tandis que la Manifestation de Dieu vient du royaume céleste et apporte avec lui une nouvelle ère, la position du Gardien et sa fonction sont totalement différentes. Il était un homme du vingtième siècle. Loin d'être étranger au monde dans lequel il vivait, on peut dire qu'il en était le meilleur représentant par son raisonnement clair et logique, par le jugement peu embarrassé et sévère qu'il lui portait. Sa compréhension des faiblesses des autres ne l'incitait cependant pas a des compromis. Il n'acceptait pas une tendance erronée comme un mal pardonnable parce qu'universel. On ne saurait trop insister sur ce point. Nous avons tendance a penser qu'une chose est juste parce que générale, qu'une opinion est exacte parce qu'elle émane de nos dirigeants et savants, que telle ou telle chose est vraie et permanente parce que des experts l'affirment. De telles complaisances n'affectaient pas Shoghi Effendi. Il voyait toute chose affectant le monde d'aujourd'hui (que ce soit du domaine politique, moral, artistique, musical, littéraire, médical ou des sciences sociales) dans le cadre des enseignements de Bahá'u'lláh. Cela s'accordait-il avec les directives données par Bahá'u'lláh? c'était alors une chose saine. Sinon elle était erronée et dangereuse.

Shoghi Effendi nous donna, au cours des ans, ce que j'aime appeler des "lignes directrices", la clarification des grands principes, des doctrines et des idéologies de notre religion. Seules quelques-unes de celles-ci peuvent être arbitrairement choisies ici, mais ce sont celles qui ont pour moi une importance particulière, car elles donnent forme au point de vue baha'i dans le monde OÙ nous vivons..

Une des doctrines fallacieuses modernes, diamétralement opposée aux enseignements de toutes les religions est celle qui prône que l'homme n'est pas responsable de ses actes. Selon cette théorie, les erreurs sont excusables parce que l'homme est conditionné par des facteurs contraignants. Shoghi Effendi n'avait aucune patience pour une telle discussion, parce qu'elle est en désaccord avec les paroles de Bahá'u'lláh: "Ce qui édifie le monde, c'est la justice, car elle est soutenue par deux piliers, récompense et punition. Ces deux piliers sont la source de la vie pour le monde." Les personnes, les nations, les communautés baha'ies, la race humaine répondent tous de leurs actes. Certes de nombreux facteurs interviennent dans une décision, mais l'essence de la croyance baha'ie est que Dieu nous donne la chance, l'aide et la force de prendre la décision juste. Ce concept est presque l'opposé de ce que nous dit la psychologie moderne. Ce principe entra d'une façon très vive dans ma vie personnelle. Lorsque le bien-aimé Gardien me fit le grand honneur inattendu de me choisir pour femme, je pensai que pour moi, au moins, toutes les peines et inquiétudes concernant ma fin spirituelle étaient terminées. J'allais être près de lui. C'était comme mourir et aller au ciel où rien ne pouvait plus m'atteindre. Un jour, au cours d'une conversation, Shoghi Effendi me dit quelque chose comme "votre destin est entre vos mains!" J'étais horrifiée! Elle me revenait, la longue lutte de toute une vie pour faire la chose juste afin de sauver ma propre âme!

Les rapports du Gardien avec tout le monde baha'i ainsi qu'avec les gens, les officiels et les non baha'is étaient fondés sur ce principe. Il était immensément patient, mais a la fin le châtiment était rapide et juste. Ses récompenses également étaient rapides et elles me paraissaient toujours plus grandes que ce que méritait le bénéficiaire.

Les écrits du Bab, de Bahá'u'lláh, d'Abdu'l-Bahá et de Shoghi Effendi, qu'ils soient en persan, arabe ou anglais, illustrent les plus hauts niveaux de la littérature. Ils ne contiennent aucun terme vulgaire. Je me rappelle une fois un pèlerin qui raconta au Gardien, avec sincérité et humilité, que les gens ordinaires, en Amérique, avaient des difficultés a comprendre ses écrits et suggéra qu'il employât un style plus facile. Le Gardien souligna fermement que ce n'était pas la une solution, que la solution consistait a ce que les gens élèvent leur niveau en anglais, ajoutant, de sa belle voix et de sa merveilleuse prononciation, avec un léger scintillement dans les yeux, qu'il écrivait lui-même en anglais.

C'était clair qu'un grand nombre d'écrivains n'étaient pas de cette catégorie, outre-Atlantique! Il insistait pour que les périodiques baha'i emploient "un style élevé et impressionnant" et il donnait certes l'exemple a tout moment.

Au début de notre mariage, j'avais un peu d'appréhension concernant l'attitude qu'aurait Shoghi Effendi a l'égard de l'art moderne. Aimant les grandes périodes artistiques de notre culture et de celles des autres, je me demandais ce que je ferais, si je m'apercevais qu'il admirait les tendances modernes de la peinture, de la sculpture et de l'architecture. Je n'avais rien a craindre. Parfois, nous visitions ensembles les grands musées et les galeries d'art. Je m'aperçus très vite, a mon grand soulagement, que son amour de la symétrie, et de la beauté, d'un style mûr et d'une expression noble des vraies valeurs, était profond et réel.

Shoghi Effendi ne considéra jamais la recherche aveugle d'un style nouveau, quelque sincère et logique qu'elle soit, qui avait suivi l'écroulement général de l'ancien ordre des choses, comme la preuve d'une nouvelle expression artistique en toute sa plénitude, et encore moins comme l'expression baha'ie des choses. Il connaissait trop bien l'histoire pour prendre le plus bas point de la déchéance, la réflexion d'une société décadente et moribonde pour la naissance d'un nouveau style inspiré par l'ordre mondial de Bahá'u'lláh! Il savait que le fruit est le produit final de la croissance de l'arbre et non le premier. Il savait qu'un système mondial, tirant sa force de la paix universelle et de l'unification du monde, devait d'abord s'établir avant que ne vienne, au cours de l'Âge d'or, la floraison d'une nouvelle expression artistique. S'il y a le moindre doute a ce sujet, il faut regarder la superstructure du Mausolée du Báb et les bâtiments des Archives internationales qu'il construisit; il faut regarder le plan des quatre temples: celui du Mont Carmel, de Téhéran, de Sydney et de Kampala qu'il choisit lui-même. Ils sont, de toute évidence, de style conservateur, basé sur les expériences du passé. Mais ils sont également d'un style ayant résisté a l'épreuve du temps et ils résisteront tant que le monde ne sera pas sous l'influence des enseignements de Bahá'u'lláh et qu'un style nouveau et organiquement évolué ne sera pas produit. J'ai noté une remarque qu'il fit en voyant un nouveau plan qui lui avait été soumis pour le Temple de Kampala: "Pauvres Africains! Ils sont devenus baha'is pour se réunir sous une telle monstruosité?" Il défendit ses frères et soeurs bien-aimés de ce continent en commandant pour eux un plan fait au Centre mondial et qu'il aimait et approuvait.

Dans deux lettres écrites en 1956, a deux Assemblées nationales, au sujet de deux temples, son secrétaire exprime ainsi le point de vue de Shoghi Effendi: "Il pense que comme c'est un Temple-Mère... il a une très grande importance, et doit être digne en toutes circonstances et ne pas représenter un point de vue extrémiste en architecture. Personne ne peut savoir comment les styles d'aujourd'hui seront jugés dans deux ou trois générations; mais les baha'is ne peuvent construire un second temple si celui qu'ils construisent actuellement devait paraître trop extrémiste et peu convenable a une date ultérieure." "Il regrettait d'avoir a désapprouver Mr. F-. Cependant il n'était pas question de la possibilité d'accepter quelque chose aussi extrémiste que ceci. Le Gardien sent très fortement que, sans égard pour ce que pourrait être l'opinion de la dernière école architecturale, les styles représentés actuellement dans le monde entier en matière d'architecture ne sont pas seulement laids mais encore manquent complètement de cette dignité et de cette grâce qui doivent être au moins partiellement présentes dans une Maison d'adoration baha'ie. On doit toujours garder en vue que la grande majorité des êtres humains ne sont ni très modernes ni très extrémistes dans leurs goûts et que ce que l'école d'avant-garde trouve merveilleux, déplaît, en réalité, très souvent aux gens simples et ordinaires."

Les mêmes idées que professait le Gardien en littérature et art, s'appliquaient également en musique qu'il aimait beaucoup.

On déduit de ce qui précède que le Gardien désirait sauvegarder la cause, maintenir pour elle et pour ses précieuses institutions internationales un niveau de dignité et de beauté qui protégerait son Saint Nom, la nature sacrée de ses institutions, son caractère international, sa nouveauté et sa promesse, des lubies et des caprices d'un âge de transition et des influences d'une civilisation corrompue et totalement occidentale. Car il faut se rappeler que si, jusqu'aujourd'hui, la majorité des adeptes de la foi sont de souche aryenne, la majorité de la race humaine ne l'est pas. Je me rappelle que regardant le visage du premier pèlerin japonais baha'i, Shoghi Effendi en le fixant de son merveilleux regard, dit que, comme la majorité de la race humaine n'était pas blanche, il n'y avait aucune raison pour que la majorité des baha'is soit blanche. L'emphase et la franchise avec lesquelles Shoghi Effendi déclara cela, fut une révélation pour cet homme d'Extrême-Orient qui revenait d'un séjour prolongé aux Etats-Unis.

Combien de baha'is apprécient-ils le fait que, de même que la chasteté, l'honnêteté et la sincérité sont exigés d'eux, de même la courtoisie, la dignité et la révérence sont des qualités soutenues par les enseignements de Bahá'u'lláh ? Un des premiers câbles de Shoghi Effendi a l'Amérique souligne ce point: "Dignité de Cause exige emploi restreint enregistrement voix du Maître." Le sens du sacré est une des grandes bénédictions accordées a l'homme. Maintes et maintes fois, Shoghi Effendi attira notre attention sur ce fait par des télégrammes comme celui-ci: "Assurez-vous personne ne photographie portrait du Báb pendant exposition." Regarder la reproduction du visage de la Manifestation de Dieu, le Báb et Bahá'u'lláh, était un privilège unique et devait être approché en tant que tel, et non comme une reproduction de plus a passer de main en main.

L'exposé des enseignements faits par Shoghi Effendi sur le rôle que certaines nations ont été appelées a jouer au commencement du cycle baha'i, éclairait et provoquait notre réflexion et différait souvent de notre compréhension limitée. La raison pour laquelle l'Iran était le berceau de la foi et l'Amérique le berceau de son Ordre administratif découlait du fait que la grande puissance du monde est la puissance du Saint-Esprit, une alchimie de Dieu qui peut transmuter le cuivre, matière de base, en or, métal précieux. Dans The Advent of Divine Justice le Gardien nous apprend cette vérité fondamentale: "Prétendre", écrit-il, te que le mérite propre, le haut niveau moral, l'aptitude politique et les réalisations sociales de quelques nations sont la raison de l'apparition en son sein de ces Luminaires divins, serait une déformation absolue des faits historiques et équivaudrait a la répudiation des interprétations incontestables qui en sont données si clairement et emphatiquement par Bahá'u'lláh et Abdu'l-Bahá." Il ajoute que ces races et ces nations qui sont choisies par Dieu doivent le reconnaître sans réserve et témoigner courageusement du fait qu'elles ont été choisies pour leurs besoins criants, leur lamentable dégénérescence, leur irrémédiable perversité et non pour une quelconque raison de supériorité raciale, de capacité Politique ou de vertu spirituelle. C'est pour ces raisons que le Báb et Bahá'u'lláh ont choisi l'Iran pour être le berceau de la foi et l'Amérique pour le berceau de son ordre mondial.

Par l'accomplissement de cette grande loi, la gloire de Dieu est manifeste et l'homme est amené a se rendre compte que la source de sa propre puissance et de sa gloire vient de Dieu seul. Que les membres d'un "des peuples des plus arriérés, des plus lâches et des plus pervers" soient transformés quand ils ont accepté le message de Dieu, en une race de héros "s'engageant a effectuer en retour une révolution similaire dans la vie du genre humain", c'était une preuve de l'esprit régénérateur de la révélation de Bahá'u'lláh. Le même principe, déclara Shoghi Effendi, s'appliquait a l'Amérique: "C'est précisément en raison des maux latents, malgré ses autres grandes caractéristiques et réalisations reconnues, qu'un matérialisme excessif et aveuglant a malheureusement engendrés en elle", qu'elle a été choisie pour devenir le porte-drapeau du nouvel ordre mondial. "C'est par de tels moyens", poursuit-il, "que Bahá'u'lláh peut mieux montrer, a une génération insouciante, sa toute puissance pour lever des hommes et des femmes au sein d'un peuple immergé dans l'océan du matérialisme, en proie a l'une des formes les plus virulentes, les plus anciennes de préjugés raciaux et notoirement connu pour sa corruption politique, son anarchie, son relâchement des idéaux moraux des hommes et des femmes qui, au cours des ans, rendront de plus en plus exemplaires ces vertus essentielles de la renonciation a soi, de la sainte discipline et de la pénétration spirituelle" qui les engageront a jouer un rôle prépondérant dans l'établissement du système mondial de Bahá'u'lláh.

Un jour alors qu'il écrivait The Advent of Divine Justice, et développait ce thème, Shoghi Effendi déclara que les Etats-Unis était le pays le plus corrompu politiquement. J'étais tout simplement stupéfaite par cette remarque. J'avais toujours cru que c'est a cause de notre démocratie et notre importance politique que Dieu nous avait choisi pour bâtir son ordre administratif! je m'aventurai a remarquer que certainement l'Iran était politiquement plus corrompu. Il me répondit que non, l'Amérique l'était plus. Il a dû voir sur mon visage qu'il m'était difficile et incroyable d'accepter cette nouvelle idée, car il me pointa du doigt et dit: "Avalez-le, c'est bon pour vous!". Je l'avalais et gardai le silence. Je compris, plus tard, lorsqu'il écrivit ces passages mémorables dans son message et en fait, au cours des ans, qu'il énonçait, en expliquant et interprétant, les grandes lois spirituelles et des vérités desquelles dépendent notre force et notre salut ' si nous voulons bien les comprendre.

Nous ne tirons aucun profit, en tant que baha'is, d'avoir des concepts erronés, de colorier les enseignements de l'Educateur divin par nos idées limitées, nos préjugés, et les produits de notre milieu. Rien n'est amélioré, ni rendu utilisable par la déformation. C'est pourquoi, je pense que ces grands thèmes, ces affirmations des vérités que le Gardien nous a donnés, sont des lignes directrices de pensée qui nous rendent a même de voir les choses telles qu'elles sont et d'obtenir une compréhension correcte de notre foi.

L'approche réaliste et efficace du Gardien signifiait qu'il estimait a sa juste valeur la force de la cause mais qu'il était conscient de ses limitations actuelles. Il ne confondait jamais ces deux éléments. Dans une lettre a un jeune dirigeant non baha'i des Etats-Unis, en 1926, il disait: "Nous croyons que l'esprit de la cause dirige graduellement les peuples et les nations, et ce que tous les baha'is sont appelés a faire c'est de persévérer en défendant les principes sublimes révélés par Bahá'u'lláh. Ils n'éviteront jamais les grandes actions humanitaires des vrais dirigeants de l'opinion publique et accueilleront toujours les occasions pour élever la voix avec les autres mouvements pour la paix, la vérité et la justice." Cependant, il ne se faisait aucune illusion sur le pouvoir que nous pourrions exercer. En juillet 1939, il écrivait a l'Assemblée nationale américaine (représentant la communauté la plus libre et la plus puissante du monde baha'i) que les baha'is ne pouvaient imposer leur volonté a ceux qui tiennent en leurs mains la destinée des croyants d'Iran, qu'ils n'étaient pas encore capables de lancer une campagne d'une envergure suffisante pour capter l'imagination et soulever la conscience du genre humain et a redresser par la les torts dont souffraient leurs frères persécutés; qu'ils ne pouvaient exercer aucun pouvoir, a l'heure actuelle, proportionnel aux revendications et a la grandeur de la cause, dans le conseil des nations; et qu'ils ne pouvaient assumer une position et exercer des responsabilités permettant de "renverser le processus qui pousse si tragiquement au déclin de la société humaine et de ses institutions."

En 1948, Shoghi Effendi écrivait que ce n'était "pas a nous de spéculer ou de nous attarder sur l'oeuvre d'une Providence inscrutable présidant au crépuscule des destinées d'un ordre mourant et au lever de la gloire d'un plan contenant les graines de la revivification spirituelle du monde et de sa Rédemption finale."

Souvent, il parlait aux pèlerins au sujet de ces deux Phénomènes: notre plan intérieur, l'oeuvre du Plan divin qu'il nous appartient de réaliser, et le plan global de Dieu Tout-Puissant pour la planète entière, qu'il réalisait lui-même par des forces extérieures a la cause afin d'achever et de hâter ses propres fins. Les bénédictions de Bahá'u'lláh pleuveront sur les baha'is proportionnellement a leurs efforts pour achever leur propre Plan: l'établissement du Royaume du Seigneur des Armées dans le monde. De même plus le monde ignore son message et poursuit ses propres fins perverses, plus la Visitation de Dieu descendra sur les peuples et les nations, les broyant, les désagrégeant, les pulvérisant en un seul monde; car ils ont refusé de créer ce monde uni pacifiquement en suivant les instructions du messager de Dieu pour ce jour.

La nette distinction entre la fusion des adeptes de Bahá'u'lláh en un système mondial unifié et spirituellement motivé, et la désintégration, le parti pris et la haine décimant les races, les religions et les partis politiques de ce monde, était constamment soulignée par le Gardien. Il insistait fréquemment sur les dangers que courraient les baha'is, s'ils ne se tenaient pas strictement a l'écart de ces dissensions. En 1938, alors que l'humanité était tirée vers le précipice de la seconde Guerre Mondiale, Shoghi Effendi télégraphiait un sévère avertissement et une instruction sans ambiguïté sur cette stricte neutralité: "Loyauté ordre mondial Bahá'u'lláh sécurité ses institutions fondamentales toutes deux exigeant impérativement tous ses défenseurs déclarés particulièrement ses champions bâtisseurs continent américain en ces jours où forces sinistres incontrôlables approfondissent clivage séparent peuples nations croyances classes décident malgré pression opinion publique rapidement cristallisée s'abstenir individuellement collectivement en paroles actions officieusement ainsi que déclarations publications officielles administrer blâmes prendre parti même indirectement dans crises politiques périodiques actuellement agitées engloutissant finalement société humaine. Grave appréhension de crainte effet cumulatif telles compromissions désintègre tissu obstrue canal grâce qui alimente système de Dieu ordre actuellement supranational surnaturel si laborieusement développé si nouvellement établi."

Le patriotisme des baha'is ne se manifeste pas par une allégeance aux préjugés nationaux et aux systèmes politiques, mais plutôt par deux moyens: servir son propre pays en servant ses plus hauts intérêts spirituels; et par l'obéissance implicite au gouvernement, quelque soit ce gouvernement.

En 1932, le Gardien souligna que l'extension des activités baha'ies dans le monde et "la variété des communautés qui travaillent sous les diverses formes de gouvernement, si essentiellement différents par leurs idéaux, leurs politiques et leurs méthodes, rendait absolument nécessaire que tous les... membres d'une quelconque de ces communautés évitent toute action qui pourrait en soulevant la suspicion ou en excitant l'antagonisme d'un quelconque gouvernement, impliquer leurs frères dans de nouvelles persécutions ...... Et il ajoute, "Sinon, je peux poser la question, une foi si largement répandue, dépassant les limites politiques et sociales, comprenant en son sein une si grande variété de races et de nations et qui devra compter de plus en plus, alors qu'elle va de l'avant, sur la bonne volonté et le soutien des gouvernements différents et opposés de la terre, sinon comment une telle foi réussirait-elle a préserver son unité, a sauvegarder ses intérêts et a assurer le développement constant et pacifique de ses institutions?" A une autre occasion, Shoghi Effendi écrivit: "Qu'ils proclament, quel que soit le pays où ils résident, quelque avancées que soient leurs institutions ou profond leur désir d'appliquer les lois ou de suivre les principes énoncés par Bahá'u'lláh, qu'ils subordonneront sans hésitation la mise en vigueur de ces lois et l'application de ces principes aux exigences de leur gouvernement respectif. Leur objectif n'est pas, en s'efforçant de conduire et de parfaire les affaires administratives de leur foi, de violer, en aucune circonstance, les clauses de la constitution de leur pays et encore moins de permettre que les rouages de leur administration remplacent le gouvernement de leur pays respectif." Un télégramme du Gardien, envoyé en 1930 a une des Assemblées du Proche Orient, définit très clairement l'attitude correcte des baha'is: "A moins que gouvernement objecte formation Assemblée essentielle". Les baha'is, comme le disait Shoghi Effendi si justement, n'appartiennent a aucun parti politique, mais au "Parti de Dieu". Ils sont les agents de sa politique divine.

La liberté pour un Etat souverain de suivre sa propre politique quelque préjudiciable qu'elle soit aux intérêts baha'is - était soutenue par Shoghi Effendi. Lorsque le gouvernement soviétique expropria le premier temple baha'i du monde, malgré la tristesse que cette action causa au Gardien, il écrivit qu'en raison des articles de la constitution, les autorités avaient agi "dans les limites de leurs droits légitimes et reconnus".

Quand il n'y eut plus rien a faire, il ordonna aux baha'is de ce pays d'obéir aux décrets de leur gouvernement, confiant qu'avec le temps, Dieu, "lèvera le voile qui obscurcit la vision de leurs dirigeants et leur révélera la noblesse du but, l'innocence de l'objectif, la rectitude de conduite et les idéaux humanitaires qui caractérisent les communautés baha'ies, quoiqu'encore petites mais potentiellement puissantes, de tous les pays et sous tous les gouvernements."

Il ne faut pas croire que cette attitude définie par Shoghi Effendi, huit ans seulement après le début de son Gardiennat, pouvait être modifiée par l'accroissement de la force de la foi et par les victoires qu'elle remportait constamment. Loin de la. En 1955, alors que le nombre des pays enrôlés sous la bannière de la foi avait doublé en deux ans, il télégraphiait a toutes les Assemblées nationales, demandant aux croyants qui étaient engagés dans la plus grande croisade jamais lancée depuis le commencement de la foi "qu'ils résident patrie outre-mer quelque répressif régimes sous lesquels ils travaillent, réfléchir a nouveau toutes implications exigences essentielles leur appartenance cause Bahá'u'lláh... s'élever plus hauts niveaux consécration - combattre avec vigilance toutes formes présentations erronées - déraciner suspicions - dissiper méfiance - taire critiques par encore plus irrésistible démonstration loyauté envers leurs gouvernements respectifs - gagner maintenir fortifier confiance autorités civiles leur intégrité sincérité réaffirmer universalité but objectifs foi proclamer caractère spirituel ses principes fondamentaux affirmer caractère apolitique ses institutions administratives."

Il y a trois facteurs qui interviennent dans cette question de loyauté envers le gouvernement et de non ingérence dans la politique: l'obéissance, la sagesse et enfin l'emploi des moyens légaux. Le facteur sagesse est trop souvent négligé encore que le Gardien ait abondamment insisté sur cet élément, et non seulement en ces termes; "la variété des communautés qui travaillent sous les diverses formes de gouvernement... rendait absolument nécessaire que tous les... membres d'une quelconque de ces communautés évitent toute action qui pourrait, en soulevant la suspicion ou en excitant l'antagonisme d'un quelconque gouvernement, impliquer leurs frères dans de nouvelles persécutions..." mais aussi par ses instructions répétées aux différentes communautés et aux particuliers afin qu'ils emploient la plus grande sagesse en servant la foi.

Dans un monde où la presse et la radio déversent a toute heure des accusations, des incriminations et déblatèrent contre les systèmes et les politiques des autres nations, les baha'is ne sauraient être trop sages. Quand on se rappelle la fierté et la joie de Shoghi Effendi lorsqu'au coeur même de l'islam la première Assemblée spirituelle fut formée, et les louanges magnifiques qu'il prodigua au pionnier responsable qui était d'origine juive, en plus d'être baha'i et mettait ainsi deux fois sa vie en danger, et lorsqu'on se souvient que pendant deux ans cet homme n'ouvrit pas la bouche afin de ne pas trahir qu'il était baha'i jusqu'au jour où craintif et tremblant et avec une prière dans son coeur, il invita son premier futur baha'i a l'arrière boutique et commença a aborder le sujet de la foi, on comprend alors ce que Shoghi Effendi entendait par sagesse.

Il interdit aux baha'is de différents pays de rechercher la publicité ou leur demanda d'éviter de contacter certaines sectes ou nationalités qui, si elles connaissaient la foi ou l'acceptaient, auraient mis en danger tout le travail des pionniers. C'était l'essence de la sagesse et chaque fois qu'elle était ignorée, cela menait a un désastre.

D'autre part, le Gardien pressait les Assemblées et les pionniers, chaque fois que la route était libre pour le faire, de protéger les intérêts de la foi par des moyens légaux en obtenant sa reconnaissance légale et en s'assurant le soutien de l'opinion publique par l'intermédiaire de la presse et de la radio.

Cependant, pour les questions qui affectent les intérêts internationaux de la foi, la direction et la protection doivent venir du Centre mondial qui, de par sa nature même, est la seule autorité en mesure de juger de telles ou telles questions vitales et délicates.

Une autre grande ligne directrice fut l'exposé du Gardien sur la signification de l'unité, dans les enseignements baha'is. Shoghi Effendi écrivit que les ennemis de la foi "avaient mal interprété le principe de l'unification que" défend la cause "comme une tentative superficielle a l'uniformité"; "qu'il n'y ait pas de malentendu au sujet du but qui anime la loi universelle de Bahá'u'lláh... Elle répudie toute centralisation excessive d'une part, et désavoue toute tentative d'uniformité de l'autre. Son maître mot est l'unité dans la diversité..." Le principe de l'unité du genre humain, affirma Shoghi Effendi, ambitionne de créer "un monde organiquement unifié dans tous les aspects essentiels de la vie" mais néanmoins un monde "d'une diversité infinie par les traits caractéristiques nationaux des unités fédérées."

Il parla de "la société baha'ie future hautement diversifiée" et pressa les baha'is a prêter une attention particulière a gagner l'adhésion a la foi des différentes races disant "qu'une fusion de ces éléments très diversifiés de la race humanité, harmonieusement entremêlés dans le tissu d'une fraternité baha'ie embrassant tout, et assimilés par le processus d'un ordre administratif divinement désigné et contribuant de la part de chacun a l'enrichissement et a la gloire de la communauté baha'ie, est certainement une réalisation dont la contemplation doit réchauffer et faire vibrer tout coeur baha'i". "Cette foi", écrivit encore Shoghi Effendi, "n'ignore pas, ni n'essaie de supprimer la diversité des origines ethniques, de climat, d'histoire, de langage et de tradition, de pensée et de coutume, qui différencient les peuples et les nations du monde."

A une époque de prosélytisme où les nations et les blocs de nations, les nombreuses sociétés et organisations martelèrent l'esprit des gens jour et nuit, cherchant a leur transmettre leur propre image a imposer leurs systèmes politiques, leur mode vestimentaire, leur façon de vivre et de se loger, leurs systèmes médicaux, leurs philosophies et leur morale, leur code social, il est sûrement du plus grand intérêt pour les baha'is de réfléchir a leurs propres enseignements et aux interprétations éclairées que leur Gardien en a données. Aujourd'hui, le monde occidental a une passion pour l'uniformité. Il essaie de rendre tout un chacun semblable a autrui et le plus rapidement possible. Il en résulte que beaucoup de biens sont ainsi répandus et un nombre de plus en plus grand de gens arrivent a goûter au bien-être matériel. Mais il en résulte aussi une implantation de nombreuses choses diamétralement opposées aux méthodes et aux objectifs de Bahá'u'lláh.

Une des choses que notre matérialisme occidental propage rapidement en plus de l'irréligion, l'immoralité et l'adoration de l'argent et des biens, est la vague de désespoir, d'inquiétude et un sentiment de profonde infériorité parmi les soi-disant peuples arriérés du monde. Nous pouvons très bien mettre en opposition l'impact mortel que cette importance de soi, cette auto satisfaction, cette richesse ont sur les autres peuples, avec les points sur lesquels le Gardien insistait dans ses relations avec ces mêmes peuples.

Pourquoi Shoghi Effendi tenait-il et publiait-il des listes complètes de "races" et de "tribus" enrôlés sous la bannière de la foi? Peut-être les collectionnait-il, comme des perles séparées, afin de les réunir pour embellir le corps de la cause de Bahá'u'lláh? Pourquoi a-t-il accroché aux murs du Manoir de Bahji les photos du premier baha'i pygmée et du premier descendant des Indiens Inca a accepter la foi? Ce n'était certainement pas comme une curiosité ou un trophée, mais plutôt parce que les Josephs bien-aimés étaient de retour sous la tente du Père. Je me rappelle très bien quand Shoghi Effendi découvrit qu'un pèlerin était de la descendance de l'ancienne famille royale de Hawaii. Il paraissait irradier de joie et de bonheur d'une manière presque tangible et cette flamme enveloppait un homme qui n'avait connu toute sa vie que le mépris a cause de sa descendance! Il ne faut pas croire que c'était des particularités de la politique de Shoghi Effendi. Loin de la. C'était le reflet de l'essence même des enseignements selon lesquels chaque division de la race humaine est dotée de dons qui lui sont propres et qui sont nécessaires a la diversification, a la richesse et a la perfection du nouvel ordre de Bahá'u'lláh.

"Non seulement Shoghi Effendi prêchait cela, mais il l'appliquait aussi par des déclarations, des appels et des instructions aux Assemblées baha'ies: "Première Assemblée composée totalement Indiens Peaux-Rouges consolidée Macy Nébraska" câblait il triomphalement en 1949. Se rappelant constamment des parole d'Abdu'l-Bahá dans ses Tablettes du Plan Divin: Donnez une grande importance a l'enseignement des Indiens, c'est-a-dire, les aborigènes de l'Amérique. Shoghi Effendi poursuivit cet objectif jusqu'aux derniers mois de sa vie, lorsqu'il écrivit, en juillet 1957, a l'Assemblée Nationale du Canada que "la conversion longtemps retardée" des Indiens d'Amérique, des Esquimaux et des autres minorités devrait recevoir une telle impulsion "pour étonner et encourager les membres de toutes les communautés baha'ies partout, en long et en large, de l'hémisphère occidental."

Un an plutôt, dans une lettre de Shoghi Effendi a l'Assemblée Nationale des Etats-Unis, son secrétaire écrivait: "le bien-aimé Gardien pense qu'une attention suffisante n'est pas accordée a la question de contacter les minorités aux Etats-Unis... Il pense que votre Assemblée devrait désigner un comité spécial pour étudier les possibilités de cette sorte de travail, et aviser les Assemblées locales en conséquence, et en même temps encourager les baha'is a être actifs dans ce domaine ouvert a tous, car les minorités sont invariablement isolées et répondent souvent a l'amabilité beaucoup plus rapidement que la majorité bien établie de la population."

La conséquence naturelle de cette politique est l'attitude unique de la foi baha'ie envers les minorités, attitude définie clairement par Shoghi Effendi dans The Advent of Divine Justice: "Discriminer une quelconque race sur la base qu'elle est socialement arriérée, politiquement peu formée, et numériquement minoritaire, est une violation flagrante de l'esprit qui anime la foi." Dès qu'une personne accepte la foi, "toute différenciation de classe, de croyance, de couleur doit être automatiquement effacée et ne doit jamais être réaffirmée sous aucun prétexte et quelque grande que soit la pression des événements et de l'opinion publique." Shoghi Effendi poursuit en affirmant un principe totalement différent de la pensée politique du monde entier.

Ce principe mérite plus de considération que nous ne lui donnons habituellement: "Si une discrimination doit être finalement tolérée, elle doit être non pas contre mais plutôt en faveur de la minorité, qu'elle soit raciale ou autre. Contrairement aux peuples et nations de la terre, qu'ils soient de l'Orient ou de l'Occident, démocratiques ou autoritaires, communistes ou capitalistes, appartenant au Vieux Monde ou au Nouveau, qui ignorent, écrasent ou exterminent les minorités raciales, religieuses ou politiques a l'intérieur de la sphère de leur juridiction, chaque communauté organisée, enrôlée sous la bannière de Bahá'u'lláh doit sentir comme devoir premier et inéluctable de nourrir, encourager et sauvegarder toute minorité en son sein, appartenant a n'importe quelle foi, race, classe ou nation. Si grand et vital est ce principe qu'en des circonstances comme lorsqu'un nombre égal de voix a été obtenu lors d'une élection, ou quand les qualifications pour n'importe quelle charge sont équilibrées entre les différentes races, croyances ou nationalités au sein de la communauté, la priorité doit être accordée sans hésitation au parti représentant la minorité et cela sans aucune autre raison que de l'encourager, le stimuler et lui offrir l'occasion de servir les intérêts de la communauté."

Shoghi Effendi exprima, une fois, ce principe si succinctement que je le notai dans ses propres termes: "la minorité d'une majorité est plus importante que la majorité d'une minorité". En d'autres termes, ce n'est pas la force ou la faiblesse numérique au sein de la nation qui est d'indice de la minorité, mais la force ou la faiblesse numérique au sein de la communauté baha'ie où a lieu l'élection, si grande est la protection de toute minorité.

Le Gardien avait l'habitude de dire que le jour où un Etat baha'i viendrait a naître, les droits des minorités religieuses non baha'ies seraient soigneusement protégés par les baha'is.

La foi baha'ie protège non seulement la société comme un tout et les droits des minorités, mais elle soutient également les droits de l'individu dans la collectivité, et les droits d'une nation sur le plan international, et a l'intérieur de la communauté, les droits de l'être humain. "L'unité de la race humaine, telle qu'elle est conçue par Bahá'u'lláh" écrivit Shoghi Effendi, "implique l'établissement d'une communauté universelle... où l'autonomie de chaque état membre et la liberté et l'initiative individuelle des personnes qui les composent sont définitivement et complètement sauvegardées..."

Tout en soutenant résolument l'autorité des Assemblées, Shoghi Effendi était un défenseur aussi résolu du croyant individuel et avait une affection profonde pour "l'homme de rang" simple adepte de Bahá'u'lláh. Il était rare qu'il s'adresse au monde baha'i ou a des communautés nationales sans encourager l'initiative individuelle du croyant et souligner que sans elle tous les plans devaient échouer. En 1927, il écrivait a l'Assemblée Nationale d'Amérique: "Pendant mes heures de prières aux Mausolées sacrés, je supplierai que la lumière de la Direction divine puisse éclairer votre sentier et vous rendre a même d'employer de façon efficace cet esprit d'entreprise individuel qui, allumé dans le coeur de chacun et de tous les croyants et dirigé par la loi majestueuse de Bahá'u'lláh, imposée a nous tous, conduira notre cause bien-aimée vers l'accomplissement de sa glorieuse destinée". Il fit ressortir dans The Advent of Divine Justice que c'était le devoir de chaque croyant "comme le dépositaire du Plan divin d'Abdu'l-Bahá... d'entreprendre, de promouvoir et de consolider" toute activité qu'il (ou elle) considère comme de nature a aider l'accomplissement de ce plan, sous réserve qu'elle soit toujours faite dans les limites imposées par les principes administratifs de la foi. Il disait a l'Assemblée Nationale que tout en gardant la direction des affaires baha'ies et le droit final de décision, elle devrait "entretenir le sens de l'interdépendance et de la coparticipation, de la compréhension, et de la confiance mutuelle" entre elle-même, les Assemblées et les croyants individuels.

L'humble a toujours été choisi pour des bénédictions uniques.

En 1925, Shoghi Effendi écrivait: "Non pas rarement mais très souvent, le plus modeste, le plus ignorant et le plus inexpérimenté parmi les amis contribuera, simplement par la force inspirante d'une dévotion ardente et désintéressée, une part mémorable et distinguée dans une discussion très embrouillée d'une Assemblée donnée".

Le Gardien était un admirateur passionné des coeurs purs et n'aimait pas les individus agressifs et particulièrement les ambitieux. Ses appels pour des pionniers montrent clairement son attitude. Lors du premier Plan de Sept ans, il écrivit: "aucun croyant, quelque humble qu'il soit" ne devrait se sentir exclu de la participation au grand mouvement de pionniers qui a lieu, et des obstacles ne devraient pas être élevés sur le chemin de ceux qui désirent partir et servir "qu'ils soient jeunes ou vieux, riches ou pauvres". Dans The Advent of Divine Justice, il alla plus loin encore en écrivant: "Tous doivent participer, quelque humble que soit leur origine, quelque limitée que soit leur expérience, quelque restreints que soient leurs moyens, quelque déficiente que soit leur éducation, quelque urgents que soient leurs soucis et préoccupations, quelque hostile que soit le milieu dans lequel ils vivent... Combien souvent... les adeptes les plus modestes de la foi n'ayant pas fréquenté l'école et totalement inexpérimentés, sans aucune position et parfois dépourvus d'intelligence, ont été capable de remporter des victoires pour la cause, devant lesquelles les plus brillantes réalisations des plus instruits, des plus sages et des plus expérimentés ont pâli."

Shoghi Effendi fait ressortir ensuite que si le Christ "le Fils", a été capable d'infuser a Pierre, qui était si ignorant qu'il divisait sa nourriture en sept parts et se reposait quand il arrivait a la septième, sachant ainsi que c'était le sabbat, un tel esprit qui le rendit a même de devenir son successeur; alors quel doit être le pouvoir que Bahá'u'lláh, le Père, pourrait donner au plus faible et au plus insignifiant de ses adeptes pour accomplir des merveilles qui éclipseraient les réalisations du premier apôtre de jésus.

Insatisfait d'insister sur les devoirs des humbles, le Gardien admonesta également ceux d'une autre catégorie, en des termes ne laissant planer aucune équivoque: "Il est par conséquent, impératif a tout croyant américain, et en particulier au riche a l'indépendant, a celui qui aime le confort et a celui qui est obsédé par les questions matérielles, de sortir des rangs et de dédier leurs ressources, leur temps, leur vie même a une cause d'une telle transcendance qu'aucun oeil humain ne peut jamais percevoir sa gloire, même faiblement."

Il disait, d'une manière très touchante, que "'le coeur du Gardien ne peut que bondir de joie et son esprit retirer une nouvelle inspiration, a chaque preuve témoignant de la réponse du croyant a sa tâche allouée."

La question de savoir qui était un croyant, comment il devient et comment il rejoint l'Ordre mondial souple mais bien organisé de la foi était très claire pour le Gardien, mais parfois, moins claire pour les baha'is. Il faut comprendre que Shoghi Effendi voyait la cause comme une chose vivante se développant a des vitesses différentes dans des lieux différents mais grandissant toujours. Il fallait l'uniformité dans l'essentiel, mais il pouvait y avoir, et c'était même nécessaire qu'il y ait de la diversité dans les autres matières. Une voiture, disons Ford, étant une machine est toujours la même partout; mais les membres d'une grande famille, loin d'être des machines, sont tous différents les uns des autres, chacun a son âge, chacun est a un certain stade de sa croissance. Personne n'attend d'un petit-fils de cinq mois la même compréhension que de son grand-père, professeur de physique a l'université.

Dès le commencement, il attendait plus des communautés anciennes de l'Orient, et en particulier de celles de l'Iran, que des communautés plus jeunes de l'Occident comme celles de l'Amérique et de l'Europe et beaucoup plus de ces dernières que des communautés plus jeunes de l'Afrique ou du Pacifique. Nous devons toujours nous rappeler que l'islam, juste après notre foi, est la religion la plus récemment révélée du monde. Les baha'is venant de cette origine sont plus proches, pour ainsi dire, des lois révélées par Bahá'u'lláh, car sa loi sort des lois de l'islam tout en les abrogeant dans la plupart des cas. Il n'est donc pas étonnant que les croyants venant de cette origine soient censés se conformer au modèle baha'i en matière de statut personnel et de suivre dès le commencement les lois et les ordonnances de Bahá'u'lláh pouvant s'appliquer dans la société dans laquelle ils vivent. Alors que pour ceux venant d'origines païennes ou de religions plus anciennes, il fallait une éducation graduelle et patiente afin qu'ils puissent faire de même.

Avant d'essayer de comprendre ce qui donne le titre de baha'i a une personne, essayons d'abord de voir comment le Gardien concevait et dirigeait la cause de Dieu. En étudiant l'histoire des religions du passé nous voyons que la principale maladie qui les a affectés était la forte tendance de la part de leurs adeptes a mettre dans des moules, a cristalliser en des formes le pouvoir mobile, expansif et inspirant de la foi.

Une religion est une chose qui croît. Dans son message a la Conférence Intercontinentale de Chicago, en 1953, Shoghi Effendi en donne une description belle et poétique. Il compare l'histoire de la religion a un arbre qui croît depuis l'époque d'Adam, donnant au cours des âges des branches, des feuilles, des fleurs et des fruits et produisant finalement la graine sacrée: la manifestation et la révélation du Bab. Cette graine, broyée dans le moulin du martyre, après une existence de six ans seulement, avait produit une huile dont la lumière avait scintillé sur Bahá'u'lláh dans le Siyah-Chal, dont le feu avait brillé a Baghdad et étincelé avec éclat a Andrinople, dont les rayons avaient atteint plus tard, les bords des continents américains, européens et australien, et dont la radiance couvrait maintenant le globe entier, durant cet Age de formation et dont la pleine splendeur, dit-il, devait, au cours des milleniums futurs inonder toute la planète. Combien primitif doit donc être notre état actuel de développement!

Les petits esprits cherchent instinctivement a circonscrire les choses qui les entourent, a les mettre dans des murs aux dimensions de leurs petites existences, a ramener toutes choses a leurs propres échelles. Ils se sentent ainsi en sûreté et a l'abri. Ce processus signifie invariablement qu'une grande partie des matériaux employés dans leurs murs vient de la dernière maison qu'ils habitaient. Les grands esprits au contraire, poussent toujours plus loin leurs horizons, créent de nouvelles frontières, faisant place a la croissance. En lisant les lettres que recevait le Gardien et celles qu'il écrivait, il n'est pas difficile de voir comment il maintenait un équilibre parfait entre ce qui était sage et essentiel pour l'étape actuelle de la foi et ce qui limiterait indûment son développement et figerait ses enseignements vivants dans une forme prématurée, trop petite, trop nationale ou provinciale, trop sectaire ou raciale, et les empêcherait d'évoluer vers un Ordre mondial, avec son gouvernement mondial et sa société mondiale. Je me suis toujours demandé pourquoi tant de gens éminemment pratiques et sensés dans leurs activités professionnelles, homme d'affaires, juriste etc... n'employaient pas ces qualités dans leurs activités baha'ies. Il semblait que pour eux, Utopie était un film qu'il suffisait de projeter sur un écran pour qu'elle devienne réalité.

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Le Gardien n'était pas ainsi, Il poursuivait ses tâches: édifier l'Ordre administratif, implanter le Plan divin d'Abdu'l-Bahá, organiser son travail et le travail du monde baha'i, comme les peintres de la Renaissance créaient leurs grandes fresques et leurs toiles. D'abord le carton, l'idée totale, l'échelle, la couleur, les proportions; puis c'était le quadrillage, comme divisé par une grille en carrés; le tout était alors transféré sur une surface permanente, les grandes lignes directrices étaient tracées, puis les contours, les figures en ombre; enfin les détails et les couleurs, traités avec une patience infinie jusqu'à l'obtention de la perfection. Telle était la méthode de Shoghi Effendi. Il ne permettait a personne de commencer a peindre les figures et les détails tant que la toile n'était pas prête. Que signifie tout cela dans les faits?

Tant d'exemples viennent a l'esprit! Le lendemain de l'ascension du Maître, nous voulions la Maison Universelle de justice. Il fallut attendre quarante deux ans, afin que la fondation puisse la supporter. Rangée après rangée, les Assemblées locales et Nationales furent formées, sur lesquelles on pouvait alors construire la Maison Universelle de Justice. Nous voulions l'Aqdas en anglais. De nombreux passages furent graduellement traduits par Shoghi Effendi qui nous les citait souvent. Certaines lois et ordonnances, pas encore données nous viendraient plus tard, elles exigeaient un travail soigné dont il entreprit lui même une partie vers la fin de sa vie.

Souvent, un croyant enthousiaste ou un groupe, voulait commencer, maintenant, tout de suite, une installation baha'ie dans un petit coin tranquille d'un pays quelconque, afin d'appliquer tous les enseignements économiques baha'is: la projection de l'Utopie sur un champ et non sur une scène. Mais le Gardien répondait: ce n'est pas le moment, concentrez vos efforts a l'augmentation du nombre des croyants, des groupes, des Assemblées. Nous voulions construire une école dans une capitale. La réponse venait: non pas dans la capitale, où le moindre erreur humilierait la cause, avec des fonds et des travailleurs limités, mais dans la brousse, un commencement simple et modeste. Nous voulions une université baha'ie; il n'avait jamais paru a l'auteur de cette suggestion, qui ne s'était probablement jamais endetté dans sa vie, ou essayé de paraître milliardaire, qu'une telle entreprise paralyserait toutes les autres activités nationales et exigerait toutes les ressources, déjà limitées, utilisées pour ouvrir le monde entier a la foi! D'instinct, Shoghi Effendi évitait ce qu'on appelle en commerce la sur expansion. Il prenait des risques, mais toujours des risques raisonnables, son jugement était égal a sa foi.

Il croyait fermement aux miracles, mais il ne traitait jamais le Tout-Puissant comme un illusionniste. Si nous étudions la vie d'Abdu'l-Bahá, nous verrons chez lui aussi, cet équilibre merveilleux entre cet esprit pratique, raisonnable et l'assurance sublime de la foi.

Un petit exemple, mais très indicatif, me vient a l'esprit. Que penser du spiritisme? "Le Gardien ne pense pas que ce soit le moment de faire une déclaration particulière a ce sujet" ... il y a des choses plus importantes sur lesquelles les amis doivent concentrer leur attention maintenant, l'établissement de nouvelles Assemblées et de nouveaux groupes." Très souvent, la réponse restait la même, ce n'est pas le moment, pas encore. Plantez la bannière de Bahá'u'lláh aux coins les plus reculés de la terre, amenez dans son bercail l'humanité, posez les fondations du Royaume mais ne commencez pas a mettre les bibelots dans une maison non encore construite.

Dès le début, Shoghi Effendi commença a mettre de l'ordre dans le petit monde baha'i, a peine quelque trente-cinq pays ayant reçu au moins un rayon de la lumière de Bahá'u'lláh. Les grandes lignes directrices étaient claires et nettes dans son esprit. Au fur et a mesure qu'il prenait de l'âge et que la communauté des croyants grandissait et acquérait de l'expérience, ces lignes devenaient de plus en plus nettes et des détails étaient ajoutés. Abdu'l-Bahá lui-même avait prévu ce développement dans son Testament lorsqu'il disait du Gardien: "que de jour en jour s'accroissent son bonheur, sa joie et sa spiritualité et qu'il puisse devenir comme un arbre fécond." Le temps et l'espace ne permettent pas une récapitulation chronologique de cette évolution. Nous devons essayer de saisir sa grande vision et la façon dont les détails furent graduellement ajoutés. Souvent en écoutant et en observant Shoghi Effendi, je pensais qu'il était le seul vrai baha'i au monde. Tous les autres, ceux qui se disent baha'is, avaient une portion de la foi, la voyaient sous un certain angle, en avaient une certaine conception, aussi large soit elle, coloriée par leurs propres limitations; mais Shoghi Effendi la voyait dans sa totalité, et dans toute sa grandeur et son parfait équilibre. Il n'avait pas seulement la capacité de la voir telle, mais aussi celle d'analyser et d'exprimer brillamment ce qu'il voyait.

Par exemple ce résumé de sa vision de la foi: Il faut affirmer que la Révélation qui s'identifie avec Bahá'u'lláh abroge inconditionnellement toutes les dispensations qui l'ont précédée, soutient sans compromission les vérités essentielles qu'elles contenaient, reconnaît fermement et absolument l'origine divine de leurs auteurs, conserve inviolée la sainteté de leurs Ecritures authentiques, condamne tout dessein tendant a abaisser le statut de leurs fondateurs ou a combattre les idéaux spirituels qu'elles inculquent, clarifie et met en corrélation leurs fonctions, réaffirme leur objectif commun, inchangeable et fondamental, réconcilie leurs revendications et leurs doctrines apparemment divergentes et reconnaît avec gratitude leurs contributions respectives au développement graduel d'une seule Révélation divine, et se définit sans hésitation, comme un maillon dans la chaîne des révélations progressives et continuelles et ajoute a leurs enseignements les lois et les ordonnances, dictées par la réceptivité croissante et conformes aux besoins impératifs d'une société qui évolue rapidement et change constamment, et proclame qu'elle est prête et capable de faire fusionner les sectes et les factions opposées dans lesquelles ces religions sont tombées, dans une discipline universelle fonctionnant dans le cadre et selon les préceptes d'un ordre divinement conçu, unificateur du monde et rédempteur du monde." On voit immédiatement la place de "la plus grande dispensation religieuse de toute l'histoire spirituelle de l'humanité" dans le panorama de l'histoire.

Cette foi, qui est avant tout l'essence, la promesse, la réconciliatrice, et l'unificatrice de toutes les religions "avait pour mission première" l'établissement d'une civilisation divine. Je me souviens d'une conversation qu'eut Shoghi Effendi avec un de ses professeurs de l'Université américaine de Beyrouth. Ce dernier demanda quel était le but de la vie pour un baha'i. Le Gardien répondit que le but de la vie pour un baha'i était de promouvoir l'unité du genre humain, que Bahá'u'lláh était apparu a un moment où son message pouvait et devait être adressé au monde entier et non pas simplement aux individus; qu'aujourd'hui le salut venait du salut du monde, du changement mondial, de la réforme mondiale de la société et que la civilisation mondiale qui en résulterait, réagirait, en retour, sur les individus qui la composerait et contribuerait a leur Rédemption. Maintes et maintes fois Shoghi Effendi, dans ses écrits et ses conversations, souligna que ces deux processus devaient aller ensemble: la réforme de la société et la réforme du caractère individuel.

Il n'y avait aucun doute que la régénération individuelle, comme il l'écrivait a un non baha'i en 1926, était "la fondation sûre et durable sur laquelle une société reconstruite" pouvait se développer et prospérer. Mais comment pouvait-on créer un modèle pour la société future, ne serait-ce qu'une petite forme embryonnaire de la future Communauté universelle de Bahá'u'lláh, si tout autour ses franges étaient entremêlées et tissées avec la trame d'une société mourante, une société qui devait mourir?

Shoghi Effendi prit son scalpel, l'interprétation des écrits de la foi, et commença a couper. Certes une lecture correcte de nos doctrines montrait qu'il n'y avait qu'une seule religion, celle du Dieu Tout-Puissant, et que les prophètes étaient ses interprètes a différentes époques de l'histoire. Il n'en restait pas moins vrai, et Shoghi Effendi nous le fit comprendre, que le devoir de l'homme a chaque nouvelle dispensation était d'accepter celle-ci totalement et de se couper des formes extérieures et des lois secondaires de la religion précédente.

Comment tout chrétien honnête pourrait-il rester dans l'église et prier pour la venue du Père et de son Royaume, alors que dans son for intérieur il savait que Bahá'u'lláh était le Père et que le Royaume commençait a émerger par l'intermédiaire de ses lois et de son système tels qu'ils apparaissent et sont incarnés dans l'Ordre administratif? Certes les baha'is, de l'Est et de l'Ouest, avaient vaguement compris ce fait, plus ou moins bien selon les lieux, mais maintenant, grâce aux communications du Gardien, ils commençaient a voir la ligne ténue où se rencontraient la lumière et l'ombre, et disparaître la zone inconfortable et crépusculaire des compromis et des convenances personnelles. On devait soit rentrer, soit sortir. Cela purifiait et consolidait le corps entier des croyants, et leur faisait prendre conscience, comme jamais auparavant, du fait qu'ils étaient un peuple, le peuple du nouveau Jour, de la nouvelle dispensation. Pour employer une comparaison simple: Bahá'u'lláh avait construit le bateau, le Maître avait fait donner la vapeur et Shoghi Effendi levait l'ancre et prenait calmement le large. Au cours des ans, non seulement les non baha'is commencèrent a nous regarder avec des yeux nouveaux, mais nous aussi nous commençâmes a nous voir avec de nouveaux yeux. Petit a petit, nous comprîmes que nous n'étions pas un nouvel aspect de la société dans laquelle nous vivions, mais que nous étions la nouvelle société, que nous étions l'avenir.

C'est a la lumière de ce processus que nous devons voir le déplacement de l'accent mis sur certaines conditions concernant l'acceptation des nouveaux amis baha'is.

Pendant une décennie et demi, Shoghi Effendi encouragea les croyants, surtout ceux de l'Occident, a s'assurer que les postulants étaient conscients de la grandeur de l'étape qu'ils franchissaient. Une rupture franche avec le passé était exigée d'eux. "Autrement", écrivait Shoghi Effendi en 1927, "ceux dont la foi n'est pas encore mûre peuvent rester, en conséquence, indéfiniment sur la circonférence et garder leur attitude d'une allégeance mi sincère aux enseignements de la cause dans leur totalité".

Durant ces années, la foi grandissait en renom et en stature, obtenait dans de nombreux pays occidentaux la reconnaissance de son statut de religion indépendante avec ses propres lois et son propre système, et était aidée dans ce processus par l'arrêt d'une Cour islamique en Egypte déclarant que nous ne faisions pas partie de l'islam et que la foi était aussi distincte de l'islam que le christianisme ou le judaïsme et devenait de plus en plus une foi a part entière. Shoghi Effendi, cependant, restait constamment vigilant.

Il était, d'une façon naturelle, sensible a ce qui affectait la vie de la cause. Il détecta donc une certaine tendance parmi les institutions administratives a aller trop loin dans l'application de ses instructions en ces matières (données en 1933) selon lesquelles les Assemblées devaient être lentes a accepter" les nouveaux croyants. Une nouvelle rigidité menaçait de faire échouer le but principal de toutes les institutions baha'ies: convertir le genre humain a la foi de Bahá'u'lláh. Les baha'is, dans leur impatience de suivre les instructions de Shoghi Effendi, poussaient a l'extrême leur vigilance et scrutaient les postulants de telle façon qu'il devenait, a la fin, très difficile de devenir baha'i En conséquence, en 1938, Shoghi Effendi trouva nécessaire de dire aux Assemblées Nationales de "s'abstenir d'insister sur des observations et des croyances mineures, qui pourraient devenir un obstacle infranchissable sur le chemin de tout postulant sincère" et souligna que le devoir des communautés baha'ies était d'éduquer les nouveaux croyants, après leur acceptation de la foi, jusqu'à leur maturité baha'ie.

Comme la foi grandissait en force et cohésion internes, comme les Assemblées nationales se formaient les unes après les autres, et commençaient a fonctionner énergiquement et systématiquement, comme les gens prenaient de plus en plus conscience de cette nouvelle religion en tant qu'une révélation indépendante avec un système qui lui était propre, les institutions du Gardien changèrent en particulier, lors du grand Plan de Dix ans d'enseignement et de consolidation.

Maintenant, nous étions forts, maintenant, nos fondations étaient solidement posées, maintenant nous pouvions traiter, enfin, avec les masses de l'humanité dans tous les pays du monde. Laissez les portes ouvertes et amenez-les dans l'arche de salut de Bahá'u'lláh! Le temps était venu d'obéir a l'injonction de Bahá'u'lláh: "Invitez les peuples de ces pays, capitales, îles, assemblées et églises a entrer dans le Royaume d'Abha." En d'autres termes, ayant réalisé son dessein, Shoghi Effendi changeait de tactique. Il informait l'Assemblée d'Amérique que les exigences fondamentales auxquelles devait satisfaire un candidat étaient: Accepter le rang du Bab, le Précurseur, de Bahá'u'lláh, l'Auteur et d'Abdu'l-Bahá, l'Exemple de la foi, une soumission a tout ce qu'ils avaient révélé, une adhésion loyale et ferme aux clauses du Testament du Maître, et une association étroite avec l'esprit et la forme de l'Administration mondiale baha'ie. C'étaient les "facteurs principaux" et toute tentative d'analyse et d'élucidation, disait-il, ne mènerait qu'a des discussions stériles et a des controverses et nuirait a la croissance de la cause. Il terminait son exposé sur ce sujet délicat en invitant les amis a s'abstenir de tirer des lignes rigides de démarcation "a moins que quelque circonstance particulière le rendit absolument nécessaire."

Le Bab, Bahá'u'lláh, 'Abdu'l-Bahá et Shoghi Effendi étaient de grands Educateurs. Leurs ministères, très différents les uns des autres, étaient en premier lieu consacrés au but sublime d'amener toute l'humanité sous la Tente de cette foi qui guérit l'âme, lui donne la paix et qui la régénère. Maintes et maintes fois, avec insistance, pendant trente-six ans, Shoghi Effendi nous invita a "la tâche éminente de l'enseignement de la foi aux multitudes... une tâche", nous assura-t-il dans son dernier message de Ridvan au monde baha'i "... avant tout si sacrée, si fondamentale et si urgente; impliquant et mettant au défi tout individu, en premier lieu; la roche de fond sur laquelle doivent reposer la solidité et la stabilité des institutions qui se multiplient d'un Ordre qui se lève. Une telle tâche doit, au cours de cette année, recevoir la priorité sur toute activité baha'ie", une tâche a laquelle Bahá'u'lláh lui-même a accordé la priorité, comme nous le rappelait constamment Shoghi Effendi, en nous rappelant des citations comme celle-ci:

"Enseignez la cause de Dieu, ô peuple de Baha, car Dieu a prescrit a chacun le devoir de proclamer son message et le considère comme le plus méritoire des actes"; "Concentrez vos énergies sur la propagation de la cause de Dieu"; C'est le jour où il faut parler. Il incombe au peuple de Baha de s'efforcer, avec la plus grande patience et tolérance, a guider les peuples du monde vers le Plus Grand Horizon (lui-même)."; "Déliez vos langues et proclamez sans cesse sa cause. Ce serait mieux pour vous que tous les trésors du passé et du futur..." Bahá'u'lláh attachait une telle importance a l'enseignement de sa cause qu'il admoneste fortement ses adeptes: Celui qui ne peut partir lui-même, "c'est son devoir de désigner celui qui proclamera, a sa place, cette révélation". En 1938, Shoghi Effendi écrivit que ce "Mandat d'enseigner, si vitalement obligatoire a tous", devait devenir "la préoccupation dominante" de chaque baha'i, que les Assemblées devraient, a chacune de leurs sessions consacrer un temps pour la "considération consciencieuse et dans un esprit de prière des voies et des moyens permettant d'entretenir la campagne d'enseignement."

Le Gardien expliqua clairement que celui qui enseignait devrait "s'abstenir, au commencement, d'insister sur les lois et les observations qui pourraient imposer une épreuve trop sévère a une foi nouvellement réveillée... qu'il ne soit pas satisfait tant qu'il n'a pas infusé a son enfant spirituel un désir si profond qui le pousse a se lever indépendamment a son tour, et a consacrer ses énergies pour ranimer d'autres âmes, et a soutenir les lois et les principes établis par sa foi nouvellement adoptée."

Si quelqu'un compilait ce que le Gardien écrivit au sujet de l'enseignement, ce serait un livre de bonnes dimensions. Mais on voit a travers cela que l'objectif était très net, que le devoir était fixé et que les méthodes étaient adaptables et fluides. Shoghi Effendi employa de nombreux termes pour désigner les nouveaux baha'is et pour parler de leur acceptation de Bahá'u'lláh: il les appela "convertis, "les candidats", "les adeptes déclarés", "nouveaux croyants", "défenseurs sans réserves" de Bahá'u'lláh, et beaucoup d'autres mots expressifs; il disait qu'ils étaient "enrôlés", "convertis", qu'ils avaient "déclaré leur foi"; "embrassé la foi", "enregistré" sous la bannière de Bahá'u'lláh, épousé sa cause", "rejoint les rangs" des fidèles etc... A l'époque des clichés banaux et stéréotypés, nous pouvons très bien nous en rappeler. Je pourrais ajouter que je ne l'ai jamais entendu rabaisser l'acceptation de la manifestation suprême de Dieu a cette Phrase horrible et insignifiante quand elle est appliquée a la renaissance spirituelle de l'homme: "il a signé sa carte".

Shoghi Effendi n'abandonna jamais l'emploi correct de la langue anglaise, sous prétexte que certains mots avaient une résonance impopulaire. La foi baha'ie n'a ni prêtre, ni missionnaire, mais les baha'is entreprennent "des voyages missionnaires" dans le but déclaré de "conversion".

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Chapitre 15. L'EXECUTION DU PLAN DIVIN D'ABDU'L-BAHÁ

En essayant de donner une image cohérente de ce que Shoghi Effendi appelait la première époque du Plan divin d'Abdu'l-Bahá, une époque qu'il déclara commencer en 1937 et finir en 1963 et qui comprend "trois croisades successives", on doit revenir en arrière et étudier ses écrits chronologiquement. Car on peut y découvrir le reflet de son esprit et, voir apparaître le modèle programmé de ses plans. L'unique 'but de la vie du Gardien fut toujours d'accomplir les désirs du Maître et de compléter son oeuvre.

Le Plan divin, conçu par Abdu'l-Bahá pendant l'une des périodes les plus sombres de l'histoire humaine, fut, affirma Shoghi Effendi, "l'unique grand plan d'Abdu'l-Bahá", développé dans ses Tablettes aux baha'is des Etats-Unis et du Canada. Ce Plan "resterait inextricablement entremêlé, pendant des générations a venir" avec les destinées des disciples nord-américains de Bahá'u'lláh. Il le garda en instance, pendant vingt ans, en attendant que les agences de l'Ordre administratif émergent lentement et soient perfectionnées pour "son exécution efficace et systématique". Nous avons tendance a oublier l'importance que le Gardien attachait a ce concept fondamental qu'il souligna très souvent. Revenons, donc, a ses propres paroles.

Pendant les premières années du premier Plan de Sept ans, en 1939, il écrivit a la communauté américaine: "Avec toutes les ressources a leur disposition, ils font promouvoir la croissance et la consolidation de ce mouvement de pionniers pour lequel tous les rouages de leur Ordre administratif ont été, en Premier lieu, conçus et érigés." L'opinion de Shoghi Effendi sur ce sujet restait la même dix-huit ans plus tard. En août 1957, peu avant son ascension, il écrivait a une des Assemblées nationales de l'Europe: "Cependant, moins substantiel a été le progrès réalisé dans le domaine le plus important de l'enseignement, et bien inférieure l'accélération de ce processus vital de la conversion individuelle pour laquelle tous les rouages de l'Ordre administratif ont été, en premier lieu, et si laborieusement érigés."

C'était le Gardien qui avait "si laborieusement érigé" ces "rouages" avec l'aide des outils volontaires et impatients que représentaient les croyants américains qui saisirent sa pensée, obéirent a son ordre et se hâtèrent de mettre en application ses instructions. C'était le Gardien seul qui possédait le droit divin et imprescriptible de diriger la bataille des forces de lumière de Bahá'u'lláh contre les forces des ténèbres. "Bientôt", avait écrit Bahá'u'lláh "le présent Ordre sera révolu et un nouvel Ordre prendra sa place". C'était un ordre qui avait détruit l'équilibre même du monde tel que les hommes le connaissaient. Bahá'u'lláh et Abdu'l-Bahá avaient produit un rejeton non seulement capable de saisir leur vision, mais aussi d'organiser leurs enseignements et leurs adeptes.

Si nous regardons correctement ce qui se passa en 1937, au commencement du premier Plan de Sept ans, nous verrons que Shoghi Effendi, maintenant dans sa quarantième année se déclarait comme le général d'une armée, celle des baha'is nord-américains et marchait vers la conquête spirituelle de l'hémisphère occidental. Alors que d'autres généraux de renom aux yeux du monde, conduisaient de grandes armées vers la destruction tout autour de la planète, livrant des batailles d'une horreur sans précédent en Europe, en Asie et en Afrique, ce général inconnu, non reconnu et non célébré, imaginait et exécutait une campagne plus vitale et de plus grande envergure que tout ce que les autres pouvaient jamais faire. Leurs batailles étaient inspirées par les haines et les ambitions nationales, la sienne par l'amour et le sacrifice de soi. Les autres combattaient pour la conservation de valeurs et de concepts agonisants, pour l'ordre ancien des choses; lui, il se battait pour l'avenir, pour cet âge de paix et d'unité, pour une société mondiale, pour le Royaume de Dieu sur terre. Leurs noms et leurs batailles sont lentement oubliés, tandis que le nom de Shoghi Effendi, sa renommée, ne font que croître, et ses victoires avec lui, pour ne devoir jamais être oubliés. Le soleil de son génie et ses oeuvres brilleront pendant mille ans comme faisant partie de la lumière de la dispensation baha'ie.

En passant en revue l'écrasant volume de matériaux concernant les plans du Gardien, il faut noter que la première exécution organisée du mandat spirituel d'Abdu'l-Bahá aux croyants américains (et notons que ce terme désigne non seulement les baha'is des Etats-Unis mais encore les amis de toute l'Amérique du Nord) eut lieu avec le commencement du premier Plan de Sept ans. Cependant, il ne faut pas oublier qu'un groupe de baha'is américains dévoués, dont la majorité était "des pionniers femmes", selon les termes de Shoghi Effendi, s'était déjà levé, en réponse immédiate aux Tablettes du Plan Divin qui furent présentées a la onzième Convention annuelle baha'ie a New York en 1919. Ils étaient partis en Australie, dans les capitales les plus septentrionales de l'Europe, la plupart des pays de l'Europe centrale, la Péninsule balkanique, les rivages de l'Afrique et de l'Amérique latine, certains pays d'Asie, et l'île de Tahiti dans l'Océan Pacifique. Shoghi Effendi n'oublia jamais les services de ces âmes dévouées, et ne cessa de mentionner leurs noms. Toutefois, Shoghi Effendi le dit nettement, ces entreprises d'enseignement outre-mer des baha'is américains avaient été expérimentales et intermittentes. Avec le commencement du premier Plan de Sept ans, une nouvelle époque commençait.

Quand finira le Plan divin? Nous ne le savons pas. La légende dit que la où l'arc-en-ciel touche terre, il y a de l'or. Ainsi la fin de notre glorieuse pluie peut être l'Âge d'or de notre foi. Le Gardien a souvent exposé l'importance du Plan divin dans ses écrits. Ce Plan était, écrivit-il, '"la plus importante entreprise spirituelle lancée de toute l'histoire écrite", 1'agencement le plus puissant pour le développement du système mondial administratif"; "un facteur premier dans la naissance et la floraison de l'Ordre mondial lui-même a la fois a l'Est et a l'Ouest." Les croyants américains, "les destinataires privilégiés de ces Tablettes", "l'avant-garde des premières lueurs de l'aube de l'Ordre de Bahá'u'lláh", étaient ceux dans les mains de qui, la Providence avait placé une clé, la promulgation du Plan divin, avec laquelle ils ouvriront la porte les menant vers la réalisation de leur glorieuse destinée. Ce Plan du Maître, en exécutant fidèlement ses phases successives les mènerait, assura Shoghi Effendi, a l'accomplissement des promesses d'Abdu'l-Bahá, pendant l'Âge d'or de notre foi- leur élévation sur le "trône d'une domination perpétuelle", quand "toute la terre retentira de louanges" Pour leur "majesté et leur grandeur."

Avec Shoghi Effendi tout était clair: il y avait le Plan, et ensuite il y avait des plans et des plans! Après l'inauguration du Premier Plan de Sept ans, il y eut a plusieurs endroits des plans de dix-neuf mois, de deux ans, de trois ans, de quarante cinq mois, de quatre ans et demi, de cinq ans, de six ans etc.

Mais qu'ils fussent donnés par lui ou spontanément entrepris par les baha'is eux mêmes, le Gardien savait où les placer dans l'ordre des choses. Il y avait une mission donnée par Dieu, contenue dans un mandat donné par Dieu, confiée aux croyants américains. Cette mission était leur héritage, mais ils ne pouvaient la réaliser qu'en obéissant aux instructions qui leur étaient données dans les Tablettes du Plan Divin du Maître et en remportant toute croisade qu'ils entreprenaient. Les autres plans, écrivit Shoghi Effendi en 1949 "ne sont que des suppléments a la grande entreprise dont les traits ont été tracés dans ces mêmes Tablettes, et qui doivent être considérés, de par leur nature même, a l'échelle régionale, contrastant avec le caractère mondial de la mission confiée a la communauté des champions bâtisseurs de l'Ordre mondial de Bahá'u'lláh et des porte-flambeaux de la civilisation que cet Ordre doit. finalement établir."

Si Shoghi Effendi était le général, sans aucun doute son chef d'état-major était l'Assemblée américaine. Elle recevait ses ordres directement de lui et leur rapport était intime et complet. Mais il n'oublia jamais que la gloire d'une armée était ses soldats, "les hommes troupe", comme il les appelait. Il ne cessa jamais de faire appel a eux, de les inspirer, de les aimer et de les informer que chaque croyant américain avait une responsabilité directe dans le succès du Plan. Sachant combien la nature humaine a tendance a être distraite de son objectif, il répétait constamment les tâches entreprises, les responsabilités assumées, les besoins immédiats. Quand les différentes croisades approchaient de leur fin et que le succès de certains aspects du travail paraissait en jeu, ses appels s'élevaient en un véritable crescendo et entraînaient les baha'is vers la victoire. En lisant ses communications de trente-six ans aux croyants américains, il semble qu'il ait vécu parmi eux. Certes, ils ont vécu avec lui, dans sa vie, ses pensées, ses prières, ses projets et ses inquiétudes. Mais qu'ils soient réconfortés! Ils lui apportèrent beaucoup de joie, lui donnèrent beaucoup d'espoir et ne lui causèrent jamais de désespoir. Que leur dossier reste immaculé!

Shoghi Effendi, tel le volcan avant l'éruption, avait une façon d'émettre des grondements prémonitoires. En 1933, il télégraphiait a la Convention américaine que tous les yeux la fixaient, qu'elle avait l'occasion de libérer les forces qui annonceraient une ère dont la splendeur "doit surpasser Age héroïque notre cause bien-aimée... Concours suprême attend qu'ils la saisissent."

Il devint plus spécifique dans son message aux baha'is réunis au Temple en 1935 pour célébrer la finition du dôme: "Nouvelle heure sonnée... appelant des efforts systématiques soutenus nationaux domaine enseignement..." Dix semaines plus tard, il est encore plus catégorique et vraiment prophétique, car on sent la première ombre froide de la guerre qui vient: "Cette nouvelle étape du déroulement progressif de la période de formation de notre foi dans laquelle nous venons d'entrer, la phase d'une activité d'enseignement concentrée, coïncide avec une période de ténèbres de plus en plus profondes, de décrépitude universelle, de misère toujours croissante et de désenchantement largement répandu dans les destinées d'un âge en déclin." A la Convention de 1936, il télégraphiait que les occasions de l'heure présente étaient extraordinairement précieuses et invitait les amis a réfléchir sur "l'appel historique lancé par Plan divin d'Abdu'l-Bahá", et de se consulter sur les moyens propres a assurer sa "réalisation complète", a un moment où l'humanité "entrait dans la limite extrême de l'étape la plus périlleuse de son existence." A la fin, il lui donnait la perle qui avait grandi dans son coeur: "Plaise a Dieu que chaque Etat a l'intérieur de la République américaine, chaque république continent américain puisse avant fin glorieux siècle embrasser lumière foi Bahá'u'lláh établir structure base son 0rdre mondial". Nous étions lancés! C'était la salve d'ouverture du Plan divin!

Le premier Plan de Sept ans avait une "tâche triple": premièrement, compléter l'ornementation extérieure du premier Mashriqu'l-Adhkar du monde occidental, deuxièmement, établir une Assemblée spirituelle locale dans chaque Etat des Etats-Unis et dans chaque province du Canada; troisièmement, établir un centre dans chacune des Républiques de l'Amérique latine "pour l'entrée desquelles, dans la communauté de Bahá'u'lláh," "ce Plan a été primitivement formulé" écrivit Shoghi Effendi. "Toutes les nations de l'Hémisphère occidental devaient entrer dans la structure de l'Ordre triomphant de Bahá'u'lláh." Il fit ressortir qu'il y avait vingt républiques indépendantes latino - américaines" constituant approximativement le tiers du nombre total des Etats souverains du monde et que "le Plan n'était rien de moins que cette campagne ardue sur deux fronts, entreprise simultanément a l'intérieur et en Amérique latine."

Deux ans après le commencement de ce mouvement historique d'enseignement, l'Europe entrait en guerre. Encore deux ans, et les Etats-Unis et pratiquement toute la planète étaient en guerre. Cette activité septennale eut lieu face a la plus grande souffrance et la plus sombre menace que le Nouveau Monde ait jamais connues. L'intensité avec laquelle, Shoghi Effendi surveilla, encouragea et guida ce premier grand plan du Plan Divin est incroyable. Les messages coulaient a flots. En 1937, il disait a l'Assemblée Spirituelle Nationale des baha'is des Etats-Unis et du Canada que ce Plan donnera "un lustre non moins brillant" sur les années clôturant le premier siècle baha'i "que les actes immortels qui marquèrent sa naissance, dans l'Âge héroïque de notre foi." En 1938, il leur apprenait que "les ténèbres qui s'approfondissent" de l'ancien ordre donnaient a leur efforts une "signification et une urgence" qui ne pourraient être surestimées. La campagne en Amérique latine était "l'un des plus glorieux chapitres de l'histoire internationale de la foi" et de son succès dépendait les Plans futurs. Elle marquait, leur câblait-il, le "commencement longtemps différé mission mondiale constituant legs distinctif d'Abdu'l-Bahá communauté baha'i Amérique du Nord." C'était la "scène d'ouverture du premier acte de ce drame superbe dont le thème n'est rien de moins que la conquête spirituelle des deux hémisphères occidentales et orientales." Et en dépit de tout ce qui précède, il fallait y voir "un simple commencement, une épreuve de force, un marchepied pour une croisade d'une importance encore plus grande..."

A la fin de la deuxième année du Plan, l'ornementation extérieure du Temple progressait de façon satisfaisante, et grâce a une série d'appels ardents (et une contribution de neuf cents pounds qu'il se sentait "irrésistiblement poussé" a faire et dont il était fier, pour l'installation permanente de pionniers dans les neufs états et provinces non encore ouverts de l'Amérique du Nord), Shoghi Effendi s'assurait que les premiers pas étaient faits sur le front intérieur. Alors, le Gardien donna le signal et dirigea la marche de son armée vers les côtes et les îles de l'Amérique Centrale, suivant, comme il leur télégraphia, une di avance méthodique le long ligne tracée plume Abdu'l-Bahá". En dépit de ses charges toujours croissantes, il informa les amis qu'il désirait être en contact personnellement avec les pionniers des Amériques du Nord, du Centre et du Sud.

Ce que les lettres de Shoghi Effendi signifiaient pour ces pionniers "tenant", comme il le disait, "leurs postes solitaires dans ces grandes régions éparses a travers les Amériques", seuls ceux qui les reçurent peuvent le dire vraiment, mais je me demande quant a moi, si cette croisade ou les suivantes auraient pu être gagnées sans cette communion entre lui et les croyants. Son amour, ses encouragements, sa compréhension les tenaient ancrés a leurs postes. Ils ne sont pas rares ceux qui y sont encore parce qu'ils ont des lettres signées "votre vrai frère, Shoghi".

Un an après l'éruption de la "conflagration encerclant le mon. de", dont les flammes, écrivit Shoghi Effendi, avaient été allumées d'abord en Extrême Orient, avaient ravagé l'Europe, enveloppé l'Afrique et menaçaient maintenant non seulement le Centre mondial mais aussi l'Amérique, la "principale citadelle restante" de la foi. Il ne restait que deux républiques latino-américaine a recevoir des pionniers. Les habitants de la "citadelle restante" avaient certainement accompli leur devoir de "porter le feu sacré a toutes les républiques de l'hémisphère occidental".

En Iran, les croyants étaient persécutés. En Russie la foi était dissoute et son temple confisqué et en danger. En Europe occidentale, centrale et du sud-est, les baha'is étaient opprimés et en Allemagne, ils étaient bannis; en Afrique, ils étaient l'objet d'attaques fanatiques et la guerre avait placé le Centre mondial en grand danger. Rien d'étonnant, alors, que Shoghi Effendi écrive aux croyants américains que "les espoirs et les aspirations d'une multitude de croyants de l'Est et de l'Ouest, jeunes et vieux, libres ou réprimés", étaient suspendus "a la consommation triomphale" de leurs efforts! Rien d'étonnant qu'il les appelle a "beaucoup oser, peiner sans relâche, sacrifier dignement, endurer brillamment, sans fléchir jusqu'à la fin". Rien d'étonnant qu'il leur assure que "la grandeur de leur tâche se mesure aux périls mortels qui cernaient leur génération. Alors que les ténèbres glissent sur une société de plus en plus déclinante, les limites rayonnantes de leur mission rédemptrice deviennent plus nettes chaque jour.

L'inquiétude actuelle du monde, symptôme d'une maladie universelle, qui, leur religion mondiale l'a déjà affirmé, doit nécessairement culminer en cette catastrophe mondiale qui peut seule fournir les bases adéquates a l'organisation de l'unité mondiale, de laquelle dépend nécessairement une paix universelle durable, une paix inaugurant en retour cette civilisation mondiale qui marquera la venue de l'âge de l'unité de la race humaine."

Ils avaient été, dit-il, "galvanisés dans l'action par la vue d'une civilisation se disloquant lentement". S'il n'avait pas souligné la nature de leurs responsabilités par rapport a l'état du monde, avec des termes embrasant leur imagination, ils n'auraient jamais été galvanisés.

En revoyant ces années terribles et glorieuses de la dernière guerre, le succès du premier Plan de Sept ans paraît vraiment miraculeux. Alors que l'humanité était décimée en Europe et en Asie, alors que le Centre mondial était menacé de tous côtés d'un danger sans précédent, alors que les Etats-Unis et le Canada étaient engagés dans un conflit mondial sur les angoisses, les restrictions et la fureur qui l'accompagnaient, une poignée de gens, manquant de ressources mais riches en foi, manquant de prestige mais riches en détermination, réussirent non seulement a doubler le nombre des Assemblées baha'ies en Amérique du Nord et a assurer l'existence d'au moins l'une d'entre elles dans chaque état de l'Union et dans chaque province du Canada, mais aussi a finir l'ornementation extérieure extr